‹ Le tour du monde en 63 joursChapitre 23 sur 35 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Fâcheux enjolivement. — Les arcs-en-ciel. — Sous la chute. — La Vierge de la nuée. — Les cascades des

. Alpes. -^ Méthode pratique pour le transport des bagages. — New- York. ■:— Maison à trente-deux éta-

ges. — La Cinquième Avenue.

Il me fallut une nuit de chemin de fer encore pour arriver à Buffalo. Je ne jetai qu'un coupd'œil sur cette ville qui a la régularité des villes amé ■ ricaines, et sur son Exposition qu'allait bientôt ensanglanter l'assassinat du président Mac Kinley, et je me rendis en une heure jusqu'à la grande curiosité que je brûlais de voir : les cataractes du Niagara.

Quelle joie! Elles ne m'ont point désappointé. Elles sont d'une magnifique splendeur. Malheureusement, on a construit à côté d'elles une ville, Niagara-Falls, très pimpante, — trop pimpante, — pour que les étrangers puissent les visiter à loisir; on a planté des parcs où les familles viennent

déjeuner sur Therbe ; on a élevé des chalets-restaurants; si bien que l'on pourrait se croire au bois de Vincennes. Enfin, sous prétexte de montrer l'ensemble du panorama, les ingénieurs se sont avisés d'édifier une tour d'acier, très haute, très lourde et toute rouge, qui domine et enlaidit le site. Les cataractes sont belles puisque, ainsi civilisées, on les voit encore avec admiration.

La rivière de Niagara sort du lac Erié et va conduire ses eaux au lac Ontario. C'est pendant ce trajet que le sol lui manque tout d'un coup, que son lit se brise et qu'elle tombeverticalement d'une hauteur de cinquante mètres. De loin on entend un bruit sourd qui grossit à mesure qu'on approche, qui s'enfle, qui devient formidable, et semble une plainte rageuse, comme s'il y avait là, dans un endroit qu'on n'aperçoit pas encore, un troupeau de monstres enchaînés. Le Niagara coule, d'abord tranquille et fort, entre deux rives qu'une impiété maladroite a faites trop riantes avec du gazon bien peigné et des allées ratissées : on ne bichonne pas Léviathan, on ne l'habille pas en milord musqué.

Comme la pente devient plus raide peu à peu, la vitesse s'accélère. Des rochers embarrassent le courant ; l'eau commence à perdre sa placidité et tourbillonne çà et là en écume blanche autour des pierres. C'est alors qu'une petite île, qu'on appelle l'île des Chèvres, sépare la rivière en deux

parties : Tune, relativement étroite, qui est sur le territoire des États-Unis ; l'autre, immense et formidable, qui appartient au Canada, car la frontière entre les deux pays passe précisément en cet endroit. Il faut aller dans Tile des Chèvres, puis sur la rive canadienne, pour bien voir les chiites dans toute leur grandeur. Elles apparaissent alors hautes, larges, immenses, et d'une irrésistible puissance. Après quelques remous, Teau encore peu altérée arrive jusqu'au bord du précipice, verte comme une claire coulée d'émeraude ; pure et sommeillante dans son lit, elle se fie au courant, la jeune nymphe iroquoisô. Mais soudain, la voilà au bord de l'abîme ; elle tombe, éperdue et frémissante, elle s'est éveillée, elle proteste, elle se débat, elle a peur. Le rocher la renvoie et lui déchire les plis harmonieux de sa robe changeante; elle rebondit, elle rejaillit en écumant.

