‹ Le tour du mondeChapitre 48 sur 67 · Memiou est un souhait de bienvenue · texte numérisé non relu

Memiou est un souhait de bienvenue

3. I-es Chinois saluent en portant les deux poings fermés à hauteur du menton.

gages qui, luaichant plus lentement que nous, nous rejoignait tous les soirs à la couchée. La nuit était venue, on avait allumé des torches pour nous escorter, et des bâtons de résine jetant des flammes tantôt rouges, tantôt bleues, illuminaient la foule devenue plus compacte et plus bruyante encore.

Boro-Dourak, 4 juin au soir. — « Je suis restée trois jours sans prendre de notes parce que les variations excessives de température m'ont rei;due malade ; rien de bien intéressant sinon qu'on nous promet que nous sortirons procliainemeni de ces steppes affreuses.

«t La nuit que j'ai passée à Homnulch a été fort troublée : les cris et les jurons des chameliers, les beuglements des grands troupeaux, et surtout les appels répétés de la conque marine daus laquelle soufflèrent tout le temps deux lamas îi cheval chargés de faire la quête du beurre et du lait parmi les riches planteurs, m'ont causé une longue insomnie. Quand on a quitté les villes,

qu'on a goûté le silence admirable des nuits du désert, l'oreille qui perçoit les moindres bruits ne peut s'habituer au.\ tumultes discordants des foules. Il a fallu cependant partir aux premières lueurs du jour.

« La chaleur a été torride pendant toute cette journée, et le soir en arrivant à IhiUbtchi où nousdevions coucher, nos postillons se précipitèrent avec avidité sur les vases pleins d'eau et de lait de chamelle que des femmes et des enfants leur avaient préparés; une violente altercation s'ensuivit, parce qu'une de ces Agars du désert avait donné à boire à un étranger avant de servir son mari. Celui-ci ren\ersa le contenu du vase et jeta du sable à la tête de l'épouse impudique au milieu des rires et des exclamations des pasteurs. Ces scènes primitives me rappelaient la Bible et le temps des patriarches.

a Mes pauvres chiens ' paraissent souffrir de la chaleur plus que du froid ; nous n'avons rien pour leur donnera boire, les Mongols ayant le préjugé qu'un ustensile

ri. — Dessin ilc Vd

appartenaut à un liomuie dc\icut impur i(uaud il a servi à un animal; c'est une contradiction bizarre de la part de ces fervents sectateurs du Bouddha qui croiraient commettre un crime s'ils tuaient une mouche ou une fourmi. Mes chiens se précipitent tous à la fois sur le verre à pied qui leur est destiné, et répandent l'eau sans avoir le temps de boire. Il n'y a pas un morceau de bois pour leur fabriquer une écuelle; il faudra leur en acheter une à Ourga.

I D'Halil/lcIn à Boroa où nous avons couché après avoir franchi lapidement 120 verstes, l'aspect du pays change un peu ; il y a quelques petits coteaux et notre chemin suit tantôt le lit d'anciens torrents, tantôt des vallons sablonneux ; quelques arbustes rabougris, genévriers et bruyères percent leur linceul de pierres, et des touffes d'herbes verdoyantes poussenl dans les endroits humides.

rt d'après l'album de ]\Ime de Bouiboulon.

'■ Une charrelle a été brisée : les ^Mongols qui ont refusé d'y travailler n'ont même pas voulu fournir ce qu'il fallait pour la réparer ; je soupçonne l'interprète Gomboé d'abuser de ce que personne ne comprend la langue du pays pour mettre lej pourboires dans sa poche, et exiger gratuitement les corvées de ces pauvres gens.

1 Au soriir de Boroa nous pénétrons dans un vaste désert sablonneux qui s'étend à perte de vue, et nous sommes accueillis à noire entrée dans ce Sahara asiatique par une trumbe qui nous force à nous enfermer dans nos voitures; celles-ci même doivent bientôt s'arrêtera l'abri d'une éminence, où en une heure de temps elles sont enterrées dans le sable jusqu'aux essieux. Que nous serait-il arrivé si la trombe avait duré toute la journée 1

