LE TOUR BU MONDE
ires. Paris est bien la grande Babylone, la capitaie du monde : j'y ai trouvé des gens qui venaient des quatre coins du globe ; tous m'ont rassuré sur la sécurité de mon voyage; ils le taxent seulement de rapidâ ; tous m'ont fourni des renseignements qui me seront extrêmement précieux. Nulle part je ne manquerai d'amis, sans parler des connaissances de rencontre. Pour la première, elle est topique. J'ai dans mon hôtel une jeune Suissesse qui va comme moi prendre passage sur le Polynésian; elle s'en va, toute seulette, au fond du Canada, dans le Manitoba, rejoindre son fiancé.
Mardi soi:', à 8 heures, je quittai Paris; je dormis en wagon, en mer et en wagon, et à six heures du matin je m' éveillais à Londres, la ville des brouillards. Le soleil brillait dans la campagne, mais en TÎlle, il laissait voir à l'œil nu son disque rougeâtre : preuve incontestable que les brouillards de Londres et des grandes villes anglaises sont le résultat de la fumée de charbon qui s'échappe de leurs milliers de cheminées. Tu sais que la poussière de charbon est un désinfectant et un moyen de conservation : qui sait si les Anglais ne doivent pas au charbon respiré leur santé et leur multiplication? A une nuit d'intervalle j'ai bien pu saisir la différence entre Paris et Londres. Paris est gai et fashionable, Londres triste et sombre; ses maisons petites et noirâtres rendent la ville immense et incommode; ses vastes parcs multiplient par trop les distances; c'est la ville du commerce et des affaires : Paris est la ville du plaisir;
les "Anglais sont les premiers à venir l'y chercher.
Je n'ai passé que quelques heures à Londres : j'en ai eu assez pour revoir quelques-uns de mes anciens amis. L'un d'eux, prenant mon rôle d'avocat au sérieux, m'a parlé de revendiquer pour lui une somme de 45,000 livres sterling (un peu plus d'un million) qui lui est due nar les Etats-Unis ; c'est la suite de la question de l'Alabama.
A 10 heures du matin, je^^eprenais le train poap Liverpool. Le soleil brillait encore à la campagne, et produisait une chaleur intolérable. A Leeds et autres grandes villes, même phénomène qu'à Londres ; il s'enveloppait dans la fumée de charbon. Après six heures de roulement comme nous n'en connaissons pas en France, je descendais ii Liverpool et me rendais au bureau de l'Allan-Line; on m'assignait la cabine n"* 9 pour ma prison cellulaire durant 9 jours.
Le Polynésian est un navire de 4,350 tonnes; il doit porter de nombreux passagers. J'ai retrouvé ici la détestable cuisine anglaise: mon estomac n'est pas content, mais ne trouvant mieux, il s'en accommode. J'ai passé ma soirée à parcourir les docks interminables, et la nuit j'ai brisé mes os sur la rude paillasse anglaise. Et dire qu'ils mettent sur ces paillasses un prétendu matelas de plume! Les Anglais pourraient :ous se faire chartreux ou trappistes, ils ne trouveraient rien de nouveau dans la couche.
Hier, toute la société était occupée de son fameux Derby. C'est une course de chevaux qui a lieu à Londres, et dont rinstitution, remonte à plus d'un siècle-
le Parlement même prend vacances pour y assister : un député a réclamé et demandé de continuer les séances; les votants ont rejeté la proposition, et les députés, comme les autres, sont venus sur le terrain donner le triste spectacle de paris scandaleux. La manie du pari est telle que, dans mon wagon, un Anglais me propose de parier 1,000 livres sterlings, contre 500, sur un tel cheval américain contre tel cheval anglais; il regarde sa montre :
(( La course va commencer à Londres, me dit-il, le télégraphe nous en dira le résultat à Leeds, hâtonsnous de parier. »
Je lui ai répondu par un éclat de rire; il s'est fâché et a voulu me chercher, à propos de Tunis, une querelle d'Allemand ; heureusement que sa femme était là; les ladies sont plus pacifiques; elle a arrêté l'ardeur belliqueuse de son mari.
