Les Chants du Crépuscule
« Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine, Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli, Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli... »
Les phrases sont les mêmes, l'ordre seul en est différent. On sépare les uns des autres les vers rimes ensemble : une vibration nouvelle les ordonne, une harmonique s'y ajoute et l'éclat s'en aiguise tout à coup. Tout flottement de l'esprit entre deux, voilà une séduction.
Du reste les conditions dans lesquelles l'œuvre d'art s'adresse à nous provoquent toujours en nous cet ébranlement initial qui est l'origine de la vibration. La Beauté est semblable à la Mort : elle vient comme un voleur : elle nous trouve désarmés. Si l'homme pouvait garder en face d'elle la pleine et rigide possession de soi-même, il ne connaîtrait point cet embarras délicieux, cette alternative instantanée par laquelle nous mesurons l'ampleur du Beau, il ne vibrerait pas. Mais la Beauté nous surpnmd au premier coup. La première fois que nous sommes au contact de l'œuvre d'art, nous
passons par une minute înterrogative, par un doute, par une anxiété, par un instant énigmatique où nous nous sentons tour à tour emportés à toutes les extrémités du champ qu'elle embrasse. Elle nous émeut pour nous mouvoir à la mesure qu'elle porte en elle. Tel est le rôle esthétique de la nouveauté, qui est chose si futile et si constamment nécessaire : c'est une attaque. On s'explique alors qu'elle soit plus impérieusement requise auxoeuvres d'expression qu'aux ouvrages harmonieux. En ceux-ci en effet, qui sont si justement proportionnés, la vibration est plus facile, elle est déterminée à l'avance par les limites de l'œuvre, elle y est aisée et indéflnie. Le temple grec chante une fois pour toutes un son éternel. C'est la harpe d'Éolîe suspendue à un arbre et qu'un peu de brise suffit à faire chanter. Mais la Beauté expressive ne se révèle que par un grand coup d'archet initial, et quand la nouveauté s'en éteint, elle ne garde de splendeur qu'autant que sa composition perpétue des alternatives harmonieuses.
Ce désarroi qui est à l'origine de toutes
nos sensations de Beauté ressort plus clairement encore si on prend garde au mécanisme des deux sens esthétiques ; Touïe et la vue.
Tandis que nos deux oreilles nous fournissent des impressions identiques, nos deux yeux nous apportent à la fois, de la même chose, deux images un peu différentes. C'est que les oreilles mesurent des phénomènes successifs et ne connaissent que du temps. Il faut qu'il s'en écoule un peu pour que l'œuvre poétique ou musicale achève de se dérouler, pendant quoi nous restons en proie à quelque incertitude. Mais c'est instantanément que les choses de l'espace, formes et couleurs, nous sont communiquées. Or nos deux yeux les regardent l'un de droite et l'autre de gauche : il en résulte une sensation un peu trouble, où nous ne remettons de l'ordre que par habitude. Ils nous laissent une décision à prendre, et,*dans une certaine limite, nous voyons ce que nous voulons voir. Un objet dans l'espace et le même objet sur une toile ne se ressemblent jamais exactement; ils demandent à notre vision une accommodation différente. Si nous re-
gardons encore le bras d'une femme, ou celui d'une statue, ou les colonnes d'un temple, nous ne les voyons tourner que parce que nous les voyons deux fois différemment : c'est sur cette donnée qu'on a construit le stéréoscope. Il y a donc, au moment où nous étreignons la chose entre deux visions presque pareilles, un peu d'incertitude, à laquelle nous nous sommes déshabitués de prendre garde et qui nous laisse physiquement désarmés à l'instant de la surprise. Je crois notamment que cette disparité des yeux est d'une importance capitale en matière d'appréciation picturale. Toute vision comporte un choix qui est non seulement de choisir ce qu'on regarde, mais même préalablement de choisir ce qu'on voit. Ainsi sommes-nous d'abord livrés sans défense à l'œuvre d'art; le temps de nous y reconnaître, nous sommes en vibration.
