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Le traité d'Utrecht

L'histoire de la diplomatie moderne n'oflFre pas de négociation plua importante , après celle de la paix de Westphalie, que celle de la paix d'Utrecht. Le traité du 1 1 avril 1713 eut non-seulement pour but, en effet , de régler les intérêts de quelques maisons souveraines, à l'occasion de l'héritage de la couronne d'Espagne ; mais encore d'établir un équilibre salutaire entre les puissances de l'Europe. Il définit et limita le droit que peut donner l'intérêt de la sécurité générale des États; et , conciliant ainsi ce droit sacré avec le respect dû à l'indépendance des nations, dans r exercice intérieur de la souveraineté , il compléta le traité des Pyrénées et fixa le principe fondamental du droit des gens, chez les modernes.

Depuis l'an 1713, l'accroissement de la puissance britannique, l'afiaiblissement de la Hollande, l'agrandissement de la Prusse, l'extension de la domination russe, le partage de la Pologne, l'amoindrisse-

ment de la* Suède, T émancipation des grandes colonies d'Amérique , et l'établissement des monarchies représentatives , ont changé les éléments de l'équilibre; mais les principes sont demeurés les mêmes, et l'on peut dire que Je droit public dp midi de l'Europe repose encore 8ur les bases posées à Utrecht.

Le traité d' Utrecht a été suivi d'une paix d'un quart de siècle entre les nations les plus civilisées du monde. Pendant cette période, l'esprit politique de l'Europe s'est raffermi et développé ; la vieille inimitié qui divisait la France et l'Angleterre , depuis les guerres féodales, a paru éteinte. Ces deux grandes puissances, unies par une alliance étroite , ont été les arbitres de la tranquillité générale, jusqu'à la guerre de la succession d'Autriche. A l'union des intérêts et de la politique se joignirent les communications plus intimes de l'intelligence; et la littérature comme la science se ressentirent de ce libre comiperce de la pensée française avec la pensée britannique.

La paix d' Utrecht avait été conclqe par le parti tory, malgré l'opposition du parti whig, qui conseillait alors , au détriment des vrai^ intérêts de l'Angleterre, une prolongation de guerre contre la France. Longtemps après h paix , la haine des partis poursuivit encore les auteurs principaux du traité que l'Europe honore aujourd'hui comme des bienfaiteurs de l'humanité ; toutefois une sincérité parfaite a toujours régné dans V exécution de ce grand acte diplomatique.

Je me propose d'exposer l'objet des pactes publics conclus à Utrecht, en ce qui touche les intérêts politiques de la France et de l'Espagne; je veux montrer

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le seoa véritable dea traités, et prévenir, s'il se peut toute occasion d'erreur, à cet égard. J'examinerai, notamment, ai, dans une négociation récente, il y a contravention actuelle ou possible à la foi des conventions. Pour discuter avec une parfaite intelligence et résoudre avec me exacte certitude cette question de haute jurisprudence, il faut d'abord jeter un coup d'ceil sur lea événements qui ont précédé Facte de paix, afin de saisir l'esprit et la portée de» négociatioi^; il faut pénétrer les intentioQs des parties contractantes, afin d'avoir l'interprétation des textes; il faut enfin rechercher dans l'exécution des actes diplomatiques, et dans les faits accomplis avec l'aveu des nations intéressées, la peiiaée véritable et juste du traité.

§ I. nu DROIT DE SUCCESSION A LA CQUBONN^ EN ESPAGNE.

U royauté fiit d'abord élective en ee pays, pendant la période dea rois goths, jusqu'à l'invasion arabe.

Après la conquête de l'Espagne par les Arabes la race gothique ou chrétienne se maintint, comme on sait , dans les Asturies , et la royauté continua d'y être élective, mais seulement dans les mâles, d'ijne famille héroïque. L'élection fut restreinte aux membres de cette noble race, pendant trois siècles. La couronne étant ainsi devenue comme la propriété d'une famille, on fut conduit à faire plus^. On aj^liqua le droit commun des successions , en matière civile, à la transmission de la couronne ou du pouvoir politique, par

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V effet d'une confusion que provoquait Tancienne loi wisigotbique ou romaine, loi permanente et fondamentale des chrétiens d'Espagne, et qui admettait les femmes à Tégal partage des biens, avec les mâles, à la différence de la loi salique, qui, dans le royaume des Francs, avait exclu les femmes du partage de Taleu ou de la terre héréditaire. L'application du droit privé au droit politique conduisit ainsi à des résultats inverses , dans les deux pays. Une cause , particulière à TEspagne , jointe aux causes générales qui , partout ailleurs que dans la royauté de France, introduisirent la succession des femmes dans les fiefs , produisit des effets dont le développement fut encore favorisé par la disposition géographique de la Péninsule , et la coutume de la succession des femmes s'établit dans l'héritage de la couronne , à l'instar de la succession dans l'héritage domestique.

Cette loi de succession resta à l'état de coutume pendant plus de deux siècles , jusqu'à l'époque où Alphonse-le-Sage la consigna dans son fameux livre intitulé : Las siete Partidas (environ l'an 1 260). Après avoir établi et motivé les droits du fils aîné dans la famille, le Roi s'exprime ainsi (1) :

« Quoique, suivant rancienne coutume, les pères aient ordinai- » rement le soin de faire une part à leurs enfants putnés , ce- 9 pendant les hommes sages et habiles, considérant le bien corn- » mun de tous , et comprenant que le partage de la succession des » royaumes ne se pouvait faire sans causer leur destruction, suivant » la parole de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a dit que « tout royaume V divisé tomberait en ruine , » ont cru qu'il était juste que la souve- 9 raineté du royaume passât au fils aîné seul , après la mort de son » père. Et tel a toujours été Tusage, dans tous les pays du monde où la souveraineté a été transmise par la voie du sang, et principale-

(I) Voy. le fcxfe, aux pièces jusUficatives, n« 1.,

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» ment en Espagne. Pour éviter donc une foule de maux qui sont ar. » rivés et pourraient arriver encore, ils ont établi que la succession du royaume passerait toujours en ligne directe. Et, pour cette raison» » ils ont voulu que, s'il n'y avait point d'enfants mâles, la fille aînée > succédât à la couronne. Et ils ont ordonné que, si le fils aîné mou- » rait avant d'avoir pu hériter, et qu'il laissât de sa femme légitime » un fils ou une fille, que lui ou elle eût l'héritage , et nul autre. » Mais, à défaut de tous ceux-là, le plus proche parent devrait héri- » ter du royaume , étant capable pour cela, et s'il n'a rien fait qui » doive le lui faire perdre. Le peuple est donc tenu d'observer toutes 1* ces lois ; car autrement le Roi ne pourrait pas être parfaitement » gardé, si le peuple ne gardait ainsi le royaume. Et, en conséquence, » tout homme qui agirait contre ces lois se rendrait coupable de tra- » hison manifeste, et mériterait la peine encourue par tous ceux » qui méconnaissent l'autorité du Roi. s

Le livre des Partidas obtint force de loi positive en \ 338, par un acte royal du Roi Alphonse XL Cette loi reçut une nouvelle confirmation , en 1 505 , dans rassemblée générale des certes réunie dans la ville de Toro. Une résolution, décrétée dans cette assemblée, reproduit textuellement la loi d'Alphonse-le-Sage (1) ; Charles-Quint s'y conforma exactement dans son testament, daté du 6 juin 1 554 (2) ; et Philippe IV ayant réuni en un corps ou recopilacion les lois de la Castille , en 1 640 , donna une nouvelle sanction à la loi tf Alphonse (3).

On avait fait au quinzième siècle une tentative pour introduire ^ loi salique en Espagne ; mais elle avait échoué. Voici comment un ancien historien espagnol raconte cette histoire :

(I) Voy. les Commentarii in leges Taurinas, d'Ant. Gomez; Genevœ^ 1628« in-fol. (pag. 186).

(7) Voy. Dumont, Corps diplomatique, snppléra., tom. II , pari. 1 , pag. 141.

(3) Nueva recopilacion de las leyes de Casfilla; Vlààrlùj 1040, in-fol. (loi 14,tit. TU, liv V),

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« En 1 475 ) qui fut la première année du r^;ne de u Ferdinand et d'Isabelle, il y eut à Ségovie quelque » contestation entre le Roi et la Reine, pour savoir qui y> des deux devait succéder aux royaumes de Castille » et de Léon ; la Reine, comme fille du Roi Jean II, » ott le Roi , comme fils de Jeaîi , Roi d'Aragon , des- » cendant par les mâles de lean V\ Roi de Castille et » de Léon. Ceux qui tenaient le parti du Roi Voulaient * ititrtduirfe en Castille et eti Léon une loi nouvelle , » semblable à cette loi salique des Français qui exclut » les femmes du patrimoine royal. Le parti de la » Reine, qui était celui de là justice, soutenait son » dtt)it ptr le& lois dii royaume et par les anciennes » histoires... La séntetice fut prononcée en faveur de »la Reîtië Isabelle (<); »

Gé que n'aVait pii ftiire Ferdinand-le-Cathdlique , PhlliJ)pe. V Taetomplit en J)ârtie, immédiatement après que le traité d'Ulreéht eUt fixé la courotine dans sa race. Il abolit Tanciénne succession cognûliqwè, d'après laquelle, dans la toêtoé ligne, l'aîné était préféré aux cadets, et les mâles aux femmes; dans des lignes différentes , les femmes de la ligne directe ou la plus proche l'emportaient sur les mâles de la ligne |)lus éloignée ; et il la remplaça par la succession dgnutique, qui devait empêcher Un beau royaume de sortir de sa ftimiile. Cependant, par respect pour les traditions et maximes espagnoles, il admettait, à défaut de tous les mâles, de quelques ligne et degré qu'ils fussent, la succession des femmes jusqu'à épuisement. C'était une loi semi-salique qui donnait la préférence aux

(1) Garibay, Compendio historlal, etc., tit. i, Viv. xviii.— J'emprunte cette indication à M. Laboiilaye, De la condition des femmes, pag. 496.

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descendants mâles sur toutes les femmes et leurs descendants , bien que les femmes et leurs descendants fussent de meilleur degré et de ligne plus proche. Cet acte fut approuvé dans une assemblée générale des certes , et, loin .qu'aucune puissance de l'Europe y fît objection, il parut que son application était liée aux prévisions du traité d'Utrecht , comme nous le montrerons plus tard(i).

En 1789, et par des motifs demeurés secrets, mais qui tendaient peut-être à l'établissement d'une influence étrangère, en Espagne, on songea au rétablissement de la loi des Partidas. La chose demeura, pour lors, à l'état de proposition. Une pétition présentée au Roi Charles IV, par les certes, ainsi que le projet de rédaction d'une pragmatique nouvelle de la part du Roi , n'ont été imprimés qu'en 4 830, et la Novisima recoptlacion ou Compilation officielle des lois existantes en Espagne, publiée par ordre du Roi Charles IV lui-même, en 1805 (2), reproduisit le décret de Philippe V, de l'an 1713, sans aucune observation ni correction.

La constitution de 1812, décrétée par les certes, abrogea formellement Vauto accordato de Philippe V, et le retour aux lois des Partidas y fut proclamé. On

(1) Voy. cet acte traduit, aux pièces justificatives, n» 2. Le texte est au tome II de la Novisima recopilacion de las Leyes de Espana, pag. 4 et •uiv. (Madrid, 1805-29, 6 tom: in-i*).

(2) Pfovisima recopilacion de las Leyes de Espana , dividida en XII libres en que se reforma la recopilacion pubUcada por el senor don Felipe II, en el ano de 1567, reimpresa ultimamente en el de 1775, y se incorporan las pragmaticas, cedulas, décrètes, ordenes, y resolucio* nés reaies, y otras providencias no recopiladas, y expedidas basta el de 1804. Mandata formar por el senor don Carlos Vf. Empresa en Ma^ drid, ario 1805-29, 6 vol. in-^**.

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sait que cette constitution inexécutée fut abolie ellemême par Ferdinand VU, après l'évac^jation du territoire espagnol, en 1 81 4. On retomba dès lors dans l'application de la loi de 1713.

On sait encore que le 29 mars 1 830 Ferdinand VU a promulgué le décret projeté en 1 789 par Charles IV ; ce décret nouveau a été sanctionné par les cortès, et sa légalité a été reconnue par l'Angleterre, la France, et d'autres puissances de l'Europe.

Ce fut donc à cette antique loi des Partidas que les différentes dynasties qui ont régné sur l'Espagne durent F héritage de la couronne. En 1496, l'héritière de Castille, Jeanne la Folle, porta le trône, par un mariage , dans la maison de Hapsbourg , et son fils réunit ainsi les états des quatre maisons de Bourgogne, d'Aragon, de Castille et d'Autriche. Ce fils fut Charles-Quint. Avant la maison d'Autriche, deux dynasties françaises avaient régné en Espagne, en vertu de la loi de succession des femmes , et une troisième dynastie française, celle de Bourbon, y a remplacé la maison d'Autriche.

§ II. LA MAISON d' AUTRICHE EN ESPAGNE.

L'établissement de la maison de Hapsbourg, en Espagne , entraîna cette riche et puissante contrée hors de sa sphère naturelle d'activité. En effet, il y a congénialité morale et géographique entre la France et l'Espagne, et par conséquent aussi dans le système politique des deux peuples. L'Espagne a été civilisée par la loi romaine comme la Gaule. Elle reçoit par la

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France le commerce et les idées de F Europe ; quoique séparée d'elle par une grande chaîne de montagnes , r Espagne a de tout temps mêlé ses races et ses destinées avec celles de la France. Sa langue , de soudie latine comme la langue française , s'identifie avec la langue romane du moyen âge et avec la langue vuli2:aire que parle encore tout le midi de la France. Si la France a donné des dynasties à F Espagne, à leur tour des dynasties espagnoles ont possédé les grands fiefs de la France méridionale. La France est restée catholique comm^ l'Espagne, avec un caractère moins exclusif peut-être , ce qui tient à la position géographique des deux pays, au génie particulier des deux nations, et aux accidents de leur histoire politique. Le droit espagnol a été puisé aux mêmes sources que le droit français. La littérature espagnole a exercé une notable influence sur la littérature française, et à leur tour la littérature et les doctrines politiques de la France ont fait, en quelque sorte, une révolution en Espagne. Les deux pays se meuvent évidemment dans le même cercle d'intérêts et d'idées , quoiqu'à des degrés différents. Leur amitié constante est une amitié nécessaire. La France sert de barrière à l'Espagne contre les agressions du continent ; elle en reçoit en échange une protection précieuse pour sa fi*ontière du midi ; car, ouverte au nord et à l'est , si elle joint à ces dangers la crainte d'une attaque par le sud f sa sûreté territoriale est menacée et sa force politique en Europe est amoindrie. L'alliance ou Tinimitié des deux peuples est , pour tous deux , une cause de péril ou de prospérité.

Aux yeux de l'Espagne , une dynastie française rè-

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présentait ce grand intérêt du midi, où elle est si profondément engagée. Aux yeux de la France, une dynastie autrichienne au delà des Pyrénées était une menace permanente et un danger intolérable ; la France a lutté pendant deux siècles, avec des vicissitudes diverses, pour rétablir l'accord si précieux que Tavénement de la maison d'Autriche avait rompu entre elle et l'Espagne; elle n'a épargné aucun effort pour atteindre le but de cette politique , aujourd'hui trois fois séculaire, et toujours chère aux deux nations. François 1" a subi la prison de Madrid ; mais le petit-fils de Louis XTV est venu régner à TEscurial, et ce grand événement n'a été que l'accomplissement naturel de la destinée des deux peuples. La cause de Philippe V fut embrassée par l'Espagne comme la cause de l'indépendance et de la prospérité nationales, et le bon sens public a toujours montré à la France l'amitié de l'Espagne comme un intérêt français de premier ordre.

La France fut puissamment soutenue dans la poursuite de son intérêt privé, par l'intérêt européen luimême ; car si la maison d'Autriche nous menaçait par les Pyrénées et par ses possessions sur le territoire français lui-même, où elle avait pied par le Roussillon, la Flandre, l'Artois et la comté de Bourgogne, elle dominait aussi et pesait sur l'Europe par ses États d'AUeûiagne , par les Pays-Bas , par l'Italie et par les ressources de ses riches colonies. Puissance formidable, en effet, que l'ambitieux Charles-Quint rêvait d'accroître encore, au plus grand péril de la liberté politique de l'Europe. AfiEaissé sous le poids d'une si vaste monarchie , et découragé par un échec que lui fit subir la

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France , Charles se relira du monde et partagea ses États entre deux héritiers. Pendant tout son règne , la France et l'Angleterre avaient été à la tête des ligues formées contre lui. Mais la lutte avait été sans succès.

Séparée de la branche établie dans les Etals héréditaires d'Autriche, la branche espagnole de Hapsbourg n'en resta pas moins un voisin redoutable pour la France. Elle pressait toujours le royaume par trois côtés. Son catholicisme exclusif lui donna une grande influence sur le catholicisme français , pendant les troubles de la réformation; Philippe II, dont l'influence pesa sbr la France, pendant plusieurs années, essaya même de lui imposer sa dynastie. Tout le inonde sait la glorieuse résistance de Henri IV, et l'énergie avec laquelle le seiitiment tiational se prononça contre cette tentative d'usutpation. Louis XIII, guidé par Richelieu , continua la pensée de Henri IV, se ligua avec la Hollande, l'Allemagne, la Suède et la Savoie, contre la maison d'Autridie , et lui porta les plus rudes coups. L'Angleterre suivit la même politique , en soutenant l'insurrection des Pays-Bas. La maison d'Autriche espagnole s'afifaiblit insensiblement dans cette lutte; sa race parut même dégénérer, tandis que la maison de Bourbon gagnait en force^ et en influence, ce que l'autre t)erdait de vigueur et d'autorité. L'Europe fut alors partagée entre le désir d'être délivrée du despotisme de l'une et la crainte de subir le joug de l'autre.

Un grand phénomène juridique se produisait en ce moment dans l'Occident : phénomène inconnu au monde ancien et au monde du moyen âge.

Les divers États de l'Europe avaient été conduits par différentes circonstances et par le développement ana-

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logue des conditions de leur sociabililé, à des rapprochements fréquents et à des alliances d'intérêt commun , soit pour les affaires de la réformation , soit pour la défense contre les Turcs » soit pour le commerce des colonies, soit pour la communication plus active de la pensée par la voie de Timprimerie , soit enfin pour résister à des abus de force de la part de certaines puissances prépondérantes. Il en advint que ces États formèrent , par rapport au reste du monde , comme un seul corps , dans le sein duquel il n'existait en réalité que des séparations politiques , et oit la tendance à Tunion fut toujours plus sensible et plus marquée. Le sentiment des rapports de droit s^éleva de la vie privée des hommes à la vie politique des peuples. Rien n'est plus grand, dans l'histoire des œuvres de l'humanité , que ce travail de l'Europe sur elle-même, et le développement des idées auxquelles il donna lieu. L'esprit acquit alors une puissance qu'il n'avait plus retrouvée depuis les temps anciens, et de très-petits États purent, par la supériorité de l'intelligence, balancer l'influence qui leur manquait du côté des avantages de la force. L'Europe était ainsi poussée par une grande communauté de destinées , d'intérêts et de pensées , vers une forme d'existence politique qui représentait la confédération des États civilisés du monde moderne. Cette situation donna naissance à un système de politique internationale , établi sur des théories de garantie récipfoque, ayant pour but le maintien de l'indépendance et de la sûreté de chaque État. Ce système, qu'on peut appeler européen , naquit des faits; mais il fut consacré par le droit. Il reçut la sanction que donne la force des choses , mais il obtint aussi l'autorité que communique

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une paissante manifestation de F esprit public. Il y eut dès lors un système général de politique européenne à côté du système spécial de la politique particulière de chaque État.

De là sortit un droit des gens fondé non-seulement sur des traités positifs, mais encore sur une convention générale et tacite, dont les maximes obligatoires, quoique souvent négligées, exercèrent une grande influence sur les actes des gouvernements. De là Tintervention dans les affaires politiques de l'Europe d'une puissance nouvelle à laquelle il fallut bien faire sa part : la puissance du droit, la puissance de l'opinion, la puissance de l'intelligence humaine. Le droit des gens fut étayé des grands principes du droit civil appliqués au droit des nations : le droit de liberté intérieure , le droit de propriété ou d'indépendance extérieure et la foi des conventions ; et, comme il n'y avait pas au-dessus des peuples une justice supérieure qui pût leur garantir la sûreté que la police civile procure, à cet égard, aux citoyens d'un État, on sentit la nécessité d'établir et de maintenir un équilibre politique des puis- ^ sances, c'est-à-dire un système préventif des abus de pouvoir, au moyen de la répartition régulière des forces de la confédération européenne. La principale attention des États se porta dès lors vers la défense de leur indépendance , soit interne , soit externe , contre des envahissements qui pourraient amener la prépondérance exagérée d'un seul État. La conception de cette balance politique , qui n'était pas complètement inconnue à l'antiquité , n'engendra pas sans doute une sûreté parfaite , mais elle procura la plus grande sûreté possible aux nations intéressées » lorsqu'elles joi-

gnirent à la force da droit la prudence de la cooduite.

Sous r appui de ces grands actes politiques se développa la théorie des souverainetés nationales. Par elle, chaque État obtint la consécration de son droit natiirel de ^^ gouverner selon son intérêt et sa raison, en respectant le droit et T intérêt d'autrui. On ne crut plus permis d'intervenir dans les affaires intérieures d'une nation pour s'immiscer dans sa police, dans la fora)ç de son gouvernement et dans les rapports du pçuple avec le pouvoir suprême. Du domaine de la spéculation juridique,, cçs idées passèrent dans la pratique politique, grâce à la diplomatie savante et laborieuse du dix-septièpue siècle, qui nous a transmis les monuments glorieux de ses travaux, dans ces traités fameux où 3ont fixées les hases du droit euror péen. Mais, parmi les principes constamment invoqués daiis les discussions diplomatiques de ce temps, était celui du droit d'^r pour prévenir F agrandissement démesuié d'un seul État, au péril de la sécurité générale et de F indépendance des autres peuples. L'équilibre des puissances çt des États a préoccupé tous les hommes voués à la carrière politique, depuis le milieu du seizième siècle ; et, vers la 6n du dixseptième, Fénelon lui prêtait les formes dun suave langage. Le danger que la liberté de l'Europe, disons mieux, que la civilisation dle-même avait couru, sous Charles-Quint, est demeuré fixé dans tous les souvenirs.

On croyait, au dix-septième siècle, et même au dix-huitième, que l'équilibre européen devait être établi sur une égalité de forces et d'influence entre l'Autriche et la France. Une alliance étroite de l'Es-

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pagoe et de la France devait être le principal moyen de cette distribution des forces respectives. Mais le règee de la maison d'Autriche dans la Péninsule semblait être un obstacle insurmontable à ce dessein. La France essaya de vaincre la difficulté par des maria-^ ges ; nous verrons bientôt quel fut )e caractère d'inefficacité de ce moyen. Richelieu soutint la ligue des princes protestants d'Allemagne contre la maison de Sapsbourg. La guerre de trente ans n'eut pas d'autre but que de constituer l'Allemagne en État d'indépendance contre l'Empereur, car ce n'était pas seulement dans le Midi que la prépondérance de l'Autriche avait été menaçante, elle avait suscité de justes craintes dans le Nord. Mazarin poursuivit les plana de Richelieu, et il eut la gloire de conclure la paix de West- {Aalie, qui termina la guerre de suprématie entre l'Autriche et l'Allemagne, par- le triomphe de la liberté allemande. Ce fut la promise occasion importante oh les idées nouvelles » qui avaient prévalu dans les esprits, à l'occasion de k politique européenne, purent être appliquées. Jamais l'Europe n'avait vu d'aussi grandes, d'aussi compliquées négociations.

On s'attaqua aussi à la branche espagnole. Elle fut ruinée dans les guerres de la minorité de Louis XIV, et la paix des Pyrénées lui fot imposée. La frontière firancaise fut portée, vers l'Est, au Rhin ; vers le Midi, aux Pyrénées, et fortiSée au Nord par l'accession ou la oonstruction d'une ligne considérable de villes fortes. Enfin, Louis XIV épousa Marie-Thérèse d'Autriche.

Mais alors a commencé une nouvelle phase de la question. La branche espagnole de la maison deHapshourg s'était comme épuisée ; dégénérée graduelle-

ment, depais Charles-Quint jusqu'à Charles II, elle était près de s'éteindre. La France, ne pouvant pas compter sur une amitié solide avec l'Espagne autri- ' chienne , porta ses vues vers l'occupation de ce royaume, et Louis XIV, au lieu de se borner à l'union des deux peuples, parut ambitionner la fusion des deux États en une seule monarchie. Pendant les cinquante dernières années de son règne, sa politique fut de s'établir en Espagne, en tout ou en partie, ou au moins d'en expulser la maison d'Autriche. Louis XIV était d'accord avec l'Europe, en ce point qu'une réunion nouvelle de la monarchie espagnole à la couronne impériale était compromettante pour la sûreté générale. Mais on redoutait ses desseins, et l'on voyait dans l'adjonction de l'Espagne à la France un côté extrême de la question , également menaçant pour l'équilibre européen. Le but essentiel de l'Europe désintéressée était donc d'éviter la réunion de l'Espagne, soit avec la France, soit avec l'Autriche. La prééminence que la France avait acquise, et que Louis XIV avait personnellement obtenue par la grandeur de son caractère et l'éclat de son règne, donnait, à ce sujet, une force singulière à des appréhensions qu'exagérait la malveillance. On ne pouvait, sans doute, imposer à l'Espagne une dynastie étrangère qu'elle n'eût pas librement acceptée; mais on pouvait exiger la séparation des souverainetés espagnole et française dont la réunion était menaçante pour l'Europe.

Le maintien de l'équilibre, que l'Europe crut souvent compromis , depuis la paix de Westphalie , fut l'objet constant de l'attention publique, et tous les

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traités da dix-septième siècle eurent pour objet d'en assurer la garantie. A cet intérêt d'équilibre politique se joignit, à la même époque, un intérêt de commerce et de ridiesse, né de la civilisation croissante des États, et surtout de la possession des colonies du Nouveau- Monde. Les intérêts commerciaux prirent, dès lors, place à côté des grands intérêts politiques ; et, pour les puissances maritimes, telles que la Hollande et TAngleterre , ils se confondirent avec Tintérêt politique ; car, à regard de ces États, la richesse et le crédit étaient une force qui balançait la puissance territoriale des Rois du continent. L'intérêt commercial de tous les États, et tout d'abord de F Angleterre et de la Hollande, compliqua donc la situation des affaires en Europe; elle donna naissance à des combinaisons nouvelles et à des complications inattendues ; mais les deux intérêts se réunirent constamment pour empêcher la réunion des deux couronnes de France et d'Espagne sur une même tête.

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