Et des deux côtés de l'île, sur toute la largeur du fleuve, c'est une lutte gigantesque et furieuse. La colère a tout exalté. Le gouffre est plein de bêtes fouaillées qui sautent, qui tournent, se retournent, qui cherchent à mordre. Du haut en bas, l'eau est brisée par les pierres et par Tair ; le torrent devient gouttelettes; ces gouttelettes deviennent poussière ; la poussière se fait vapeur; de loin, on n'aperçoit plus qu'une muraille blanche masquée à demi par un nuage, épais d'abord, puis léger et transparent comme une gazé, nuage

impalpable et singulier, sans cesse en ébuUilion et en mouvement, et qui cependant garde toujours la même forme. Suivant Theure et l'éclat de la lumière, d'innombrables arcs-en-ciel — couleurs diaphanes qu'il faut bien nommer ainsi, quoique ici elles ne soient nullement dans le ciel, mais au contraire quelquefois sous nos pieds — se forment incessamment à travers les nuées, conservant dans le tumulte l'immobilité de leur courbe élégante et sereine.

On n'a une idée complète des cataractes que lorsqu'on s'y est mêlé, lorsqu'on est entré dedans pour ainsi dire : il faut descendre au fond de ce qu'on appelle la Grotte des Vents. Il y a une partie de la chute, du côté des États-Unis, qui est isolée du reste par un gros quartier de roc. On s'est arrangé pour qu'il fût possible de faire le tour complet de cette partie en passant au pied, d'abord par deyant, puis par derrière, entre l'eau et la paroi de rocher.

Les visiteurs commencent par se déshabiller complètement dans une des cabines préparées à cet effet, puis ils revêtent un caleçon et un gilet de laine, avec une veste à capuchon en peau de poisson. Les chaussures nécessaires sont de fortes espadrilles en feutre. Ainsi déguisés en Esquiniaux, ils descendent par de^ escaliers jusqu'au fond même dû précipice et s'engagent sur de petits ponts en bois jetés de rocher en rocher au-

dessus du torrent. A droite et à gauche, on aperçoit çà et là les débris des derniers ponts — car on les remplace souvent — qui flottent encore, embarrassés entre les pierres, et dont la mine piteuse vous avertit du danger que vous courez. Peut-être les laisse-t-on là tout exprès afin de 'mieux causer l'indispensable petit frisson qui rendra Texcursion plus émouvante. Il faut bien se •cramponner aux balustrades, il faut bien résister au glissement, il faut bien se défendre contre Vénervement et prendre son parti de se laisser Imbiber par Teau qui vous inonde. Moyennant quoi, on connaît véritablement le Niagara.

• En tournant autour de cette masse d'eau, en îa touchant de la main, en la regardant se ruer sauvagement, et se déchirer, et sauter, et éclater <ians tous les sens, on comprend cette puissance prodigieuse et meurtrière. Que de victimes elle a faites I Que d'audacieux trop confiants en leur force elle a engloutis I Que de désespérés qui lui demandaient Toubli et qu elle n'a point déçus I car il y a une séduction sinistre dans Tabîme. Les malheureux regardent cette eau qui leur promet la fin de leurs tourments, qui les fascine, et ils s'abandonnent inconsciemment, attirés par je ne sais quel besoin de mettre autour de leur tête la rouge auréole des arcs-en-ciel. Il n'est peut être pas sans un charme douloureux de périrau milieu de la beauté. C'est une chose remarquable que les par-

lies de la nature qui ofifrent à l'homme les spec- Ucles les plus sublimes deviennent souvent des

agents de mort.

Il y a un moment, dans cette excursion de la Grotte des Vents, où toute espèce d'appui disparaît. Je marchais en titubant sur le rocher isolé, et, inquiet de mon espadrille dont le cordon s'était dénoué, je glissais dans l'étroit espace qui existe entre la chute d'eau et la paroi du rocher. Quelle descente, quel entraînement si le pied manquait I Ck)mme on filerait, déchiré par les rocs l Mais non. On avance sans défaillance, presque sans conscience : la douche et le fracas rendent aveugle et sourd et font perdre la respiration. Est-ce donc là une sensation de beauté ? dirat-on. Je ne sais. Inondé, suffoqué, c'est quelque chose d'avoir une forte notion de l'écrasement et de l'horreur du déluge..