Le Cricket va de pair avec les races; les délégués des collèges d'Eton et de Harrow étaient en train de donner spectacle à la population de Londres ; elle se pressait sur la prairie pour savoir qui aurait le plus de points ; mais souvent un jour et deux se passent avant que la partie soit finie. Certes, c'est bien là un engouement qui paraît inexplicable; mais il est excellent en bons résultats : les familles en profitent pour passer en plein air des journées de printemps ; pendant que les uns comptent les points, les autres font sur la prairie leur pic-nick ; ces sortes d'exercices de corps et d'amusements en plein air sont bien préférables à nos parties de cartes et de billards dans les
salles enfamées des cercles et des estaminets.
Liverpool, qui, au siècle dernier, comptait 7,000' habitants, à la suite de l'introduction du coton, en a maintenant environ 600,000, sur lesquels 100,000 sont catholiques.
J'ai passé deux heures au musée : c'est un des plus complets de province.
A bord, les émigrants se comptent par centaines (page 16)
A bord du Polynésian.
3 juin 1S81 en face de Moville (Irlande).
Le navire stoppe ici deux heures pour donner et prendre les lettres avant de se lancer dans l'Océan; j'en profite pour t'envoyer quelques mots.
la
Au milieu des choses et des gens qui nous environnent, la pensée s'enfuit souvent pour courir auprès des siens. Que ne vous ai-je ici pour nous communiquer réciproquement nos émotions! nous ferions de bonnes parties de rire; au moins, que ce papier vous dise quelque chose de ce que je ressens.
Ma dernière et première lettre me laissait hier à Liverpool, au moment de l'embarquement. J'ai rencontré à bord une soixantaine de passagers de première classe ; chacun de nous en a trouvé à table la liste imprimée sur sa serviette. Les passagers de deuxième classe sont moins nombreux; mais les émigrants se comptent par centaines; le navire peut en porter neuf cents.
Je parcours le pont : ça et là ces familles entières, avec leurs nombreux petits enfants, demeurent accroupies les unes sur les autres; les divers costumes indiquent les diverses jaationalités : Anglais, Ecossais, Allemands, Norvégiens. Ici bon nombre d'Irlandais arrivent de tous les points de leur île et augmentent fort le contingent.
Je ne sais pas pourquoi, hier, on nous a forcés de monter sur le navire à 4 heures ; nous ne sommes partis qu'à 10 heures ; est-ce la marée qui le voulait ainsi? Dans notre Méditerranée, nous ne connaissons aucun de ces ménagements. A 6 heures, on sonne le dîner; les jolis petits canaris, dans leurs cages suspendues au milieu de plantes, égaient la compagnie. La carte est barbouillée en anglais : je ne trouve meilleur moyen de me tirer d'affaire que de demander ce que
demande mon voisin ; mais parfois il y a méprise. Point de liquide sur la table; les uns demandent un verre d'eau, d'autres une pinte de bière; pour moi, j'ai toujours recours au daret (entre parenthèses, il n'est pas bon et fort cher).
Tu connais la cuisine et le service anglais. On vous demande si vous voulez du mouton ou du bœuf, ou du veau, ou du porc; puis on vous passe trois ou quatre qualités de légumes cuits à l'eau et sans sel, et chacun choisit, chacun dévore en silence; enfin viennent les plats doux sans sucre, et, chose exceptionnelle, on nous a servi ici des fruits au dessert.
La vie à bord d'un navire, lorsqu'elle se prolonge, devient par moment monotone; mais nous ne sortîmes pas encore ici en pleine mer; nous avons pu suivre la vue des côtes de l'Irlande d'un côté, et de l'Ecosse de l'autre; malgré la saison, elles étaient environnées de brouillards; on s'amuse avec les goélands qui viennent chercher les quelques morceaux de pain qu'on leur jette; ils restent parfois plusieurs kilomètres en arrière; mais, en quelques minutes, ils ont rejoint le navire; jamais chemin de fer n'atteindra le dixième de leur vélocité; seul le ballon pourra leur faire concurrence.
Une seule famille française se trouve à bord; les charmants petits garçons jouent avec la maman et font contrasta avec la gravité britannique; ils ont bondi de joie et d'étonnement lorsqu'ils m'ont entendu parler français; ils ne connaissent pas un mot d'anglais et ne savaient comment se faire comprendre.
Mais déjà le steamer, qui apporte la poste, est en vue; il reportera à terre ma lettre et je me hâte de la cacheter. Je voudrais t'en envoyer bientôt une autre, mais le capitaine me répond que la prochaine station sera Québec.
