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UNITÉ

Un beau vase, un beau Diaz, une belle phrase. II faudrait enfin savoir ce qu'il peut bien être de commun entre ces trois choseslà, et encore entre tant d'autres auxquelles nous attribuons une même qualité indéfinie.

Il vaut la peine d'y songer, car on se trouve en souffrir, encore que la souffrance soit délicieuse. Le sens de ce mot imprécis fait pleurer les hommes.

La science a résolu de regarder en face le sphinx de la Beauté. A force d'autorité, elle le fait reculer de temps en temps d'un pas.

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Mais la belle avance : le monstre charmeur a l'immensité derrière lui pour rétrograder.

Pour épuiser tout de suite son secret, il faudrait être plus qu'un homme, — à moins, ruse expéditive, défi de Téphémère, de se contenter pour en savoir le plus possible le plus tôt possible, d'être intensément un homme... La mécanique de l'idéal, qu'il est peut-être possible d'établir, en mesurerait bien la révolution, mais elle ne nous apprendrait pas à être les gens qu'il faut pour le discerner. On la devrait compléter d'une pédagogie et d'une morale. Voilà bien des embarras. D'ailleurs rendra-t-on jamais compte de chaque œuvre dans ses rapports avec chaque homme qui passe devant elle? Selon que le remarquait à tout propos Delacroix, les points de vue sont innombrables, et la science qui prétendrait en rendre raison devrait s'armer d'algèbres effrayantes. Une géométrie à cent dimensions serait-elle abordable ? Il est vrai que pour nous garder des moindres erreurs et pour nous soulager dans un si complexe effort, notre impérissable goût des élégances et nos jolis instincts

de joie sensuelle nous resteraient. Rien n'empRèche donc de les interroger d'abord.

Je pense quant à moi, qui n'ai pas choisi mon heure et qui suis bien obligé de vivre aujourd'hui, qu'il sied d'en user d'une autre manière. Il me paraît plus expédient, pour connaître la vraie nature de la Beauté, de s'interroger soi-même à mesure qu'on en jouit, et de se fier sagement à ses impressions que de recourir à la méthode des sciences exactes. Car nous portons à tout instant en nous-mêmes des synthèses toutes faites, nous ne vivons que de cela : il n'y a qu'à puiser. Il est certain que ces synthèses sont de valeur inégale, selon qu'on est celui-ci ou celui-là. Certaines généralisations hâtives et illégitimes ne sont que des amalgames d'instincts, d'intérêts, d'erreurs, de vices, de préjugés, d'amour-propre. Mais on se peut garder de cette monnaie fausse avec de l'honnêteté et de la justesse d'esprit. Il n'est que de posséder ces avantages, de savoir qu'on les possède et de n'en pas abuser.

C'est la théorie de la grâce ? Si vous voulez. Mais puisque la certitude absolue m'est ici

refusée sur des matières où l'ignorance m'est insupportable, je prétends me retirer d'une méthode inhumaine qui, pour me renseigner, me demande plus de délais que je ne lui en peux fournir et m'adresser plutôt à ce jugement que j'ai en moi, si toutefois je vaut la peine de m'interroger, à ce sens qui perpétuellement résume et compare les notions acquises et ne s'arrête dans son travail que s'il les a accordées à la dernière précision dont il était capable. Si je l'estime assez pour lui confier la direction de ma vie, comprendrait-on qu'il fût sans valeur quand il s'agit de venir en aide à ma pensée ? Une manière d'être qui est commune à quatre ou cinq chefs-d'œuvre me pourra fournir, à défaut d'une certitude inattaquable, des probabilités suffisantes sur la nature de la B.eauté et ainsi pourrai-je avoir plus rapidement accès jusqu'à l'aperception des ensembles, qui est mon seul souci. Après tout, cette méthode, si c'en est une, ne ressemble-t-elle pas un peu à lïnduction probable de M. Poincarré? Il est donc ici moins important de parvenir à des démonstra-

lions parfaites et authentiques sur quelques faits que d'acquérir rapidement des probabilités sur un grand nombre. La quantité est plus précieuse que la qualité des certitudes. Car il ne s'agit pas seulement de découvrir la vérité, mais de vivre maintenant avec elle, avec elle tout entière.

La Beauté peut être envisagée soit dans les objets externes qui en portent le signe, soit dans les impressions qu'ils nous font éprouver. Mais si nous regardons l'univers extérieur où elle se manifeste, ce qu'il révèle de plus frappant, c'est l'unité selon laquelle s'ordonne non seulement tout ce qui vit, mais même tout ce qui existe. Et si nous nous examinons nous-mêmes, ce qu'il y a de plus simple et de plus général en nous, c'est aussi l'unité que, par le seul fait de vivre, nous réalisons entre toutes les parties de notre individu. Voilà donc quelque chose de commun à ces deux mondes subjectif et

objectif qu'elle se partage, et quelque chose assurément de pri mordial . La Beauté ne serait autre que le sentiment même de cette Unité.

A la base de l'univers, un obscur amour associe les molécules, la cohésion les organise. Les astres tendent vers Tunité par leur pesanteur, qui les fait dévier d'un mouvement initial pour graviter ensemble. Si leur élan premier les abandonnait, ils se briseraient en se réunissant. Cependant un ordre immuable se révèle partout, chaque chose cherche sa place et s'attache obstinément à sa forme, l'univers n'a pas de distraction, il ignore la perversité, son ordre seul l'occupe. Le bois ne manque jamais de flotter sur l'eau. Brisez un cristal en formation, la blessure se cicatrise et le polyèdre se répare.

« Le cœur de la nature est partout musique», dit Carlyle. La vie à son tour s'organise par l'attrait que les créatures ressentent les unes pour les autres : l'amour est la torture de deux êtres qui se veulent donner l'illusion de s'unir et l'enfant conjugue les sangs de ses deux auteurs en' une seule et même chair. Quand Dieu fit l'homme

à son image, ce fut donc qu'il lui inspira cette passion de reproduire TUnité divine, de vouloir sans repos restituer son Auteur. C'est ainsi par une intuition inconsciente de Dieu que toutes choses se multiplient et se recréent. L'activité du monde est cette contepfiplation. L'homme ne pense qu'en réunissant des idées. Il ne survit que grâce à l'association des cellules sociales. Pas une de ses notions ne se transforme qu'elle ne détermine l'évolution de toutes les autres.

Voici qu'un siècle a demandé à la science de se faire utile : aussitôt une morale utilitaire se dégage. L'Unité organise éternellement l'inconscient et elle se fait mirage et splendeur afin de ravir l'homme conscient. Et Jésus s'est incarné pour répéter la parole du premier jour : Unum sint.

La notion de la Beauté achève cet ordre.

Elle est une sensation d'unité que nous procure l'ouvrage harmonieux *. Ainsi l'art est-

1. « Omnis porro pulchritudinis forma unitas est.» (Saint Augustin.)

« Unio sive unitas est rerum inter se distantium communls convenientia qusedam. )> (Saint Athanase.)

« Ne faut-il pas reconnaître qu'il y a au-dessus de nos esprils

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il une restitution de Torigine des êtres, une recherche de Dieu par induction, un irrésistible retour vers le premier moment de la Genèse, la conquête humaine du divin et comme la conscience métaphysique des peuples. « L'art, dit Stendhal, est une promesse de bonheur. » Je Tentends bien ainsi.

Aussi fut-il pleuré à cause de lui des larmes délicieuses. Les philosophes ont noté la profonde tristesse dont s'enveloppe Témoi du Beau. Or Hello voyait dans les larmes la parole de la relation sentie et dans le rire la parole de la relation brisée : où se connaît Tessence de la Beauté, qui est d'être une relation. Et il y aurait aussi quelque folie à rire devant la Vénus de Milo.

