CHAPITRE II
Ma froideur pour les records. — Mes bagages. — Plus rien de fixe dans le monde qu'une idée. — Le système de mesure du paysan. — Les formules populaires de la science. — Premières inquiétudes. — La littérature des indicateurs. — Berlin. — Les infirmiers de Wirballen. — Le goût du galon. — Saint- Pétersbourg. — Moscou.
Depuis l'heure des adieux, — l'heure émue où les' mains amies ont si cordialement serré la mienne, — depuis Paris, à travers la France, la Belgique, l'Allemagne, jusqu'à la frontière russe, le train file avec une vitesse extrême qui me donne confiance : encore un instant, et je serai revenu, semble-t-il. Le bruit s'est répandu qu'il y a à telle place un voyageur extraordinaire, sinon par lui-môme, du moins par le caractère de son entreprise. Les gens passent, comme négligemment, dans le couloir, s'arrêtent à la porte du compartiment, lancent un coup d'œil de côté,
échangent tout bas leurs réflexions. Pas assez bas pour que toutes m'échappent :
— C'est celui qui a ce nez ?
— Oui. On dit qu'il n'a jamais fait de sport.
— Ça se voit bien à son attitude. Est-ce que c'est la dégaine d'un homme entraîné ?
— Alors de quoi se mêle-t-il ? Ce n'est pas avec cet air endormi qu'il prétend battre des records.
— Le chef de train m'a dit qu'il n'emporte pour bagage que cette valise de rien du tout.
— Très chic, ça 1
— Bah I c'est bien assez pour ce qu'il fera. Vous verrez.
La vérité est, en effet, que de ma vie je ne me suis soucié de sport ni de record. Et même ces deux mots ne me plaisent que médiocrement, le premier comme anglais, le second comme néologisme dont nul ne connaît l'origine. Record est un intrus ; record n'a pas d'état civil ; record n'a pas été présenté. Or la langue française est, à mes yeux, une trop grande dame pour que le premier venu soit admis chez elle sans cautions. Il y avait jadis des agents — assez mal vus, au moins dans les comédies — que l'on désignait par un terme homonyme et qui volontiers détenaient et battaient. Maintenant, au contraire, on bat, on détient des records : c'est peut-être par un obsclir instinct de vengeance.
EN HOIITE 17
Je révais à ces questloos d'étymotogie en levant
les yeux vers ma valise posée dans le filet du compartiment. Car je n'emportais réellement
pour bagage qu'une valise, un petit sac à main, une couverture, et deux pardessus, un d'été et un d'hiver: on m'avait averti que les nuits de Sibérie sont froides en toute saison. Un appareil photographique, le plus réduit et le plus léger que j'eusse pu trouver, complétait tout mon attirail.
Avec cela il ne fallait certes pas songer à emporter rhabit noir, que l'étiquette élégante et importune des paquebots force à endosser le soir pour le dîner ; il fallait se résigner à être mal mis au milieu de gens vêtus avec recherche. Je savais que je courais au-devant de cette petite vexation, et que, parfois, dans des réunions brillantes, j'aurais l'air du pauvre. Combien de gens de ma connaissance jouent ce rôle dans la vie ! Mais ils n*aiment pas à porter le costume de l'emploi, et moi j'étais condamné au costume.
Cependant le mouvement, et plus encore la perspective du mouvement continu qui devait durer de si longs jours pour moi, abolissaient peu à peu en mon être le sens de la stabilité. Je prenais l'habitude devoir les choses vaciller, bondir, voler autour de moi, et il n'y avait plus rien de fixe dans l'univers, rien qu'une idée. Tout ce qui peut subsister d'immobilité dans ce monde était comme concentré en un petit point lumineux terriblement obsédant. J'avais une idée fixe, celle.de rentrer à Paris et d'accomplir ce
périple non pas seulement d'une façon très rapide, mais avec une sorte de frénésie dans la célérité.
Or, le 29 mai, jour de mon départ, je savais à peu près quelle pouvait être la durée minimum de mon voyage . Ce calcul était fondé d'une part sur la date à laquelle un certain paquebot devait quitter le Japon pour traverser l'océan Pacifique, et d'autre part sur les moyens que j'avais moimême d'arriver au Japon avant cette date, et par conséquent de m'embarquer sur le paquebot en question.