Bien souvent mon regard cherchera la terre, et ma pensée volera vers Nice, plus rapide que le vol du goéland.
Que ceux qui se souviennent encore de moi reçoivent les amitiés du voyageur.
A bord du Polynésian.
H juin 1881.
Ma dernière lettre était datée de la baie de Londonderry en face de Moville; c'est le dernier point par lequel nous touchons à l'Europe. A peine avons-nous tourné le dernier cap d'Irlande, que l'Océan nous apparaît dans son immensité et dans sa majesté. Des vagues gigantesques soulèvent le navire et le balancent comme une coque de noix. Les passagers se réfugient dans les cabines, et le Polynésian si plein d'animation se trouve tout à coup transformé en un grand hôpital.
Le 4 juin, la mer devient plus houleuse, et la pluie tombe à torrents. On ne voit à table que de rares convives; les domestiques sont fort occupés à soigner les malades. Le 5, le soleil se montre; mais la mer est toujours agitée, very rough, comme disent les Anglais. Je sors de ma couchette et m' aventure sur le pont; il est désert : de grandes vagues montent sur le
navire et balaient l'avant. Je me promène dans l'ialérieur ; à l'arrière, on entend encore les cris plaintifs dans les cabines; à la proue, je trouve cinq cents émigrants parqués, entassés, femmes, enfants, hommes, de toutes langues. Leurs souffrances sont grandes, leur situation pénible; ici une mère allaite son enfant et se trouve elle-même en proie aux convulsions du mal de mer; plus loin cinq ou six marmots serrent leur père et les jupes de leur mère pour demander secours.
Le 6, la journée est la même; la nuit, le balancement augmente d'une manière effrayante; mais le 7, le temps redevient plus calme; les passagers sortent de leur cabine; les émigranls montent sur le pont, et semblent bien vite oublier leurs souffrances passées; ils cherchent à se distraire : l'un deux s'est transformé en ours qu'un compagnon conduit en laisse; il le fait marcher et danser au son d'un accordéon, et les autres de suivre et de rire; les enfants courent de tous côtés avec l'inso iciance propre à leur âge.
Les passagers de première organisent des jeux et des concerts ; on se croyait à jamais guéri, mais la joie est courte; la mer redevient furieuse, et le 8 et le 9, les souffrances sont à Tordre du jour. Le 10, on aperçoit la terre, c'est le cap Race, pointe sud-est de l'île de Terre-Neuve. Le navire, en effet, n'a pas suivi la ligne droite pour arriver au Saint- Laurent; les banquises de glace se promènent dans cette saison vers le haut de Terre-Neuve et rendent la navigation dangereuse; la compagnie préfère donc allumer ses feux
36 heures de plus et déposer sûrement ses voyageurs à destination.
Dans les prospectus qui circulent dans le salon, on explique longuement tous les avantages de la ligne du Canada sur les autres lignes pour atteindre l'Amérique; temps abrégé pour la pleine mer, perfectionnement de la machine indiqué avec force termes scientifiques, etc.; mais on ajoute (( pour ceux qui ne sont pas pratiques dans les choses de la navigation, nous donnerons une seule bonne raison qui les convaincra : nos navires ne sont pas assurés. »
A peine sommes-nous entrés dans le golfe de Saint-Laurent que les eaux deviennent calmes comme celles d'un lac ; nous côtoyons les îles Miquelonsdont les crêtes sont blanchies par la neige fraîchement tombée ; le navire télégraphie avec les phares au moyen de petits pavillons, puis nous perdons la terre de vue ; vingt-quatre heures après, nous la retrouvons au cap des Rosiers déjà province du Canada.
Tous les habitants du navire sont revenus à la vie; on cause, on se connaît, on fait des études de mœurs. Ici, c'est une jeune Ecossaise qui s'en va à Winipeg retrouver son fiancé; là une famille de Douai, père, mère, et deux enfants s'en vont à Montréal diriger pour le compte d' une raffinerie une plantation de betteraves. Les droits de douane sont de 50 centimes par kilogramme de sucre, à l'entrée; la compagnie pourra, en économisant ce droit par la plantation et la raffinerie sur place, gagner des millions ; le gouvernement du Canada comme celui des Etats-Unis favorise
LE CANADA ^l
cette importation de l'industrie; car il veut aussi avoir son industrie nationale.