11 n'y a pas d'œuvre d'art qui ne suppose ainsi quelque mouvement, parce qu'il n'en est pas qui soit pleinement unifiée. L'harmonie, en nous procurant Villusion de l'unité, en souligne cruellement Tabsence. Ainsi
s'explique la poignante gravité du Beau. , L'œuvre d'art qui serait purement immobile serait une œuvre résignée, le contraire d'une œuvre d'art, une absurdité. Il n'en est pas d'ainsi faite. Les lignes, les* couleurs, les sons ne sont que tendances, aspirations, affinités, mouvement. Le mouvement qui vivifie les chefs-d'œuvre n'est que la compensation de leur insuffisance. Il proteste.
Il veut atténuer une dissociation. Il traduit le malaise de tout ce qu'il y manque, et puisqu'elle est faite du heurt de toutes ces forces douloureuses, la forme n'est qu'un affolement, une inquiétude sacrée, un rapide stratagème, un suprême désespoir. La forme la plus harmonieuse n'est encore que le moindre désordre.
Le plus simple aperçu de l'histoire de l'art fait ressortir, en outre, la réciprocité des écoles différentes.
De la même façon qu'une corde, un instant
attirée à droite, se porte violemment à gauche, rhomme qui est saturé d'une notion se sent tout à coup la soif de toutes les autres, et ainsi notre sympathie connaît des renversements successifs.
L'histoire de Tart ressemble à une immense vibration qui va du Parthénon à la Cathédrale, dlngres à Delacroix, de Leconte de Lisle à Verlaine. Chaque mouvement en suscite un autre par réaction. Quiconque affirme une chose en nie une autre. Tout ce qui tend quelque part laisse ailleurs un vide, où notre curiosité sera sollicitée postérieurement, et tant de mouvements d'une ampleur inégale, ceux-ci d'un siècle à l'autre, ceux-là d'un an à l'autre, se combinent et se confondent comme des harmoniques.
Les Grecs reçoivent les traditions hiératiques de l'Asie et de l'Egypte, passée maitresse dans l'art des géométriques ordonnances avant l'aube des siècles. Ils donnent partout la mesure de la perfection, dont ils aiment la magie abstraite. Quand ils en sont venus à cette sévère pureté de la forme, la nature leur fait signe, ils en observent la
grâce. La vie s'insinue agréablement dans leur poésie et leur statuaire. Après Sophocle, Euripide; après Phidias, Praxitèle; plus tard Lysippe. L'art grec s'en va vers le réalisme. Rome recommence, comme en écho et à l'imitation des Grecs, la môme chanson perpétuelle qu'elle module peu à peu du siècle d'Auguste à la décadence. Les Byzantins à leur tour, non toutefois avec le même bonheur que les vieux Égyptiens, réintègrent dans l'art la formule, recette d'harmonie.
Les formes se cristallisent : une période hiératique recommence. C'est d'eux que nos ouvriers du Moyen Age tiennent leurs premiers rudiments et les premières sculptures romanes sont imitées des peintures de Byzance. Mais alors l'Occident s'affranchit.
Voici le XIIP siècle, l'expression rit et gesticule partout. La vie inonde, transforme, libère et enrichit l'art. Cet élan de vitalité se prolonge jusqu'à la Renaissance, qui d'abord ne semble que la greffe d'un nouveau Moyen Age. Car Michel-Ange, c'est bien le dernier des Gothiques, et les châteaux de la Loire doivent plus encore au vieux savoir
de nos architectes et de nos ouvriers français qu'au renouveau du goût. Un siècle de plus et Tascendant de Tantique, de plus en plus idolâtré, éteint les caprices de la sève nationale; Ténergie esthétique se renverse de nouveau, et c'est le XVIP siècle remettant les règles en honneur et les consacrant par le génie, Poussin écrivant des paysages philosophiques, Bossuet peignant des fresques raisonnables et majestueuses, et cette tradition mène un jour à la peinture et à la sculpture académique. Mais déjà la désagrégation du système est entreprise par le XVIIP siècle. Les humoristes et les philosophes précèdent les révolutionnaires. La pauvreté des derniers classiques et des derniers académiques provoque la réaction fatale. Le romantisme alors paraît, inversement expressif, fougueux évocateur de la vie. Puis à la fin du siècle, c'est nous. De nouveau l'heure sonne, je crois l'entendre, des simplifications probables. Et telle est l'ultime vibration qui s'accomplit. Cette immense ondulation ne ressemble-t-elle pas à la serpentine d'Hogarth, et ne dirait-on pas d'un
vaste, d'un séculaire graphique de l'inquiétude humaine? L'humanité, tendue, vibre comme une corde.
