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G. Geffroy, La Vie artistique^ troisième série

€st de tout vouloir exprimer. Gothiques et Impressionnistes se ressemblent par l'universalité de leur sympathie. Les dix-huit cent quatorze statues de Chartres en témoignent, <îomme aussi cette superbe avec laquelle les Impressionnistes peignent n'importe quoi et ^entreprennent de faire de la Beauté avec toutes choses. Cette sensibilité générale de leur inspiration et cette inquiétude du monde ne dénotent pas seulement à sept cents ans de distance deux états d'esprit comparables, elles communiquent à leurs œuvres des aspects analogues, en ceci par exemple qu'elles s'exaltent les unes et les autres de la multiplicité des éléments dont elles sont faites.

Rien ne ressemble en somme comme la polychromie d'une toile impressionniste à la polymorphie d'une Cathédrale. Celle-ci ne s'enrichit pas seulementd'un peuple destatues combien vivantes et si variées ; les motifs de la décoration s'y renouvellent intarissablement; les chapiteaux épandentdes corbeilles de floraisons toujours neuves, jamais semblables à elles-mêmes. Point de lignes qu'ils ne veuillent varier de quelque péripétie; des crochets

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rompent le mouvement des frises, des rampants et des archivoltes, et nous pourrions invoquer encore les incroyables subdivisions de leurs vitraux. Mais aussi, avez-vous jamais rencontré un tableau impressionniste qui se contentât dé Timmobilité des teintes plates et de la pente douce des modelés traditionnels?

Ce ne sont au contraire que touches infiniment subdivisées, s'aheurtant et caquetant ensemble, le morcellement systématique des tons, rénumération diaprée des poussières atmosphériques.

De cette multiplicité expressive les uns ne laissent rien échapper; il leur faut toute la palette. Les autres, pour ainsi dire, la sousentendent et n'en retiennent, pour faire leur ouvrage, que les touches les plus violemment nécessaires. Car il sied, pour mesurer toute Tampleur d'un tel mouvement, d'y rattacher encore tous ceux, Degas ou Cézanne, Carrière ou Forain, et encore la génération d'après^ qui, tout en s'afïranchissant d'une stricte théorie de lumière, ont part néanmoins à l'âme commune.

Ils ont tous judicieusement aperçu quelle

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était la nature de notre plaisir esthétique, qui vient non d'un état, mais d'un changement d'état. Ce qu'ils envisagent dans les choses, ce n'en est donc pas seulement la couleur, ce sont les combats que se livrent le ton local et les lueurs ambiantes, c'est la seconde passagère, un épisode du phénoménisme universel. C'est de cela qu'ils s'emparent autour d'eux. La couleur qu'ils voient vibrer, ils la décomposent sur la toile en ses éléments primitifs ; ils les opposent pour en répéter la palpitation ; ils en machinent les rapports pourémoustillerde nouveau l'atmosphère ; ils livrent à l'atmosphère son ouvrage à recommencer. Ils ne se révèlent pas seulement des évocateurs du mouvement, lorsqu'un Degas arrête au passage les gestes de la vie, ou qu'un Monet agite le grouillement d'une foule sur le boulevard, ils le sont plus radicalement encore où ils atteignent jusqu'à l'impalpable émoi de la lumière qui s'évapore, lorsqu'ils font passer sur la toile la métamorphose de l'heure, le devenir des choses, et qu'enfin ils se révèlent les peintres de l'impression.

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L'impressionnisme est bien ainsi un art dynamique, à rencontre de tant d'œuvres grécisantes dont la formule statique tient dans un vers célèbre :

« Je hais le mouvement qui déplace les lignes. »

Or c'est à déplacer les lignes qu'excelle le gothique. C'est par-dessus tout un art en mouvement. Il est superflu de rappeler le geste, l'allure, l'impétuosité de sa statuaire ; il ne connaît que la verticale et les lignes ascendantes. Un élan immense l'emporte, comme une fureur de vie l'enlève du sol. On doute de son immobilité.

De là, la plénitude de ces deux arts, qu'une santé plantureuse fleurit. Le Déjeuner des Canotiers respire la même vie puissante et riche, la même exubérance de sang que tous ces porches gothiques où viennent ruisseler chaque soir les vendanges du Couchant. .

Tant de robustesse fait songer à ce tableau de Nicolas Poussin où deux hommes rapportent, pendue à une perche, la lourde grappe du pays de Chanaan. Le premier me

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semble un Gothique et le second un Impressionniste, et je les vois enveloppés tous deux dans le grand rire du Moyen Age.

Mais qu 'est-il au monde de plus joyeux que la lumière ? Ils ont le démon de la lumière.

