CHAPITRE II
Québec. — Montréal. — Saratoga. — l'Hudson.
Québec, U juin i884.
A peine arrivé ici, après le bain et le dîner, j"a! suivi plusieurs Anglais et Canadiens et me suis rendu au quartier incendié.
Sur une étendue de plus de cinq cents mètres, en long et en large, on ne voit que maisons brûlées et détruites; ceux des murs qui étaient en briques ou en pierres ont résisté; les cheminées toutes construites en briques sont aussi debout et ressemblent à de grandes quilles pour un jeu de géants. L'école des Frères
brûlait encore dans les caves. L'église Saint-Jean, qui avait coûté plus d'un million et qui était la plus belle et la plus vaste de Québec, a été anéantie en deux heures.
Le feu a commencé à 11 heures du soir; une méchante femme, pour se venger d'un cocher son voisin, avait incendié son écurie; les six chevaux ont été rôtis avec une vache ; le feu s'e.-t communiqué si rapidement qu'à sept heures du matin tout le quartier était consumé; trois personnes seulement ont péri; un mari, qui voulait sauver sa femme, a brûlé avec elle; et, un ouvrier, qui faisait le sauvetage de son mobilier, a été écrasé par un pan de mur.
Je t'envoie le plan de la ville sur lequel un Canadien, — le directeur du journal le Courrier du Canada, — a marqué au crayon les huit rues incendiées. Cinq mille personnes se sont trouvées, d'un coup, sans logement; mais la charité est grande ici; les boulangers ont donné gratuitement tout le pam nécessaire, chacun s'est cotisé, et tout le monde s'est empressé d'abriter les victimes, en sorte qu'aucune souffrance n'est sans secours. On fait partout des souscriptions pour indemniser ceux dont les maisons n'étaient pas assurées. A dix heures du soir, j'errais encore sur les ruines fumantes, et il me semblait voir les ruines de l'ancienne Rome, de celte Rome que Néron brûla pour se donner le plai-ir de chanter devant l'incendie, au son de la harpe, les vers d'Homère décrivant les horreurs de la ville de Troie en feu.
Hier, un de mes bons amis, l'avocat Livernois, m'a
conduit par toute la ville visiter ce qu' elle renferme de curieux. Les souvenirs historiques abondent, car elle a soutenu cinq sièges mémorabJes. Tu verras par la photographie ci-jointe que la position ressemble beaucoup à notre château de Nice.
Le président du Cercle Catholique m'a reçu chez îui à déjeuner, à la campagne; on l'avait rappelé de la ville au moyen du téléphone. Ici tout le monde se parle ainsi fort distinctement, à la distance de plusieurs kilomètres (1). Le brave et digne homme dirige un hôpital d'aliénés oia il y a 450 fous et autant de folles.
L'établissement ressemble à un magnifique château, orné d'un parterre délicieux; des vases de fleurs suspendus de tous côtés laissent pendre leurs lianes entrecroisées; des collections doiseaux empaillés augmentent le charme; tout est fait pour égayer ces pauvres êtres malades de la plus triste des maladies. Nous parcourons les deux établissements : tout y est fort bien distribué, les dortoirs les plus grands ne contiennent que quinze lits.
Madame Vincelelte se dévoue d'une manière admirable au soin de ses 450 folles. Monsieur le chevalier Vincelette, son mari, en fail autant pour les hommes. J'ai vu, à cet hospice de Beauport, un pauvre docteur dans la force de l'âge, endormi depuis plusieurs mois par l'excès de l'opium. Il y a deux ans, il avait dormi ua sommeil de 18 mois et en se réveillant, il crova' , avoir dormi une nuit.
Après le dîner, nous avons fait une promenade sur
(1) Le téléphone est aussi aujourd'hui, en France, d"iin usage général.
l'esplanade ou terrasse de la citadelle. De ce point, le coup d'œil est féerique; on voit le Saint-Laurent couler au pied de la colline avec majesté; en face est la jolie ville de Point-Lévi perchée elle aussi sur la colline et entourée de forêts; malheureusement, une fumée intense voile toutes ces beautés; c'est la fumée de l'incendie de la ville, et des forêts envii^onnantes qui viennent aussi de brûler.
C'est la cinquième fois que de vastes incendies détruisent une partie de Québec ; les maisons sont bâties en bois et celles qui le sont en pierres ont la toiture de bois ; dans les rues, les trottoirs sont en bois, et on fait généralement de grands feux dans ces climats froids; Teau, dérivée d'un lac voisin, est conduite en trop petite quantité : une sécheresse qui dure depuis trois mois et un grand vent du nord ont facilité l'action du feu. Lq Dommiom, — c'estainsiqueles Anglais appellent le Canada, — comprend un grand nombre d'établissements de charité ; cette vaste province, plus grande que T Europe, compte maintenant quatre millions d'habitants. Elle a été peuplée d'abord par les Français qui l'ont possédée longtemps.
Les cinquante mille colons français, qui sont restés après la conquête, en 1759, se sont multipliés et sont maintenant douze cent mille au Canada et quatre cent mille aux Etats-Unis; ils luttent avec succès, dans le bas Canada, contre l'envahissement de l'élément anglais.
Depuis 1866, à la suite d'une insurrection, ils ont obtenu une constitution libérale; le pays se gouverne par ses représentants.
Hier soir, j'ai assisté ii une séance de leur Chambre des députés ; les débats étaient intéressants et bien conduits. Il s'agissait d'une grave question : autorisci* l'Université de Québec, — appelée de son fondateur Université Laval, — à établir unesuccursaleàMontréal. Cette dernière ville, qui a un plus grand commerce et plus de population que Québec, voudrait avoir une Université indépendante. A minuit, après plusieurs discours, on a procédé à la votation. Le parti de l'Université unique Ta emporté avec 11 voix de majorité sur 60 votants.
Aujourd'hui^ j'ai visité cette vaste Université. Elle a un petit séminaire avec plusieurs centaines d'élèves; un grand séminaire avec sa faculté de théologie et les facultés de droit, de médecine, de lettres et de sciences. Les collections d'histoire naturelle sont bien complètes, le cabinet de physique est riche; il y a même une collection de tableaux. L'Université possède de grandes terres qui lui viennent par concession des rois de France.
Je comptais partir aujourd'hui à cinq heures, par le bateau à vapeur, pour Montréal ; mais des amis m'ont retenu. Au Canada, les Français sont regardés et traités comme des frères par les descendants des anciens colons français.
Ici le câble sous-marin nous dit tous les jours ce qui se passe en France.
P. S. Après une horrible chaleur, il se lève à l'instant un terrible ouragan, et si le feu reprenait, la ville serait bientôt détruite.
Saratoga, 19 juin 188 f.
Il y a à peine une semaine que j'ai mis le pied sur la terre américaine et j'ai déjà fait bien du chemin. Ma dernière lettre était datée de Québec, 14 courant. Le soir du même jour, quelques amis me conduisirent chez eux oii nous causâmes jusqu'à minuit.
Le mercredi 15, ils s'étaient rendus à la gare pour me saluer au départ. Je pris congé d'eux et le train s'envola comme l'éclair à travers bois et prairies. Il me semblait encore être en Suède et enNorwège; le paysage est le même, les villages bâtis en bois, les forêts, les rivières rappellent bien nos pays du nord de l'Europe.
Je trouvai dans le train monsieur L***. Il est déjà dopuis un an dans le pays, et nous avons passé notre temps en causeries.
Nous renconh^ons sur la route bon nombre de forêts en feu ; c'est le moyen dent on se sert pour préparer le terrain à être défriché; pour se débarrasser des racines, on fait un trou au tronc et on verse du pétrole, qui se communique aux racines par la moelle, et brûle si bien que la charrue peut enlever ce qui reste. Le terrain est divisé en bandes de trente-trois mètres ; le prix des terres varie de 400 à 1 ,000 francs l'hectare; mais, dans les pays nouveaux, il se vend trente francs comme à Manitoba.
Dans le Colorado, un industriel vient d'acheter quatre millions d'acres, c'est-à-dire un .million et trois
cents mille hectares ; c'est la propriété la plus vaste qu'un particulier ait jamais acquise. Il se propose d'établir dans sa propriété u ri grand courant d'immigration; pour cela, les Américains font une immense propagande ; tous les moyens de publicité sont employés, et ils ont même recours à la poésie. Je trouve une belle strophe que je transcris ici; elle est de Charles Mackay :
« To the west ! To the west ! to the land of the free ; Where mighty Missouri rolls down to the sea ; "Wiiere a man is a man if he's wiUing to toil ; And humblest may gather the fruits of the soil ; Wend children are blessiag and he who has most; Hath aid for his fortune and riche to boast 5 ^ Where the young men exult, the aged may rest'. Away! far away! to the land of the west!
A Touest, à rouest, à la terre de liberté!
Où le puissant Missouri roule vers la mer;
Où un homme est un homme s'il veut bien le vouloir;
Et le plus humble peut recueillir les fruits du sol;
Où les enfants sont une bénédiction, et celui qui en a le plus,
A aide pour sa fortune, et des richesses à s'en vanter ;
Où le jeune homme exul.e et le vieillard peut se reposer;
Eu avant, bien avant â la terre de l'ouest!...
. Au Canada, le clergé reçoit encore la dîme qui est son moyen d'existence ; chaque famille lui donne le vingt-sixième boisseau de tous les grains; mais lorsque le vingt-sixième enfant arrive, — ce qui n'est pas rare, — c'est le curé qui le prend à sa charge pour l'élever et l'instruire.
On raconte qu'un touriste anglais traversant la campagne, fut étonné de voir de nombreux enfants
dans une ferme; il demande à la fermière combien elle en avait : « Vingt-cinq », dit celle-ci; le touriste émerveillé ajouta : «Je vais en parler dans mon journal. )) — Attendez encore deux mois, riposta la fermière et vous pourrez parler de vingt-six. »
Les bonnes terres se louent assez bien et produis>8nt un intérêt de 6 à 7 0;0; elles ne paient aucun impôt. Beaucoup de propriétaires les donnent en métairies; et, comme nous, ils partagent les récoltes avec le paysan. J'ai vu partout de beau bétail.
Mais, tout en causant, le train annve à Montréal et l'omnibus me dépose au Windsor- Hôtel.
C'est un hôtel américain qui loge 500 voyageurs. Il a cinq étages et mansardes sur rez-de-chaussée et plus de deux cents pieds de long sur chaque aile. Le vestibule peut contenir 800 personnes ; il est couvert par une vaste coupole; là sont les bureaux, la poste, le télégraphe, les guichets de chemin fer, etc., etc. Le salon et une galerie-promenoir occupent la moitié du premier étage. Cinq cents personnes dînent aisément dans la salle à manger richement décorée. Toutes les chambres, en façade sur la rue, ont leur cabinet de toilette et leur chambre de bain ; viennent ensuite les salons pour dames, salons de lecture, salons à fumer, salles de jeux, salle de billards contenant dix billards américains aussi grands que quatre des nôtres; puis, les perruquiers, tailleurs, pharmaciens, etc., etc. Et pourtant, l'hôtel Windsor est encore un petit hôtel à côté de Congres's-Hall que j'habite en ce moment à Saratoga. Congres's-Hall
loge 1,500 personnes et United-States-Hotel , qui est en face, loge 2,000 voyageurs dans de belles et vastes chambres.
