LA FÊTE DES MORTS
bateau pour rattraper le navire dont la cheminée fume.
J’arrive plus qu’à temps ; on nous fait attendre la poste, puis les papiers de 1’ Administration, et nous ne partons qu’à 6 heures, en admirant encore une fois la belle rade, par un merveilleux coucher de soleil.
5 Octobre.
J’ai passé ma nuit sur la dure banquette du fumoir ; j'écris ces lignes de grand matin; la mer est calme comme un lac, le soleil se lève radieux, le bruit recommence à bord, les enfants courent ou pleurent; j'arrête ici ma lettre.
J'avais oublié de dire un mot de la fête des morts. Elle à lieu tous les ans, en Juillet, à Nagasaky, et dure trois jours. Les païens croient que, durant ces trois jours, les morts reviennent leur tenir compagnie. Ils illuminent tous les tombeaux éparpillés sur la colline, font une fête au cimetière, où ils offrent un repas sur la tombe, se réunissent en famille, et la troisième nuit, à minuit, viennent au bord de la mer, où chaque famille dépose un -petit navire en paille, bien orné de banderolles, et illuminé de lanternes vénitiennes. Ce sont les navires par lesquels les âmes rentrent
dans l’autre monde, en passant le grand fleuve.
Embouchure de la rivière Woosung, 6 Octobre, 3 heures du soir.
La journée d’hier, 5 Octobre, s’est passée sans incidents. La mer était calme et d’un beau bleu. Mais vers le soir, les officiers du bord aperçoivent à l’horizon un navire démâté, et le capitaine donne ordre de se diriger vers lui, pour lui porter secours, si c’est nécessaire. Nous nous détournons de notre route et naviguons au sud. Deux heures après, nous voyons un brick qui ne conservait plus qu’un bout de mât, au moyen duquel il avait encore pu déployer quelques voiles. On parlemente, et on apprend que c’est un voilier allemand, parti d’Amoy pour Wladiwostoch. Le typhon du lundi, 26 Septembre, l'avait surpris en route et démâté ; 1l retournait à Amoy pour les réparations. Nous avions déjà vu à Nagasaky des arbres renversés et des jonques échouées. Les journaux nous apprennent qu’en Chine, ce même typhon avait emporté des villages entiers. La pluie diluvienne survenant, les rivières charriaient les morts, et les chaloupes de guerre, envoyées par le gouvernement, les ramassaient par centaines. Quelle terrible chose que ces typhons! Celui du 14 Septembre, que j’ai senti à Tokio, a fait aussi sur son passage d’horribles ruines.