‹ Le tour du monde en 63 joursChapitre 2 sur 35 · THE NEW YORK ( PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

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ASTOn, LENOX AND TILD€N F0UNDAT(0N8.

peut-être hasardeuse a ranimé une affection latente et qui ont adressé au voyageur leurs souhaits affectueux très bien venus et doux à lire. Je ne parle pas non plus des éditeurs, des banquiers, des fournisseurs, fabricants de malles, de linge en papier, d'appareils photographiques, qui expédient leurs prospectus avec le souci légitime de conclure une affaire ; ceux-là exercent leur métier, et d'ailleurs cette diligence facilite des acquisitions nécessaires.

Mais le nombre est vraiment extraordinaire des gens que séduisirent ces mots de Tour du monde et qui souhaitaient ardemment se mettre en route,eux aussi. Vous n'imagineriez pas la quantité d'individus qui sont en France doués pour la profession de secrétaire. Combien offrent de s'attacher à moi en cette qualité I Ils sont, disent-ils^ employés de commerce ou petits fonctionnaires : parmi mes correspondants, je compte un docteur en droit très authentique. Ils étouffent entre les murs d'une petite ville de province, en France, en Algérie, en Tunisie. Leur poitrine a besoin d'oxygène. Ah ! comme ils aimeraient, ne fût-ce que pour peu de temps, à changer d'horizon, à respirer l'air des grands espaces libres !

A d'autres, la photographie semble l'outil essentiel de cette vaste tournée. L'habitude leur a enseigné à ne parler que par images. La plume, qui est un instrument partial de critique, leur semble

presque méprisable. Ils ne comprennent plus que la plaque sensibilisée, le miroir impassible qui reflète les objets sans penser. Leur plus vif désir, à eux aussi, est de s'en aller, las qu'ils sont de reproduire les traits de messieurs uniformément vêtus des mêmes redingotes et de dames parées du même sourire.

Ceux qui se servent spécialement du cinématographe forment un groupe à part : selon eux, je ne devais rien faire si je ne rapportais de là-bas ces mille figures fugitives que Ton voit passer tremblotantes sur le fond d'un écran.

Et les interprètes ! Ils écrivaient en foule, sachant l'anglais, l'allemand, le russe, le japonais, le samoyède et d'autres idiomes encore. Sans leur secours, disent-ils, on risque de mourir de faim et de soif. Ceux-là n'étaient pas les plus déraisonnables. Car, je m'en suis aperçu, nous aurions tous grand besoin, pour communiquer entre nous, de posséder la future langue universelle, dont VespérantOy le nouveau parler imaginé par le docteur russe Zamenhof, semble jusqu'ici l'essai le moins imparfait.

La médecine ne m'a pas non plus négligé. Je reçus un jour la visite d'un savant italien, le D*" Blanchi, qui me proposait, au nom de la science, de mesurer mes organes d'abord à mon départ, puis à mon retour. La comparaison, disaitil, devait offrir un intérêt considérable. Les parties internes, même les plus cachées, cœur, foie.

rate, ne pouvaient échapper à son examen, grâce à un art nouveau qu'il nomme la phonendoscopie. Cet art, si j'en crois son nom, a pour but d'étudier la musique de nos viscères ; on en déduit ensuite leur forme par Tenregistrement des vibrations. Car nous possédons tous, paraît-il, un petit orchestre dans l'abdomen : il suffit de savoir écouter la symphonie. Et le D' Bianchi sortit de sa poche une roulette attachée à un tube en caoutchouc : il la promena rapidement sur mon corps. C'était très engageant. Mais je fus jaloux de ma rate comjneun sultan de son odalisque.

Il y a des auxiliaires plus humbles, ceux qui aspirent aux fonctions de domestiques. Adroits, actifs,débrouillards, jurent-ils. Leur pareil n'existe pas pour prendre un billet à temps ou pour improviser le dîner le plus succulent au J>eau milieu du désert. Et puis, si vous saviez combien ils sont fatigués dans leur petite sphère, du balai, du torchon et du plumeau. Que ne donneraient-ils pas, eux aussi, ces malheureux, pour avoir à brosser une poussière nouvelle ?

