‹ Le tourment de l'unitéChapitre 11 sur 20 · Th. Duret, Critique d' avant-garde^ p · texte numérisé non relu

Th. Duret, Critique d' avant-garde^ p

doit aux enseignements académiques. Dans la franchise du parti que prennent ces peintres nouveaux, lorsqu'ils se campenten face d'une meule ou d'un arbre pour les peindre comme ils les voient se comporter dans la lumière, sans dessein préconçu, ne reconnaissons-nous pas ce libre esprit de nos vieux architectes, constructeurs impeccables et irréguliers, plus jaloux de la solidité que de l'effet et de l'effet que de la symétrie, et cette verdeur de vérité avec laquelle ils transportaient dans l'histoire sainte les éléments de leur vie quotidienne? Le grotesque et le ridicule ne les effrayaient même pas. Voyez à la porte du lieu saint ce petit homme couché qui n'a qu'un pied, un pied immense et charivarique dont il s'abrite comme ;d'un parasol, ces évêques et ces moines qui font de si drôles de grimaces en enfer, ces guivres, ces larves, ces chimères, ces gargouilles... Cela rit, cela grouille, cela parle, cela se moque, cela chante la vie, et que nous voilà loin de ces froides imaginations et de ces pompeuses ordonnances où s'endorment les lignes académiques I

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Regardez maintenant ces trois personnages mémorablement laids que la rude ironie d'un Manet a érigés sur ce vert balcon où ils déflorent des gants légendaires, ces gigolos qui dansent dans le Moulin de la Galette de Renoir en froissant des lumières satinées, et ces femmes de M. Degas, prenant pesamment leur tub, peintes avec haine et mépris, « enlevées avec une fièvre froide ».

J'aperçois ici et là le même penchant à noter dans la vie humaine tout ce qui porte un caractère, tout ce qui fait saillie et scandale, tout ce qui est une rupture, une affirmation ou une parole, une violence, et en un mot la même impatience d'être toujours plus vertement humain.

De Télégance des contours, du modelé, de la grâce des lignes, de la perfection du nu, ils font bon marché. « Le nu, une supériorité, 6t pourquoi? Aberration mise à la mode lors du fanatisme pour les Grecs, et accrédijtée par l'enseignement académique. Les Grecs s'adonnèrent au nu parce qu'ils prisaient audessus de tout les exercices de gymnase exi-

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géant la nudité ou presque ; affaires de mœurs et de climat ^ »

Les Gothiques, c'est à sculpter les saintes de Chartres qu'ils dépensent leur âme, ils les effilent, ils les spiritualisent, ils les résument en d'imprenables sourires, ils les font immatérielles; ils en amenuisent et ils en émacient les corps, autant qu'il est permis à des hommes de chair d'éliminer les effigies charnelles. Vous ne voyez pas non plus que les peintres impressionnistes soient possédés de la furie de déshabiller des^ femmes dans des potagers : en quoi ils se distinguent des autres. Quand la lumière caresse la chair, Renoir, certes, le sait dire avec émotion, mais ils savent avec lui que la lumière est mêmement belle autour de tout, d'une locomotive, d'un piano ou d'un plat de pommes, et ils savent aussi que c'est mensonge de rendre au pauvre corps de la femme les honneurs d'un culte exclusif. M. Degas, il est vrai, peint la chair, mais avec quel esprit!

Elle n'est plus, quand il la flagelle, que cette

1. Alphonse Germain, Nos PHmitifs du xiii* siècle. (Revue Encyclopédique.)

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chair souffrante de TÈve qui grelotte au pinacle de nos cathédrales, « de la chair déshabillée, réelle, vive, de la chair saisie par les ablutions, et dont la froide grenaille va s'amortir ^ »

Ainsi veulent-ils seulement voir dans les choses ce qu'elles ont de rude et de brisé, de marquant et d'expressif, avec une véracité sans réticences. « La grande séduction deTart de Renoir, c'est la vision directe, la nature regardée chaque fois avec le même désir ardent. Rien ne s'interpose entre l'artiste et le spectacle, aucun ressouvenir, aucune manière, aucune combinaison 2. » C'est le mépris des conventions enseignées, l'horreur des techniques routinières, Toubli de l'idéal obligatoire, la table rase, un certain cartésianisme esthétique, la colère de l'ingénuité.

Mais s'il y a cent façons d'être expressif, il n'en est qu'une de Têtre suprêmement, qui

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