Lorsqu'on est à Yokohama, deux routes différentes s'offrent pour franchir le Pacifique. On peut aller à San-Francisco ; c'est la route qui passe par Honolulu : elle n'exige pas moins de dix-sept jours. L'autre chemin va directement, sans arrêt, à Victoria, dans l'île de Vancouver: douze ou treize jours suffisent pour ce trajet. Il était évidemment dans mon programme de choisir la seconde voie comme plus courte.
Les indicateurs que j'avais consultés à Paris précisaient que, le 5 juillet, un bateau anglais, ÏEmpress ofindia ~ l'Impératrice des Indes — partait de Yokohama pour Victoria. Le bateau suivant, allant au même port, n'appareillait que trois semaines plus tard.
Mon idée fixe, pendant toute la première partie du voyage, a donc été celle-ci : arriver au Japon à temps pour m'embarquer, le 5. juillet, sur VEmpress of India I Faute de quoi, j'étais contraint de moisir dans Tempire du Soleil-Levant en attendant l'un des bateaux de Victoria ou, au pis aller, de San-Francisco. Certes, la perspective d'un séjour tant soit peu prolongé en ce séduisant pays ne présente par elle-même rien de désagréable, bien au contraire. Mais un pareil retard aurait bouleversé tout mon voyage qui, ainsi désorganisé, eût menacé de durer bien plus de quatre-vingts jours, à mon éternelle confusion.
^ Le bateau de Yokohama inanqué, j'aurais été, malgré Touverture des voies nouvelles, plus lent que le héros idéal d'il y a trente ans. Aussi, cette date fatidique du 5 juillet me tenait-elle comme prisonnier^ Semblable . à .l'animal qu'a saisi le lasso, j'étais empêtré dans ce lien. Si un voyageur, pour se distraire des ennuis d'une longue route, m'abordait civilement et m'entretenait de quelque grave sujet, tel que la guerre du Transvaal, ou f avenir de la colonisation sibérienne, ou la dernière pièce jouée à la Comédie - Française, il ne manquait pa&de reculer d'effroi, lorsque je lui disais pour toute réponse :
^r- Empres^s of India... Yokohama, 5 juillet! Pensez-vous que je puisse y être ?
Heureusement, chacun de nous a sa toquade particulière ; cela fait qu'on ne peut pas neus enfermer tous.
Malgré l'obsession de mon idée fixe, je m'efforçais pourtant de suivre la conversation. A dîner, le soir, autour de ces . petites tables cahotantes qui, pendant bien longtemps, serx)nt les uniques supports de mes repas, tandis que le potage oscillait dans les bols et que la fourchette courait en vain après la bouchée de .poulet, comme j'avais lié conversation avec mes voisins^ une jeune dame, qui me regardait avec curiosité depuis le début, me dit tout d'un coup :-
— Mais enfin. Monsieur, pourquoi donc faitesvous le tour du monde dans ces conditions ?
C'était une femme agréable, vive, et qui paraissait presque vexée de voir tenter une expérience dont elle se divertissait elle-même, mais sans pouvoir dire le motif de son amusement.
— Permettez-moi, à mon tour, répondis-je, de vous poser une question/^
— A votre aise. -
— Avez- vous jamais demandé votre chemin à un paysan?
— A coup sûr. Mais qu'importe ?
-T- Attendez. Comment vous a-t-il répondu, ce paysan?
— C'est selon. . ..
. Un heurt lui fit .mettre sa cuillerée de confiture
sur le bout de son nez. Elle rit et reprit :
— Dimanche dernier, nous allions de Sèvres à Yélizy. Le bois était plein de petites fleurs bleues. Je m'égarai en voulant faire un bouquet. Un bonhomme chargé d'un fagot nous a remis dans la bonne route.
— Très bien. Mais vous ne lui avez pas de^ mandé que votre chemin ?
— Si fait.
— C'est impossible. Cherchez bien.
Le mari intervint et dit :
— Ma foi, je me rappelle, en eflfet, que j'ai ajouté: « Quelle distance y a-t-il encore d'ici à Vélizy? »
— J'en étais sûr. C'était le moment du déjeuner et vous mouriez de faim. Et puis jamais personne ne s'est enquis de son chemin sans demander aussi la distance. Et qu'a répondu l'homme au fagot ?
— Il a répondu comme tous les paysans :
a Vous en avez encore pour une petite heure. »
— Nous y sommes, m'écriai-je. Vous lui posiez une question sur la distance, c'est-à-dire sur l'espace, sur un nombre de kilomètres que vous vouliez connaître, parce que vous aviez l'esprit précis d'un homme cultivé. Et lui, il vous a donné une explication sur le temps qui s'écoulerait avant votre déjeuner. C'était bien plus vague comme renseignement, parce qu'il ne
savait pas si madame est vaillante et si elle irait vite ou lentement sous le bois. Mais aussi il vous disait tout de suite, de façon approximative, ce qui vous intéressait, à quel moment vous pourriez vous asseoir sous le bosquet, sur le petit banc reposant, devant les radis auxquels vous songiez avec émotion. Il vous avait fait une réponse un peu incertaine, mais simple et familière d'homme du peuple.
— J'y suis I fit la jeune femme dont le visage s'éclairait'. De combien est donc le tour de la terre ?
— Les savants répondent quarante millions de mètres. Probablement ce chiffre ne vous dit rien, Madame ?
— Rien du tout.
— Parce qu'il est énorme et disproportionné avec les nombres ordinaires dont vous vous servez quotidiennement. Les savants, habitués aux calculs stricts et aux abstractions, s'accommodent à merveille de cette manière de parler. Mais il n'y a pas que des savants. Si je dis à la foule : il faut soixante ou soixante-dix jours de chemin de fer et de bateau à vapeur, aujourd'hui, dans la première année du vingtième siècle, pour faire le tour du monde, la foule comprendra très bien et aura une idée nette de la dimension de la terre, parce qu'elle a vu marcher des chemins de fer et des bateaux à vapeur, fût-ce sur la Seine.
Sans douté, le renseignement ne sera pas inscrit dans l'annuaire du Bureau des Longitudes, mais bien des gens se le graveront dans la cervelle ; il eonstituera pour eux de façon très légitime un élément pas très rigoureux, mais très commode, très clair et très suffisant, de leur. modeste bagage scientifique.
— Vous venez de me faire comprendre l'intérêt que le public a pris très justement à un livre fameux, et vous m'avez expliqué à moi-même pourquoi L'expérience que vous tentez .m'amuse, reprit mon aimable interlocutrice. Ainsi vous n'avez paâ été dominé par la passion du record ?
— Les raisons. plus élevées que je viens de vous dire, et aussi le désir de voir, ou d'entrevoir, du pays, me touchent bien davantage. Voilà comment mon café saute terriblement aujourd'hui dans ma tasse, auprès des bords fameux de cette jolie Sambrè, qui furent jadis glorieux pour nos armes. . .
NouStlongionSyCn effet, cette aimable rivière, qui n'est pas large ni grandiose, mais qui serpente avec grâce entre des coteaux accidentés, couverts, de :bQis, entrecoupés de falaises abruptes. Je dévais, par la^ suite, voir bien d'autres paysages du. même genre, plus grands, plus mâles, plus sauvages. Ces derniers n'ont pas eïfacéen moi le souvenir des rives de la: Sambre au charme frais et délicat. ; : : . ! ,
C'est près de Namur, le soir, que j'ai été secoué de ma première inquiétude. Nous sommes restés en panne par suite de la rupture d'un tuyau de frein. Je me sentais défaillir.
De plus les voyageurs qui circulaient dans le même train et qui m'avaient témoigné d'abord une curiosité plutôt sympathique, commençaient à me regarder de travers. Le moindre accroc leur faisait croire que mon entreprise — une sorte de défi au bon sens, pensaient-ils — serait nécessairement contrariée par quelque puissance occulte. Il y avait là notamment le grand-duc Georges de Leuchtenberg, un homme aux yeux noirs et au teint basané, Tair souriant, et le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, le grand maître de la cavalerie, mince et très long, l'un des hommes les plus longs que j'aie jamais rencontrés : ils disaient, demi-sérieux, demi-plaisants :
— Ce voyageur extraordinaire va être cause qu'il nous surviendra quelque accident; nous aurions dû prendre un porte-bonheur.