J'allais oublier une catégorie qui n'est pourtant pas la moins intéressante ; une lettre ainsi conçue m'est parvenae,écrite d'une anglaise fine et ferme :

« MONSIXUA,

v< Est-ce que vraiment vous vous proposez d'entreprendre tout seul ce grand voyage ? Les indicateurs

disent que les wagons et les bateaux sont maintenant confortables, et que vous trouverez en général gîte et souper sufOsants.. Mais Tindispensablé reste ? Aht Monsieur; il serait charmant, j'en suis sûre, d'être ce reste. Je suis jeune, libre, de visage agréable,* dit on — vous en jugerez par la photographie ci-jointe — enthousiaste pour les voyages, et pas encombrante ! »

Et les lettres de ce genre ne sont pas rares, car dans les milieux les plus divers, tous nous faisons les mêmes rêves.

, Est -il besoin de préciser que ces correspondants ajoutaient à l'unanimité qu'ils tiraient lamentablement le diable par la queue, et que, pour les faire arriver seulement du boulevard à kl gare du Nord, avec une chemise sur le dos, il aurait fallu leur envoyer les provisions nécessaires ?

N'importe, ce n'est point Tappât d'un gain modique ni le désir d'une situation très momentanée qui peuvent entraîner tous ces curieux sur la grande route du monde. Pour que l'annonce de cette ample excursion ait soulevé tant d'espérances et de cotivoitises, il faut que beaucoup de Français souffrent d'un mal, peut-être non encore défini par les liiédecins, mais très réel, et qui n'est autre que le besoin inassouvi de circuler. Il y a dans notre âme une sortç d'inquiétude, une curiosité que les habitudes régulières et sédentaires de la vie moderne contrarient; tandis que

les récits toujours plus multipliés des touristes les aiguisent.

La moindre annonce d*un déplacement est une cloche qui tinte, et voilà l'imagination en branle à son tour : elle vibre, et Ton demeure enchanté à écouter les ondes sonores qui évoquent dans les cerveaux tant d'images merveilleuses.

Quant à ceux qui savaient absolument ne pas pouvoir partir, ils demandaient cependant à être du voyage en quelque façon. Il leur fallait une sorte de relation spéciale qui fût faite pour eux. Ceux-là priaient qu'on voulût bien leur envoyer des cartes postales illustrées mises à la poste de chacune des villes du trajet, avec un mot ou tout au moins une simple signature. Un potache de se* Conde,du lycée Condorcet, que je ne connais pas du tout, m'écrivit particulièrement à ce propos. ' Faute de mieux, ils posséderont des photographies de monuments, de paysages, de types, moins banales, leur semble-t-il, que celles qu'ils auraient pu se procurer à Paris. Elles conserveront, à leur gré, je ne sais quel parfum d'origine, comme ces vieilles chartes que les antiquaires prennent avec vénération, d'une main pieuse, et où ils retrouvent, même lorsqu'elles sont insignifiantes, un souvenir très cher d'un passé où se complaît leur esprit.

' Enfin combien de gens, amis inconnus, envoyaient les lettres les plus désintéressées, pour

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ainsi dire sans but. Une force d'expansion, excitée par rannonce de ce voyage que i'on tentait pour eux, les poussait à écrire, et ils écrivaient ! Leur style est naïf et touchant. Ils n'avaient rien à exprimer, sinon leur joie. Ils disaient qu'ils attendaient avec impatience lettres et dépêches, qu'ils les liraient avec passion, qu'ils feraient la route en pensée, qu'ils en suivraient tous les détails et toutes les péripéties; leur émotion serait la même que s'ils allaient eux aussi courir les aventures à travers le monde.

Dans les derniers jours qui précédaient mon départ, de tous côtés, des camarades m'abordaient sur le boulevard, — jamais je ne me serais cru tant de relations, — et me prenant amicalement par le bras :

— Quelle chance vous avez de faire un si beau voyage I La Sibérie, le lac Baïkal, l'Amour, le Japon, quel rêve 1 Et en combien de jours ? De trente à quarante, n'est-ce pas ?

— Selon.