Le reste des passagers de première sont Anglais, Irlandais ou Américains. Trois ou quatre plus ou moins jeunes filles s'en vont au Canada ou aux Etats- Unis, Tune pour s'y marier le lendemain de son arrivée, l'autre pour faire une visite à des amis ; les autres rentrent dans leur famille sans autre accompagnement qu'une recommandation au capitaine du
navire.
Plusieurs jeunes ménages s'en vont chercher fortune, les uns dans l'exploitation des terres, les autres dans les emplois des grandes villes.
Après les amusements organisés sur le pont, le soir, on passe au concert; décidément les Anglais et les
Américains ont bonne volonté; tout le monde chante ou joue, mais parfois il faut tendre les oreilles pour écouter; d'autres fois, il faut les fermer.
Hier soir, ils ont eu, sous l'inspiration du capitaine, la bonne pensée d'organiser un concert au profit d'une Institution de Liverpool qui prend soin des orphelins des matelots. Le programme lithographie a été distribué, et je t'envoie ma copie; les gentlemen étaient encravate blanche, et les ladies avaient leur plus belle toilette.
Les émigrants, eux aussi, prennent le plus de distractions qu'ils peuvent; ils dansent au son de l'accordéon, ou se défient par bandes à tirer la corde; un nombre égal est mis de chaque côté d'un long câble, le parti qui gagne doit entraîner l'autre. Je me suis
mêlé à eux et j'en ai interrogé plusieurs; ceux qui parlent l'anglais m'ont compris ; ils sont de toutes les provinces du Royaume-Uni et dans la force de l'âge; ils viennent dans le Nouveau-Monde chercher un sort meilleur ; un grand nombre ont leur femme et plusieurs enfants de tout âge. J"ai trouvé aussi beaucoup d'Allemands, de Suédois et de Norvégiens; deux jeunes Danoises étaient d'une remarquable beauté; elles comptent se fixer avec leurs parents dans le nouveau Brunswick.
Voici deux jours que nous naviguons dans le golfe de Saint-Laurent; demain nous serons dans le fleuve; et, après-demain, je foulerai cette terre du Canada qui fut une des belles colonies françaises ; en attendant, la cloche appelle et je cours à table m'empoisonner, une fois de plus, à ces soupes au poivre, aux viandes crues, aux légumes sans sel et aux pouddings sans sucre.
Jimanche 12 juin, en remontant le Saint-Laurent.
Le navire a sifflé toute la nuit, marchant à mivapeur; le brouillard épais obligeait à celte précaution, car l'embouchure du fleuve est sillonnée par de nombreux navires.
Le coucher du soleil a\ait présenté un spectacle ravissant ; il laissait apparaître, voilé par les brouillards, son immense globe en feu. La pleine lune s'est levée, un instant après, montrant son pâle disque.
Le coucher et le lever du soleil, le brillant de la lune se reflétant sur les eaux, fournissent toujours un des plus beaux coups d'œil dans l'Océan.
Cette nuit, le navire a envoyé au port voisin de Ramousky partie de ses dépêches et en a reçu d 'autres; nous avons eu par là occasion d'apprendre une triste nouvelle : une partie de la ville de Québec brûle depuis jeudi; plus de mille maisons sont en flammes, et cinq mille personnes sans abri; quel triste spectacle quand nous aurons posé la première fois le pied sur le sol américain ! . . .
Ce matin, les passagers sont lents à sortir de la cabine; ils ont dansé jusqu'à minuit; le brouillard continue, mais il est moins épais et laisse voir de nombreux White-Porpoise sortant de l'eau à la manière des dauphins dans la Médilerranée; ces poissons, blancs comme la neige, font de l'embouchure du Saint-Laurent, leur séjour principal. Il y a quelques jours, une baleine, non loin de nous, lançait en l'air une vaste nappe d'eau.
Mais déjà l'hélice a tourné 550 mille tours depuis Liverpool et fait franchir au navire 2,850 milles; sur le pont, le canon tonne 2 fois : voici Québec; terre d'Amérique, je te salue! Il est 6 heures du soir lorsque nous descendons à la douane, et j'ai hâte de met- Ire celte lettre à la boîte pour qu'elle t'arrive par le premier courrier de New-York.
La plupart des maisons de Québec sont bâties en bois (page 28)