Une promenade, moins mouvementée celle-là, dans un petit bateau qui sillonne le fleuve, en aval de la cascade, achève de faire bien connaître la chute canadienne, la plus belle des deux. Vierge de la Nuée, tel est le joli nom qui a été donné à cette promenade. Il faut, non pas se déshabiller, cette, fois, mais du moins s'envelopper, de la tête aux pieds, d'un immense manteau en caoutchouc. Le bateau remonte le courant jusqu'au point où il ne pourrait plus avancer sans être submergé. C'est là que le blanc tourbillon est beau 1 c'est là

qu'il faut voir le grand poudroiement que fait cette neige incessamment brassée par la main d'un invisible géant [

Puis en aval, la rivière, commençant à s'apaiser, reprend son cours; peu à peu, la crise étant passée, se reforment dans le clair cristal les plis onduleux de la robe verte qui enveloppe la nymphe iroquoise. Je suis resté longuement dans Tîle des Chèvres ou sur la rive canadienne à contempler ces magnifiques tableaux qui pénètrent l'âme de grandeur.

On demandera sans doute — c'est une question que j'ai souvent entendu poser — si les cascades de la Suisse, qui sont si fameuses, restent belles aux yeux de ceux qui ont vu le Niagara. Je répondrai hardiment qu'elles ne perdent rien de leur beauté. Certes, le volume des chutes du Niagara est infiniment supérieur à celui de n'importe quelle cascade des Alpes. Mais la puissance de la cataracte n'est pas le seul élément à considérer. Il faut aussi tenir compte du cadre. Or, les cascades de la Suisse sont toutes, ou presque toutes, placées dans des sites montagneux très âpres, souvent terribles, parfois au milieu de glaciers et de pics majestueux qui semblent avoir été mis là tout exprès pour les faire valoir. Au Niagara, rien de tel. Les cataractes sont dans une plaine qui n'attirerait pas l'attention par elle-même. Il leur manque un horizon ; il leur manque un en-

tourage qui en rehausserait le mérite si la vue, en se détournant, tombait sur un paysage plus accidenté et plus intéressant.

Les ingénieurs américains ont trouvé moyen, sans défigurer les cataractes, d'utiliser une partie de leur puissance comme force motrice. On sait que des turbines ont été construites à 1 entrée d'un canal latéral en tunnel et que la force est conduite à l'aide de fils électriques jusqu'à Buffalo où elle est distribuée pour divers usages, et en particulier pour le fonctionnement des tramways. Je revins le soir à Buffalo. Encore une nuit de chemin de fer, Ja dernière I et j'arrivai à New- York le 23 juillet au matin.

. Un détail vulgaire, qui intéressera les voyageurs : il existe là-bas pour le transport des bagages un système qui ne peut manquer d'être extrêmement pratique, puisqu'il est américain. Et c'est ce que vous allez voir D'abord les wagonslits sont aménagés de telle façon qu'on ne peut pas conserver de colis avec soi. La disposition des couchettes ne permet pas l'emploi des filets i ba^ gages II n'est laissé pour la commodité des voyageurs qu'une petite place très basse sous les banquettes. Aussi chacun circule seulement avec ^ne espèce de portefeuille où il y a place pour A épaisseur de deux mains de papier. Si petite que tut mon uniquevalise, il m'avait donc été imposde la conserver avec moi ; je l'avais laissé

New- York, - Une maison à 32 étages.

mettre au fourgon à bagages. En retour, sans faire d'inscription spéciale sur un bulletin comme chez nous, on m'avait donné une plaque de cuivre portant un numéro,et comme une plaque semblable avec le même numéro était attachée à ma valise, cela me servait de signe de reconnaissance. Ce système rapide m'avait paru commode.

