‹ Le tour du monde en 63 joursChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

VOr,eanic. — Devant Queenstown. — On m'empêche de débarquer. — Londres. — On m'empêche de quitter Londres. — Mon sommeil interrompu. — On m'empêche de prendre le premier train. — Les côtes de France I — Boulogne. — Amiens. — Jules Verne. — A la gare du Nord. — Le monde en catalepsie. — Puissance industrielle de ce siècle.

Enfin, le 24 juillet à midi, je m'embarquai sur VOceanic de la White Star Line (Ligne de l'Etoile Blanche) à destination de Liverpool. La rade de New-York est sans doute une des plus vastes du monde et des plus animées. Ce n'est pas une des plus belles, ni comme forme, ni comme entourage. La côte est basse et ne prend d'importance que par le nombre et la hauteur des maisons qui y sont implantées. La colossale statue de la Liberté, œuvre d'un Français, hommage de la France, qui me disait déjà quelque chose de mon pays, dessinait sur le ciel bleu une forte silhouette d'une noble apparence au-dessus des flots.

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L'Oceantc, qui est de construction récente, est le paquebot le plus grand qui existe : il jauge plus de dix-sept mille tonneaux. Le pont-promenade y est spacieux ; le salon, le fumoir, la bibliothèque y sont suffisants. Comme un tel bateau pèse nécessairement beaucoup, sa stabilité est considérable et les passagers n'y sont que faiblement remués, même par une grosse mer. En revanche, ce n'est pas un marcheur de très grande vitesse. La concurrence des deux lignes allemandes de Hambourg et de Brème a fait construire deux paquebots transatlantiques qui peuvent filer jusqu'à vingttrois nœuds. Les Anglais n'ont pas actuellement de pareil souci. Leurs compagnies de navigation pensent que leurs bateaux sont faits surtout en vue de gagner de l'argent, et comme ils ne peuvent pas avoir tous les avantages en même temps, elles les construisent pour qu'ils puissent contenir beaucoup de marchandises, au risque d'aller moins vite : cette combinaison paraît plus conforme à leurs intérêts. Nous filions donc à une vitesse de dix-neuf nœuds, ce qui aujourd'hui est seulement convenable.

La traversée de l'Atlantique fut beaucoup moins agréable pour moi que celle du Pacifique. Il y avait des sports comme à bord de VEmpress of India, mais point de soirées ni de chants. En fait de musique nous n'entendions que celle du cornet à pistons à Taide duquel les garçons nous [éveil-

laient le matin et nous annonçaient l'heure des repas. J'étais le seul Français à bord.

. La première terre d'Europe que Ton aperçoit en allant de New-York à Liverpool est celle d'Irlande. D'ordinaire les navires qui suivent cette voie font escale à Queenstown sur la côte méri* dionale de cette île. Ils y débarquent la malle et les voyageurs qui veulent s'arrêter en Irlande. Les passagers qui vont à Liverpool peuvent même gagner quelques heures en descendant à Queenstown. En effet, un train spécial les conduit de là jusqu'à Dublin, où un bateau également spécial les attend et leur fait traverser le canal de Saint- Georges ; ils touchent l'Angleterre à Holyhead, non loin de Liverpool. Cet itinéraire est plus rapide, une partie du trajet se faisant par terre.

On comprend ma joie lorsque le 30 juillet, vers midi, après une traversée belle mais fort monotone, j'aperçus enfin les côtes d'Irlande, de belles côtes verdoyantes et accidentées. J'en scrutais les échâncrures avec passion ; j'en comptais les phares, je quêtais un sourire des villages. Pendant que nous longions Tîle à tribord, l'équipage travaillaità décharger la malle. La cale était ouverte, et à l'aide d'une grue on tirait des sacs de lettres un à un, de gros sacs de toile grise qui por* talent chacun une marque indiquant sa destina* tion. Un employé les appelait au fur et à mesure,

un autre les inscrivait sur une feuille de vérification, et ils allaient s'empiler par catégories, un tas pour Tlrlande, — c'était le plus petit, — un autre pour le continent, un autre pour l'Angleterre, — c'était le plus gros. Ce spectacle, à lui seul, donnait déjà une idée de l'importance du commerce anglais.

Je regardais allants et venants, avec une impatience que l'on devine Bien avant l'heure voulue, ma cabine était vide ; j'étais à la porte du bastingage ma valise en main, gênant les manœuvres et regardé de travers par les marins qui passaient et repassaient autour de moi, mais qui me traitaient avec indulgence. Enfin, j'aperçus de loin une ville, et, plus près, un petit remor^ queur qui venait au-devant de nous et qui se rangea à notre bord quand nous stoppâmes. IL était près de huit heures du soir. En un instant ce petit remorqueur fut tout pour moi. Je le couvais des yeux ; je l'aimais; j'avais envie de m'y précir piter comme un amoureux se jette dans les bras de sa maîtresse. On commença par y introduire la malle. L'opération me parut très longue. Un homme passa sur la petite planche qui servait de pont entre les deux bateaux ; il portait sur l'épaule un sac qu'il jeta sur le pont du remorqueur Oh, l'heureux sac I comme je l'enviais ! Un autre sac fila, et ainsi de suite. Cela ne s'arrêtait plus. Enfin, ils furent tous empilés. Ce fut le tour des

passagers. Quelques-uns descendirent. Je surveillai ma valise qui glissait le long de la planche inclinée. Quand je la vis bien posée sur le pont, je passai moi-même et, triomphant, je mis le pied sur le remorqueur. C'était fait I

Au même moment une voix que je ne connaissais pas m'interpella en français en prononçant mon nom.

— Est-ce bien vous ?

En même temps quelqu'un me prit par le bras et répéta avec insistance :

— C'est vous, n'est-ce pas ?

Je regardai. La personne qui me parlait semblait bien m'être étrangère. La nuit tombait. Dans le demi-jour je pouvais me tromper ; je regardai encore, fort étonné. Décidément ce visage ne me rappelait rien.

— Oui, c'est moi, répondis-je.

J'allais interroger. Mon interlocuteur ne m'en laissa pas le temps.

— Rentrez ; remontez vite sur le paquebot, me dit-il.

Il parlait avec autorité ; il me poussait presque avec violence. Un homme si impératif est toujours écouté, même quand ce qu'il dit semble extraordinaire et absurde. Et certes je n'avais jamais de ma vie rien entendu de plus absurde. Vouloir me faire tourner le dos au moment où je touchais le port ! Cependant je prêtais l'oreille.

— Mais rentrez donc, contînua-t-il.

Et il ajouta d'une voix entrecoupée :

— Pas de bateau spécial... Obligé de coucher à Dublin... Temps perdu... Viens au-devant de vous tout exprès, du Matin.

— Cet homme est peut-être un émissaire envoyé par un concurrent pour me mettre en retard, pensai-je.

Je regardai sa figure à la lueur défaillante des derniers rayons. Elle me parut celle d'un brave homme. Mais je n'eus pas le temps d'étudier cette physionomie. Déjà la sirène du remorqueur lançait dans l'air sa voix lugubre et annonçait son départ ; déjà les marins tiraient la planche de communication. Il fallait prendre un parti ; ce qui me décida c'est que je ne voyais pas descendre la malle anglaise ; j'empoignai ma valise et suivis mon nouvel ami — ou ennemi, qui sait ? — puis je rentrai sur VOceanic aussi vite que j'en étais sorti tout à l'heure.

M. Dussol — ainsi s'appelait Tinconnu — m'expliqua qu'il guettait mon arrivée depuis deux jours pour m'aider en cas de besoin. Il s'était enquis. Or, informations prises, on avait renoncé à établir la chaîne que j'espérais : train spécial Queenstown- Dublin, bateau spécial Dublin-Holyhead, train spécial Holyhead-Londres. Pourquoi ? c'est ce que je ne pus savoir. VOceanic est en retard, disait-on. Raison de plus pour regagner le retard.

Mais la logique ne gouverne pas les actions humaines en général, ni en particulier les décisions des compagnies de transport. Je passai encore une nuit ballotté par les flots. Le lendemain matin, 31 juillet, notre marche fut retardée par un brouillard. Nous ne pûmes descendre à Liverpool que vers dix heures. Je comptais bien encore arriver à Paris le soir pour y coucher. Il m'aurait suffi pour cela de prendre à Londres le train de Douvres à deux heures quarante-cinq. Mais celui de Liverpool ne partit pas à temps, et je fus à Londres une heure trop tard.

. — Ce sera donc pour demain matin, pensai-je. Dès Taube j'entrerai à Paris au milieu de la poussière blonde des balayeurs. Oh, les bons petits microbes que je vais respirer I

Ils me paraissaient exquis d'avance, ces microbes. Je n'y aurais pas renoncé pour un enxpire, comme on dit. Donc, le soir, bien avant neuf heures, j'étais à la gare de Charing Cross ; je choisissais déjà ma place dans le wagon, lorsque je fus touché par une dépêche qui me donnait pour instruction de rester encore une nuit à Londres. Il me semble que je n'irai jamais assez vite, et voilà qu'on me retient au moment où j'arrive dans ma patrie 1 Le nuage blond de la poussière parisienne s'évanouit à mes yeux. Jeus d^abord quelque peine à comprendre ; on m'expliqua* Jules Verne, qui habite .Amiens, voulait bien se déranger

pour venir m'embrasser à la gare au moment de mon passage dans cette ville ; il fallait donc que ce passage eût lieu le jour. L'attention était infiniment délicate. Il ne fallait pas moins pour m'empêcher d'être un peu penaud quand je rentrai à r hôtel.

