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Chemin de Fer
même formation géologique. Cette communauté d'origine ne les empêche pas de se haïr : elles s'observent jalouses et menaçantes. Les Yankees ne manquent jamais de hausser les épaules lorsqu'ils parlent du Canada, et ils affectent de dire :
— C'est un désert I
Ils ont même, à son sujet, une théorie géographique toute particulière. Vous placez, comme tout le monde, sur la foi de la science, le Canada en Amérique. Halte-là I Demandez-leur la permission. Ils lui refusent le droit d'appartenir à leur continent. Vous demandez où on le mettra. N'importe 1 N'y a-t-il pas quelque part dans l'Univers un débarras, un lieu de rebut où Ton pourrait envoyer ce résidu ? L'Amérique, c'est eux : l'Amérique, ce sont les États-Unis. Le reste ne compte pas.
M. Samuel Hill, ce citoyen des États-Unis que j'avais eu le plaisir de rencontrer à bord de VEmpre88 of India^ professait avec ferveur cette doctrine géographique. C'est un homme grand, fort, aux larges épaules, de belle humeur, remuant, engagé dans ce qu'on appelle de grandes affaires, dont il aime à parler. Il possède des mines au Montana, des chemins de fer à travers le nord des États- Unis, des usines à gaz dans le Washington. Sa foi au dieu dollar est profonde, sa confiance en luimême absolue, son admiration pour la nature conforme à ce qu'il en peut tirer, sa sympathie pour
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les hommes largement proportionnée aux avantages qu'ils présentent, son activité en toutes choses considérable. Ce très aimable et très obligeant gentleman serait le premier à m'en vouloir si je traçais de lui un autre portrait et si je méconnaissais ses grandes qualités de business man. Un jour que quelqu'un vantait devant nous la beauté de je ne sais plus quelle région montagneuse, M. Hill interrompit et déclara sagement, du ton posé d'un homme pratique :
— Ce qui fait la beauté d'une montagne, ce n'est pas son aspect extérieur, c'est ce qu'elle a dans le ventre : charbon, or ou diamant.
J'avais le choix entre trois voies pour traverser ce qu'une vieille habitude me force à nommer le continent américain : l'une par le Canada, les deux autres par les États-Unis. De compagnie avec M. Hill, je choisis Tune de ces dernières, le Great Northern Railway, qui part de Seattle et qui est la plus courte et la moins connue. Mon premier soin fut de m'enquérir des bateaux qui partaient prochainement de New-York pour l'Europe. Il n'y en avait pas que je pusse prendre avant le 24 juillet. A la grande rigueur, j'aurais pu arriver à New-Yorkle21 ; mdis le 24 tombait un dimanche, jour où toute l'Amérique ne lancerait pas même une coquille de noix sur l'Océan, tandis que, au contraire, les trains partent quotidiennement; car les bateaux sont plus respectueux de la religion
<jue les chenlins de fer. Ensuite les paquebots faisaient le lundi,' comme nous disons, et même le 4nardi;iln'y avait aucun départ: le 22 ni le 23; c'était donc trois jours perdus au point de vue de la vitesse, et en revanche trois jours gagnés pour la visite du pays.
Quittant à regret mes compagnons français, je partis de Williamishead sur un petit vapeur qui me conduisit en une heure à Victoria, capitale de la Colombie britannique; cette province est une des plus vastes du Canada. Victoria était la première ville de civilisation occidentale que je traversais depuis mon départ de Paris. Son étendue n'est pas très vaste, et son activité est peu de chose ; mais elle me plut par un air d'aisance et de coquetterie aimable. Croyez-vous qu'il soit indifférent de voir passer dans des çues propres, au milieu de gentils magasins, des femmes bien mises qui s'efforcent d'avoir quelque semblant du chic français ? Et puis elles avaient une démarche ferme, assurée, elles avaient le pied -^ pas trop petit, je crois,, un pied d'anglaise — maintenu dans une bottine : elles ne trébuchaient point à chaque pas, comme font les Japonaises, charmantes d'ailleurs.