Mais il est de belles choses qui ne sont pas harmonieuses : l'architecture égyptienne parfois m'écrase, des sites de la nature sont effrayants.

C'est que la belle chose s'offre à nous sous deux aspects. Tantôt elle est équilibrée en justesse, les parties en sont harmonieuseune certaine unité originale, souveraine, éternelle, parfaite, qui est la règle essentielle du beau? » (Diderot.)

ment coordonnées, une force centripète en rassemble toute la structure. Tantôt, au contraire, on la dirait tournée vers Textérieur, une expression la brise, une influence étrangère la trouble, une force centrifuge la projette hors d'elle-même. C'est à Tupité encore qu'elle prétend : mais elle veut s'unir à l'univers.

De là vient qu'une estampe d'Hiroshighé n'est pas belle de la même façon qu'un paysage de Poussin.

Telle est l'hypothèse. Elle concilie les plus différentes esthétiques. Elle n'infirme ni Ch. Henry, ni Taine, ni même Aristote. Elle se trouvera vérifiée si elle est féconde. Ce qu'il serait vain de vouloir prouver, je m'emploie à l'éprouver. C'est le prétexte de ces pages.

Mais alors il va de soi que les méthodes scientifiques étaient contre-indiquées pour examiner une telle hypothèse. Car la Beauté

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vient là de nous apparaître toute pleine d'une vertu généralisatrice : relève-t-ell e d'abord de l'esprit d'analyse? Ne serait-ce pas commettre un contre-sens anticipé que de la prendre ainsi? Emploie- t-on des ciseaux pour coudre ou des aiguilles pour couper une étoffe?

Le portrait de la femme de Rubens assemble des éléments fort divers, les éclairages, les couleurs, les lignes, le modelé, l'expression, tant de choses que je ne puis analyser! Il provoque en nous des pensées, des jugements, des sensations, et point toujours les mêmes. Mais tout cela s'unifie en un seul charme. Si l'on parvenait à faire l'exact départ de tant d'éléments et à les mesurer, la Beauté échapperait, car elle n'est rien de tout cela, mais l'ensemble. C'est un petit monde qui se résume dans une joie.

Je trouve du caractère généralisateur de la Beauté une autre démonstration probante dans les gammes lexicologiques de M. Maurice Griveàu*. Dès que vous transportez un

1. Reprenant des idées déjà partiellement émises en ses précédents ouvrages, M. Griveau vient de publier tout récemment

mot du langage le plus simple sur le plan esthétique, le sens originaire s'étend aussitôt à plusieurs séries d'objets. Dire d'un tissu qu'il est doux, c'est qualifier sa résistance, rien de plus. Mais si l'ensemble d'une phrase confère au mot doux une valeur esthétique, ce mot pourra s'appliquer à la fois à des sons, à des saveurs, à des couleurs, à des sentiments. Dire d'un ciel qu'il est velouté, c'est prononcer une parole antiscientifique.

C'est tout confondre pour tout entendre à la fois. Et il est certain encore qu'un mot de même sens ne se prêterait point dans une langue étrangère à la même transposition.

Tant de puissance tient à rien.

Si donc la Beauté est cette surprise d'un ensemble, cette liaison fragile et instantanée, cet unique petit miracle de rapidité, ce furtif total de tant de choses, ce sera se conformer à l'esprit qu'elle porte en elle que de se contenter de la sentir pour en deviner l'essence.

sous ce titre : la Sphère de Beauté (Alcan), une esthétique vaste et originale, nouvelle en bien des points, considérable à coup sûr par la somme des réflexions qu*elle apporte et par la variété des faits qu*elle atteint, et qui repose initialement sur une classification de nos épithètes.