Couleurs donc et musiques, et toutes les joies de Tart, vibrations.
Rien d'esthétique comme ce petit frisson de la matière. Il mène les plus vastes mouvements de l'esprit. C'est un phénomène universel qui brille et qui gémit, l'étreinte infinitésimale de l'Unité. Toutes les choses, et l'homme avec elles, portent en soi un tourment d'équilibre dont c'est l'expression. Une force première les tend vers l'Unité; elles la cherchent en s'agitant, quand elles l'ont perdue; elles frémissent devant cela, et se parent du sortilège des musiques et des couleurs pour l'appeler. Elles pleurent et elles éclatent de rire en se balançant sur cette escarpolette. L'élasticité qui les passionne n'est rien que leur pure essence.
C'est leur prière qu'elles disent en tremblant
et Tiinivers qui vibre est ainsi comme une grande âme en peine.
Voilà seulement tout ce qu'il y a, la seule chose du monde et la seule affaire des temps : deux pôles^ et puis du mouvement pour les confondre.
Une mobilité générale qui ne tient jamais qu'entre deux termes, c'est la vie. Il y va donc de nous donner à des alternatives et il sied de nous y balancer éperdument avec tout le poids de notre âme, car le mouvement alterné c'est le réconciliateur de l'antithèse, c'est l'abréviateur de l'anxiété dualiste, le libérateur, le grand oiseau qui emporte l'esprit, la seule chance de Beauté !
Ce qui fait la beauté de la vibration, c'en est l'instabilité même. Elle éclate ici ou là, puis elle meurt, ou bien elle se transforme. C'est un peu d'émotion qui s'échappe de partout et qui ne s'éternise nulle part. Cela se renouvelle toujours. D'où la grande fraîcheur de la nature dont l'eau courante ne croupit nulle part...
Cette buée légère, cette lueur, ce frisson, c'est le sang et la chair des chefs-d'œuvre.
Une fête anxieuse et brillante des atomes, de la musique, de la lumière, de la matière qui s'empresse, jamais satisfaite, le monde qui se partage éternellement entre d'instables attitudes, et qui se balance entre d'équivalentes erreurs, et qui se berce inutilement pour l'honneur de son essence, — la Salomé qui depuis les vieux jours de l'Orient fuit de rythme en rythme l'embarras de finir de danser, ne se résigne à nul aspect de tranquillité finale et rêve d'un tel repos qu'elle se meut sans repos.
EPILO&UE
DIVAGATION DE SALOME
« Le chef de ce- Baptiste vaut-il un passepied? Par Lucrèce (je dis par Lucrèce Borgia, car la folle aimait à danser) il serait curieux qu'à force d'impudeur une jeune fille fit tomber la tête de ce chaste! Mordre, oui, je voudrais baiser et mordre ses lèvres de décapité, et mettre, pour une éternité de silence, l'aveu lascif dont le secret brûle mon sang dans ces oreilles où tinte encore la voix du Saint-Esprit. Mais la grâce de mon allure se peut-elle mettre en balance avec l'enjeu que je médite? La tête légendaire tombant, lourde de sa pensée, dans l'un des plateaux du trébuchet, tandis que je danserais sur l'autre !
Danser ai'je ?
Hérode, mon oncle {ou du moins je veux l'admettre), imaginez pendant un quart
370 LE TOCRMBICT 0E l'uXITÉ
(Vheure que faie d'autres affaires, par exemple que f assiste à L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie ou que je dépose au procès de Rennes, et vous faites conter par ma mère Hérodiade, afin de retarder un peu l'ère chrétienne, l'histoire de Philippe- Éy alité, qui, pour se livrer à l'occultisme, envoya quérir à Saint-Étienne-du-Mont le cadavre de Biaise Pascal. Il sied en effet que je réfléchisse avant de déférer à votre invite. Ainsi peut-être voire distraction sera plus savoureuse d'avoir été remise et disputée, et ma volupté d'être plus consciente. Car il y va de décider en toute sagesse l'équilibre de ma personne. C'est librement qu'il me plaît d'opter entre le jeu des saltarelles et la stabilité des colonnades^ à supposer que le Varthénon soit vraiment immobile. Danserais-je? Question.
