LA MER INTÉRIEURE
les premières. Mgr Ridel, évêque de Corée, qui se rend à Nagasaky, a pu partager une cabine avec un juge anglais de Shangaï. Je prends donc une banquette du Smoking-room (salon à fumer) et j’y dors assez bien malgré la dureté de la couche.
Le 2 Octobre à 5 heures du matin, le navire se met en mouvement et une heure après il est en pleine mer intérieure. Cette mer est enfermée entre les trois grandes îles de Nippon, Kiosiu et et Sikiou parsemée de milliers d’actres îles de toutes formes et de toutes grandeurs ; quelques-unes portent des montagnes coniques qui furent des volcans. Partout une »elle verdure, un ciel bleu comme celui de Nice; mais l’eau de la mer est erte et un peu trouble.
A tout instant, la scène change et devient de plusen plus admirable. Tantôt on se croirait dans le lac de Garde ou de Constance, tantôt on passe par des détroits qui sont de vrais labyrinthes; la voie semble barrée de tous côtés ; mais au détour d’un petit cap, on aperçoit l’ouverture qui va nous dégager. Hier soir et ce matin, à un certain passage, les jonques se comptaient par centaines, et avec leur voile déployée comme un grand drap de lit, semblaient étaler dans le lointain les bannières d’une longue procession.
Un des passagers nous fait remarquer que nous en avons 100 à droite et 100 à gauche; si c'était des pirates! Nous en rions, car les pirates ne peuvent rien contre les grands steamers ; mais depuis assez longtemps ils dévalisent les jonques et les navires à voile, dans les environs de Nagasaky. On venait d’arrêter à Tokio quelques-uns des recéleurs qui n’ étaient autres que de grands marchands.
Pendant qu’hier soir nous admirions les côtes et les innombrables petites îles, comme celle de Capri avec leur culture en terrasse, le ciel devient lui-même encore plus admirable; le soleil allait disparaitre derrière les hautes crêtes, et les nuages, de mille nuances, barbouillaient tellement le firmament qu’on aurait dit qu’un enfant gigantesque s’ était amusé à passer par là les divers pinceaux et couleurs de son père. Si un peintre venait à copier une telle vue, jamais on ne croirait à la réalité.
Le 3 Octobre, à 5 heures du matin, le navire ralentit sa marche ; il entre dans la passe tortueuse de Simonasaki et s’arrête devant cette ville, dans une charmante petite pièce d’eau, entourée de villages, de manufactures et parsemée de jonques de toutes grandeurs. Les passagers les plus matinals éveillent les autres et tous viennent
admirer un si beau spectacle. Plusieurs Japonais descendent à cet endroit; je demande à aller à terre, car le navire s’arrête une heure ; je ne le puis sans un passeport spécial.
A7 heures, on reprend la route toujours tortueuse au milieu des îles, mais auparavant nous avions Joui d’un splendide lever de soleil, et avions un peu ri en voyant un marchand de fruits et comestibles en bateau qui, pour arriver à faire passer ses marchandises aux Japonais qui les demandaient du haut de notre steamer, avait fait un filet comme celui qui sert aux enfants pour attraper les papillons, et l’avait fixé au bout d’un bambou long de 6 mètres.
En ce moment, les jeunes Chinois jouent du piano, chantent, fument, rient et conservent leur vêtement américain, tout en gardant leur longue queue. À mesure que nous approchons des côtes de Chine, quelques-uns commencent à revêtir leur costume national en belle étoffe de soie.
Quatre jolis cerfs sont au nombre des passagers, j'ignore leur destination ; deux ont déja de belles cornes, elles commencent à pousser aux deux autres. Ce soir vers les 10 heures, nous serons à Nagasaky ; là, je compte trouver un lit à l’hôtel, car la nuit dernière, j’ai encore eu la même dure couche qu’avant-hier.
NAGASAKY. 313
Nagasaky, 3 Octobre 1881.
A 7 heures et demie, nous passons devant le Papenberg, rocher du haut duquel, il y a 2 siècles, des milliers de chrétiens ont été précipités à la mer. Vers 8 heures du soir, nous entrons dans la rade de Nagasaky. Le canon se fait entendre, nous sommes arrivés. À 8 heures et demie, nous étions à l’hôtel Bellevue où nous attend enfin un bon lit.
Le matin à6 heures, de la verandah, j’ admire le beau panorama de la rade. Elle est couverte de navires et entourée d’une ceinture de collines vertes qui s’élêvent en amphithéàtre. Sur les bords s’éparpille la ville japonaise qui compte 80 mille habitants. C’ est toujours la même nature riante et variée qui est la caractéristique du Japon.
À 6 heures et demie, je me rends à l’église. Elle est derrière l’hôtel sur le penchant de la colline. Entourée d’arbres et dominant la rade, elle occupe une position admirable. A côté est la maison de Mgr Petitjean et des Pères des missions étrangères qui sont là au nombre de 8 à 10. Au-dessus est le séminaire où 50 jeunes Japonais se préparent à la prêtrise: trois sont déjà diacres. Ces prêtres indigènes aideront beaucoup à l’avan-
cement du christianisme en ce pays.