CHAPITRE PREMIER
L'indépendance et Fintégrité reconnues et garanties à la Turquie par le Traite' de Paris avaient disparu sous les pas de r armée russe ; le Sultan y avait renoncé en acceptant pour son Empire les délimitations formulées par le Traité préliminaire de San-Stéfano. Les grandes puissances, notamment la Grande-Bretagne et F Autriche- Hongrie, refusaient leur sanction à la délimitation nouvelle ; la Turquie, naturellement, secondait cette tendance de ses alliés , tandis que la Russie , comme puissance belligérante et victorieuse , cherchait, tout aussi naturellement, à protéger son oeuvre sous les formes propres à préserver la paix européenne. C'est dans ces conditions que les stipulations territoriales du Traité préliminaire de San-Sléfano
se présentaient devant les ple'nipotentiaires reunis en congrès à Berlin. Ceux-ci n'ont pas cru « qu'il e'tait de leur tâche d'ane'antir entièrement les résultats de la guerre et de replacer la Turquie sur le pied où l'avait établie le Congrès de Paris , mais seulement de lui rendre une indépendance relative qui lui permettra » dit lord Salisbury dès l'ouverture des débats sur cette importante question, de protéger efficacement les intérêts stratégiques , politi* ques et commerciaux dont elle doit rester le gardien ' » .
Les objections faites par le Congrès à cette catégorie des stipulations préliminaires n'avaient pas toutes la même portée relativement aux frontières géographiques de l'Empire ottoman. Ainsi, celles dont les plénipoten-' tiaires anglais ont été les principaux organes reposaient plus sur une question d'administration intérieure que sur le côté technique ou de fait« impliqué dans les délimita-^ tions de San-Stéfano.
La diplomatie anglaise, croyant, paraît-il, à la reconnaissance des peuples envers leurs libérateurs, voyait dans la nouvelle Principauté de Bulgarie une avant-garde russe aux portes d' Andrinople, à deux journées de marche des Dardanelles et du Bosphore; il ne lui suffisait donc pas que la souveraineté politique continuât à être reconnue au Sultan sur les provinces et districts dont le Traité préliminaire de San-Stéfano tendait i faire une Princi-
> L. Salisbury, séance du Congrès du 17 juin.
pauté autonome , et ^vassale , et elle deifaandait que cette Principauté fût autrement limitée, afin que Fautorité directe du Sultan embrassât un plus vaste rayon, un espace plus compacte. Cette objection soutenue par tes plénipotentiaires anglais reste toutefois sans effet sur la Turquie comme expression géographique. Elle est sortie victorieuse des délibérations intimes comme des séances plénières du Congrès , grâce surtout aux conditions dans lesquelles s'exercera l'autorité administrative du Sultan dans les territoires restant sous sa souveraineté directe, La Principauté vassale de Bulgarie est devenue plus petite ; la compétence gouvernementale de la Sublime Porte a vu étendre sa sphère d'action à des territoires que le Traité préliminaire lui avait enlevés ; mais les frontières politiques de l'Empire ottoman n'ont subi de ce fait et de ce côté aucune modification; nous n'avons donc pas à nous en occuper dans ce chapitre : l'article 6 du Traité préliminaire de San-Stéfano est modifié essentiellement par les articles 2 et 14 du Traité de Berlin, quant aux attributs de la souveraineté administrative du Sultan, mais non, ou seulement d'une façon peu considérable sur la frontière serbo-bulgare, quant à son état de possession territoriale. Il n'en est pas de même des autres objections opposées par les représentants des grandes puissances aux stipulations géographiques élaborées et convenues à San-Stéfano. Celles-ci avaient consacré les résultats de la guerre, en détachant de l'Empire ottoman les trois Principautés
vassales de MontéDégro , de Serbie et de Roumanie, et en leur adjugeant avec la souveraineté quelques provinces ou districts pris sur les possessions directes du Sultan. Cette délimitation nouvelle n'a pas manqué de se heurter à des objections soutenues notamment par rAutriche- Hongrie au nom de ses intérêts d'ordre économique et politique. Mais ces objections tendaient plus à faire modifier les frontières futures des trois Principautés qu'à ressusciter à leurs dépens l'intégrité territoriale de la Turquie. Celle-ci, comme l'avait décidé le Traité de San- Stéfano, perd définitivement tout droit de souveraineté sur les trois Principautés ainsi que sur les territoires qui y sont respectivement annexés par le Traité de Berlin.
On en peut dire autant des stipulations de San^Stéfano relativement aux possessions du Sultan en Asie. Là aussi, la Turquie et la Russie avaient infligé à l'intégrité territoriale de l'Empire ottoman des atteintes que les pourparlers entre les plénipotentiaires de la Grande-Bretagne et de la Russie ont abouti à mitiger, mais non à abroger.