CerteSy me voici pensivement droite et qui, de toutes mes forces^ veux ne pas remuer par hasard une fibre de ma chair. Je sais que mes jambes s'élèvent de terre fermement, comme des fûts blancs d'albâtre. Je sais aussi que sur elles mes hanches sont assises
DIVAGATION DE SALOME 377
avec tranquitlilé, et que mes épaules tombent sans bruit selon la loi de leur chute onduleuse, el que mes seins sont si men s qu'à peine on soupçonnerait qu'ils respirent. Si je n'ai pas de cœur, cela ne se voit pas, et si quelque passion me brûle, qui pourrait le dire? Il n'y a que ma tète dont je doute tandis qu'elle y pense. Mais ne serait-ce plutôt un peu de vertige et savent-ils que j'y pense? Je crois bien que je suis immobile.
Immobiles de même ces gens qui me regardent figés d'attente, de l'attente que j e ne le sois plus. L'agréable sentiment de les tenir ainsi suspendus après moi, guettant le geste que je ne ferai pas, stupides convives qui épient d'un œil congestionné le petit avenir, quils croient tout proche, de mon remuement, et qui attendent mes pieds, — qui ne viennent pas ! Et donc ne bougez plus, gens lourds de nourriture, tandis que je médite légère... Je danserai si je veux.
Immobile I Je me sens identique à tous les chaos définitivement accumulés. Me voici la sœur des Alpes qui reposent sur d'inébranlables géologies. Ivre infiniment de participer
à la solidité de leur destin, je me sens toute remuée de ne pas remuer. C'est qu'entre toutes les pierres de leurs ravins, entre toutes leurs roches qui pendent, entre toutes les terres et toutes tes racines qui se tassent sur leurs flancs, c'est l'immense étreinte de la pesanteur, c'est l'Unité, désir suprême de la matière, qui s'accomplit. De tout mon corps dont aucun muscle ne tressaille, je les sens qui persistent à jamais. Leur stabilité, notre stature dans l'espace vide, c'est l'embrassement éperdu des choses, l'abandon final dans l'harmonie réalisée, l'unique problème résolu, le dernier théorème démontré, la quiétude de l'essentielle cohésion; c'est la fête grave et silencieuse des molécules satisfaites, l'exacte insensibilité des choses en équilibre, tombées mortes^ ainsi que le soldat de Marathon, quand il fut arrivé. Solidarité des atomes, solidilé du monde!
Comment sortir de là, sans faire crouler le monde? Mais, à collines de Juda, convient-il d'abord de s'en évader? Un abim^ de disgrâce et de ridicule est peut-être au bout de mon premier pas. Quitter cet équilibre? Pour quel
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autre? Et celui-ci, pour quel autre encore?
Von n'en finirait point. Qu'il est donc fatigant de penser qu'on bougerait !
Bah ! les fleurs ne vont pas non plus à la promenade. Gardons un peu cette attitude...
Une attitude, fi! la forme de l'attente,
une forme d'attente Mais moi, c'est de
repos inexpressif, de tranquillité substantielle que j'étais éprise. Sphinx d'Egypte, continuons. — Et vous, mon oncle, prenez toujours patience et vous faites narrer V aventure de la femme de Loth qui fut changée en statue. C'est une histoire qui ne manque pas de sel.
Combien les cariatides sont plus sereines que les statues libres ! Leur raison d'être les éternise. On les sent impassiblement hautaines et fières de ce qu'elles font, bienheureuses d'être utiles. Laînasse qui pèse sur elles leur emprunte la fermeté du sol. Elles sont pleines de repos, elles ont la joie, elles savent la splendeur de l'Unité. L'être palpite en elles. Mais comme lu dois souffrir de ton bras relevé, petite créature au geste vain, Diane de Gabœs!
