SARATOGA
un des parcours les plus pittoresques ; le paysage est tantôt plat, tantôt montagneux, et le train contourne pendant des heures les bords ravissants du lac Champlain.
Vers une heure, on s’arrête à une station pour diner ; la salle à manger est dans un vaste navire ; je paie avec les vilains morceaux de papiermonnaie que tu as si bien connus en Italie; on me rend des dollars en argent; d’un côté une femme assise porte écrit sur son écu, liberty la liberté; de l’autre côté est écrit « In God trust the nation: » la nation se confie en Dieu. Quand on a encore assez de foi pour confesser ainsi Dieu et sa puissance, on peut supporter la liberté. Enfin me voici à Saratoga, Les eaux sont presque toutes ferrugineuses comme celles d’Orezza ; uné seule, à trois q: art d’heure de distance, est un peu sulfureuse comme celle de Courmaÿeur, au pied du Mont-blanc; je ne sais si je pourrai en profiter. En tout cas je prendrai pension et me reposerai quelques jours; puis j’irai à New- York où je compte trouver vos lettres d’Europe.
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21 juin 1881.
Décidément ces eaux ferrugineuses ne sont pas faites pour moi; elles peuvent fortifier le sang des jeunes filles et guérir quelque maladie de foie, mais pour mon gosier, elles l’irritent. Je compte donc partir demain pour New-York en descendant la rivière Hudson sur un des grands navires-palais en usage dans ce pays; mais auparavant j’ai voulu vous adresser encore deux mots et vous entretenir un peu de Saratoga.
Nous sommes ici dans un pays plat, mais bien ombragé; on.a tracé de nombreuses.et vastes avenues plantées d’arbres et bordées de gentils chalets. Ces maisons de bois ne prennent pas toujours la forme des chalets suisses; très-souvent elles prétendent à l’imitation des monuments grecs ou romains : grandes colonnes et beaux frontispices. On construit même des hôtels en bois ; l’hôtel Windsor, qui est en bois, a 4 étages, contient des centaines de chambres et compte parmi les mieux tenus.
Ici les habitants de l’hôtel ne mangent pas à la même heure et à une seule table; on peut déjeuner depuis 8 heures jusqu’à 10 du matin, luncher depuis une heure jusqu’à 3, diner depuis 6 heures jusqu’à 8, prendre le thé de 8 h. à 10, souper jusqu’à 11 heures du soir. Les
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américains comme les anglais ont 5repas par jour. On s’assied à de petites tables que tu peux voir par le stéréoscope, dans la photographie que je t’envoie ; on choisit, sur les innombrables méts de la carte ce que l’on désire et un nègre vous l’apporte quelque fois un peu en retard lorsqu’il y a trop de monde. Les environs du pays sont assez beaux, avec des parcs nombreux et de gentils petits lacs. Les sources sont un peu partout. On prend l’eau en boisson et peu en bain. En flänant j’ai marchandé dans les magasins ; les objets et marchandises ne sont pas plus chers qu’en Europe et souvent meilleur marché; les denrées alimentaires, excepté le vin, sont à très-bon compte, en sorte qu’on pourrait vivre ici pas plus cher que chez nous. J'ai payé 20 francs par jour à l’hôtel Congres’s- Hall, je paie moins à une pension (Boarding-House) et j’y ai tout ce que j’avais à l’hôtel. J’ai trouvé du vin de Californie qui imite notre Marsala. Le propriétaire de la maison que j’habite a tapissé ses murs des versets du pafer; à la salle à manger est suspendu celui-ci « Give us this day our dayly bread » Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien; c’est une imitation des couvents; combien de catholiques rougiraient de faire ce que font les protestants! Tous les matins, après le déjeuner, toute la famille se
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rend au salon pour la prière; on chante des cantiques en musique et le Père de famille lit l’évangile du jour; puis prosternés, on prie à haute voix; tous les baigneurs sont invités à la prière.
La main d'œuvre est plus chère qu’ en Europe. J’ai vu ui grand nombre d’ouvriers napolitains travaillant à un chemin de fer; je leur ai adressé la parole en bon italien, ce qui les a fort surpris; j’ ai voulu savoir combien ils gagnaient ; ils reçoivent un dollar 1/4 par jour, soit six francs cinquante.
Les locomotives des chemins de fer ici comme en Russie sont chauffées au bois : il est si abondant encore ! Les trains traversent les villes sans autre précaution que le son d’une cloche attachée à la locomotive. Il n’y a aucune barrière dans les rues que parcourent ou traversent les trains, chacun est chargé de garder sa vie et celle de ses enfants : tant pis pour les imprudents. Il en est de même dans les champs; celui qui veut préserver son bétail pose lui-même des barrières; les compagn'es
| de chemin de fer en font l’économie. Les trains | ont ordinairement peu de wagons, mais ce sont des
Wagons palace, quatre fois grands comme les
| nôtres; on s’y promène à l’aise, on respire sur
les balcons, on parcourt le train d’un bout à l’autre; chaque wagon a son poêle, son watercloset etun robinet d’eau glacée. Les Pullman
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cars ont leurs salons, chambres et salles à manger. En général, il n’y a que les premières classes dans les trains rapides.
Depuis que j’ai passé la frontière du Canada, je n’ai pu encore trouver quelqu’un à qui adresser un mot en français; j’en suis réduit à mon anglais qui me fait assez ressembler à ce que sont les Américains chez nous. Je surprends quelquefois le sourire sur les lèvres de mes interlocuteurs ; parfois ce sont des méprises comme celle-ci: je demande un journal Paper, on m’apporte du poivre peper. On rit et on continue son chemin. Et pourtant il y a quatre cent mille Canadiens français aux Etats-Unis; ils sont forts et vigoureux et très-recherchés partout. Ils ont l’esprit de nationalité, ils se groupe *t et construisent leur chapelle qu’un prêtre du ada vient desservir; partout ils sont les pionniers du Catholicisme dans la colonisation. On peut juger
par là ce que serait la France si elle avait gardé .
ses mœurs chrétiennes avec la foi de ses ancêtres !
P.S. Bientôt ma malle ne pourra plus contenir les livres que je prends en route; je t’adresse donc, par la poste, ce que j’avais porté en trop d’ Europe, avec quelques journaux qui te donneront des nouvelles locales. Tu les garderas, car