1. On se rappelle que Mme de Eourlioiiloii avait avec elle deux paires de charmants petits cliieiis de Pékin.

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K Un nouveau nuage de poussière qui vient à nous, lie la direction du nord, nous annonce près de Couloul l'approche d'une caravane. C'est la première que nous ayons rencontré dans le désert. En tête galopaient (juelr|ues cava!ier.s parmi lesquels nous avons été fort surpris de reconnaître à leur costume presque européen, à leurs grandes Lottes, et à leurs chapeaux de feutre, doux marchands sibériens chefs et propriétaires de la caravane ; l'un d'eux s'approche et, après force civilités, s'informe à quelle distance il est à'IIomoutch, demandant si l'eau et les pâturages sont encore abondants dans le Gobi. Ces Russes étaient accompagnés de nombreux Mongols, loués dans le nord du pa3's des Khalkhas, plus misérables et plus sauvages d'aspect que les nomades qui nous conduisaient : enveloppés des pieds à la tète dans des peaux de bouc, placés entre les bosses de leurs chameaux comme des ballots de marchandii-es, à peine daignaient-ils tourner la tète. La caravane très-considérable comptait une centaine de chameaux chargés de caisses couvertes de peaux de buflle, à ])eu près autant de cavaliers, tt quelques yacks ou bœufs à long poil achetés à Ourga. Ce qu'il y avait de plus curieux, c'était trois grands bateaux, construils dans le genre des maisons de bains qu'un voit sur les lleuves des villes européennes, placés sur des essieux et des roues énormes, et traînés chacun par un attelage de douze chameaux. Ces singuliers véhicules contenaient la famille et toutes les richesses des marchands sibériens. Les cris plaintifs des chameaux, les grognements des yacks, les pilflements aigus que faisaient entendre les conducteurs pour animer les bêtes de somme, et par-dessus tout les nombreuses clochettes suspendues au cou des animaux produisaient de loin une harmonie inimitable.

a Après un échange de renseignements mutuels, nous continuons notre route vers le nord, tandis que les Sibériens se dirigent vers la Chine. Nous avons su plus tard qu'ils avaient donné de nos nouvelles à. nos amis de P.'kin.

a Le 3 juin nous avons couché à Soudji; les chemins sont affreux entre cette station et Hildir/nc; il a fallu six heuiespour faire 48 verstes. La surface du sol couverte de tertres et de pierres est boursouflée par l'infiltration des eaux ; on dirait l'Océan avec ses longues houles. Ce no sont plus des secousses brutales que nous éprouvons, mais un roulis régulier qui a donné un véritable mal de mer à Atmolte, la femme de chanil)re de Mme do Ralusock.

« Le soir, en arrivant kDuro-Bouraclî, nous trouvons notre camp placé au versant d'une éminence, dans une position pittoresque. De petites hauteurs s'clevant au milieu de la steppe lui donnent l'air d'un archipel com- ])nso d'une nmltitude d'îlots. Le coucher du soleil est axlmirable : des vapeurs rouges jettent un voile obscur sur la ligne qui sépare la terre du ciel; celui-ci, d'abord d'un bleu foncé , prend des teintes d'un vert tendre, et à mesure qu'il s'éclaircit la terre se revêt d'une, couleur d'un pourpre sombre et impénétrable. De véritables col-

lines, les plus hautes que nous ayons vues depuis longtemps, bornent l'horizon du côté du nord. Malgré la fatigue, nous ne pouvons résister au désir d'aller leur rendre visite ; il faut avoir éprouvé le sentiment d'uniformité monotone que donne la platitude infinie des steppes pour expliquer ce que nous ressentons. C'est à dos de chameau que nous faisons cette excursion beaucoup plus longue que nous ne croyions. Ces collines, qui semblent très-voisines du camp, en sont h. plus de ([ualrc verstes; nous avons été trompés par un effet de perspective qui, ici comme en pleine mer, rapproche les objets les plus éloignés. Notre curiosité est trompée : ce ne sont que des dunes de sable blanc accumulé dans des rochers de granit; il n'y a ni végétation, ni flem-s, ni .sources; de gros serpents gris, tachetés de rouge, en sont les seuls habitants; et comme leur aspect n'a rien de rassurant et que Gomboé nous assure qu'ils sont très-venimeux, nous nous empres.sons de leur céder la place. En revenant, la nuit, une nuit profonde, nous surprend, et sans les Mongols qui sont venus à notre rencontre avec des torches, nous nous égarions dans cette immensité.

a Je n'irai plus voir les collines dans le désert et je ne monterai plus sur des chameaux; rien de plus pénible que le trot saccadé de ces animaux.

« Nous sommes rentres ici exténués de fatigue. C'est :ivec un jilaisir extrême que je date ces quelques lignes de Boro-Dourack. Ici ces.se le véritable désert de Gobi. A ^'ara, où nous arriverons demain, commence le pays des Khalkhas, la région des grands bois, des pâturages et des rivières aux eaux limpides.