C'est encore le moyen de s'égarer le moins possible. Si je ne craignais de marquer quelque orgueil en disant une telle chose au seuil d'un tel livre, j'avancerais qu'on est soi-même un incomparable insti'ument de précision, que rien ne vaut tant pour se renseigner en ce cas que d'être le plus possible un esprit sain, juste et souple, un homme ainsi harmonieux. Je n'ose et ne le suis. Mais je suis un peu tout le monde qui échange, éprouve et compare ses idées. Ainsi puis-je m'enhardir d'un peu d'expérience empruntée et m'alléger d'autant d'orgueil.

Michel-Ange attribuait Taspect harmonieux du Laocoon à ce qu'il était contenu dans une pyramide : Marc de Sienne lui aurait enseigné, dit-on, à ne faire ses figures que pyramidales, serpentines et multipliées par deux ou par trois. Il paraît aussi qu'An nibal Carrache défendait à ses élèves de mettre plus de douze figures dans un tableau : sans doute pensait-il tout simplement que ce nombre étant le plus élevé que Ton puisse clairement décomposer d'un seul coup, Ton s'expose à quelque confusion si on le dépasse : un peintre italien faisait ainsi observer la règle foncière de notre vers alexandrin...

De tout temps les artistes se sont montrés avertis de la vertu harmonieuse des nombres.

Les Grecs leur demandaient le secret des <îonstructions parfaites. Aux nombres pairs ils préféraient les impairs et ils affectionnaient par-dessus tout les «puissances ». Il «est remarquable que presque tout le théâtre •connu comporte trois ou cinq actes et que les pièces de deux ou de quatre y soient exceptionnelles. Cela tient à coup sûr à la force d'unification que recèlent les nombres premiers. Les Gothiques en savaient aussi le pouvoir infaillible : le nombre sept avait leurs préférences, et la puissante perspective de leurs Cathédrales vient de ce qu'ils en équilibraient visiblement les poussées suivant le triangle équilatéral.

C'est de quoi se sont persuadés les moines ^contemporains de Beuron lorsqu'ils fondèrent leur école de peinture religieuse. Disciples de saint Benoît, rassemblés par dom Didier Lenz dans un site merveilleux sur les bords du Danube, ils professent que Dieu, rayant privé les peuples antiques de la révélation chrétienne, leur en a donné une autre, celle de la Beauté. De peinture religieuse, j)ensent-ils, il n'y en a pas encore eu; il n'en

saurait être que lorsque les temps chrétiens auront emprunté à la Grèce le dogme de la Beauté pure. Aussi veulent-ils soumettre leurs œuvres aux proportions qui commandent Tart grec. Ils les mesurent et ils s'y conforment étroitement. C'est selon cette sèche diseipline qu'ils ont ordonné les calmes décorations du mont Cassin et du mont Athos. Ce sont les ascètes de l'harmonie...

C'est que le procédé par lequel les artistes mettent de l'unité dans leur œuvre consiste toujours à emprunter aux nombres leur vertu*. Le résultat de l'opération, c'est l'harmonie. La preuve de l'opération, c'est la Beauté.

1. « Dieu nous a donné le nombre et c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, la science, la parole et par conséquent Tintelligence. Ramenez-le, avec lui apparaissent ses deux filles : Tharmonie et ia beauté. L'intelligence comme la beauté se plaît à se contempler ; or, le miroir de Tintelligence, c'est le nombre. De là le goût •que nous avons tous pour la symétrie, car tout être intelligent aime à placer et à reconnaître de tous côtés son signe, qui est i'ordre. » (Joseph de Maistre.)

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L'harmonie consiste à présenter plusieurs éléments liés ensemble par un rapport. Plus ce rapport, qu'on peut exprimer par des chiffres, sera simple, mieux ces éléments seront harmonisés. La note qui, par exemple, résonne le plus pleinement avec la tonique est la quinte, qui est sa première harmonique. Elle se chiffre par 3/2. Ce qui nous satisfait ici, c'est l'abaissement du dénominateur. Une seule chose nous intéresse, la tendance vers l'Unité.

