‹ Le tour du monde en quatrevingts joursChapitre 12 sur 42 · ÏI2 LE TOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

ÏI2 LE TOUR DU MONDE

— Le colonel Stamp Proctor."

Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. "Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent 5 hors de la foule.

— Il n'y a pas de quoi,1 répondit Fix, mais venez.

— Où?

— Chez un marchand de confection."2

En effet, cette visite était opportune. Les habits de 10 Phileas Fogg et de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy. Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis ils revinrent à International-Hôtel.

15 Au moment de monter en voiture pour se rendre à la gare. Mr. Fogg dit à Fix :

" Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor ?

— Non, répondit Fix.

— Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit 20 froidement Phileas Fogg. Il ne serait pas convenable

qu'un citoyen anglais se laissât traiter de cette façon." A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la

gare et trouvaient le train prêt à partir. Au moment où

Mr. Fogg allait s'embarquer, il avisa un employé, et le re- 25 joignant :

"Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles

aujourd'hui à San- Francisco?

— C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé, un meeting organisé pour une élection.

30 — L'élection d'un général en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.

— Non, monsieur, d'un juge de paix.3

Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit à toute vapeur. j

New- York et San-Francisco sont présentement réunis par un ruban de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept cent quatre-vingt-six milles. Autrefois, 5 dans les circonstances les plus favorables, on employait six mois pour aller de New- York à San-Francisco. Maintenant, on met sept jours.

Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui reposait sur deux trains formés de quatre 10 roues chacun, dont la mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon.1 A l'intérieur, point de compartiments : deux files de sièges, disposés de chaque côté perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un passage conduisant aux cabinets de toilette dont chaque wagon est 15 pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler d'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à leur disposition des wagons-salons, des wagonsterrasses,2 des wagons-restaurants et des wagons à cafés. Il 20 n'y manquait que des wagons-théâtres. Mais il y en aura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de comestibles, de cigares, qui 25 ne manquaient point de chalands.

Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du soir. Il faisait déjà nuit, — une nuit froide, sombre, avec un ciel couvert dont les nuages menaçaient de se

résoudre en neige. On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil avait bientôt gagné les voyageurs.

A huit heures, un "steward" entra dans le wagon et annonça aux voyageurs que l'heure du coucher était sonnée.

5 Ce wagon était un " sleeping-car," qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir. Les dossiers des bancs se replièrent, des couchettes soigneusement paquetées se déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent improvisées en quelques instants, et chaque voyageur eut

10 bientôt à sa disposition un lit confortable, que d'épais rideaux défendaient contre tout regard indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers moelleux. Il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir, — ce que chacun fit, comme s'il se, fût trouvé dans la cabine confortable d'un paquebot, — pen-

15 dant que le train filait à toute vapeur à travers l'État de Californie.

A huit heures du matin, le dortoir était redevenu un wagon ordinaire, et les voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir les points de vue pittoresques de ce mon-

20 tagneux pays. Le tracé du train obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché aux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des précipices, évitant les angles brusques par des courbes audacieuses, s'élançant dans les gorges étroites que l'on devait croire sans issues. La locomotive

25 mêlait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrents et des cascades, et tordait sa fumée à la noire ramure des sapins. Peu ou point de tunnels, ni de ponts sur le parcours.

Vers neuf heures, le train pénétrait dans l'État de Ne-

30 vada. Les voyageurs regardaient le paysage varié qui passait sous leurs yeux, — vastes prairies, montagnes se profilant à l'horizon, "creeks" roulant leurs eaux écu-

meuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux — ces buffalos, comme les appellent 5 improprement les Américains — défiler pendant plusieurs heures, en rangs pressés, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de s'arrêter et d'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers 10 trois heures du soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. Il ne fallait pas songer à arrêter cette migration. Quand les bisons ont adopté une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue ne saurait con- 15 tenir.

Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il avait prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles attaqués par l'éperon * de la locomotive ; mais, si puissante qu'elle fût, la machine eût été arrêtée 20 bientôt, un déraillement se serait inévitablement produit, et le train fût resté en détresse.

Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner2 le temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé des bisons dura trois grandes 25 heures, et la voie ne redevint libre qu'à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de l'horizon du sud.

Il était neuf heures et demie, quand le train pénétra sur 30 le territoire de l'Utah, le curieux pays des Mormons.

Le lendemain, vers midi et demi, il touchait à sa pointe

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nord-ouest le grand lac Salé, lac admirable, encadré de belles roches sauvages. De là, on pouvait embrasser l'aspect de * cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain d'Amé-

5 rique.

Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormons s'entendent aux travaux de la terre : des champs de blé et de maïs, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets d'acacias et

io d'euphorbes, tel eût été l'aspect de cette contrée six mois plus tard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couche de neige.

A deux heures, les voyageurs descendaient à la station* d'Ogden. Le train ne devant repartir qu'à six heures, Mr.

15 Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des Saints par le petit embranchement qui se détache de la station d'Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument américaine et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes de

20 l'Union, vastes échiquiers à longues lignes froides. Un mur d'argile et de cailloux ceignait la ville.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les rues étaient presque désertes, — sauf toutefois la partie du Temple, qu'ils n'atteignirent qu'après avoir

25 traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui s'explique par la composition singulière des ménages mormons. Ces pauvres créatures ne paraissaient ni aisées, ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une

30 jaquette de soie noire, sous un châle fort modeste. Les autres n'étaient vêtues que d'indienne.

A quatre heures, les voyageurs se retrouvaient à la gare et reprenaient place dans leurs wagons.

Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d'heure d'arrêt à la station de Green- river, dans l'État de Wyoming. La neige avait* tombé pendant la nuit assez abondamment, mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne 5 laissa pas ' d'inquiéter Passepartout, car l'accumulation des neiges eût certainement compromis le voyage.

Mais, en ce moment, où l'honnête garçon ne se préoccupait que de l'état du ciel et de l'abaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait des craintes plus vives, qui 10 provenaient d'une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se promenaient sur le quai de la gare. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp Proctor, cet Américain qui s'était si grossièrement 15 comporté à l'égard de Phileas Fogg pendant le meeting de San-Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en arrière.

La jeune femme ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et à 20 ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son cœur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tôt au tard demander raison de sa conduite. Évidemment, c'était le hasard seul qui 25 avait amené dans ce train colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher à tout prix que Phileas Fogg aperçût2 son adversaire.

Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon

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même, de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s'arrêta. Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet arrêt. Aucune station n'était en vue.

s Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son domestique : "Voyez donc ce que c'est." Passepartout s'élança hors du wagon. Le train était

10 arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la voie. Le mécanicien et le conducteur discutaient assez vivement avec un garde-voie. Des voyageurs s'étaient approchés et prenaient part à la discussion, — entre autres le colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impérieux.

15 Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le gardevoie qui disait :

" Non ! il n'y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est ébranlé et ne supporterait pas le poids du train."

20 Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un rapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Au dire du garde-voie, il menaçait ruine, et plusieurs des fils étaient rompus. Le garde-voie n'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait

25 passer. Et d'ailleurs, avec les habitudes d'insouciance des Américains, on peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l'être.

Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents serrées, immobile comme une statue.

30 " Ah ça ! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine, rester ici à prendre racine dans la neige !

— Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la

station d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il arrive à Medicine-Bow avant six heures.

— Six heures ! s'écria Passepartout.

— Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera nécessaire pour gagner à pied la station. 5

— Cependant elle n'est qu'à un mille de nous, dit un des voyageurs.

— Un mille, en effet, mais de l'autre côté de la rivière. C'est un rapide, et nous serons forcés de faire un détour de dix milles au nord pour trouver un gué." 10

Le désappointement était général parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainement attiré l'attention de Phileas 15 Fogg, si ce gentleman n'eût été absorbé par son jeu.

Cependant Passepartout, furieux, se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du train, — un vrai Yankee — élevant la voix, dit : -20

" Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.

— Sur le pont? répondit un voyageur.

— Sur le pont.

— Avec notre train ? demanda le colonel.

— Avec notre train." 25 Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.

" Mais le pont menace ruine ! reprit le conducteur.

— N'importe, répondit le mécanicien. Je crois qu'en lançant le train avec son maximum de vitesse, on aurait 30 quelques chances de passer.

— Diable !" fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se rangèrent à l'avis du mé- 5 canicien.

" Nous avons cinquante chances pour passer disait l'un.

— Soixante, disait l'autre.

— Quatre-vingts ! . . . quatre-vingt-dix sur cent ! "

10 Passepartout était ahuri ; quoiqu'il fût prêt à tout tenter

pour opérer le passage du creek, la tentative lui semblait un

peu trop " américaine."

" D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple

à faire, et ces gens-là n'y songent même pas ! . . . Mon- 15 sieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le

mécanicien me paraît un peu hasardé, mais . . .

— Quatre-vingts chances ! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos.

— Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un 20 autre gentleman, mais une simple réflexion . . .

— Pas de réflexion, c'est inutile ! répondit l'Américain interpellé en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera !

— Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il se- 25 rait peut-être plus naturel et plus prudent . . .

— Quoi ! prudent ! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. Est-ce que vous avez peur?

— — Moi, peur! s'écria Passepartout. Eh bien, soit ! Je 30 montrerai à ces gens-là qu'un Français peut être aussi Américain qu'eux !

— En voiture ! J en voiture ! criait le conducteur.

— Oui ! en voiture, répétait Passepartout, en voiture ! Et tout de suite ! Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus naturel de nous faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite ! . . ."

Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et per- 5 sonne n'eût voulu en reconnaître la justesse.

Les voyageurs étaient réintégrés x dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, 10 renversant la vapeur,2 ramena son train en arrière pendant près d'un mille, — reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan. Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença : elle s'accéléra ; bientôt la vitesse devint effroyable ; on n'entendait plus qu'un seul 15 hennissement sortant de la locomotive ; les pistons battaient vingt coups à la seconde ; les essieux des roues fumaient dans les boîtes à graisse.s On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à l'heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse 20 mangeait « la pesanteur.

Et l'on passa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le mécanicien ne parvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles au delà de la station. 25

Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont, définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow.

Le soir même, le train arrivait à la passe d' Evans. Là se trouvait sur le " grand trunk " l'embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit

5 huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre jusqu'à l'Atlantique sur ces plaines sans limites.

A onze heures du soir on entrait dans le Nebraska, et, à neuf heures du matin, on arrivait à l'importante ville de

10 North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d'eau, qui se rejoignent autour d'elle pour no plus former qu'une seule artère, — affluent considérable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

15 A onze heures le sifflet de la locomotive annonça l'approche de la station de Plum-Creek.

Soudain des cris sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, et des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur du convoi. On avait compris que le

20 train était attaqué par une bande Sioux. Suivant leur habitude, sans attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre d'une centaine, ces hardis Indiens avaient escaladé les wagons comme fait un clown d'un cheval au galop.

25 Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les voyageurs, presque tous armés, rispostaient par des coups de revolvers. Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de casse-

tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pas manœuvrer la manette l du régulateur, avait largement ouvert l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable. 5

En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons ; ils couraient comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coups de feu ne 10 discontinuaient pas.

Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants, emportés avec une rapidité de cents milles à l'heure. 15

Cette lutte durait déjà depuis dix minutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si le train ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'était pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain, mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station 20 suivante, les Sioux seraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme s'écria :

" Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes ! 25

— Il s'arrêtera ! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du wagon.

— Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde ! "

Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux 30 garçon, qui, ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors, tandis que la

lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux chaînes, rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse,

5 il gagna ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu l'être.

Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de l'autre il décrocha les chaînes de sûreté ; mais par suite de la traction opérée,1 il n'aurait jamais pu

10 parvenir à dévisser la barre d'attelage,2 si une secousse que la machine éprouva n'eût fait sauter 3 cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.

Emporté par la force acquise, le train roula encore pen-

15 dant quelques minutes, mais les freins furent manœuvres à l'intérieur des wagons et le train s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.

Là, les soldats du fort/ attirés par les coups de feu, accoururent en hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus,

20 et, avant l'arrêt complet du train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils reconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres le courageux Français, dont le dévouement

25 venait de les sauver.

Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparus. Avaient-ils été tués dans la lutte? Étaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait encore le savoir.

Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut

30 qu'aucun n'était atteint mortellement. Un des plus grièvement frappés, c'était le colonel Proctor, qui s'était bravement battu. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs, dont l'état réclamait des soins immédiats.

Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné, n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. 5 Les roues des wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient d'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sud. 10

Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer une parole ... Il comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux Indiens? ... 15

"Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.

— Ah ! monsieur . . . monsieur Fogg ! s'écria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes. 20

— Vivant ! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute ! "

Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot de New- York. Son 25 pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée : " C'est mon devoir !" il n'avait pas hésité.

Le capitaine commandant le fort Kearney était là.

"Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu. 3°

— Mort ? demanda le capitaine.

— Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est

une incertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention estelle de poursuivre les Sioux?

— Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir jusqu'au delà de l'Arkansas ! Je ne

5 saurais abandonner le fort qui m'est confié.

— Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

— Sans doute . . . mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver trois ?

io — Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

— Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a à m'apprendre quel est mon devoir.

— Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul !

15 — Vous, monsieur ! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à la poursuite des Indiens?

— Voulez- vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui est vivant ici doit la vie ? J'irai.

— Eh bien, non, vous n'irez pas seul ! s'écria le capi- 20 taine, ému malgré lui. Non ! Vous êtes un brave

cœur ! . . . Trente hommes de bonne volonté ! " * ajouta-til en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisir parmi ces braves gens. Trente soldats 25 furent désignés, et un vieux sergent se mit à leur tête.

" Merci, capitaine ! dit Mr. Fogg.

— Vous me permettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.

— Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répon- 30 dit Phileas Fogg. Mais si vous voulez me rendre service,

vous resterez près de Mrs. Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur . . ."

Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant de persistance ! Fix regarda attentivement le gentleman, et, malgré ses préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les yeux devant ce regard 5 calme et franc.

" Je resterai," dit-il.

Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme ; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec le sergent et sa petite troupe. 10

Mais avant de partir, il avait dit aux soldats :

"Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers ! "

Il était alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, 15 et là, seule, elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux. 20

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un moment subjugué, il redevenait luimême. Fogg parti, il comprenait la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi ! cet homme qu'il venait de sui- 25 vre autour du monde, il avait consenti à s'en séparer ! Sa nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il s'accusait, il se traitait comme s'il eût été le directeur de la police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté. Il était tenté de s'en aller à travers les longues 30 plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg ! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du dé-

tachement étaient encore imprimés sur la neige ! . . . Mais

bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte s'effaça.

Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une

insurmontable envie d'abandonner la partie. Or, précisé -

5 ment, cette occasion de quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en déconvenues, lui fut offerte.

En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à gros flocons, on entendit de longs sifflets

10 qui venaient de l'est.

C'était cette locomotive qui, après avoir été détachée du train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles ; puis, le

15 feu avait baissé, faute de combustible ; et une heure après, la machine s'arrêtait à vingt milles au delà de la station de Kearney.

Ni le mécanicien ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après un évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus

20 à eux. La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la locomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien comprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été détachée du train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux, pour lui, que le train,

25 resté en arrière, se trouvât x en détresse.

Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sa chaudière, la pression monta de nouveau, et, vers deux heures, la machine revenait en arrière vers la

30 station de Kearney.

Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la locomotive se mettre en tête du train.

Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si malheureusement interrompu.

A l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et s'adressant au conducteur :

" Vous allez partir ? lui demanda-t-elle. 5

— A l'instant, madame.

— Mais ces prisonniers . . . nos malheureux compagnons . . .

— Je ne puis interrompre le service, répondit le conduc-. teur. Nous avons déjà trois heures de retard. 10

— Et quand passera l'autre train venant de San-Francisco ?

— Demain soir, madame. Si vous voulez partir, montez en voiture.

— Je ne partirai pas," répondit la jeune femme. 15 Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants

auparavant, il était décidé à quitter Kearney, et maintenant que le train était là, une irrésistible force le rattachait au sol. Ce quai lui brûlait les pieds, et il ne pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de l'in- 20 succès Pétouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blessés — entre autres le colonel Proctor, dont l'état était grave, — avaient pris place dans les wagons. Le mécanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée 25 blanche au tourbillon des neiges.

L'inspecteur Fix était resté.

Quelques heures s'écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pu croire qu'il dormait. Mrs. 30 Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait à l'extrémité

du quai, cherchant à voir à travers la tempête de neige, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours inutilement.

5 Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où était-il en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Y avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard ? Le capitaine du fort était très inquiet, bien qu'il n'en voulût rien laisser paraître.

10 La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité du froid s'accrut. Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de pressentiments sinistres, le cœur rempli d'angoisses, erra sur la lisière de la prairie. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait s'ex-

15 primer.

Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. A un certain moment, un homme s'était approché, lui avait parlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après avoir répondu à ses paroles par un

20 signe négatif.

La nuit s'écoula ainsi. A l'aube, le disque à demi éteint du soleil se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait s'étendre à une distance de deux milles ... Le sud était absolument désert. Il était alors

25 sept heures du matin.

Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre. Appelant un de ses lieutenants, il allait lui donner l'ordre de pousser une reconnaissance dans le sud, — quand des coups de feu éclatèrent. Les soldats se jetèrent hors

30 du fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepar-

tout et les deux autres voyageurs arrachés aux mains des Sioux.

Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants avant Parrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déjà contre leurs gardiens, 5 et le Français en avait assommé trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se précipitèrent à leur secours.

Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de joie. Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. 10 Fogg, et il eût été difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole !

Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché 15 le train dans la gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.

" Le train, le train ! s'écria-t-il.

— Parti, répondit Fix. 20

— Et le train suivant, quand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.

— Ce soir seulement.

— Ah ! " répondit simplement l'impassible gentleman.

Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. 25 Passepartout, la cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément ruiné son maître !

En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien en face :

" Monsieur, dit-il, si votre voyage n'eût pas été interrompu par cette attaque d'Indiens, vous seriez arrivé à New-York le 1 1 , dès le matin ?

— Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.

5 — Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze, l'écart est de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter de le faire ?

— A pied ? demanda Mr. Fogg.

— Non, en traîneau, répondit Fix ; en traîneau à voile. 10 Un homme m'a proposé ce moyen de transport."

C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant la nuit, et dont Fix avait refusé l'offre.

Phileas Fogg ne répondit pas à Fix ; mais Fix lui ayant montré l'homme en question qui se promenait devant la

15 gare, le gentleman alla à lui. Un instant après Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney.

Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis, établi sur deux longues poutres, un peu relevées

20 à l'avant comme les semelles x d'un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient prendre place. Sur l'avant, se dressait un mât très élevé, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. A l'arrière, une sorte de gouvernail permettait de diriger l'appareil.

25 C'était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l'hiver, sur la plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces véhicules font des traversées extrêmement rapides d'une station à l'autre. Vent arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité égale, sinon

30 supérieure, à celle des express.

En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron de cette embarcation de terre. Le vent

était bon. Il soufflait de l'ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d'Omaha. Il n'était pas impossible que le retard fût regagné. Il n'y avait donc pas à hésiter à tenter l'aventure. 5

Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une traversée en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la station de Kearney. L'honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme 10 en Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables.

Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit très heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il n'eût voulu quitter son maître, 15 puisque Fix devait l'accompagner.

A huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs y prenaient place et se serraient étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles étaient hissées, et sous l'impulsion du vent, le véhicule filait 20 sur la neige durcie avec une rapidité de quarante milles à l'heure.

Quelle traversée ! les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé la parole. Le traîneau glissait aussi légère- 25 ment à la surface de la plaine qu'une embarcation à la surface des eaux, — avec la houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneau fût enlevé du sol par ses voiles.

" Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons ! " 30

Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg, fidèle à son système, l'avait alléché par une forte prime.

La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme une mer. On eût dit un immense étang glacé. La brise soufflait à courber le mât, que des haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins métalliques,

5 semblables aux cordes d'un instrument, résonnaient comme si un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s'enlevait au milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensité toute particulière.

"Ces cordes donnent la quinte et l'octave," dit Mr.

10 Fogg.

Et ce furent les seules paroles qu'il prononça pendant cette traversée. Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée des atteintes du froid.

15 Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond d'imperturbable confiance qu'il ppssédait, il s'était repris à espérer. Un moment, il avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de son

20 allié Fix. Mais, par on ne sait quel pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée.

En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'était le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l'arracher aux mains des Sioux. A cela, Mr.

25 Fogg avait risqué sa fortune et sa vie . . . Non ! son serviteur ne l'oublierait pas !

Cependant, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blanc squelette se

30 tordait sous la brise. Parfois, des bandes d'oiseaux sauvages s'enlevaient du même vol.1 Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés,

poussés par un besoin féroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés. Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs, attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grands 5 risques. Mais le traîneau tenait bon,1 il ne tardait pas à prendre de l'avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière.

Il n'était pas une heure, que Mudge, montrant un amas de toits blancs de neige, disait : 10

" Nous sommes arrivés."

Arrivés ! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trains nombreux, est quotidiennement en communication avec l'est des États-Unis !

Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient 15 leurs membres engourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du traîneau. Phileas Fogg régla généreusement avec Mudge, et tous se précipitèrent vers la gare d'Omaha.

Un train était prêt à partir. Phileas Fogg et ses com- 20 pagnons n'eurent que le temps de se précipiter dans un wagon.

Avec une extrême rapidité, ce train passa dans l'État d'Iowa. Pendant la nuit, il traversait le Mississippi et entrait dans l'Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir, 25 il arrivait à Chicago, déjà relevée de ses ruines, et plus fièrement assise que jamais sur les bords de son beau lac Michigan.

Les trains ne manquaient pas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l'un dans l'autre. Le train tra- 30 versa comme un éclair l'Indiana, l'Ohio, la Pensylvanie, le New-Jersey; enfin l'Hudson apparut, et, le 11 décembre, à

onze heures un quart du soir, le train s'arrêtait dans la gare, devant le "pier" même des steamers.

Le China, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinq minutes !

5 En partant, le China semblait avoir emporté avec lui le dernier espoir de Phileas Fogg.

Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinq minutes, cela le tuait. C'était sa faute, à

lui, qui, au lieu d'aider son maître, n'avait cessé de semer 10 des obstacles sur sa route !

Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pier, il ne dit que ces mots : " Nous aviserons demain. Venez." Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout montèrent dans 15 un fiacre, qui les conduisit à un hôtel dans Broadway. La nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormit d'un sommeil parfait, mais bien longue pour les autres, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer.

Le lendemain, Mr. Fogg quitta l'hôtel, seul, après avoir 20 recommandé à son domestique de l'attendre, et de prévenir Mrs. Aouda de se tenir prête à tout instant.

Mr. Fogg se rendit aux rives de l'Hudson, et parmi les navires amarrés au quai ou ancrés dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux qui étaient en partance. Plusieurs bâti- 25 ments avaient leurs guidon de départ 1 et se préparaient à prendre la mer à la marée du matin, car dans cet immense et admirable port de New- York, il n'est pas de jour où cent navires ne fassent route pour tous les points du monde ; mais la plupart étaient des bâtiments à voile, et ils ne pou- 30 vaient convenir à Phileas Fogg.

Ce gentleman semblait devoir échouer dans sa dernière tentative, quand il aperçut un navire de commerce à hélice, de formes fines, dont la cheminée, laissant échapper de gros flocons de fumée, indiquait qu'il se préparait à appareiller. 5

Phileas Fogg héla un canot, s'y embarqua, et, en quelques coups d'aviron, il se trouvait à l'échelle de Y Henrietta, steamer à coque de fer, dont tous les hauts * étaient en bois. Il monta sur le pont et fit demander le capitaine. Celui-ci se présenta aussitôt. C'était un homme de cinquante ans, 10 une sorte de loup de mer. Gros yeux, teint de cuivre oxydé, cheveux rouges, forte encolure, — rien de l'aspect d'un homme du monde.

" Le capitaine ? demanda Mr. Fogg.

— C'est moi. 15 — Je suis Phileas Fogg, de Londres.

— Et moi, Andrew Speedy, de Cardiff .

— Vous allez partir? . . .

— Dans une heure.

— Vous êtes chargé pour ... 20

— Bordeaux.

— Et votre cargaison ?

— Des cailloux dans le ventre.2 Pas de fret. Je pars sur lest.

— Vous avez des passagers ? 25

— Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante et raisonnante.

— Votre navire marche bien ?

— Entre onze et douze nœuds. UHenrietta, bien connue. 30

— Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes ?

— A Liverpool? Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais à Bordeaux.

— N'importe quel prix? " *

Le capitaine avait parlé d'un ton qui n'admettait pas de 5 réplique.

" Mais les armateurs de YHenrietia . . . reprit Phileas Fogg.

— Les armateurs, c'est moi, répondit le capitaine. Le navire m'appartient.

10 — Je vous l'affrète.

— Non.

— Je vous l'achète.

— Non."

Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation 15 était grave. Jusqu'ici l'argent du gentleman avait toujours eu raison 2 des obstacles. Cette fois-ci, l'argent échouait.

Il paraît, pourtant, que Phileas Fogg eut une idée, car il dit au capitaine :

" Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux ? ao — Non, quand même vous me payeriez deux cents dollars»

— Je vous en offre deux mille (10,000 fr.).

— Par personne ?

— Par personne.

— Et vous êtes quatre ?

25 — Quatre."

Le capitaine Speedy commença à se gratter le front, comme s'il eût voulu en arracher Pépiderme. Huit mille dollars à gagner sans modifier son voyage, cela valait bien la peine qu'il mît de côté son antipathie prononcée pour 30 toute espèce de passager. Des passagers à deux mille dollars, d'ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c'est de la marchandise précieuse.

"Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vous et les vôtres, vous êtes là ?.. .

— A neuf heures, nous serons à bord ! " répondit non moins simplement Mr. Fogg.

Il était huit heures et demie. Débarquer de X Henrietta, 5 se rendre à l'hôtel, en ramener Mrs. Aouda, Passepartout, et même l'inséparable Fix, auquel il offrait gracieusement le passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme qui ne l'abandonnait en aucune circonstance. Au moment où X Henrietta appareillait, tous quatre étaient à bord. 10

Lorsque Passepartout apprit ce que coûterait cette dernière traversée, il poussa un de ces "Oh ! " prolongés, qui parcourent tous les intervalles de la gamme chromatique descendante. Quant à l'inspecteur Fix, il se dit que décidément la Banque d'Angleterre ne sortirait pas indemne de 15 cette affaire.

Une heure après, le steamer Henrietta donnait en mer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island et courut rapidement vers l'est.

Le lendemain 13 décembre, à midi, un homme monta 20 sur la passerelle1 pour faire le point.2 Certes, on doit croire que cet homme était le capitaine Speedy ! Pas le moins du monde. C'était Phileas Fogg, esq.

Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clé dans sa cabine, et poussait des hurlements qui dé- 25 notaient une colère, bien pardonnable, poussée jusqu'au paroxysme.

Ce qui s'était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas Fogg avait accepté de prendre 30

passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures qu'il était à bord, il avait si bien manœuvré à coups de bank-notes, que l'équipage, matelots et chauffeurs, — équipage un peu interlope,1 qui était en assez mauvais terrnes avec le capitaine,

5 — lui appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa cabine, et pourquoi enfin XHenrietta se dirigeait vers Liverpool. Seulement, il était très clair, à voir manœuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait

10 été marin.

Maintenant, comment finirait l'aventure, on le saurait plus tard. Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d'être inquiète, sans en rien dire. Quant à Passepartout, il trouvait la chose tout simplement adorable. Le dernier exploit de

15 son maître, dont il ne voulait pas voir les conséquences, l'enthousiasmait.

Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien ! La conquête de X Henriettdy l'achat de son équipage, ce Fogg manœuvrant comme un marin consommé, tout cet ensem-

20 ble de choses l'étourdissait. Il ne savait plus que penser ! Mais, après tout, un gentleman qui commençait par voler cinquante-cinq milie livres pouvait bien finir par voler un bâtiment. Et Fix fut naturellement amené à croire que VHenrietta, dirigée par Fogg, n'allait point du tout à Liver-

25 pool, mais dans quelque point du monde où le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sûreté ! Cette hypothèse, il faut bien l'avouer, était on ne peut plus plausible, et le détective commençait à regretter très sérieusement de s'être embarqué dans cette affaire.

30 Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et Passepartout, chargé de pouvoir à sa nourriture, ne le faisait qu'en prenant les plus grandes précautions,

quelque vigoureux qu'il fût. Mr. Fogg, lui, n'avait plus même l'air de se douter qu'il y eût un capitaine à bord.

Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d'excellentes conditions. La mer n'était pas trop dure, le vent paraissait fixé au nord-est, et \ Henri etta marcha comme un 5 vrai transatlantique.

Le 16 décembre, YHenrietta n'avait pas encore un retard inquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite, et les plus mauvais parages avaient été franchis. Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra 10 Mr. Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.

Sans savoir pourquoi, — par un pressentiment sans doute, — Passepartout éprouva comme une vague inquiétude. Il put saisir quelques mots, ceux-ci entre autres, prononcés par son maître : 15

" Vous êtes certain de ce que vous avancez ?

— Certain, monsieur, répondit le mécanicien. N'oubliez pas que, depuis notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés, et si nous avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New- York à Bordeaux, nous n'en 20 avons pas assez pour aller à toute vapeur de New- York à Liverpool !

— J'aviserai," répondit Mr. Fogg.

Passepartout avait compris. Il fut pris d'une inquiétude mortelle. Le charbon allait manquer ! 25

Ayant rencontré Fix, il ne put s'empêcher de le mettre au courant de la situation.

" Alors, lui répondit l'agent les dents serrées, vous croyez que nous allons à Liverpool !

— Parbleu ! 30

— Imbécile ! " répondit l'inspecteur, qui s'en alla haussant les épaules.

Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg? Cela était difficile à imaginer. Cependant, il paraît que le flegmatique gentleman en prit un, car le soir même il fit venir le mécanicien et lui dit :

5 " Poussez les feux et faites route jusqu'à complet épuisement du combustible."

Quelques instants après, la cheminée de MHenrietta vomissait des torrents de fumée.

Le navire continua donc de marcher à toute vapeur ; mais 10 ainsi qu'il l'avait annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoir que le charbon manquerait dans la journée.

" Que l'on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au contraire. Que l'on charge les soupapes." 15 Ce jour-là, vers midi, après avoir pris hauteur l et calculé la position du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l'ordre d'aller chercher le capitaine Speedy. C'était comme si l'on eût commandé à ce brave garçon d'aller déchaîner un tigre, et il descendit dans la dunette,2 20 se disant :

" Positivement il sera enragé ! "

En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons, une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c'était le capitaine Speedy. Il était évident qu'elle allait 25 éclater.

"Où sommes-nous?" telles furent les premières paroles qu'il prononça au milieu des suffocations de la colère et la face congestionnée.

— A sept cent soixante-dix milles de Liverpool, répondit 30 Mr. Fogg avec un calme imperturbable.

— Pirate ! s'écria Andrew Speedy.

— Je vous ai fait venir, monsieur . . .

— Écumeur de mer !

— ... monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre navire.

— Non ! de par ' tous les diables, non !

— C'est que je vais être obligé de le brûler. 5

— Brûler mon navire !

— Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.

— Brûler mon navire ! s'écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait même plus prononcer les syllabes. Un navire qui 10 vaut cinquante mille dollars !

— En voici soixante mille ! répondit Mr. Fogg, en offrant au capitaine une liasse de bank-notes.

— Et la coque en fer me restera, dit-il d'un ton singulièrement radouci. 15

— La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu ?

— Conclu."

Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et les fit disparaître dans sa poche. Quand le capi- 20 taine eut empoché l'argent :

" Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu2 à Londres le 21 décembre, à huit heures quarante -cinq du soir. Or, j'avais manqué le paquebot de 25 New- York, et comme vous refusiez de me conduire à Liverpool . . .