Nara, 5 juin. — « J'ai voulu monter à cheval ce matin, séduite par l'aspect des belles prairies vertes de Taïriyii. Mon cheval bondissait sur leur surface, et, lui lâchant la bride, je le laissais franchir l'espace dans un galop effréné, bercée par le bruit sourd de ses sabots qu'amortissait un épais tapis d'herbes, sans m'occuper de rien et rêvant profondément. Soudain j'entends derrière moi des cris inarticulés, et au moment où je me retourne, je me sens tirer par la manche de ma veste : c'est un Mongol de l'escorte qui s'est lancé à ma poursuite. Il abaisse tantôt une main, tantôt l'autre, en imitant avec ses doigts le galop d'an cheval emporté; enfin, voyant que je ne comprends pas, il me montre fixement le sol. La présence d'esprit me revient; j'ai l'intuition d'un danger auquel j'aurais échappé, et je m'aperçois que si nos inontures paraissent si animées, ce n'est pas l'aspect des verts pâturages qui les met en joie, mais la jieur, la peur d'être englouties vivantes! Le sol se dérobe sous leurs pas, et si elles restaient immobiles, elles enfonceraient dans les tourbières perfides qui ne rendent plus leur |)roie. Je frissonne encore (|uand je songe au danger auquel j'ai échappé; mon cheval, mieux servi par son instinct que moi par mon intelligence, s'emportait et je ne m'en .apercevais pas; quelques jias de )ilus et j'étais perdue 1

Œ Les prairies tourbeuses nous barraient la route ; le chef mongol fit faire un grand détour aux voilures, afin

de les éviter; mais telle était l'élasticité du terrain sur tout notre parcours, que la calèche bondissait comme si elle eût roulé sur du caoutchouc, s'enfonçant quelquefois assez pour qu'il fallût les efforts de six cavaliers pour nous tirer du bourbier.

« Des vapeurs blanches , sorties du sein de la terre, donnaient un aspect fantastique à nos postillons : on eût dit des ombres noires, d'uno taille fjigantesque, montées sur des chevaux transparents et microscopiques. Nous nous amusions de ce mirage grotesque, Mme de Baluseck et moi, quand notre attention fut attirée par un phénomène plus bizarre encore : le soleil , en se levant et en chassant devant lui les brouillards vaporeux du matin, nous fit apercevoir le capitaine Bouvier caché jusque-là dans la brume et qui galopait à une centaine de pas en avant de la voiture ; il était devenu triple, c'est-àdire que de chaque côté de lui un autre lui-même avait pris place , imitant fidèlement ses mouvements et ses gestes ; suivant que notre voiture s'éloignait ou se rapprochait de lui, ces sosies mystérieux et insaisissables, quoicjTie parfaitement distincts, changeaient aussi de place , tantôt précédant ou suivant le cavalier, tantôt rejjrenant leur première position à droite et à gauche de lui. Je dois chre , pour être vraie, que ce mirage disparaissait aussitôt que nous levions nos voiles i[ui, cependant, n'étaient pas bien épais. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu pareil phénomène, et je laisse à plus savant que moi le soin de décider quelle loi d'optique, quelle décomposition de la lumière le produisait à nos yeux étonnés.

<t Nous venons de rencontrer, en arrivant à Nara, toute une tribu, émigrant et emportant avec elle, vers de jilus gras pâturages, tout ce qu'elle possédait. Les hommes et les femmes à cheval poussent devant eux leurs troupeaux; les plus petits enfants, suspendus dans des paniers aux flancs des chameaux, sont arrangés symétriquement d'après leur poids et leur âge; au-dessus d'eux sont entassés les tapis et les couvertures en feutre, avec les bois formant la carcasse des tentes ; des grils en fer, des armes, des marmites de cuivre pour faire bouillir le thé; enfin, des sacs de farine d'orge. Je remarque, sur un vigoureux chameau qui passe plus près de nous, deux gros bébés tout nus au milieu du fouillis pitytoresque des ustensiles de ménage ; de l'autre côté, et comme équivalent, se trouvent une fillette de six ans et un pot de fer. Les pauvres petits voyageurs jouent et rient comme s'ils étaient à leur aise parmi ce cliquetis efiroyable de ferrailles qui menacent leurs tètes à chaque cahot. Les Mongols, comme tous les peuples pasteurs, ont plus d'égards et de soins pour leurs animaux que pour leurs enfants. Ce sont les gens les plus simples, les plus pauvres et les plus sales que j'aie encore rencontrés; la seulo chose qui leur fasse honneur, c'est l'état de prospérité de leurs bœufs, de leurs chevaux, de leurs moutons, de leurs chèvres, encore faut-il en tenir compte à la nature qui a produit spontanément ces magnifiques pâturages, et j'en conclus que la Mongolie est un pays qui convient à tous les animaiu, excepté à riiomme.