Les exemples en abondent dans les proportions de l'architecture ancienne. Ainsi, au temple de Pœstum, la hauteur des colonnes est de trente pieds; d'autre part, celle de l'architrave est de cinq pieds, celle de la frise de cinq pieds, celle de la corniche de cinq pieds, ce qui donne quinze pieds pour l'entablement. La hauteur de l'entablement et celle des colonnes sont donc par rapport à la hauteur totale, comme un est à trois et comme deux est à trois.

Ce qui montre que, seule, la tendance vers rUnité importe ici, c'est le cas de la symétrie. Lorsque deux masses sont mises en

opposition, c'est-à-dire lorsque nous atteignons au rapport 1/2, nous sommes si proches du but arithmétique que l'unité se fait d'elle-même. Dans un tableau dont la composition comporte deux pendants, le moindre incident de milieu prend une valeur considérable. Il est évident que si l'on représente un Christ entre deux larrons, c'est le Christ qui vous frappe d'abord. Mais même si le milieu n'est occupé que par un rien, une fenêtre ouverte, une fleur, c'est ce rien qui nous attire : même l'espace laissé vide y peut être d'une grande beauté.

De plus, l'harmonie possède cette propriété des mathématiques de ne compter que des objets de même nature. Elle supprime l'autonomie et la valeur propre des choses qu'elle assemble. Chaque pierre avant d'être incorporée à l'édifice relevait de la géologie. A cause de ses éléments constitutifs, de son grain, de sa couleur et de sa densité, elle pouvait être considérée à part, comme un objet d'étude. Elle portait, pour ainsi dire, sa « personnalité ». Dès qu'on l'emploie et qu'on la taille pour dresser une colonne, on nous

induit à ne plus faire d'attention qu'à la forme qu'on lui a donnée, laquelle est commandée par les proportions de la colonne.

De même encore cette colonne, si on la regarde isolément comme on en voit dans les ruines, elle est grande ou petite, élancée ou trapue, ou simplement pittoresque. Mais la façade dont elle est détachée, dès qu'on l'y adapte, lui retire tous ces caractères. Ses dimensions ne nous apparaissent plus que justes ou fausses; elle n'a plus de valeur que selon des chiffres nécessaires.

L'harmonie apparaît donc ici comme l'écriture de l'Unité sur la matière. Le secret de l'artiste fut de nous procurer l'occasion d'un inconscient calcul. 11 s'y prit, d'instinct ou «avamment, en simplifiant le plus les proportions. N'est-ce pas de même selon des proportions élémentaires que se fait en chimie la combinaison des corps? La nature ne fait-elle pas l'Unité selon le procédé esthétique? Manifester le sens de l'Unité qui est en nous, créer entre les différentes parties d'un objet des analogies et des rapports qui en procurent l'illusion, c'est en quoi consiste

rharmonisation. Toute harmonie pourrait être chiffrée, comme celle des musiciens. Il ne faudrait qu'être assez subtil pour la saisir et la signifier.

Mais ces formes mêmes, ces sons et ces^ couleurs sous l'apparence desquels se présentent à nous le temple et la symphonie,, ce ne sont déjà que des vibrations lumineuses et sonores. Chevreul et Helmholtz les ont chiffrées. Ce ne sont déjà que des nombres et des combinaisons de nombres.

Ce ne sont déjà que des séries mathématiques, avec lesquelles l'artiste forme de nouvelles séries mathématiques, des ensembles qu'il réunit, des totaux qu'il totalise, des multiplicités globales dont il ordonne de nouvelles et progressives simplifications.

Voilà la matière de l'art. Elle est faite de chiffres sensibilisés. Ce sont des groupes de nombres que nous percevons dans une impression unique, le plaisir d'art. Nous considérons alors ces groupes comme des unités nouvelles, pour en reformer d'autres groupes qui soient plus vastes et plus com-

préhensifs, et ainsi de suite, jusqu'à ce que toute la pensée de Thomme fasse partie de cet échafaudage. La Beauté additionne le monde : c'est le jugement dernier de la nature!