En Europe comme en Asie, les stipulations géographiques de San-Stéfano ont été amendées par le Congrès au profit de l'Empire ottoman, qui a ainsi reconquis au tapis vert de la diplomatie une partie du territoire qu'il avait perdu sur les champs de bataille de la Bulgarie, de la Roumelie et de l'Arménie. Peut-être, dans ce conflit de droits acquis, de prétentions rivales, d'aspirations contendantes, a-t-iJ clé trop tenu compte des considérations dues
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aux différentes puissances intéressées, et pas assez de la situation morale des populations que les conférences intimes et les séances plénières ont rattachées en dernier ressort à tel Etat et à tel mode de gouverneme.nt, suivant que Tout commandé les exigences de Faccord européen. * Peut-être, dans ces circonstances critiques, où les considérations de stratégie, de commerce, de race, de religion, n*étaient avancées tour à tour que pour se combattre réciproquement, et où l'ardeur des passions politiques interdisait de recueillir les volontés de la majorité, peut-être, disons-nous, eût-il été sage de la part de la diplomatie d*avoir constamment présent à Fesprit Tordre d'idées qui, plus que le sentimentreligieux des Musulmans et plus que la rivalité religieuse parmi les Chrétiens, a contribué à maintenir la cohésion ottomane malgré les étranges coutumes gouvernementales et administratives de la Sublime Porte. Chacun des éléments dans TEmpire, de la manière qu'ils ont, dans cette lourde et pour eux interminable période du moyen âge, réussi à se parquer, ou que le hasard des événements les a parqués par culte ou par race, par secte ou par tribu, éprouve un égal sentiment d'horreur et de répulsion pour le titre de rayah. Qu'on les interroge cependant, qu^on entende leur avis sur l'amélioration de leur sort au prix de leur hommage d'obéissance envers un autre État... Lord Redcliffe l'a fait en 1853, interrogeant les Grecs orthodoxes dont la Russie alors était seule à protéger les droits et à défendre la cause ; Sir H. EUiol
Fa fait en 1876, interrogeant les Grecs et les Arméniens; ils ont, Fun et l'autre , emporté de cette multiple consul^ tation des réponses qu'ils ont triomphalement propagées en Europe comme un témoignage rendu en faveur du gouvernement turc par les chrétiens eux-mêmes, tandis qu'en réalité ce n'était que la manifestation cent fois* répétée de ce sentiment intime, qui est commun à toutes les populations orientales, aux musulmans comme aux non-musulmans. Le Turc en juge par sa propre expérience, il connaît le genre d'autorité qu'il exerce sur les Chrétiens, et il ne peut s'imaginer qu'un maître chrétien s'en vienne i exercer une autre et meilleure sur lui : il craint, par-dessus tout, de devenir rayah. Le Chrétien, lui, a éprouvé directement le sort du rayah, il supporte d'éti'e le rayah du Turc qui, compte-t-il, est un mal dont la fin est proche, mais il refuse de devenir Russe, Anglais, Autrichien ou autre chose quelconque, car il ne veut pas recommencer à neuf et pour une durée indéfinie la série des tribulations du rayah. Le Turc se bat comme un lion lM)ur son Sultan^ et il devient tigre pour ceux qui le menacent de faire de lui un rayah; le Chrétien craint avant tout de changer le joug turc contre un joug autre ; ))Our lui, le Turc, c'est le mal connu et qui a les qualités de ses défauts : à prix d'argent, on en acquiert le droit de se reposer quelque peu de ses souffrances ; il a d'ailleurs si souvent besoin du secours des uns contre les autif s qu il ne lui arrive jamais d'être simultanément
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insupportable à tous ; chacun peut s'attendre à une période de répit, les crises générales et embrasant tout n'existent pas, les grandes crises sont essentiellement intermittentes, et elles emportent chaque fois un lambeau de cette domination.