La mer est fort belle sur la côte ; j'y ai vu des criques rocheuses qui ne dépareraient pas notre Bretagne. A l'extrémité de la colline du Phare, il me souvient d'un site tout hérissé.de rocs qu'une vague molle caressait iuQessammeïit et. qu'elle cra-
vatait d'écume blanche : cela m'a fait penser au .petit bras qui sépare l'île Bréhat du rivage.Outre quelques quartiers commerçants, il y a des rues pleines de cottages en bois, fbrt élégants, tout pimpants sous de magnifiques buissons de roses en fleur.
Je quittai Victoria au coucher du soleil sur un remorqueur nommé la Rosalie, La mer était calme malgré le souffle d'une brise capricieuse. Au delà des forêts apparaissait sur la côte des États-Unis, la neige éternelle des monts Olympics que teintait de rose la lueur douce et mourante des derniers
rayons. Au bout de cinq heures j'atteignis, tout .au fond de la baie pittoresque que les Américains nomment Puget-Sound, la petite ville de Seattle.
Seattle... On ne sait jamais en lisant les mots anglais comment il faut les prononcer. L'œil ne guide pas la langue. L'Angleterre n'a pas voulu qu'il y eût une dépendance entre ces deux organes; elle a porté jusque dans son idiome le principe de la séparation des pouvoirs. Pour chaque mot il y a un petit air que Ton doit apprendre. Donc Seattle se prononce Si-é-tel, en trois syllabes ou à peu près, car c'est encore une particularité de l'Angleterre que les mots y estompent vaguement leur physionomie syllabique dans les brumes (légendaires de la grande île. ; .
L'Europe ne connaît guère Seattle, qui, nourrit les plus hautes ambitions. C'est une de ces villes
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américaines à développement soudain. On regarde, il n'y a rien. On va, on vient, on se retourne, il y a une ville. Celle-ci fut fondée vers le milieu du dix-neuvième siècle par un chef indien de qui elle reçut son nom. Les Indiens, chassés, dévorés, ont disparu, ne laissant guère pour toute trace qu'une colonne en bois dressée sur une des places de la ville et formée de têtes sculptées à tour de bras et peintes à outrance par des artistes peut-être trop pleins de sincérité. Ne riez pas de ces nez en bec de pélican, ni de ces yeux ronds comme des pommes, ni de ces joues au vermillon. Ayez des égards : ce sont des dieux I A vrai dire, ce furent toujours des parents pauvres dans la nom^ breuse famille des divinités. Ils n'ont eu pour chanter leurs louanges ni des Iliade, ni des Bible, ni des Védas. Leurs fidèles ne les en ont pas moins honorés, comme tant d'autres, et par des prières et par des offrandes et par des sacrifices humains. Pauvres diables de dieux ! Sans gloire aujourd'hui, arrachés de leurs forêts, environnés de tramways qui les assourdissent sans cesse d'un tournoiement monotone, ils regardent avec ennui les jeux des gamins à qui ils n'ont même pas la vertu de faire peur. Mais il ne faut pas que leurs confrères plus heureux les méprisent ; peut-être dans peu d'années plusieurs n'auront-ils pas plus de dévots que ceux-là.
Je déjeunai dans un hôtel étrange et luxueux,
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moitié anglais, moitié allemand, car la ville compte nombre d'habitants d'origine allemande. Un escalier vous conduit à un vaste sous-sol, où la salle à manger et la cuisine sont placées ensemble, sans séparation, et avec elles la boucherie. Sur l'étal les clients choisissent eux-mêmes leur bifteck encore cru, et, assis à la table où Ton va les servir, ils ont le plaisir de le voir griller sous leurs yeux. Ainsi, chacun fait son marché soimême et surveille la cuisson de ses aliments. On peut suivre facilement les transformations de la chair. J'imagine que, bientôt, le progrès aidant, un abattoir sera annexé à l'établissement et aménagé sur une partie de la grande salle. Les consommateurs désigneront leur bête sur pied et Ton verra directement les éléments d'un bœuf vivant se changer en ceux d'un Yankee : grande leçon de métempsycose.
Les nouvelles lignes de bateaux, qui partent maintenant d'une façon régulière pour l'Alaska, le glacial pays de l'or, ont leur principal point d'attache à Seattle. C'est aussi à Seattle que se trouve maintenant le grand entrepôt d'or de cette contrée polaire. J'ai visité les magasins et l'usine assez petits, mais très importants, où l'on contrôle et où l'on fond la précieuse matière. Les chercheurs que les navires ramènent du Klondyke arrivent avec leur provision d'or en grains jaunes, d'une forme irrégulière, d'un aspect ru-
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gueux et assez sale. On le pèse sous les yeux du propriétaire^ et on le lui achète, suivant le poids, moyennant un chèque payable dans une banque des États-Unis, à Chicago ou à New- York par exemple. La matière est confiée ensuite à des caisses de tôle que reçoit un coffre-fOrt. Tout à côté est installé un laboratoire avec un four à gaz. C*est là que Ton vient fondre For, au fur et à mesure des besoins, . dans un creuset qui ressemble assez à une mafmitè à pot-au-feu et qui contient un joli bouillon de cent cinquante mille francs. Il sort de là \Xn lingot bi^iHant qui a la forme d'une brique. Les som^mes que TAlaska a envoyées, en 1900, à Seattle, se sont élevées à un total de cent dix millions de francs. La même année, San Francisco qui, préalablement, centralisait tout, n'en a reçu que pour trente millions.
Et la jeune ville de Seattle est fière de ce résultat. Car Seattle ne prétend pas' à moins qu'à détrôner San Francisco. Son ambition est de devenir le grand débouché du continent américain sur le Pacifique. Elle fait valoir qu'elle est plus presque San FrancîscO^^ ^t .de* Yokohama,, et de Vladivostok, et dePoft-Arthur. Or, quand la Chine sera ouverte, ce qui ne saurait tarder, en dépit des accidents ; quand la Sibérie deviendra productive, ce qui Se prépare ;; quand l'ouest des États-Unis aura été mis complètement en valeur^
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ce qui est déjà à moitié réalisé, le Pacifique, lien entre plusieurs centaines de millions d'hommes, verra faire sur ses eaux une quantité extraordinaire d'échanges de toutes sortes. Deux mondes immenses, qui se sont ignorés si longtemps et qui commencent seulement à se connaître, entretiendront, peut-être par la guerre d'abord, — car les hommes ne savent rien faire sans violence, — puis par le commerce, des rapports certainement très fructueux qui les transformeront l'un et l'autre. Seattle se prépare pour cet avenir. On y construit, paraît-il, des paquebots d'un tonnage considérable faits pour lutter contre ceux de la ligne canadienne. Je ne vois pas, d'ailleurs, même si ces ambitions sont satisfaites, pourquoi Seattle éclipserait San Francisco. Dans une si gigantesque combinaison, il y aurait apparemment place pour deux très grands ports.
Sans être encore très bien construite, Seattle est une assez belle ville. Son sol est extrêmement accidenté. Les tramways escaladent et descendent les rues les plus escarpées avec une rapidité à la fois très commode et très dangereuse. Vous jure^ riez des montagnes russes. On m'a dit que les accidents sont fréquents. Mais tant pis, n'est-ce pas? disent les Américains : les passants sont avertis, ils n'ont qu'à se garer.
Dans les rues, se dressent partout, de chaque côté, d'innombrables poteaux lourds, mal dégros-
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sis, disgracieux, qui conduisent le long et complexe écheveau des fils électriques. Toutes les villes des Etats-Unis sont ainsi couronnées d'un lacis sombre que nous autres nous cachons le plus possible, comme laid et flétrissant. Mais làbas, où Ton ne cherche guère la beauté artistique, il n'est pas si déplaisant d'apercevoir ces fils qui, outre leur rôle réel, ont une signification emblématique ; avec un peu de bonne volonté on y voit très bien danser et voleter les armées de chiffres, d'ordres de Bourse, les dépêches de toutes sortes qui font à ce monde d'affaires une âme spéciale. La situation de la ville au fond du Puget-Sound est des plus séduisantes. Les crêtes bleues des montagnes qui entourent le golfe la couronnent, comme une petite reine, d'un diadème onduleux. De Tautre côté, aux environs, un charmant lac d'eau douce, le lac Washington, est une perle très fraîche et très pure. J'ai rendu visite à une jeune dame. M"** Burke, dont le mari occupe une position importante à Seattle, et qui habite l'été, sur le bord de l'eau, une villa construite dans le style indien. On a laissé à cette sorte de wigwam toute l'apparence de rusticité compatible avec le confortable. Les troncs d'arbres dont elle est faite sont toujours habillés de leur écorce lisse et brune. Le grand salon carré du rez-de-chaussée est meublé de sièges primitifs et décoré de menus objets en vannerie de fabrication indienne. La
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terrasse, qui ouvre sur le lac et qui conduit directement au petit embarcadère où l'eau clapote avec un bruit doux, est un des plus jolis endroits que Ton puisse souhaiter pour prendre le thé en * regardant filer les bateaux à vapeur devant le décor capricieux des arbres verts étages sur les rampes.