A Montréal, j'ai cherché mes amis, mais je n'ai pu les rencontrer. Je passai donc mon temps à faire une promenade à Lachine, à deux lieues de la ville,
Montréal est la ville la plus importante du Canada (page 34)
pour descendre en bateau à vapeur les rapides du Saint-Laurent.
Cette descente, au milieu de tourbillons, à travers des rochers dangereux, procure une certaine émotion, mais pas trop grande pour ceux qui ont vu leur navire danser sur les vagues de l'Océan. Un peu au-dessous
de Lachiiie, on me montre un village d'anciens Iroquois, qui passent leur temps à faire de petits travaux, vendus dans les hôtels ou dans les gares; ce village porte encore ce nom iroquois et s'appelle Caknawagua. Le navire continue à descendre la rivière et passe sous le pont Victoria, que les Canadiens appellent la huitième merveille du monde. Ce pont a 9,194 pieds de long; il repose sur vingt-trois pilliers de pierre; un tube de vingt-deux pieds de haut sur seize pieds de large forme comme un tunnel de trois kilomètres, où passent les trains du chemin de fer. II a coûté plus de trente millions de francs.
Montréal est la ville la plus importante du Canada; elle compte cent soixante mille habitants ; les grands navires arrivent jusqu'à elle; le Polynésian, qui nous a porté depuis Liverpool, est dans son port. Les madriers du Canada que nous achetons à Nice sont embarqués ici; mais à Nice, nous les payons un franc cinquante le mètre courant, pendant qu'ici on les achète pour cinquante centimes le mètre.
De beaux monuments ornent la ville. Notre-Dame a deux belles tours. Notre-Dame de Lourdes est une vaste église à peine terminée ; la cathédrale est encore en construction; c'est la copie réduite de Saint- Pierre de Rome. Les jésuites ont une belle église et un vaste collège. Les sœurs grises tiennent l'hôpital civil et ont encore un autre hôpital, un des plus beaux qu'on puisse voir. Deux de mes amis m'ont conduit visiter l'hospice des aliénés récemment construit et confié aux sœurs de la Providence ; il renferme 800 mala-
des. Je n'ai pas senti là celte odeur qui est la caracléristique des maisons de fous. Les bonnes sœurs nous ont offert à souper. Monsieur Trudel, sénateur, qui nous accompagnait, est leur avocat, et monsieur de Montigny, magistrat, a trouvé là quelques-uns de ses clients de la police correctionnelle.
Une excursion au Mont-Réal qui domine la ville, m'avait donné une idée exacte du plan de la cité. A droite est la ville anglaise, avec ses petites maisons, distribuées pour un seul ménage : à gauche est la ville canadienne, habitée par les Canadiens français. Ces deux villes vivent à côté l'une de l'autre presque sans se connaître; les deux éléments sont infusibles; le Canadien, comme le Français, est gai et insouciant; l'Anglais est sérieux, roide, tout aux affaires.
Il est curieux de voir les deux éléments mêlés dans les fonctions administratives ou judiciaires. J'ai assisté à un plaidoyer à la Cour supérieure; sur les cinq juges, il était facile de distinguer à leur type les deux Canadiens des trois Anglais.
On m'a remis bon nombre de livres, d'opuscules sur le Canada, et si je trouve un peu de loisir, je me propose d'étudier à l'aise ce pays.
A minuit, je quittais mes amis, et, après un court repos, je prenais le lendemain matin le chemin de fer pour les Etats-Unis.
Les trois cents kilomètres, qui séparent Montréal de Saratoga, forment par le chemin de fer un des parcours les plus pittoresques; le paysage est tantôt plat, tantôt montagneux, et le train contourne pen-
dant des heures les bords ravissants du lac Champlain.
Vers une heure, on s'arrête à une station pour dîner; la salle à manger est dans un vaste navire; je paie avec les vilains morceaux de papier-monnaie que tu as si bien connus en Italie ; on me rend des dollars en argent; d'un côté une femme assise porte écrit sur son écu, liherty, la liberté; de l'autre côté est écrit : (( hi God trust the nation, )) la nation se confie en Dieu.
Enfin me voici à Saratoga. Les eaux sont presque toutes ferrugineuses comme celles d'Orezza; une seule, à trois quart d'heure de distance, est un peu sulfureuse comme celle de Courmayeur, au pied du Mont-Blanc; je ne sais si je pourrai en profiter. En tout cas, je prendrai pension et me reposerai quelques jours; puis j'irai à New-York oîi je compte trouver vos lettres d'Europe.
2/ juin 1S81. ■
Décidément ces eaux ferrugineuses ne sont pas faites pour moi; elles peuvent fortifier le sang des jeunes filles et guérir quelque maladie de foie, mais pour mon gosier, elles l'irritent. Je compte donc partir demain pour New- York^ en descendant la rivière Hudson sur un des grands navires-palais en usage dans ce pays ; mais auparavant, j'ai voulu vous adresser encore deux mots et vous entretenir un peu de Saratoga.
Nous sommes ici dans un pays plat, mais bien ombragé ; on a tracé de nombreuses et vastes avenues plantées d'arbres et bordées de gentils chalets. Ces maisons de bois ne prennent pas toujours la forme des chalets suisses; très souvent, elles prétendent à l'imitation des monuments grecs ou romains : grandes colonnes et beaux frontispices. On construit même des hôtels en bois; l'hôtel Windsor, qui est en bois, a quatre étages, et contient des centaines de chambres; il compte parmi les mieux tenus.
Ici, les habitants de l'hôtel ne mangent pas à la même heure et à une seule table; on peut déjeuner depuis 8 heures jusqu'à 10 du matin, luncher depuis une heure jusqu'à 3, dîner depuis 6 heures jusqu'à 8; prendre le thé de 8 heures à 10, souper jusqu'à 11 heures du soir. Les iVméricains, comme les Anglais, ont cinq repas par jour. On s'assied à de petites tables que tu peux voir par le stéréoscope, dans la photographie que je t'envoie; on choisit, sur les innombrables mets de la carte, ce que l'on désire, et un nègre vous l'apporte, quelque fois un peu en retard lorsqu'il y a trop de monde.
Les environs du pays sont assez beaux, avec des parcs nombreux et de gentils petits lacs. Les sources sont un peu partout. On prend l'eau en boisson et peu en bain. En flânant, j'ai marchandé dans les magasins : les objets et marchandises ne sont pas plus chers qu'en Europe et souvent meilleur marché; les denrées alimentaires, excepté le vin, sont à très bon compte, en sorte qu'on pourrait vivre ici pas plus cher
que chez nous. J'ai payé 20 francs par jour à l'hôtel Congres's-Hall ; je paie moins à une pension (Boarding-House), et j'y ai tout ce que j'avais à l'hôtel. J'ai trouvé du vin de Californie qui imite notre Marsala.
Le propriétaire de la maison que j'habite a tapissé ses murs des versets du pal&r; à la salle à manger est suspendu celui-ci : « Give us this day our dayly bread. » Donnez -nous aujourd'hui notre pain quotidien : c'est une imitation des couvents.
La main-d'œuvre est plus chère qu'en Europe. J ai vu un grand nombre d'ouvriers napolitains travaillant à un chemin de fer ; je leur ai adres-é la parole en bon italien, ce qui les a fort surpris; j'ai voulu savoir combien ils gagnaient; ils reçoivent un dollar un quart par jour, soit six francs cinquante.
Les locomotives des chemins de fer, ici comme en Russie, sont chauffées au bois : il est si abondant encore ! Les trains traversent les villes sans autre précaution que le son d'une cloche attachée à la locomotive. Il n'y a aucune barrière dans les rues que parcourent ou traversent les trains; chacun est chargé de garder sa vie et celle de ses enfants : tant pis pour les imprudents. Il en est de même dans les champs; celui qui veut préserver son bétail pose lui-même des barrières; les compagnies de chemin de fer en font l'économie.