Ainsi raisonne-t-on chez les Musulmans et chez les Chrétiens; cet état d'esprit chez les administrés fait la sécurité de l'oligarchie gouvernementale, qui n'a pas un grand effort à déployer pour diviser afin de régner. Ainsi mancpuvre-ton chez les différents chrétiens, supportant, caressant le joug connu et vieux par crainte d'un joug nouveau et jeune, et l'on patiente. Il a fallu toute la puissance de malfaisance dont étaient pourvus depuis cinq à six ans certains hommes de la Sublime Porte, et toute l'inertie des autres, leurs collègues, pour arracher à leur placidité séculairement tenace ces Bulgares qui, durant la guerre de Grimée, avaient été les instruments volontaires et empressés de l'armée du Sultan contre celle du Gzar. Quelle période plus que la nôtre a fourni cet enseignement sur le caractère d'esprit des populations dont le Congrès a été appelé à fixer la destinée ! Elles ne sUmaginent pas qu*un gouvernement puisse être autre chose qu'un instrument d'oppression, un joug; chacune d'elles, à moins d'avoir le pouvoir, se croit esclave ; un changement qui ne les rattache pas selon leurs tendances particulières est accueilli par toutes comme une aggravation de leurs malheurs. D'où viennent ces supplications humbles, ces
protestations menaçantes qui remplissent les journaux de Gonstantinople , les cartons des ambassades, les rapports de Sir Layard et les Archives du Congrès? Que signifient-elles, sinon ce patriotisme suigeneris auquel un morcellement indéfini serait impuissant à procurer satisfaction » qu'il est imprudent d'encourager, car il a servi d'appui au plus mauvais des gouvernements; qu'il est tout aussi dangereux de négliger, car il compromet dès l'abord le succès des meilleures intentions? Mais il avait été fait un tel abus de ce genre de manifestations , tant de plumes complaisantes s'étaient mises à écrire des pétitions, des plaintes et des protestations dont les prétendus signataires ignoraient jusqu'à l'existence; l'esprit de parti avait mis un tel empressement à faire un écho de miséricorde à ces documents dont il n'était pas sans connaître la véritable origine ou la véritable marque de fabrique, que chacun était tombé dans le piège qu'il avait tendu à l'opinion publique. Pour ce procès politique et social, les moyens que la justice ordinaire réprouve avaient été déployés avec une telle apparence de conviction que, dans un jour de sincérité et devant les grandes puissances siégeant en aréopage, l'embarras était devenu grand pour distinguer les manifestations de cœur d'avec les manifestations décommande et d'avec les manifestations supposées. Le Congrès de Berlin, comme tel, n'était plus le maître d'accueillir ces protestations ni de les repousser,* ne voulant ni anéantir l'Empire ottoman, ni en ressusciter l'intégrité.
11 a donné à la Turquie de nouvelles frontières, ayant pour principal, pour unique point de mire la pre'servation de la paix européenne. Celle-ci, peut-être, n'eût point paru compromise, et nous osons croire, au contraire, que le Traité de Berlin eût gagné auprès des populations dont il dispose sans les consulter , si une clause formelle leur réservait la faculté de faire coi^naître leurs vœux et de suivre leurs propres impulsions pour une époque ultérieure et quand Texpérience du nouveau régime les aura éclairées sur la nature des gouvernements modernes ; une telle stipulation, rappelant r article 5 du Traité de Prague, eût pu paraître à sa place dans un traité conclu à Berlin , et elle eût servi l'œuvre de la paix générale en calmant dès le début les appreliensions des populations que leur histoire a accoutumées à redouter plus que tout un changement qui ne les affranchisse pas complètement, ou qui pour le moins ne les rattache pas entre elles selon leurs affections propres.
Enl'état où le Traité de Berlin consacre à neuf l'existence de l'Empire ottoman , le Sultan a perdu définitivement toute espèce de souveraineté
1* En Europe :
(a) Sur le Monténégro et sur les territoires qui y sont annexés par l'article 28 ;
(b) Sur la commune et la banlieue de Spiça incorporées à r Autriche-Hongrie par l'article 29 ;
(e) Sur la Principauté de Serbie et sur les territoires iaclus dans la délimitation de l'article 36;
(dj Sur la Roumanie , dont une .partie fait retour à la Russie en vertu de Farticle 45, et qui reçoit un agrandissement territorial par la disposition de Farticle 45, deuxième alinéa;
(e) En cas d'entente directe entre les gouvernements d'Athènes et de Constantinople, suivant le Protocole inséré au procès-verbal de la séance du Congrès du 5 juillet, ou en vertu de la médiation des puissances prévue par Farticle 24 du Traité,
Sur tout ou partie du territoire formant rectification des frontières en Thessalie et en Epire, suivant la vallée du
Salamyrias sur le versant de la mer Egée et celle du Kalamas du côté de la mer Ionienne.
2" En Asie :
(a) Sur les territoires d'Ardahan, de Karset de Batoum, ainsi que sur tous les territoires compris entre Fancienne frontière russo-turque et le nouveau tracé indiqué par Farticle 58;
(b) Sur la ville et le territoire de Khotour , définitivement adjugés à la Perse par Farticle 60.
Aucune modification n'a eu lieu dans Fétat de possession du Sultan en Afrique.
Toutes les désignations dans les clauses de délimitation ont été prises sur la carte de Tétat-major autrichien'.
> Procès-verbM de la séance du Congères du 12 juillet.
LES DÉLIMITATIONS. Il
Le Traité de Berlin ne détermine pas autrement les frontières de F Empire ottoman, de sorte qu'un procédé d'inductions y d'ailleurs peu difficile, reste nécessaire et est suffisant pour tracer la carte actuelle des États du Sultan, auxquels s'appliquent les stipulations d'ordre politique et d'ordre administratif arrêtées ou indiquées par le Congrès de Berlin , comme on les trouvera systématiquement coordonnées dans les chapitres suivants.
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