En effet, à Liège nouvelle perplexité. Le train dans lequel j'étais correspond avec celui d'Ostende qui amène des voyageurs venant d'Angleterre et allant, eux aussi, vers Berlin et Pétersbourg. La mer met souvent le train d'Ostende en retard. Ce soir-là, en effet, il nous fallut poser quarantecinq minutes. J'errais tout frémissant sur le quai de la gare, quoique personne ne pût s'apercevoir
de mon souci, Et dire, pensais-je, que les recherches des formules populaires de la science sont à la merci d'un cylindre qui éclate et d'un essieu qui se rompt I .
Et ce tourment dura sans interruption pendant soixante-trois jours et quelques heures. Quand le panorama cessait d'être intéressant^ ou mieux encore quand il s'effaçait dans Tomhre, j'étais occupé à étudier sur moi-même une psychologie nouvelle, celle de l'homme qui éprouve la frénésie de la vitesse et en qui s'affine d'une manière toute spéciale le sens de Theure.
La nuit principalement, allongé sur une étroite couchette, pendant que mon voisin au-dessus ou au-dessous de moi, assassinait ma veille inquiète de ses ronflements sereins, je sentais naître et grandir en moi la haine de tout ce que j'avais aimé, de ce qui fait couler la vie douce et paisible, la haine du loisir, du répit, du délassement- Il me venait des goûts de chronomètre, un amour désordonné de pendule, tic tac, tic tac. Quoique mon ami Gaston Leroux m'ait si gentiment sacré homme calme, je me sentais agité d'un vertige nouveau, le vertige de la ponctualité.
C'est une infirmité tout à fait spéciale : celui qui en est atteint s'étonne lui-même de voir comment il dévore les indicateurs de chemin de fer et de bateaux, car tels sont ses livres de
chevet. Il se crée ainsi une littérature spéciale iaite de petits chiiTres alignés dans des colonnes, et il les ânonne du matin au soir. A côté de ces œuvres, on ne peut trouver dans sa bibliothèque que 1 almanach. Il vérifie vingt fois la date du jour; il collige, il compare, il suppute. Sa montre passe sans cesse, de son gousset à sa main et de sa main à spn gousset. Les cadrans, dans les gares, exerçaient sur moi une sorte de fascination. Gomme je marchais au-devant du soleil, il me fallait avancer mes aiguilles chaque jour pour qu'elles marquassent l'heure du lieu où j'étais parvenu : cette petite opération ne me semblait jamais assez exacte ; je la répétais, je la contrôlais à toutes les horloges.
Je n'y manquai pas le 30 mai au matin en m'éveillant dans la grande gare de Berlin, car entre Paris et Berlin, qu'un monde sépare, monde de pensées,, de souvenirs et d'intérêts, la distance est franchie aujourd'hui en un peu plus de dix-huit heures seulement. De cette gare de Friedrichstrasse, très commodément située au centre delà ville, je reconnaissais les monuments que j'avais déjà visités: le bâtiment grec du musée, le château royal quebaigne, ou du moins qu'humecte le mince ruisseau noir de la Sprée ; le petit pont qui fait tant de façons avec ses huit groupes colossaux pour franchir une rigole, et plus loin le dôme neuf, lourd et doré du Reichstag,
Puis le train marcha lentement et, avant qu'il eût atteint la deuxième gare de Berlin, une construction sombre me frappa par une inscription qu'elle portait sur la muraille en lettres énormes : Panorama de la Bataille de Sedan. Ceci expliquait cela. Après trente ans les Allemands étonnés en sont encore à se rassasier du spectacle de leurs victoires, et ont l'air de se demander à eux-mêmes si c'est bien eux qui les ont remportées ; il leur faut une constatation permanente de leur succès. D'ailleurs la vue simultanée du dôme doré et du panorama est une leçon d'histoire : sans Sedan le Reichstag n'existerait pas.
L'Allemagne a défilé devant moi comme une apparition. C'est un pays très soigné, très ordonné, où il n'y a que des gens occupés à monter la garde, avec ou sans uniforme ; quand ils ouvrent la bouche, c'est pour dire : « Notre empereur... » Souvent, ils ajoutent des mots, mais pour faire cortège. Le long des routes, on voit de chaque côté, près des arbres, une double rangée de pierres blanches, bien astiquées, debout comme des menhirs : elles semblent former la haie pour le passage de « notre empereur. »
Après Berlin la campagne,— la mêmecampagne que je trouverai jusqu'à l'Oural, — est plate mais bien cultivée. Par moments les plaines sont si basses qu'elles ressemblent à celles de la Hollande, et les moulins à vent complètent l'illusion ; quel-
quefois de petits bois en rehaussent la monotonie. Les gares, non point fleuries comme chez noua, mais entourées d'un bouquet d'arbres, sont bien tenues et propres. La Vistule, que je traversai à Dirschau, me parut un assez beau fleuve, et je
EafaDt russe.
remarquai les ponts auxquels des tours crénelées — inutiles aujourd'hui — donnent une flère allure.
