IOO LE TOUR DU MONDE
paisse barbiche grise qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obéissants, fidèles, qui ne m'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que je les nourrisse . . . Et les voilà, ajouta-t-il en montrant ses deux bras robustes, 5 sillonnés de veines grosses comme des cordes de contrebasse.
— Ainsi, je ne puis vous être bon à rien?
— A rien.
— Diable ! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir io avec vous.
— Ah ça, dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un singe ! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte ?
— On s'habille comme on peut !
15 — Vrai, cela. Vous êtes Français, vous?
— Oui, un Parisien de Paris.
— Alors, vous devez savoir faire des grimaces. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous êtes vigoureux, d'ailleurs?
20 — Surtout quand je sors de table.
— Et vous savez chanter?
— Oui, répondit Passepartout.
— Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre en équili-
25 bre sur la plante du pied droit ?
— Parbleu ! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers exercices de son jeune âge.
— C'est que, voyez-vous, tout est là ! " répondit l'honorable Batulcar.
30 L'engagement fut conclu. Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour tout faire x dans la célèbre troupe japonaise. C'était peu flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San- Francisco.
La représentation, annoncée à grand fracas par l'honorable Batulcar, devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables instruments d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. On comprend bien que Passepartout n'avait pu étudier un rôle, mais il de- 5 vait prêter l'appui de ses solides épaules dans le grand exercice de la " grappe humaine " exécuté par les Longs- Nez du dieu Tingou.
Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hom- 10 mes, femmes et enfants, se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges qui faisaient face à la scène.
Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d'acrobates. Seulement, il faut avouer que les Japonais sont les premiers équilibristes du monde. Tous les 15 prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe furent exécutés avec une précision remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était l'exhibition des " Longs- Nez."
Ces équilibristes forment une corporation particulière 20 placée sous l'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des héros du moyen âge, ils portaient une splendide paire d'ailes à leurs épaules. Mais ce qui les distinguait plus spécialement, c'était le long nez dont leur face était agrémentée,1 et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez 25 n'étaient riens moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là verruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon solide, que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre. 30
Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de
Longs-Nez devaient figurer le " Char de Jaggernaut."1 Or, l'un de ceux qui formaient la base de cette pyramide avait quitté la troupe, et comme il suffisait d'être vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le remplacer.
5 Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand — triste souvenir de sa jeunesse — il eut endossé son costume du moyen-âge, orné d'ailes multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eut été appliqué sur la face ! Mais enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et il en prit son parti.
10 Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous s'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section d'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième s'étagea au-dessus, puis
15 une quatrième, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôt jusqu'aux frises 2 du théâtre.
Or, les applaudissements redoublaient et les instruments de l'orchestre éclataient comme autant de tonnerres, quand la
20 pyramide s'ébranla, l'équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer,3 et le monument s'écroula comme un château de cartes . . .
C'était la faute à Passepartout, qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grim-
25 pant à la galerie de droite, tombait aux pieds d'un spectateur, en s' écriant :
" Ah ! mon maître, mon maître !
— Vous ?
— Moi !
30 Eh bien ! en ce cas, au paquebot mon garçon ! - . ."
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'étaient précipités par les couloirs au dehors de la case.
Mais là, ils trouvèrent l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des dommages-intérêts pour " la casse." Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignée de banknotes. Et à six heures et demie, au moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le 5 paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de son visage !
Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux faits par la Tankadère avaient été aperçus du 10 paquebot de Yokohama. Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s'était dirigé vers la petite goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg solda son passage aux prix convenu. Puis l'honorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait aussitôt fait 15 route pour Yokohama.
Arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure réglementaire, Phileas Fogg s'était rendu à bord du Carnatic, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda, — et peut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paraître, — que 20 le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à Yokohama, Phileas Fogg, qui devait partir le soir même pour San-Francisco, se mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'adressa, mais en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après avoir inutilement 25 parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouver Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. H n'eût certes point reconnu son serviteur sous cet
excentrique accoutrement de héraut ; mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son maître à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de l'équilibre, et ce qui s'ensuivit.
5 Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment s'était faite cette traversée de Hong-Kong à Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix.
Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pen-
10 sait que le moment n'était pas venu de dire à son maître ce qui s'était passé entre l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que Passepartout fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement d'avoir été surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.
15 Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre ; puis il ouvrit à son domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était pas écoulée, que l'honnête garçon n'avait plus rien- en lui qui rappelât le sectateur du
20 dieu Tingou.
Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco se nommait le General- Grant.
Mr. Fogg était aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus
25 attachée à cet homme par d'autres liens que ceux de la re-
1 connaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse en
' somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'était presque à son insu qu'elle se laissait aller à des sentiments . dont l'énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l'in- '30 fluence.
Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitié du globe terrestre. En
effet, le General- Grantt le 23 novembre, passait au cent quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans Phémisphère austral, les antipodes de Londres.
Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande joie. On se rappelle que l'entêté s'était obstiné 5 à garder l'heure de Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eût jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord avec le chronomètre du bord. 10
Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eût été présent.
Mais si Fix avait été capable d'expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute, eût été incapable 15 sinon de le comprendre, du moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible,1 l'inspecteur de police se fût inopinément montré à bord en ce moment, il est probable n que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité avec lui 1 un sujet tout différent et d'une toute autre manière. 20
Or, où était P'ix en ce moment? . . .
Fix était précisément à bord du General- Grant,
En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il comptait retrouver dans la journée, s'était immédiatement rendu chez le consul anglais. Là, il avait 25 enfin trouvé le mandat, qui, courant après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date, — mandat qui lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même Carnatic à bord duquel on le croyait. Qu'on juge du désappointement du détective ! 30
" Soit ! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat n'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce