Ç2 LE TOUR DU MONDE
— Et c'est ! . . .
— Shangaï."
Cette réponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendre ce qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait 5 d'obstination et de ténacité. Puis il s'écria :
" Eh bien, oui, Votre Honneur a raison. A Shangaï ! "
Eta direction de la Tankad ère fut imperturbablement maintenue vers le nord.
Nuit vraiment terrible ! Ce fut un miracle si la petite 10 goélette ne chavira pas. Mrs. Aouda était brisée, mais elle ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut se précipiter vers elle pour la protéger centre la violence des lames.
Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec 15 une extrême fureur. De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes déchirées, mais pas un navire en vue. La Tankadère était seule à tenir la mer.
A midi, il y eut quelques symptômes d'accalmie, qui, avec l'abaissement du soleil sur l'horizon, se prononcèrent 20 plus nettement, et la nuit fut relativement paisible.
Le lendemain, 11, la brise mollissait sensiblement. La goélette se couvrit de toile, et la mer écumait sous l'étrave. Pourtant, à midi, la Tankadère n'était pas à plus de quarante -cinq milles de Shangaï. Il lui restait six heures 25 encore pour gagner le port avant le départ du paquebot de Yokohama.
Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix. Tous — Phileas Fogg excepté sans doute — sentaient leur cœur battre d'impatience. Il fallait que la 30 petite goélette se maintînt dans une moyenne de neuf milles à l'heure, et le vent mollissait toujours !
A sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï.
Un formidable juron s'échappa des lèvres du pilote ... La prime de deux cent livres allait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment . . .
A ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d'un 5 panache de fumée, apparut au ras de l'eau. C'était le paquebot américain, qui sortait à l'heure réglementaire.
" Malédiction ! s'écria John Bunsby, qui repoussa la barre l d'un bras désespéré.
— Des signaux !" dit simplement Phijeas Fogg. 10
Un petit canon de bronze s'allongeait à l'avant de la Tankadère, Il servait à faire des signaux par les temps de brume.
Le canon fut chargé jusqu'à la gueule, mais au moment où le pilote allait appliquer un charbon ardent sur la lu- 15 mière :
"Le pavillon en berne," 2 dit Mr. Fogg.
Le pavillon fut amené à mi-mât. C'était un signal de détresse, et l'on pouvait espérer que le paquebot américain, l'apercevant, modifierait un instant sa route pour rallier s 20 T embarcation.
"Feu!" dit Mr. Fogg.
Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l'air.
Le Carnatic, ayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à 25 six heures et demie du soir, se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon. Il emportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deux cabines de l'arrière restaient inoccupées. C'étaient celles qui avaient été retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg. 30
Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sans quelque surprise, un passager, l'œil à demi hébété, la démarche branlante, la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes l et venait en titubant s'asseoir sur
5 un drôme.2
Ce passager, c'était Passepartout en personne. Voici ce qui était arrivé.
Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons avaient enlevé Passepartout profondément en-
10 dormi, et l'avaient, couché sur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard, Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe, se réveillait et luttait contre l'action stupéfiante du narcotique. La pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce
15 lit d'ivrognes, et trébuchant, s'appuyant aux murailles, tombant et se relevant, mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorte d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rêve : le Camatic ! le Carnatic !
Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout
20 n'avait que quelques pas à faire. Il s'élança sur le pont volant, et tomba inanimé à l'avant, au moment où le Carnatic larguait ses amarres. Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes, descendirent le pauvre garçon dans une cabine des secondes, et Passepartout ne se réveilla
25 que le lendemain matin, à cent cinquante milles des terres de la Chine.
La mer était houleuse, et le paquebot roulait fortement. Le digne garçon, aux jambes peu solides encore, gagna tant bien que mal 3 l'arrière du navire.
30 Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à Mrs. Aouda.
" Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette
heure. Quant à Mr. Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son habitude ..."
Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y était pas. Passepartout n'avait qu'une chose à faire : c'était de demander au purser quelle cabine occupait Mr. 5 Fogg. Le purser lui répondit qu'il ne connaissait aucun passager de ce nom.
" Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un gentleman, grand, froid, peu communicatif, accompagné d'une jeune dame ... 10
— Nous n'avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au surplus, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter."
Passepartout consulta la liste ... Le nom de son maître n'y figurait pas. 15
Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau.
" Ah ça ! je suis bien sur le Carnatic ? s'écria-t-il.