J'ai quitté Seattle le 17 juillet au soir, et j'ai fait de suite deux jours et demi de voyage dans un de ces trains dont les Américains sont si fiers. Ce sont eux, en effet, qui ont eu l'initiative de ces hôtels roulants rendus nécessaires par la longue durée des traversées de leur immense territoire.
Les trains des États-Unis sont généralement bons. Ceux que j'ai eu l'occasion de prendre ont été exacts, tant au départ qu'à l'arrivée. Les wagons n'y sont jamais divisés en compartiments. Tout le monde est rassemblé, et l'on circule librement d'un bout à l'autre. La nuit, ils se transforment en dortoirs, qui d'ailleurs sont plus comiques que commodes.
Les lits, qui ont l'avantage d'être suffisamment larges, se superposent deux à deux et se cachent sous un même rideau Dans une même voiture ils sont placés par groupe de huit ou dix, de chaque côté d'un couloir central. Chaque voyageur ne dispose strictement, pour se déshabiller, se coucher, se rhabiller, que de la place même de son
lit. Il est impossible de tourner autour ni de jouir à côté d'un centimètre d'espace.
Le soir, lorsque les nègres ont dressé les cou-' chettes et tiré les rideaux, les voyageurs commencent à circuler dans le couloir central, à regarder leur place, à tâtonner, à aller, à venir, peu alléchés qu'ils sont par le mauvais moment qu'ils ont à passer. Enfin on se décide ; on ôte son veston, puis pour ne pas blesser la pudeur de ses voisins ou de ses voisines, — car hommes et femmes sont ensemble, — on s'engouffre sous le rideau, en trébuchant sur un escabeau branlant si l'on occupe la place supérieure. Une fois sur le lit, il n'en faut plus bouger. C'est là que doivent se caser, s'entasser pêle-mêle tous les vêtements ; on cherche désespérément un clou : en vain I il n'y a qu'une sorte de filet moins grand qu'un filet à papillon. On rampe, on se débat, on rage.
M. Pulmann, l'inventeur du système, est sans doute un philanthrope qui l'a imaginé pour donner un spectacle gratuit aux nègres, grands amateurs de pantomime. Il y a, en effet, un moment très drôle, c'est celui où l'on aperçoit de toutes parts des pieds qui passent sous les rideaux, soit en bas soit en haut, et qui gigotent à demi retirés des bottines et des chaussettes, tandis que leurs propriétaires font des efforts impuissants pour les dissimuler.
Le désir de ne pas se montrer tout entier dans
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la situation un peu ridicule d une personne qui se déchausse, et celui de ne pas salir les draps avec ses bottines, ont fait généralement adopter un procédé mixte, d'où résulte un étalage de pieds inconnu dans les expositions dites universelles. Rien n'est moins frivole. On peut étudier là le caractère des gens : les impatients se secouent, envoient leurs bottines au loin avec fracas ; celles des timides glissent discrètement tout près ; il y en a qui tombent tout d'un coup, fioc 1 sans rien qui atténue Teffet ; soyez sûr qu'elles appartiennent à des êtres balourds.
En vérité, lorsqu'un jeune homme songe à demander une jeune fille en mariage, il devrait la faire voyager et l'étudier dans cette circonstance critique. De. plus j'ai toujours entendu dire qu'une femme seule pouvait traverser tous les États-Unis sans qu'on lui adressât même un mot, tant son sexe est respecté. Cela doit être bien ennuyeux pour elle : ce respect paraîtrait peut* être, ailleurs, une dédaigneuse négligence.
Les voitures sont plus agréables le jour que la nuit. La place n'y manque pas, sauf pour les lavabos qui sont tout à fait insuffisants. Non seulement, il y a un wagon-restaurant où la cuisine est très bonne, mais encore un fumoir, une bibliothèque, un salon fort agréable et, à l'arrière, une voiture complètement ouverte, commode — sauf la poussière — pour observer le paysage. Le soir,