Les lois de la statique, qui s'imposent aux architectes, les soumettent le plus étroitement à la réalisation de l'harmonie. Le fait même d'être convenablement édifié assure déjà aux monuments une certaine beauté stable. Construire, c'est toujours unifier des matériaux pesants. « On devient architecte, mais on naît constructeur », dit un proverbe qui requiert le même don du ciel pour les maîtres-maçons que pour les poètes.

Aussi l'architecture demande-t-elle non seulement la solidité, mais jusqu'à l'évidence de la solidité. Il n'y faut pas dissimuler la forte assise de l'œuvre, elle embellit. Par exemple les Grecs se gardent bien d'habiller avec des sculptures les parties

essentielles à la construction : ils n'en placent qu'au tympan et sur les métopes. Il paraît aussi que lorsqu'ils recouvraient de peintures leurs temples, ils n'employaient de tons vifs que dans les remplissages ; mais aux grands organes de l'édifice, ils respectaient, ou presque, la couleur naturelle des matériaux. Au contraire, on voit au château d'Anet une chapelle dont le dallage de marbre noir et blanc reproduit, comme un miroir, la perspective de la coupole qui est au dessus. Ce peut être pour l'œil un divertissement, mais l'architecture le réprouve.

Il ne faut pas jouer avec le sol qui porte tout. Les belles époques d'architecture sont celles où se dégage, non pas une virtuosité ornementale, mais un principe de construction. C'est parce qu'il est bien construit que la façade d'un temple grec resplendit de beauté; c'est parce qu'il nous manque une doctrine monumentale qu'on ne saurait trouver dans l'architecture d'aujourd'hui même une moulure intéressante.

J'ai dit comment les Grecs « rythmaient »

un temple. Ils adoptaient pour chacune de

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leurs constructions une unité de mesure différente, un module, qui était le diamètre moyen de la colonne. Cela est considérable, car il en résultait que les dimensions de chaque partie du monument étaient commandées non point par leur destination naturelle, mais par les proportions de l'ensemble. Aussi la beauté grecque se revêt-elle d'une abstraite élégance et précise-t-elle une pureté absolue; rien n'en trouble les justes relations : elle atteint à la perfection la plus inexpressive.

Nos maîtres du moyen âge travaillaient sur des données aussi exactes; mais ils avaient adopté un autre module : l'homme.

Ils avaient une échelle vivante. Ce qu'ils perdent ainsi d'harmonieuse pureté, ils le compensent au centuple par une poignante convenance. De là l'émotion dont ils font trembler la pierre française; cet homme pour lequel ils édifient la merveille, cette vivante unité de mesure qu'ils ne veulent point perdre de vue, ils la répètent partout dans les formes de leur folle statuaire. Au reste, ils déterminent la qualité harmonieuse

de la Cathédrale avec autant de rigueur que le firent les Grecs et ils en calculent les équilibres avec une splendide sûreté.

Qu'ils aient usé, eux aussi, de formules scientifiques, Talbum de Villard de Honnecourt en fait foi. Celui ci demande à la géométrie Tart de construire jusqu'aux personnages de la sculpture et des vitraux et de leur communiquer non seulement la justesse des proportions, mais celle encore du geste et du mouvement, sans sortir de la donnée monumentale de rédifice dont ils épousent la fermeté : il lui suffit de renverser un ou deux triangles d'une figure géométrique, pour déterminer les lignes constitutives d'un homme à genoux ou renversé, « et fait intéressant, remarque VioUet-le-Duc, les résultats obtenus par ces procédés rappellent les dessins des vases grecs les plus anciens. »

C'est donc dire qu'en dépit des diversités sociales, la beauté harmonieuse demeure constante avec elle-même et trahit l'éternité des nombres. L'harmonieuse architecture est comme une musique fixée.