— Oui, répondit le purser.
— En route pour Yokohama ? 20
— Parfaitement."
Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'était un coup de foudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que l'heure du départ du Carnatic avait été avancée, qu'il devait prévenir son maître, et qu'il ne l'avait 25 pas fait ! C'était donc sa faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ !
Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer de son maître, pour retenir celui-ci à Hong- Kong, l'avait enivré ! Car il comprit enfin la manœuvre de 30 l'inspecteur de police. Et maintenant, Mr. Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté emprisonné peut-être ! . . .
Passepartout, a cette pensée, s'arracha les cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel règlement de comptes !
Enfin, après le premier moment d'accablement, Passe-
5 partout reprit son sang-froid et étudia la situation. Elle était peu enviable. Le Français se trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver, comment en reviendrait- il ? Il avait la poche vide. Pas un schelling, pas un penny ! Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient payés
10 d'avance.
Le 13, à la marée du matin, le Carnatic entrait dans le port de Yokohama, et vint se ranger au quai, au milieu de nombreux navires appartenant à toutes les nations.
Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur
15 cette terre si curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que de prendre le hasard pour guide, et d'aller à l'aventure par les rues de la ville. Il avait bien une ressource : c'était de se recommander près des agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama ; mais il lui
20 répugnait de raconter son histoire, et avant d'en venir là,1 il voulait avoir épuisé toutes les autres chances.
Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que le hasard l'eût en rien servi, il entra dans la partie japonaise. Là, se voyaient d'admirables allées de
25 sapins et de cèdres, des portes sacrées d'une architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique des cèdres séculaires. Dans les rues, ce n'était que fourmillement, va-et-vient incessant ; bonzes passant
30 processionnellement en frappant leurs tambourins monotones, officiers de douane ou de police, à chapeaux pointus incrustés de laque et portant deux sabres à leur ceinture,
soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés du fusil à percussion, hommes d'armes du mikado, ensachés x dans leur pourpoint de soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres militaires de toutes conditions, — car, au Japon, la profession de soldat est autant estimée 5 qu'elle est dédaignée en Chine. Puis, des frères quêteurs,2 des pèlerins en longues robes, de simples civils, chevelure lisse et d'un noir d'ébène, tête grosse, buste long, jambes grêles, taille peu élevée, teint coloré depuis les sombres nuances du cuivre jusqu'au blanc mat, mais jamais jaune 10 comme celui des Chinois, dont les Japonais diffèrent essentiellement. Enfin, entre les voitures, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les brouettes à voile, on voyait circulera petits pas de leur petit pied, chaussé de souliers de toile, de sandales de paille ou de socques en bois ouvragé, 15 quelque femmes peu jolies, les yeux bridés,* la poitrine déprimée, les dents noircies au goût du jour.
Passepartout erra toute la nuit dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins exécuter leurs prodigieux exercices, et les astrologues 20 en plein vent qui amassaient la foule autour de leur lunette.
Le lendemain, éreinté, affamé, il se dit qu'il fallait manger à tout prix, et que le plutôt serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim. C'était alors le cas ou jamais, pour ce brave 25 garçon, d'utiliser la voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié. Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il résolut de les essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam et 30 et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents d'un virtuose européen.
Cependant, tout en cheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pour un artiste ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtements contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange devait,
5 d'ailleurs, produire une squlte, qu'il pourrait immédiatement appliquer à satisfaire son appétit.
Cette résolution prise, restait à l'exécuter. Ce ne fut qu'après de longues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène, auquel il exposa sa demande.
10 L'habit européen plut au brocanteur, et bientôt Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise et coiffé d'une sorte de turban décoloré. Mais, en retour, quelques piécettes d'argent résonnaient dans sa poche.
" Bon, pensa- t-il, je me figurerai que nous sommes en
15 carnaval ! "
Le premier soin de Passepartout, ainsi " japonaise," x fut d'entrer dans une " tea-house " de modeste apparence, et là, d'un reste de volaille et de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dîner serait encore un pro-
20 blême à résoudre.
" Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s'agit de ne pas perdre la tête. Il faut aviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu'un lamentable souvenir ! "
25 Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour l'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et la nourriture. Une fois à San- Francisco, il verrait à se tirer d'affaire.2 L'important,
30 c'était de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s'étendent entre le Japon et le Nouveau- Monde.
Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche était ainsi libellée en anglais :