J'y dormais déjà lorsqu'un grand coup frappé à ma porte m'éveilla. Nouvelle dépêche : il ne fallait pas partir le matin à neuf heures par Douvres et Calais, mais à dix heures seulement par Folkestone et Boulogne. C'était au total un délai de treize heures que Ton m'imposait ! Et moi qui durant tout mon voyage avais fait une telle diligence pour ne pas perdre une minute ! Le lendemain matin je m'enfuis, je me cachai pour monter dans le train, de peur qu'un autre télégramme ne vînt m'obliger encore à un retard. Ma décision était irrévocable : si l'on avait une fois de plus chicané mon retour, j'aurais pris un- déguisement et je serais rentré à Paris, sous une perruque, clandestinement.

Rien ne me sembla jamais aussi beau que les falaises blanches de la côte française. Jamais je ne fus fasciné par un plus lumineux sourire. Le temps était clair ; l'herbe ondulait au soleil sous ta brise, et l'ombre coureuse des nuages y voletait légèrement. C'est là-que j'aurais voulu m'arrêter; c'est laque j'aurais voulu évoquera mon gré les fantômes ailés de mes souvenirs.

Le bateau — le treizième bateau de mon voyage en comptant bien — venait d'entrer dans le joli port de Boulogne, lorsque tout d'un coup j'entendis un appel qui partait du quai noir de monde : « Le voilà ! » Je levai la tête et aperçus quelques amis, parmi beaucoup d'inconnus. En un instant je fus au milieu d'eux. Chacun me serrait les mains ; les enfants m'offraient des bouquets ; les appareils des photographes se braquaient sur moi ; les jeunes filles me suppliaient d écrire un mot sur leur album ; des harangues jaillissaient mêlées aux coupes de Champagne. En général, je ne suis pas grand amateur de discours ; mais ceux que m'adressèrent M.Jules Lecomte, adjoint au maire, et M. Jules Farjon, président de la Chambre de Commerce, étaient si cordiaux, si bienveillants que je n'en saurais plaisanter.

En gare d'Amiens, je remarquai un beau vieillard de carrure solide, aux traits fins sous ses cheveux blancs, le visage empreint de bonhomie et de noblesse en même temps. Il se dirigeait vers le wagon. C'était Jules Verne ! C'était le fécond précurseur dont l'ingénieuse initiative a fait lever tant de germes heureux dans l'esprit des chercheurs. Près de lui marchait une dame de figure très douce, qui souriait. En un instant je fus à terre et je m'inclinai devant le maître en lui tendant la main. Il me serra, dans ses bras. Nous échangeâmes quelques propos en allant et venant

sur le quai durant le peu de temps que nous laissait le trop court arrêt du train. Il médisait :

— Vous avez réalisé mon rêve et mieux encore. Vous avez été plus vite même qu'un personnage fictif. La réalité remporte sur l'imagination .

Et je lui répondais :

— C'est à vous que Ton doit ce résultat ; d'abord, sans vous, l'idée ne se serait peut-être jamais présentée d'entreprendre ce voyage ; et puis, vous nous avez donné le goût de la rapidité ; c'est grâce à vous que nous avons des ailes.

Et lui, finement, promenant autour de lui son bon regard qu'une indisposition voile momentanément sans en altérer la spirituelle malice, il ajoutait :

— Mais je ne vois pas miss Aoudà. Ne l'avezvous pas ramenée ?

— Je ne l'ai môme pas rencontrée, mon cher maître : c'est ici que la réalité est inférieure à l'imagination !

Mais il me fallut quitter cet homme excellent. Dans ma course rapide, que de lien j'avais commencé de former avec les voyageurs ou avec les choses, qui s'étaient brisés aussitôt I

Enfm j'arrivai le 1er août à cinq heures cinquante à Paris, dans cette même gare du Nord d'où j'étais parti deux mois plus tôt. Je n'ai pas à dire quelle foule immense remplissait l'immense vaisseau, ni quelle foule attendait au dehors. Il faut

pourtant que je remercie le public qui s'était passionné pour cette expérience, qui avait bien. voulu suivre jour par jour les étapes chanceuses du voyageur, et qui accourait pour lui souhaiter la bienvenue .. On était allé chercher, je l'ai dit, la formule populaire d'une donnée scientifique ; le .peuple avait senti ce qu'on faisait pour lui et venait témoigner chaleureusement, par sa présence et ses acclamations, qu'il sait comprendre les connaissances abstraites de la géographie et s'en émouvoir, pourvu qu'elles lui soient présentées d'une certaine façon.

Entre mon départ et mon retour il s'était écoulé exactement soixante-quatre jours et quatre heures. Mais en toute justice, et pour avoir la durée exacte du voyage, il faut retrancher delà les treize heures que j'ai dû passera Londres d'après des instructions venues de Paris, tandis que j'aurais pu les employer à voyager. Sans quoi on n'aurait pas une idée juste de l'expérience. Ce retard, en effet, n'est pas de mon fait, ni du fait des moyens de transport. La durée est donc de soixante-trois jours et quinze heures.

Si la concordance entre les bateaux et les trains, à Yokohama et à New- York, avait été plus exacte, si j'avais eu sur l'Atlantique un bateau plus rapide et accompli la traversée de New- York jusqu'à Cherbourg en cinq jours et demi, j'aurais pu gagner exactement une semaine et ré.-

LE TOUR DU MONDE lO""*

duire la durée totale du trajet à cinquante-six jours. J'ai donc eu de la chance dans certains endroits difficiles ou inconnus, comme la traversée de Vladivostok au Japon ; et au contraire, la veine m'a manqué en des pays si fréquentés que le voyage y est devenu banal. Voilà ce qu'il m'a fallu pour faire le tour de notre petite boule. Comme elle se rétrécit ! Les affiches de théâtre n'étaient pas encore remplacées, et c'est à peine si nos élégantes avaient fané une demi-douzaine de chapeaux d'été.

Donc je me suis retrouvé au milieu de choses, édifices, arbres, poteaux, colonnes, qui ne bougeaient pas. Quelle différence avec ce que j'avais vu pendant neuf semaines 1 Est-ce une illusion ? Ces murailles, avec leurs fenêtres, leurs balcons., leurs portes, leurs toits, ne courent pas, entraînées vers un but fantastique que nul ne peut deviner.,. Je les tâte : rien ne branle. Je crois que l'univers est tombé en catalepsie. C'est une sensation k laquel le je devrai me réhabituer ; c'est une éducation à recommencer. On ne se fait pas du premier coup à contempler des acacias et des marronniers dont le panache vert ne vagabonde pas dans les nues. Des êtres vivants qui^ même en circulant, ne sont pas possédés de je ne sais quelle danse de Saint-Guy ; des regards de femme qui ne s'éteignent pas aussitôt lancés ; des chevaux qui traînent leur charge avecune philosophie reposante ;

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des statues que le poids du bronze attache à leurs piédestaux et qui ne gambadent pas dans un tourbillon,... j'aurai besoin de quelque répit pour me remettre à un tableau si neuf.

Et maintenant que prouve ce voyage ? Il donne surtout une idée de la puissance extraordinaire qu'a acquise l'industrie moderne fondée sur la science. On peut parcourir aujourd'hui, en un peu plus de deux mois, environ treûte-cinq mille kilomètres à travers des pays dont une très grande partie était hier encore inconnue, peut-être même de nom, du monde civilisé. Le désert se peuple, s'anime, vit. Des nations restées depuis des siècles concentrées sur elles-mêmes et qui menaçaient de demeurer dans cet état pendant longtemps encore, s'ouvrent rapidement, se mettent en rapport avec la grande famille, hélas trop divisée, qui habite le globe. Des chemins se tracent, des rails se posent, des wagons circulent. Les hommes, sans parvenir à s'aimer, se mêlent du moins autrement que par la guerre, et commencent à se connaître. J'ai dit que les chemins de fer transportaient des soldats et des canons. Mais le transit des émigrants, cultivateurs ou mineurs, des machines industrielles ou agricoles, des denrées, représente une somme d'activité bien plus considérable encore.

Et même sans connaître la langue des pays qu'il traverse, le voyageur peut passer et passe rapidement. Sur une si vaste étendue et si diverse, il

trouve partout à s'alimenter, à se loger, à envoyer au loin sa pensée^ à recevoir des nouvelles des siens. Ce n'est plus un jouet ballotté de droite et de gauche par des forces supérieures. C'est un maître volontaire, un maître de la terre et des eaux qui traverse librement son domaine, le monde, et qui dompte cet indomptable colosse, le temps I

Hercule au berceau étouffait des serpents. Le vingtième siècle, encore en ses langes, est fort lui aussi I

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