a Je ne sais vraiment pas comment j'ai le courage c'e plaisanter. Le climat affreux de cet affreux pays détruit chaque jour ma santé que j'avais restaurée à Pékin; il n'y a qu'à force d'énergie que je supporte la fatigue de chaque jour; si je me laisse aller au découragement, comment pourrai-je gagner la frontière de Sibérie, distante encore de deux cents lieues? Ce doit être bien triste d'être gravement malade dans ces déserts, loin de ses habitudes, de son pays, sans savoir ce qui vous attend et ce que Dieu voudra bien décider de vous! »

C'est à iXara'^ qu'on peut vraiment placer la limite du grand désert de Gobi. Les prairies redeviennent aussi belles que dans la terre des Herbes, mais le sol est moins pierreux et plus accidenté. Des coteaux plantes de saules rabougris et de genévriers succèdent aux vallons herbeux. De nombreux troupeaux, des hordes de cerfs, d'antilopes animent ce paysage plantureux. En repartant d'Enderlab, au moment de la ]ilus grande chaleur, le passage des voitures effaroucha une bande d'hémiones qui étaient couchées dans les roseaux d'un pelit étang, et partirent au galop, non sans retourner la tète et en poussant des cris élranges d'une sonorité retentissante, auxquels répondirent à l'unisson les hennissements des chevaux; ces animaux élégants ne sont pas rares dans ces régions, à ce qu'assura Gomboë. Il y en a deux espèces : l'une grise avec une raie noire, qui estl'hémionc des savants; l'autre, plus petite, à longs poils, d'une couleur plus brune, qui parait être voisine du dziggetai du Turkestanetdu Thibet. Gomboë prétendait aussi que ce désert était habité par des chameaux sauvages, el qu'il en avait vu de ses propres yeux. Faul-il en conclure que cet animal, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, existe encore à l'état de nature dans les plaines du plateau central de l'Asie, ou plutôt que quelques chameaux domestiques se sont échappés et y vivent en liberté comme les chevaux sauvages des pam-pas de l'Amérique du Sud?

Cependant, à mesure ([u'on avance, les vallons à leur tour deviennent des vallées et les coteaux se changent en collines élevées. Avant de descendre à Djirgalanlou , il faut traverser une véritable chaîne de montagnes, ramification des monts Koukou - Daba qui s'élendenl en demi- cercle de l'est à l'ouest à travers le pays des Kbalkhas.

Au versant , coule dans un profond ravin une rivière torrentielle large de plus de cent mètres et grossie parla fonte des neiges : l'eau écume et se précipite en tourbillonnant au milieu des rochers qui encombrent son cours. L'assurance des postillons mongols, qu'un semblable obstacle ne semble embarrasser que médiocrement, ne rassure qu'à demi les voyageurs ; il faut passer pourtant. Il n'y a pas de chances que l'eau baisse à cette époque; elle croit même de minute en minute. On

1. Mme (le Bouiboiilon ayant cessé depuis Nara jusiiu'à son arrivée en Sibérie de prendre des notes à cause du mauvais élut de sa santé, nous regrettons de remplacer par un simple récit les épisodes intéressants que nous avons empruntés à son carnet d<; route , et qui ont lait voyager le lecteur avec elle dans le désert do Gobi.

LK toi; H DU MOXDK

choisit un gué, et rhaque voiture conduite par quatre hommes et escortée de deux cavaliers, le i'ranchit tour à tour et sans accident. « J'ai eu une efl'royablc peur, nous disait plus tard Mme de Bourhoulon ; par insiant les chevaux de notre atlelage ptîrdaient pied, et, soufllant

avec liireur l'eau qui leur entrait dans les naseaux, s'agitaient dans les brancards, cherchant à se dérober ; que lussions-nous devenues si leurs cavaliers n'avaient pu les maintenir? La voiture eût éié emportée comme une plume )wr la lorce du courant, et brisée sur les rochers

([u'on voyait dresser leurs pointes aigués au-dessous du gué! » Ces dames, forcées de lever les jambes en l'air pour éviter l'eau ([ui entrait dans la caisse de la calèclie, furent totalement mouillées, et on dut s'arrêter après le passage de ce torrent pour leur donner le temps de changer de vêtements. Ce cours d'eau, assez considérable, est un iiffluent de la grande rivière Kcrouleii ,

Bayard d'aprcs l'album de Mme de Bourhoulon.

qui va se jeter au nord-est dans le lleuve Amour, si même elle n'eu est pas la branche mère. C'était la première rivière que les voyageurs eussent rencontrée depuis qu'ils avaient quitté la Chine.

A. Poussielgi;e.

(I.n suilv à KW nuire lirrnixnii.)

Campement anglais dans une vallée du Khoadistan. — Dessin de

iim'^-hcil.

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