— Comptez- vous jusqu'à cinquante? • — ^ Peut-être bien.

— Mais à peine avez- vous trente-cinq mille kilomètres à parcourir I Bagatelle. Si vous atteigniez soixante jours, vous seriez la dernière des tortues.

— Qui sait ?

Un de noô confrères a eu justement la bonne idée de faire, lui aussi, une partie du tour du monde et d'aller jusqu'à Amiens — trajet en une heure et quarante-trois minutes ^ pour demander à Jules Verne son opinion sur la durée probable du voyage. Le célèbre romancier, que je n'avais pas encore le plaisir de connaître personnellement, revenait de faire sa promenade sur le Mail : il répondit en ces termes, ou à peu près :

— « Philéas Fogg est maintenant très embourgeoisé depuis son mariage avec miss Aouda. On ne peut plus Tarracher à sa table de whist. Il ne bougeplus. L'énergie lui manque même pour surveiller Passe-Partout qui laisse déplorablemeht brûler en vain, non pas les becs de gaz, mais les lampes électriques. Cependant, s'il voulait s'en donner la peine, ce serait un jeu pour Philéas de faire le tour du monde par le Transsibérien en trente-trois jours, mettons trente quatre si vous voulez, afin de compter largement. Une misère, quoi I Michel Strogoff, qui connaît si bien la région, lui servirait de guide et d'interprète.

« On se plaint que les trains marchent lentement sur la ligne du Transsibérien. C'est vrai. Mais pourquoi ? Croyez-vous que les trains de là-bas ne pourraient pas courir comme les nôtres ? S'ils ne se pressent pas, c'est qu'ils ont peur de gâter la voie qui est fragile. Et si la voie

est fragile, c*est qu'on l'a construite, par économie, avec des rails trop légers. Dès lors une conclusion s'impose — et Philéas n'aurait pas hésité à i'adop* ter — c'est qu'il faut emporter avec soi ses propres rails, suffisamment lourds, et les poser soimême sur la voie.

« Ne riez pas I On emporte bien d'autres choses en Sibérie. Les draps, par exemple, n'ont jamais habillé là-bas les lits d'hôtels, ou de bateaux ou de chemins de fer. Les voyageurs qui ont l'ambition légitime de coucher dans des draps, en fourrent donc quelques paires au fond de leur malle. Il est tout aussi naturel d'emmener des rails : on roulerait des rails parmi les draps ; rien n'est plus simple.

«L Vous savez qu'aujourd'hui il est extrêmement facile de démonter une voie ferrée. Demandez à nos bons amis les Anglais qui ont pris là-dessus quelques leçons des Boers. On dépose et l'on repose une voie ferrée en un tour de main. Aussi quelques mètres de rails, très peu encombrants d'ailleurs, rempliraient admirablement l'office. Au fur et à mesure que le train circulerait à grande vitesse, on les enlèverait après son passage, puis on les replacerait devant la locomotive, et ainsi de suite. Les wagons fileraient donc avec la rapidité des grands express européens.

« En somme, mes héros n'ont jamais circulé qu'avec des moyens de cette sorte. C'est ce qui

m'a permis de les expédier si aisément au Centre de la Terre et puis De la Terre à la Lune. Ainsi agiraient vos confrères s'ils savaient voyager. Mais savent- ils voyager ? Penh I j'en doute. Bien conduite, leur petite excursion ne demanderait pas plus de trente-trois ou trente-quatre jours. »

Ainsi s'exprima le maître. Ce n'est pas là tout à fait son style. Mais le sens général n'étonnera aucun des innombrables lecteurs de Jules Verne.

Et ce délai de trente-quatre jours qui m'était imparti me laissa tout rêveur.

A quelques jours de là, je reçus du maître conteur l'aimable lettre que voici :

Amiens, 26 mai 1901.

Cher Monsieur,

« Je viens de lire dans le Matin votre charmant article. Par malheur, je ne puis répondre que très brièvement. Partez donc en toute confiance, vous réussirez, et Philéas Fogg ne sera point jaloux si vous le reléguez au second plan.

« Et maintenant, bon et court voyage !

« Votre bien dévoué.

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