Du caractère mathématique de Tharmonie m^usicale, je n'ai rien à dire : il est flagrant. Les traités d'harmonie ne sont que des formulaires algébriques dont Taccord parfait est le premier théorème. Et la tonalité qui unifie. Et le rythme qui énumère. Les membres de phrase d'une mélodie se groupent deux par deux selon une loi de symétrie ou de contraste, ce qui est pareil . Les professeurs d'harmonie enseignent qu'il faut contrarier la marche des différentes parties et qu'il est meilleur que Tune monte tandis que l'autre descend. Cette règle de contraste simultané, qui s'observe également dans les arts du dessin, ne tend qu'à établir la symétrie de deux mouvements alternés, à marier deux séries mathématiques de raison contraire, et ainsi de suite.

N'est-il pas remarquable que la musique

1. « L'unité, en s'opposant à elle-même, produit Tharmonie. » H éraclite.)

et Tarchitecture, qui sont les deux arts d'où les surcharges expressives peuvent être le plus complètement exclues, soient ceux aussi qui, dans le temps et dans Tespace, réalisent la Beauté selon la plus frappante arithmétique ?

L'évidence est moins frappante de la mathématique linéaire, picturale ou littéraire. C'est qu'ici les œuvres nous apparaissent sous l'emprise d'un sujet ; un fait initial en est l'inévitable prétexte ; un accident de naissance les trouble; une vie étrangère les envahit et les recouvre ; de vaines ressemblances en dissimulent d'abord l'harmonie.

Et cependant ?

De même que les nécessités constructives assignent quelque harmonie à tout édifice, dès l'instant qu'il se tient debout, de même la fidélité d'un dessin lui tient lieu d'abord de composition. On en pourrait administrer a priori la preuve, en montrant les peintres

qu'avec plus ou moins de bonheur on regarde comme des harmonistes, en les disant « classiques », plus attachés à Texactitude linéaire que renseignés sur la fugitive authenticité des lumières. Il est certain que, si on imite un arbre ou un visage d'homme, il suffit, à cause qu'il est organisé, d'en observer les proportions, pour communiquer à la copie une certaine unité d'emprunt qui vient de l'original.

On est tout de même amené à penser en admirant le portrait à la mine de plomb que fît Ingres de M. Leblanc, que ces œuvres doivent leur harmonie à un autre élément encore, la statique des lignes, La ligne en effet comporte aussi les proportions heureuses, donc un élément rythmique.

On sait la théorie qu'en voulut esquisser Hogarth. La ligne de beauté, c'est, selon lui, celle qui ondule le mieux et la plus gracieuse de toutes est la ligne serpentine, qui est figurée par un fil d'archal s'enroulant autour d'un cône. La ligne ondoyante et la serpentine portent l'harmonie en elles, si elles ne sont ni trop droites, ni trop onduleuses, pense-

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t-il, et le voilà qui en étudie les vertus sur le corset des femmes. En réalité, et c'est tout simplement sur quoi il néglige de nous instruire, l'harmonie est réalisée par les rapports que les différentes parties de ces lignes présentent entre elles, et c'est là que le nombre recouvre ses droits. Car lorsqu'il a raison de penser qu'une ligne prend de l'élégance si elle se porte successivement à droite et à gauche et si ces renflements décroissent graduellement et s'ils ne sont ni trop rapprochés, ni trop éloignés, c'est dire tout simplement qu'elle atteint à la grâce à mesure qu'elle se conforme à une progression convenablement décroissante.

Pour analyser un contour, Ch. Henry* prolonge les directions successives du trait, il mesure les angles formés par les tangentes ainsi déterminées à droite et à gauche et il fait la différence des unes et des autres ; s'il obtient un nombre rythmique, c'est-à-dire une puissance de deux ou un nombre premier formé de l'unité ajoutée kdeux ou à une

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