Les trains ont ordinairement peu de wagons, mais ce sont des wagons palace, quatre fois grands comme les nôtres; on s'y promène à l'aise, on respire sur les balcons, on parcourt le train d'un bout à l'autre;
chaque wagon a son poêle, son waterclosel et un robinet d'eau glacée. Les Pullman cars ont leurs salons, chambres et salles à manger. En général, iî n'y a que des premières classes dans les trains rapides.
Depuis que j'ai passé la frontière du Canada, je n'ai pu encore trouver quelqu'un à qui adresser un mot en français ; j'en suis réduit à mon anglais qui me fait assez ressembler à ce que sont les Américains chez nous. Je surprends quelquefois le sourire sur les lèvres de mes interlocuteurs; parfois, ce sont des méprises comme celle-ci : Je demande' un journal (paper), on m'apporte du poivre (peper). On rit et on continue son chemin. Et pourtant, il y a quatre cent mille Canadiens français aux Etats-Unis !
P. S. Bientôt ma malle ne pourra plus contenir les livres que je prends en route ; je t'adresse donc, par la poste, ce que j'avais porté en trop d'Europe, avec quelques journaux qui te donneront des nouvelles locales. Tu les garderas, car souvent ils contiennent des détails dont j'aurai besoin.
Les Américains m'ont paru pratiques dans leur méthode d'enseignement; tu le verras par le petit album de géographie que je t'adresse. Avec le secours de gravures bien adaptées, on peut apprendre en peu de semaines les questions que nous apprenons après des années de classe.
Je t'envoie le menu d'un dîner de Ihôtel ; tu verras des plats de toutes les cuisines; le vin est toujours
fort cher : je paye deux francs, un quartde litre de mauvais soi-disant médoc. Tous les domestiques sont nègres, ce qui produit un effet assez curieux. Prochainement, je t'enverrai par la poste les livres indicateurs dont je me sers ici.
Pendant que je vous écris cette lettre, vous dormez profondément, car ici c'est cinq heures du soir, et chez vous dix heures et demie : bonne nuit! ! !
SSjuin 1881.
C'est le mercredi, 22 juin, que j'ai quitté Saratoga. A sept heures du matin, le train défilait en sonnant sa cloche à travers les rues de la ville, et une heure après, nous étions sur les rives de l'Hudson à Troy. A huit heures et demie, nous arrivions à Albany, capitale de l'Etat de New- York.
Grande émotion dans cette ville pour l'élection de deux sénateurs; après trente tours de scrutin, aucun des candidats n'avait encore pu réunir la majorité.
Nous montons sur un énorme steamer à trois étages, et pendant que nous quittons la rive pour descendre le fleuve, une douce mélodie ravit nos oreilles : c'étaient des harpes, des violons et des flûtes allemandes.
Le panorama de la ville éparpillée sur la colline qui semblait nous fuir, les charmants îlots sur lesquels nous nous dirigions, les douces pentes des bords de la rivière couverts de forêts ou de prairies semées de villas ou de petites villes, le tout formait un spec-
lacle si ravissant qu'on aurait dit un des rêves des Mille et une Nuits. Ce rêve était beau, il dura toute la journée. Je m'arrachai quelques instants à la contemplation pour inspecter Timmense palais qui nous portait : vastes salons, et petits salons particuliers, terrasses, escalier monumental, boutiques, grande salle à manger ; tout était adapté pour rendre le séjour agréable. Les bateaux de nuit ont des chambres meublées comme dans les meilleurs hôtels.
A mesure que nous approchions de New -York, le navire se remplissait, et à la fin, il portait sept à huit cents personnes.
Il est six heures du soir, et nous voici arrivés à ia graudc ville américaine
(page 43)