A la gare d'Elbing, un garçon m'apporte un journal illustré en me disant : « Le général français Bonnal & la tête de l'armée allemande I s Il y a, en effet, sur cette feuille, un dessin qui représente Guillaume et le général devant un pelo-
ton de cuirassiers ; plus loin, on lit le toast impérial ; je reconnais une de ces histoires comme « notre empereur » en imagine de temps en temps pour nous empêcher de voir clair dans nos affaires.
Nous nous arrêtâmes le soir dans un endroit qui me parut étrange En mettant le nez dehors, je crus d'abord m*être trompé. N'étions-nous pas dans un hôpital ? Il n'y avait autour de moi que des infirmiers : ils portaient de grands tabliers blancs serrés à la taille par une ceinture de coton bleu, des tabliers qui montent jusque sous le menton et qui sont retenus à l'épaule par deux cordons. En outre, une petite calotte noire sur la tête, et aux jambes d'énormes bottes. Je crus qu'il y avait là à côté une salle d'opérations.
C'était bien d'une opération qu'il s'agissait, mais pas comme j'aurais pu l'imaginer. Mes gaillards s'emparèrent prestement des bagages, les ouvrirent, les vidèrent, les remplirent de nouveau, puis les refermèrent, comme on ouvre un ventre aujourd'hui. J'avais affaire aux employés du chemin de fer et de la douane qui sont affublés de ce singulier accoutrement.
Nous étions à Wirballen, première ville que l'on rencontre lorsqu'on pénètre en Russie. Il est superflu de dire qu'un gendarme, un grand diable de gendarme d'aspect débonnaire qui dévisageait
les gens,prit mon pas3eport,qu'oii l'emporta secrètement dans une pièce spéciale où il Tut examiné, vérifié, scruté de la façon la plus minutieuse. Les Russes ont créé une religion nouvelle h laquelle
' Enfants nisseB.
aucune infidélité n'est permise dans toute l'étendue de l'Empire : c'est celle du passeport. Chacun doit l'avoir constamment sur soi, comme un prêtre a son bréviaire, et le présenter & toute réquisition. Sans ce précieux missel il ne peut exister pour l'individu ni égard, ni considéra-
tion, ni liberté, ni hospitalité, ni même admission sur le territoire russe.
La Russie, non accueillante pour les gens dénués de papiers, est froide envers ceux qui ne portent pas de costumes chamarrés. Sur le sol national les grands-ducs habillés jusque-làde simples vestons, ne parurent plus qu'en uniforme. Ainsi le veut Tétiquette. L'homme sans galon ne compte guère là-bas.
Le goût du galon se répand d'ailleurs là où on l'attendait le moins. Le colonel Moulin, notre aimable attaché militaire à Saint-Pétersbourg, avec qui j'ai eu le plaisir de voyager, m'a conté à ce propos un petit fait assez curieux.
Je lui parlais du beau gala offert par le tsar en l'honneur de Félix Faure à Péterhof lors de la visite de 1897. Dans ce mignon théâtre l'assemblée était extrêmement brillante, peut-être la plus brillante que l'on pût voir en son genre. Nous excusons chez nous nos vilains habits noirs en disant que du moins ils ontl'avantage défaire ressortir la toilette des dames; mais à Péterhof le luxe des dames n'était nullement sacrifié, quoiqu'elles fussent entourées d'hommes qui étaient tous en costume, sous les étoffes claires les plus éclatantes. Elles semblaient au contraire fort embellies entre ces cadres étincelants et mobiles qui rehaussaient leur parure. Or parmi tous ces hommes il n'y en avait que deux qui fussent en habit
noir : Tun était Félix Faure; encore celui-là avait* il la poitrine barrée de rouge par le grand cordon de la Légion d'honneur, qui accusait son caractère officiel. L'autre, très simple, ne portait aucune décoration. Il faisait événement. Tout le monde demandait :
— Quel est donc ce personnage, le seul qui ne soit pas déguisé, et envers qui les plus huppés sont pleins de déférence ?
Les initiés répondaient :
— C'est l'ambassadeur des États-Unis.
Et ce dédain de l'uniforme et des croix, dans un pareil milieu, semblait d'un esprit très républicain et même d'une hautaine élégance.
Or, qu'est-ce que j'apprends ? Maintenant l'ambassadeur des États-Unis à Saint-Pétersbourg — ce n'est pas le même — s'est fait composer un uniforme. Il porte des galons, des parements, de la dorure ! Ce clinquant lui a poussé depuis que les États-Unis se sont emparés de Cuba. L'habit noir n'était plus compatible avec l'impélialisme. Petites arabesques de cette manche d'ambassadeur, si insignifiantes en apparence, on vous déchiffre cependant et on lit clairement cette chose nouvelle : gloriole américaine.
Le trajet entre Wirballen et Saint-Pétersbourg n'est pas des plus séduisants. Des plaines cultivées et des forêts, ou plutôt des taillis de bouleaux, car les arbres sont fort petits ; point de
villes; très peu de villages; çà et là une isba isolée, c'est-à-dire une maisonnette entourée d'une clôture en bois avec des poules et des cochons, c'est tout ce que l'on voit.
A Saint-Pétersbourg, la grande ville plate aux rues spacieuses, aux places énormes, aux vastes édifices, j'ai eu à peine le temps de saluer notre ambassadeur, M. de Montebello.
— Vous passez si vite, me dit-il gracieusement, que vous ne me laissez pas le loisir de causer avec vous.
Et il cherchait quelque politesse à me faire :.
— Tenez, reprit-il, renvoyez votre fiacre et prenez ma voiture' pour rentrer en ville ; vous aurez du moins ainsi un petit souvenir de l'ambassade de France.
• Il descendit jusqu'à la porte sur le quai de cette large et noire Neva, qui est l'orgueil sombre de Saint-Pétersbourg. Je regardais de l'autre côté, sous la lumière pâle du ciel gris, l'aiguille de la cathédrSIe Saint-Pierre et Saint-Paul où dorment les tsars depuis Pierre le Grand. Nous causâmes encore un instant, puis je partis, frénêtiquehient emporté dans la petite voiture basse, conduite par un énorme cocher à ceinture rouge, la grosse houppelande bleue à plis bouffants autour des reins, suivant la mode russe, si bien qu'il semblait trôner sur une des coupoles de la ville: et les deux chevaux jioirs, qui passent pour les plus
rapides de Pétersbourg, filaient comme dans un rêve. A peine eas-je le temps de jeter un coup d'œil sur le pont Troïtsky dont Félix Faure a posé la première pierre et de constater que sa construction avance lentement, comme si les lourdes poutres de fer avaient de la peine à triompher d'un si grand fleuve.
J'aime Moscou la bariolée, où je fus le lendemain, Moscou et ses coupoles dorées, Moscou l'orientale et ses femmes du peuple qui tracent naïvement des signes de croix sur leur fichu jaune, Moscou et son innombrable Kremlin, et ses petites voitures rageuses qui font un affreux tintamarre sur le pavé cahotique.
A Moscou tout est couleur et mouvement.
Cette ville, où il n'y a pas de cafés et où la vie publique se réduit à peu de chose, est pourtant une des plus animées du monde, et serait une des plus gaies si le peuple y avait de la bonne humeur et de Tentrain. Excepté les tons gris et neutres de chez nous, on y voit toutes les teintes, les plus variées* et les plus claires, des couvents rouges, des casernes jaunes, des églises d'azur, des maisons roses, et sous le soleil de l'été elle produit Tefifet d'une ville du midi. Mais les gens, lourds et méditatifs, la tête penchée, ont Tair de promener le ne sais quel deuil dans une salle de fête.
A peine eus-je le temps de donner le coup d'œil du souvenir à la place Loubianka, si vivante au
milieu de ses édifices étranges, & la place Rouge, vaste et tranquille vestibule du Kremlin, à cet enchevêtrement de palais, de cathédrales, détours, de couvents, d'arsenaux étages sur la rive qui domine laMoscowa. Je montai le soir — 1er juin — dans le train transsibérien international de la Compagnie des wagons-lits, le train qui devait enfin me conduire au cœur môme de la vieille Asie.