Un peu avant d'arriver à la gare, un individu à casquette galonnée était venu me trouver pour me demander si je voulais bien lui confier mon numéro et m'avait demandé le nom de Thôtel où j'allais descendre, ajoutant que je ne devais m'occuper de rien et que, moyennant un prix qu'il m'indiquait, ma valise irait me trouver toute seule dans ma chambre. Déjà l'éloge de ce procédé très pratique était venu à mes oreilles. C'est vrai, pensai je ; quel peuple vraiment pratique que ces Américains ! Et dans le fond de mon âme navrée, je pris ma pauvre patrie en pitié, et je consentis. Oh! imprudence I

Dès sept heures j'étais à l'hôtel. Je priai qu'on me fit monter ma valise sans le moindre retard, dès qu'elle arriverait. L'hôtelier me répondit je ne sais plus quoi, qui se terminait par ces mots : très pratique. Je montai chez moi plein d'admiration pour le génie de ce peuple.

Cependant, au bout d'une demi-heure, point de valise. Je sonne ; je m'explique.

— Est-ce que monsieur est pressé ? me demande le garçon.

Me demander à moi si j'étais pressé I J'allais lui démontrer combien ce propos était déplacé en la circonstance : mais à quoi bon ? Il continua :

— C'est que le procédé est très pratique, mais pas très prompt.

Impatient, inquiet, je fais téléphoner à l'administration des transports. On me répondit immédiatement avec ce grand sens pratique propre à la race des peuples des États-Unis :

— La valise est en route.

Je respirai.

— Quand l'aurai-je ?

— Incessamment. Seulement, aujourd'hui, il y a beaucoup de bagages à porter. La voiture commence par la septième avenue, suit la trente-huitième rue, etc..

Comme la voiture, apparemment, je me perdis dans les numéros des rues et des avenues ; l'appareil s'échappa de mes mains impuissantes. Résigné, je dus me passer de ma valise. Après avoir fait le tour de la ville, avoir été promenée de rues en avenues et d'avenues en rues, elle m'arriva le soir. Ah, c'est un système bien pratique î

Je trouvai dans Broadway le plus grouillant brouhaha que j'eusse vu depuis longtemps. Cette fois, c'était une ville, une vraie grande ville, qui ne serait pas sans beauté si elle possédait une

architecture originale. Mais l'intérêt de New-York vient seulement du mouvement qui l'anime, du bruit qui s'y fait, de l'activité qui la secoue sans relâche, au moins dans le quartier des affaires. Les curieux n'y verront guère d'étonnant que le fameux pont de Brooklyn, qui offre un réel intérêt technique, comme étant le seul pont suspendu de grande importance que les ingénieurs aient jamais su construire solidement. On regardera aussi, pour leur étrangeté, quelques maisons démesurées, dont l'une ne compte pas moins de trente-deux étages.

C'est d'ailleurs un chiffre que je n'ai pas vérifié, pas plus que dans mes traversées je n'ai cherché à connaître le nombre des vagues de l'océan; il y a des spectacles devant lesquels on reste confondu. Ces monstres ne sont pas employés comme lieux d'habitation ; on y trouve seulement une collection d'offices tous pareils, comme ceux que j'avais vus à Minneapolis.

La célèbre Cinquième Avenue, où les milliardaires tiennent à honneur d'avoir leur résidence, est une voie d'une largeur moyenne : New- York étant bâtie sur une île, le terrain y est nécessairement très limité. Les maisons de cette voie, qui est extrêmement bien tenue, sont en général élégantes ; avec. leur petit perron, elles ont des allures d'hôtel particulier, et l'on s'étonne d'en voir le rez-de-chaussée occupé par des magasins à la fois assez discrets et très luxueux. Quelquefois on

LE TRACfl

TINERAIRE

y remarque, perdus au milieu des maisons de briques, des édifices d'une certaine importance, dont les murs sont entièrement revêtus de lierre du haut en bas : en approchant, on reconnaît un temple ou un presbytère, et, tant par leur aspect que par leur destination, ces constructions achèvent de donner à l'avenue un caractère personnel.

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