Qu'il serait douloureux de songer devant toi
3H0 LE TOURMENT DE l'uNITÉ
à la clameur des croisades et au bourdonnement des usines pleines de vertige et de feu. Éternellement étrangères aux idées éternelles, les voilù bien, les vaines statues, stupides de fixité, monstrueuses d'inertie, tristes d'un peu d'éternité qu'elles gaspillent, haïssables surtout pour leurs bras inoccupés : car il n'est rien de fastidieux comme des bras sans travail. Ce fut sans doute un soir d'été que la Victoire aux ailes furieuses jeta ses mains immensément dans l'infini vers où elle prenait son vol avec colère. Sans doute s' élanc ait-elle aurdevant de sa sœur de Milo. Mais les deux vierges ne purent s'étreindre. Leurs bras étaient ailleurs où ils s'honorent sans fin de quelque labeur sacré, tandis que nous écoutons ici-bas le cri de leur splendeur foudroyée. Malheur plutôt aux statues intactes qui gardent à jamais le vœu olympien des sculpturales oisivetés, car la Grèce est morte. Manus habent, et non palpabunt ; Ne bougeons plus! Formules des images! — Certes il est harmonieux d'être bellement immobile, mais il est plus harmonieux encore de vivre.
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Au fait, moi que voilà, suis-je bien ici même une forme immobile ? Simulacre !
Mon sein respire, mon cœur bondit d'instant en instant. Je fais même ce rêve s'écrouler, lorsque f y songe trop passionnément. Je leur donne à croire que je ne frissonne pas, comme si de moi-même je m'étais absentée.
Mais le sang de ma chair et ma conscience me trahissent. La terre sur laquelle je suis arrêtée se dérobe toujours vers de nouveaux deux et folâtre autour du soleil, sans compter, dit-on, que nous nous en allons vers les inabordables archipels d'Hercule.
Terre de Galilée, terre qui tourne! Pourquoi m' obstiner à ^impossible possession de moi-même? Puisque je ne puis empêcher le vaisseau de danser sur la mer, pourquoi ne pas danser sur le vaisseau? Le mouvement !
Tout le mouvement! Car il ne faut rien faire à demi. Le plein repos, chimère! Firmaments éternels, ouvrez donc vos espaces à l'essor de ma personne disputée. Confiez-moi, pour que fy déploie les fastueuses métamorphoses du nombre, l'innombrable infini.
Plutôt qu'il m'échappât une parcelle de ce
rêve antérieur j vive un rêve différent ! Place à la Bacchante ! Livrez à Vamoureuse éperdue les trois dimensions de l'étendue. T entrerai, jusqu'à en mourir, dans l'emmêlement des mondes. Toutes les formes, je les atteindrai, je les élreindrai, je les couvrirai, je les serai; tout le vide je le remplirai ; tout l'azur, je le boirai. Je veux toute la joie. Platon, Shakespeare, Schumann, la petite Salomé a soif d'absolu !
Le mouvement^ la catastrophe aux millions d'actes, le drame spacieux de l'Unité, l'universelle épopée de l'harmonie, la vie ! La vie, c'est la danse inconnue de toute la matière en travail d'équilibre, c'est l'invention infinie d'une fin, c'est Vindomptable conquête de l'ordre, c'est le tourment de l'Lnité.
Lorsqu'au lever des premières aurores, l'Elohim créa l'homme, ce fut qu'il se voulait promouvoir et pour qu'il fût un autre que lui. De là le bel Adam. Il l'aima pour qu'il en aimât d'autres et que lui-même fût tour à tour aimé par eux. Ainsi la vie s'alluma. Un primordial mobile provoqua pour jamais le tumulte successif des âmes.
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Alors les hommes chassèrent les bêtes sauvages, ils bâtirent des villes, ils semèrent les uns après les autres le blé de l'an futur. De désir en désir, d'amour en amour, la vie depuis la première aube se répercute, recommence et s'enfuit à travers les âges. De là vient que les siècles s'en vont d'une seule allure, farandole inapaisée des hommes, des étoiles et des poussières. Et tel est le drame éternel du mouvement en quête d'équilibre et de la force en mal d'Unité.