— Et j'ai bien fait, s'écria Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille dollars."

Puis, plus posément : 30

" Savez- vous une chose, ajouta-t-il, capitaine ? . . .

— Fogg.

— Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous." Et après avoir fait à son passager ce qu'il croyait être un

compliment, il s'en allait, quand Phileas Fogg lui dit : "Maintenant ce navire m'appartient?

5 -^Certes, de la quille à la pomme des mâts, pour tout ce qui est "bois" s'entend !

— Bien. Faites démolir les aménagements ' intérieurs et chauffez avec ces débris."

On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour 10 maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, les cabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

Le lendemain, 19 décembre, on abattit les mâts, on les débita à coups de hache. L'équipage y mettait un zèle in- 15 croyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant, faisait l'ouvrage de dix hommes. C'était une fureur de démolition.

Le lendemain, 20, la plus grande partie du pont fut dévoré. UHenrietta n'était plus qu'un bâtiment rasé comme 20 un ponton. Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d'Irlande.

Toutefois, à dix heures du soir, le navire n'était encore que par le travers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre heures pour atteindre Londres ! Or, 25 c'était le temps qu'il fallait à V Henrietta pour gagner Liverpool, — même en marchant à toute vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin à l'audacieux gentleman !

" Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par s'intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. 30 Tout est contre vous ! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

— Ah! fit Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont

nous apercevons les feux? Pouvons-nous entrer dans le port?

— Pas avant trois heures. A pleine mer * seulement.

— Attendons ! " répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir sur son visage que par une suprême inspira- 5 tion, il allait tenter de vaincre encore une fois la chance contraire !

En effet, Queenstown est un port de la côte d'Irlande dans lequel les transatlantiques qui viennent des États-Unis jettent en passant leur sac aux lettres. Ces lettres sont em- 10 portées à Dublin par des express toujours prêts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des steamers de grande vitesse, — devançant ainsi de douze heures les marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes. Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d'Amérique, Phi- 15 leas Fogg prétendait les gagner aussi.

Vers une heure du matin, X Henrietta entrait à haute mer dans le port de Queenstown, et Phileas Fogg, après avoir reçu une vigoureuse poignée de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée de son navire, qui valait en- 20 core la moitié de ce qu'il l'avait vendue !

A midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur le quai de Liverpool. Fix le suivit. Il n'était plus qu'à six heures de Londres.

Mais à ce moment, Fix s'approcha, lui mit la main sur 25 l'épaule, et, exhibant son mandat :

" Vous êtes bien le sieur Phileas Fogg ! dit-il.

— Oui, monsieur.

— Au nom de la reine, je vous arrête ! "

Phileas Fogg était en prison. On Pavait enfermé dans le poste de la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit en attendant son transféreraient à Londres.

Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se

5 précipiter sur le détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée par la brutalité du fait, ne sachant rien, n'y pouvait rien comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnête et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, était arrêté comme voleur.

10 La jeune femme protesta contre une telle allégation, son cœur s'indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux, quand elle vit qu'elle ne pouvait rien faire, rien tenter, poursau ver son sauveur.

Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que son

15 devoir lui commandait de l'arrêter, fût-il coupable ou non. La justice en déciderait.

Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensée terrible qu'il était décidément la cause de tout ce malheur ! En effet, pourquoi avait-il caché cette aventure à Mr. Fogg ?

20 Celui-ci, prévenu, aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence ; en tout cas, il n'eût pas véhiculé à ses frais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin avait été de l'arrêter au moment où il mettait le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant à ses

25 fautes, à ses imprudences, le pauvre garçon était pris d'irrésistibles remords. Il pleurait, il faisait peine à voir, il voulait se briser la tête !

Mrs. Aouda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le péristyle de la douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre

quitter la place. Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.

Quant à ce gentleman, il était bien et dûment ruiné, et cela au moment où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans retour.1 Arrivé à midi moins vingt à 5 Liverpool, le 21 décembre, il avait jusqu'à huit heures quarante -cinq minutes pour se présenter au Reform-Club, soit neuf heures quinze minutes, — et il ne lui en fallait que six pour atteindre Londres.

En ce moment, qui eût pénétré dans le poste de la 10 douane eût trouvé Mr. Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colère, imperturbable. Il était là, calme, attendant . . . quoi? Conservait- il quelque espoir? Croyait-il encore au succès, quand la porte de cette prison était fermée sur lui? 15

Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur une table, et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne s'échappait de ses lèvres, mais son regard avait une fixité singulière.

Eut-il la pensée de se sauver? Songea-t-il à chercher si 20 ce poste présentait une issue praticable ? On serait tenté de le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais la porte était solidement fermée et la fenêtre garnie de barreaux de fer. Il vint donc se rasseoir, et il attendit. 25

Une heure sonna à l'horloge de la douane. Mr. Fogg constata que sa montre avançait de deux minutes sur cette horloge.

Deux heures ! En admettant qu'il montât en ce moment dans un express, il pouvait encore arriver à Londres et au 30 Reform-Club avant huit heures quarante-cinq du soir. Son front se plissa légèrement . . .

A deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au dehors, un vacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de Passepartout, on entendait la voix de Fix.

Le regard de Phileas Fogg brilla un instant. 5 La porte du poste s'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui se précipitèrent vers lui.

Fix était hors d'haleine, les cheveux en désordre ... Il ne pouvait parler !

" Monsieur, balbutia-t-il, monsieur . . . pardon . . . une 10 ressemblance déplorable . . . Voleur arrêté depuis trois jours . . . vous . . . libre ! . . ."

Phileas Fogg était libre ! Il alla au détective. Il le regarda bien en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il eût jamais fait et qu'il dût jamais faire de sa vie, il ra- 15 mena ses deux bras en arrière, puis, avec la précision d'un automate, il frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur.

Fix, renversé, ne prononça pas un mot. Il n'avait que

ce qu'il méritait. Mais aussitôt Mr. Fogg, Mrs. Aouda,

20 Passepartout, quittèrent la douane. Ils se jetèrent dans

une voiture, et, en quelques minutes, ils arrivèrent à la gare

de Liverpool.

Phileas Fogg demanda s'il y avait un express prêt à partir pour Londres . . .

25 II était deux heures quarante . . . L'express était parti depuis trente-cinq minutes.

Phileas Fogg commanda alors un train spécial.

A trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots au mécanicien d'une certaine prime à gagner, filait 30 dans la direction de Londres, en compagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur.

Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui

sépare Liverpool de Londres, — chose très faisable, quand la voie est libre sur tout le parcours. Mais il eut des retards forcés, et, quand le gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les horloges de Londres. 5

Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait avec un retard de cinq minutes ! . . .

Il avait perdu.

Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris, si on leur eût affirmé que Mr. Fogg avait rein- 10 tégré son domicile. Portes et fenêtres, tout était clos. Aucun changement ne s'était produit à l'extérieur.

En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné à Passepartout l'ordre d'acheter quelques provisions, et il était rentré dans sa maison. 15

Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui le frappait. Ruiné ! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police ! Après avoir renversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant encore trouvé le temps de faire quelque bien sur sa route, échouer au port devant 20 un fait brutal, qu'il ne pouvait prévoir, et contre lequel il était désarmé : cela était terrible ! De la somme considérable qu'il avait emportée au départ, il ne lui restait qu'un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille livres déposées chez Baring frères, et ces 25 vingt mille livres, il les devait à ses collègues du Reform- Club. Après tant de dépenses faites, ce pari gagné ne l'eût pas enrichi sans doute, mais ce pari perdu le ruina totalement. Au surplus, le parti du gentleman était pris. 11 savait ce qui lui restait à faire. 30

Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda. Le jeune femme était désespérée. A certaines paroles prononcées par Mr. Fogg, elle avait compris que celui-ci méditait quelque projet funeste.

5 On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'une idée fixe. Aussi Passepartout, sans en avoir Pair, surveillait-il son maître.

Mais, tout d'abord, l'honnête garçon était monté dans sa

10 chambre et avait éteint le bec qui brûlait depuis quatrevingts jours. Il avait trouvé dans la boîte aux lettres une note de la compagnie du gaz, et il pensa qu'il était plus que temps d'arrêter ces frais dont il était responsable.

La nuit se passa. Mr. Fogg s'était couché, mais avait-il

15 dormi ? Quant à Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout, lui, avait veillé comme un chien à la porte de son maître.

Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort brefs, de s'occuper du déjeuner de Mrs.

20 Aouda. Pour lui, il se contenterait d'une tasse de thé et d'une rôtie. Mrs. Aouda voudrait bien l'excuser pour le déjeuner et le dîner, car tout son temps était consacré à mettre ordre à ses affaires. 11 ne descendrait pas. Le soir seulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de

25 l'entretenir pendant quelques instants.

Le cœur de Passepartout était gros, sa conscience bourrelée de remords, car il s'accusait plus que jamais de cet irréparable désastre. Parfois, il songeait à Fix, mais un revirement s'était fait dans son esprit. Il n'en voulait pas à

30 l'inspecteur de police. Fix s'était trompé comme tout le monde à l'égard de Phileas Fogg, et, en le filant, en l'arrêtant, il n'avait fait que son devoir, tandis que lui . . . Passepartout ne put plus y tenir.

"Mon maître! monsieur Fogg ! s'écria- t-il, maudissezmoi. C'est par ma faute que . . .

— Je n'accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme. Allez."

Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune 5 femme, à laquelle il fit connaître les intentions de son maître.

" Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-même, rien ! Je n'ai aucune influence sur l'esprit de mon maître. Vous, peut-être ... 10

— Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en subit aucune ! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui était prête à déborder ! Vous dites qu'il a manifesté l'intention de me parler ce soir?

— Oui, madame. Il s'agit sans doute de sauvegarder 15 votre situation en Angleterre.

— Attendons," répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.

Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row fut comme si elle eût été inhabitée, et, pour la 20 première fois depuis qu'il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg n'alla pas à son club, quand onze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement.

Et pourquoi ce gentleman se fût-il présenté au Reform Club? Ses collègues ne l'y attendaient plus. Il n'était 25 même pas nécessaire qu'il allât chez son banquier pour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaient entre les mains un chèque signé de lui.

Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques 30 instants après, la jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre.

Phileas Fogg prit une chaise et s'assit près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité. 5 II resta sans parler pendant cinq minutes. Puis, levant les yeux sur Mrs. Aouda :

" Madame, dit-il, me pardonnerez- vous de vous avoir amenée en Angleterre ?

— Moi, monsieur Fogg ! . . . répondit Mrs. Aouda, en 10 comprimant les battements de son cœur.

— Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'ai eu la pensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereuse pour vous, j'étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre

15 disposition. Votre existence eût été heureuse et libre. Maintenant, je suis ruiné.

— Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous demanderai à mon tour : Me pardonnerez- vous de vous avoir suivi, et — qui sait ? — d'avoir peut-être, en vous

20 retardant, contribué à votre ruine ?

— Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'était assuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques ne pussent vous reprendre.

— Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content 25 de m'arracher à une mort horrible, vous vous croyiez encore

obligé d'assurer ma position à l'étranger?

— Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de disposer en votre

30 faveur.

— Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez -vous ? demanda Mrs. Aouda.

— Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de rien.

— En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis . . .

— Je n'ai point d'amis, madame. 5

— Vos parents . . .

— Je n'ai plus de parents.

— Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une triste chose. Quoi ! pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu'à deux la misère elle-même 10 est supportable encore !

— On le dit, madame.

— Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au gentleman, voulez-vous à la fois d'une parente et d'une amie? Voulez-vous de moi pour votre 15 femme?"

Mr. Fogg, à cette parole, s'était levé à son tour. Il y avait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et la douceur de ce beau 20 regard d'une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout, l'étonnèrent d'abord, puis le pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne s'enfonçât plus avant . . . Quand il les rouvrit : 25

" Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous !

— Ah! . . ." s'écria Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur. 30

Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passe-

partout comprit, et sa large face rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales.

Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prévenir le révérend Samuel Wilson de la paroisse de 5 Mary-le-Bone.

Passepartout sourit de son meilleur sourire.

"Jamais trop tard," dit-il.

Il n'était que huit heures cinq.

" Ce serait pour demain, lundi ! dit- il. 10 — Pour demain lundi? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

— Pour demain lundi ! " répondit Mrs. Aouda.

Passepartout sortit, tout courant.

Il est temps de dire ici quel revirement de l'opinion s'é- 15 tait produit dans le Royaume-Uni, quand on apprit l'arrestation du vrai voleur de la Banque, un certain James Strand, — qui avait eu lieu le 1 7 décembre, à Edimbourg.

Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la police poursuivait à outrance, et maintenant c'était le plus 20 honnête gentleman, qui accomplissait mathématiquement son excentrique voyage autour du monde.

Quel effet, quel bruit dans les journaux ! Tous les

parieurs pour ou contre, qui avaient déjà oublié cette

affaire, ressuscitèrent comme par magie. Tous les engage-

25 ments revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec

une nouvelle énergie.

Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les rues voisines. La circulation était empêchée. On discutait, on disputait, on criait. Les policemen avaient

beaucoup de peine à contenir le populaire, et à mesure que s'avançait l'heure à laquelle (levait arriver Phileas Fogg, l'émotion prenait des proportions invraisemblables.

Ce soir- là, les cinq collègues du gentleman étaient réunis dans le grand salon du Reform-Club. Tous attendaient 5 avec anxiété.

Au moment où l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq, Andrew Stuart, se levant, dit :

" Messieurs, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas Fogg et nous sera expiré. 10

— A quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool ? demanda Thomas Flanagan.

— A sept heures vingt-trois, répondit Gauthier Ralph, et le train suivant n'arrive qu'à minuit dix.

— Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas 15 Fogg était arrivé par le train de sept heures vingt- trois, il serait déjà ici. Nous pouvons donc considérer le pari comme gagné.

— Attendons, ne nous prononçons pas,1 répondit Samuel Fallentin. Vous savez que notre collègue est un excentii- 20 que de premier ordre. Son exactitude en tout est bien connue.

En ce moment, l'horloge du salon sonna huit heures quarante.

" Encore cinq minutes," dit Andrew Stuart. v 25

Les cinq collègues se regardaient. On peut croire que les battements de leur cœur avaient subi une légère accélération, car enfin, même pour de beaux joueurs, la partie était forte ! Mais ils n'en voulaient rien laisser paraître, car, sur la proposition de Samuel Fallentin, ils prirent place 30 à une table de jeu.

L'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarantedeux minutes.

Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur regard se fixait sur l'horloge. On peut affirmer que, quelle que fût leur sécurité, jamais minutes ne leur avaient paru si longues !

5 "Huit heures quarante -trois," dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que lui présentait Gauthier Ralph.

Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club était tranquille. Mais, au dehors, on entendait le brouhaha de la foule, que dominaient parfois des cris aigus. 10 Le balancier de l'horloge battait la seconde avec une régularité mathématique.

" Huit heures quarante -quatre !" dit John Sullivan d'une voix dans laquelle on sentait une émotion involontaire.

Plus l qu'une minute, et le pari était gagné. Andrew 15 Stuart et ses collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes ! Ils comptaient les secondes !

A la quarantième seconde, rien. A la cinquantième, rien encore !

A la cinquante-cinquième, on entendit comme un ton- 20 nerre au dehors, des applaudissements, des hurrahs, et même des imprécations, qui se propagèrent dans un roulement continu.2

Les joueurs se levèrent.

A la cinquante-septième seconde, la porte du salon s'ou- 25 vrit, et le balancier n'avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Fogg apparaissait, suivi d'une foule en délire qui avait forcé l'entrée du club, et de sa voix calme :

" Me voici, messieurs," disait-il.

Oui ! Phileas Fogg en personne.

On se rappelle qu'à huit heures cinq du soir, — vingt-cinq heures environ après l'arrivée des voyageurs à Londres, — Passepartout avait été chargé par son maître de prévenir le révérend Samuel Wilson au sujet d'un certain mariage qui 5 devait se conclure le lendemain même.

Passepartout était donc parti, enchanté. Il se rendit d'un pas rapide à la demeure du révérend Samuel Wilson, qui n'était pas encore rentré. Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit l vingt bonnes minutes au moins. 10

Bref, il était huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison du révérend. Mais dans quel état ! Les cheveux en désordre, sans chapeau, courant, courant, comme on n'a jamais vu courir de mémoire d'homme, renversant les passants, se précipitant comme une trombe sur les trottoirs ! 15

En trois minutes, il était de retour à la maison de Savillerow, et il tombait, essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg. Il ne pouvait parler.

"Qu'y a-t-il? demanda Mr. Fogg.

— Mon maître . . . balbutia Passepartout . . . mariage ... 20 impossible.

— Impossible ?

— Impossible . . . pour demain.

— Pourquoi ?

— Parce que demain . . . c'est dimanche ! 25

— Lundi, répondit Mr. Fogg.

— Non . . . aujourd'hui . . . samedi.

— Samedi? impossible !

— Si, si, si, si ! s'écria Passepartout. Vous vous êtes

trompé d'un jour ! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance . . . mais il ne reste plus que dix minutes ! . . ."

Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l'en-

5 traînait avec une force irrésistible !

Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta sa chambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au cocher, et après avoir écrasé deux chiens et accroché cinq voitures, il arriva au Reform-Club.

10 L'horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le grand salon . . .

Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatrevingts jours !

Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres !

15 Et maintenant, comment un homme si exact, si méticuleux, avait- il pu commettre cette erreur de jour? Comment se croyait-il au samedi soir, 21 décembre, quand il débarqua à Londres, alors qu'il n'était qu'au vendredi, 20 décembre, soixante-dix-neuf jours seulement après son départ?

20 Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple.

Phileas Fogg avait, "sans s'en douter," gagné un jour sur son itinéraire, — et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du monde en allant vers Vest, et il eût, au contraire, perdu ce jour en allant en sens inverse, soit vers

25 M ouest.

En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait audevant du soleil, et, par conséquent, les jours diminuaient pour lui d'autant de fois quatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cette direction. Or, on compte trois cent

30 soixante degrés sur la circonférence terrestre, et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre minutes, donnent précisément vingt-quatre heures, — c'est-à-dire ce jour inconsciemment gagné.

Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il en avait dépensé en route environ dix-neuf mille, le résultat pécuniaire était médiocre. Toutefois, l'excentrique gentleman n'avait, en ce pari, cherché que la lutte, non la fortune. Et même, les mille livres restant, il 5 les partagea entre l'honnête Passepartout et le malheureux Fix, auquel il était incapable d'en vouloir.1 Seulement, et pour la régularité, il retint à son serviteur le prix des dixneuf cent vingt heures de gaz dépensées par sa faute.

On comprend bien que le mariage se fît quarante-huit 10 heures plus tard, et Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, y figura comme témoin de la jeune femme. Ne Pavait-il pas sauvée, et ne lui devait-on pas cet honneur?

Ainsi donc Phileas Fogg avait accompli en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employé pour 15 le faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphants. L'excentrique gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et d'exactitude. Mais après ? Qu'avait- il gagné à ce déplacement ? 2 20 Qu'avait-il rapporté de ce voyage?

Rien, dira-t-on? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme, qui — quelque invraisemblable que cela puisse paraître — le rendit le plus heureux des hommes !

En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour 25 du Monde ?

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