Les Gothiques jouent avec elle, ils lui font friser de toutes parts des arêtes, ils raccrochent par de multiples incidents ; des contreforts et des arcs-boutants, ils font des piles et des arches sous lesquelles elle se divise et elle s'écoule comme un fleuve. Ils lui donnent à fouiller des gorges, des volutes et des feuillages, et pour en accumuler Téclat, ils la reçoivent en des habitacles d'ombre.

Les Gothiques élargissent les fenêtres et fleurissent le sanctuaire de roses gigantesques : ils ouvrent de toutes parts des claires-voies. Ils aiment si éperdument les rutilatices du soleil qu'ils vont jusqu'à imaginer ce prodigieux système de construction

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qui inutilise les murailles et autorise lesverrières.

Les Gothiques travaillent, transforment^ ménagent, multiplient, aiguisent, froissent,, tamisent, excitent, exacerbent, acidulent, exaspèrent, convulsent et font hurler la lumière avec des raffinepaents incomparables; ils savent ses mœurs, son caractère et se& passions; c'est avec une science infaillible qu'ils lui assignent sur le vitrail sa plus haute intensité.

Mais ce n'est pas avec une moindre folie, ni que Manet la métamorphose à Argenteuilen une Seine scandaleusement bleue, ni que Renoir lustre la chair et éclabousse les étoffes avec des gouttes de soleil, ni que Monet nous offre la chronique fastueuse d'un monde illuminé.

L'assimilation même peut être serrée de très près, car il suffît que deux choses se ressemblent foncièrement pour qu'elles trahissent à chaque rencontre des identités inattendues. C'est sensiblement par les^ mêmes procédés que Gothiques et Impressionnistes traitent la lumière.

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Ils partent des couleurs simples : les fonds des verrières du XIP et du XIIP siècle sont franchement bleus, jaunes et rouges. Les Impressionnistes excellent de même à isoler les couleurs pures qui tressaillent parmi tous les spectacles. Qu'il y a loin de la gamme franche dont ils jouent à ces jus de cacao dont suintent les murs de nos musées ! Tandis que les Gothiques, pour éviter de salir les tons, modèlent avec des hachures, les Impressionnistes proscrivent le mélange des tons sur la palette. Les uns et les autres se contentent d'un petit nombre de couleurs, d'une gamme restreinte et éclatante. Ils se préoccupent semblablement des effets qui résultent de la réaction des voisinages. Semblablement ils exaltent les lumières vers le jaune ou les rabattent vers le violet. Semblablement ils présument la reconstitution optique et le mélange à distance, exécutant parfois avec une brutalité résolue les parties les plus délicates de leur ouvrage, qui se fondent plus loin dans un modelé très doux.

Ils procèdent enfin par petites touches.

Jamais de grandes surfaces monochromes.

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Je vous dis qu'ils n'ont pas de goût pour la nudité. De là cette mosaïque de rubis, de turquoises et d'émeraudes dont fulgurent les roses de Paris et de Chartres. De là encore « ce vibrant des Impressionnistes, par mille paillettes dansantes », noté par Laforgue.

En réalité, ils ne manient que les couleurs qui sont les plus pleines de soleil, les plus coruscantes, les plus synthétiques, et, pour ainsi dire, les plus premières. C'est le soleil qu'ils regardent, qu'ils imitent et qu'ils avoisinent. La belle audace des Impressionnistes fut simplement de l'avoir osé peindre, et c'est de même vers lui que se tourne et que se tient attentive la Cathédrale, qui guette à l'Orient son aliment matinal !

Si, à sept cents ans de distance, deux arts différents se ressemblent à ce point, c'est bien qu'ils sont animés delà même âme, et nous' l'avons enfin approchée. Car de pousser jusque-là le culte du rayon solaire, c'est être naturaliste. « L'homme, écrit justement à

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propos des Impressionnistes M. G. Geoffroy^ se sent le produit du Soleil, Comme tout le règne animal, comme le règne végétal, comme les pierres dont la fusion refroidit^/ comme les vapeurs incessamment formées,, dissipées, reformées, aspirées, parties et revenues, comme les mondes épars et ordonnés, comme la moisissure des infusoires, rhomme sent sa force cérébrale, sa matière pensante en relation directe avec Tastre. La vie tout entière est issue du Soleil, croît et décroît, existe sous sa dépendance ou plutôt la vie est identique au Soleil ^ »

C'est donc ici le vieux fonds des Celtes, le culte des forces naturelles, successivement refoulé par le droit romain et la Renaissance, qui se fait jour, et c'est en lui, dans le naturalisme, que se racinent ces deux arts. « Rien n'offre plus Timpression de la nature qu'une Cathédrale. C'est même cette qualité qui la caractérise. Nous avons observé, tour à tour, Notre-Dame et Saint-Étienne de Bourges, à toute heure du jour et de la nuit,.

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