Salomé qui ne pourrais pas te baigner deux fois dans le même fleuve, sache donc que chacun de tes gestes est sacré, puisqu'il éternise la prière qui demande l'harmonie. Ni ton sourire n'est indiffèrent, ni la pointe de ton menu pied, si elle dessine dans l'espace des signes effacés aussitôt. Car les hommes vont et vivent, comme tu danses, toi, en allant de ceci vers cela. Mais à mesure qu'ils atteignent un lieu nouveau, un autre leur échappe : V équilibre se rompt toujours â mesure qu'ils le réalisent. Alors ils cherchent ailleurs et de là vient qu'ils se meuvent toujours. D'obscurs mouvements qu'ils ignorent,
de vagues besoins qui les appellent les poussent à demander à des conjonctures noncelles l'ordre suprême qui leur manque et qui n'y manque pas. C'est sans doute parce que la ferre s'enfuit vers l'Orient que les peuples émigrent vers V Occident , instinctivement inquiets de se retrouver en équilibre. A chaque mouvement que font les hommes, voilà que le monde se reforme autour d'eux dans un rapport nouveau et que c'est de îioiirveau, que c'est éternellement le premier jour de la Création...
Tu danseras donc, Salomé, pour que les choses voltigent autour de toi d'un ordre à l'autre, sachant que tu égrènes le rosaire infini des genèses éphé^nères. Tu te connaîtras toute légère, parce que tes pieds sont les divins associa leurs du vide. Sur nul espace tu ne te fixeras nul instant, parce qu'il n'est point de position du monde qui soit définitive et que les harmonies qu'on peut faire de toutes choses sont innombrables. Mais tu courras d'attitude en attitude et tu fuiras de ligne en ligne, parce qu'il ne t'appartient pas de fuir l'inquiétude d'une cohésion suprême.
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Avec toi saute une humanité et se déroulent les tourbillons de la vie^ la nuée d'insectes qui bourdonne en tournant dans un rai de soleily comme les cent mille petits soldats qui m^anœuvrent quinze heures pour parfaire de belles figures militaires, comme les marées qui blanchissent de longs rubans de rivages eh V honneur de la lune. C'est dans ' l'universel mouvement qu'il faut cueillir la Beauté. Tel un printemps millénaire dont les fleurs d'instantanéité se flétrissent et revivent subitement. Telle une bataille d'instants insaisissables. Tellement que c'est à croire que rien de tout cela n'existait... Salut donc à tous ceux qui multiplièrent l'effigie de mon inconsistance! Ah! qu'il serait passionnant de danser dans les salles du Louvre!
Salomé, je crois que tu bougeas... Qu'y puis-je ? Je sens que le monde m'entraîne et qu'il ne dépend plus de moi de lutter contre la ronde générale. Debout, sonneurs de cistres, de sonnettes et de tambourins, aulètes et harpeurs, joueurs de corne et de psaltérions, pincez les cordes, frappez les cymbales : je dansais !
Je dansais, mon Dieu, doucement, rêveusernenty au fil de mes songes. Ce qu'il y a de plvs vrai chez une pauvre femme, c'est son prime, son plus vierge et son plus instinctif mouvement. Voilà: je dansais, fêtais humaine. Tandis que îna pensée mouvait le monde, je suivais le cours du monde et mes pieds rythmaient d'eux-mêmes ma pensée en sautaîit sincèrement devant elle. Et je dansais seulement pour ceci que je me sentais des jambes à vexer Jean Goujon.
V harmonie certes, mais ah ! surtout l'expression crue et pure. Déraignons la grâce. Le souvenir du mouvement qui se termine, ce qu'il en reste, un pli de vêtement qui persiste en souvenir d'une attitude antérieure, la grâce : une harmonie ! Mais moi je sais bien que je faisais mieux, puisque je n'en savais rien, et que je dansais tout expressive, d'instinct profond, pour la curiosité et pour la verve de la vie. Le paon amoureux qui danse la pavane se doute- 141 qu'en faisant la roue devant sa bien-aimée, il darde anxieusement sur toutes les choses les vingt regards de son plumage vain — pas si vain ! — le paon qui regarde le grand Pan !