VI PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Le Congrès de Berlin a eu pour but de régler les conditions normales de cette expansion coloniale. La fondation de l'État indépendant du Congo, basée sur l'association et la coopération des nations civilisées, affirme la solidarité des peuples dans le travail et le bienfait des principes de la liberté économique, maritime, voire môme de la liberté religieuse. Les décisions importantes de ce Congrès ont démontré que l'esprit d'association doit prévaloir sur l'idée de prépondérance ou de domination exclusive au plus grand profit de la paix générale. On doit être reconnaissant au jeune publiciste italien d'avoir, le premier, mis en lumière ces conquêtes du droit international. Il aborde son sujet par un exposé précis du passé et sa comparaison avec le présent ; cîétait la meilleure méthode à suivre pour le traiter et bien faire comprendre les développements qui en découlent. En divisant son ouvrage en trois parties dans lesquelles, l'histoire, la géographie et le droit sont traités tour à tour, il a donné à son travail des développements d'une utilité générale. L'édition française que nous présentons au public, contient en appendice, des renseignements complets sur le mouvement législatif concernant l'État du Congo, ainsi que des notes très intéressantes sur les progrès du commerce international ; elle se termine par la reproduction du texte de l'Acte final du Congrès de Berlin.
Si ce livre est la première œuvre du jeune publiciste paraissant en langue française, il n'en faut pas conclure qu'il constitue son unique bagage littéraire. En rendant compte de : // trattato di Berlino di 1885 e lo Stato independente del Congo, la Revue de Droit International public de Bruxelles* s'exprimait en ces termes:
t L'auteur est le fils de l'éminent juriste, M. Auguste
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR Vit
Pierantoni, sénateur et professeur à l'Université de Rome, un des fondateurs de l'Institut de Droit international. Il appartient au barreau romain et tempère la sévérité des études juridiques par des incursions dans le domaine des lettres et de la poésie. Sa mère Georgia Mancini — fille aînée du réformateur du Droit international, P. S. Mancini — qui a cultivé la muse avec honneur et renommée lui a inculqué ses goûts littéraires. A l'école de son père il a appris le culte du droit. M. Riccardo Pierantoni a eu d'heureux débuts, collaborant à la fois à des revues de littérature et d'art auxquelles il donnait des vers et des nouvelles et aux publications juridiques italiennes. »
Dans le siècle présent l'occupation de tous les continents par la race blanche continue d'une manière active. C'est une des conséquences do la mobilité des peuples, qui, au moyen de l'émigration, des invasions et des colonies, transportent leurs pénates loin du sol natal. L'excès de population, l'esprit de conquête, l'aspiration vers des climats meilleurs, ou, dans des temps plus modernes, l'accumulation des capitaux et les divisions politiques, ont été peu à peu les causes principales de ces mouvements. Souvent aussi le sentiment religieux y a concouru, comme lorsque les puritains abandonnèrent l'île natale et fondèrent les colonies d'où sortirent les États-Unis; ou, comme lorsque Cortez et ses aventureux compagnons, partant pour détruire l'empire de Montezuma, écrivirent sur leurs étendards les mots : in hoc signo vinces.
Cependant, de nos jours, il arrive bien souvent que les colonies ne surgissent pas spontanément de l'œuvre privée de citoyens ou de sociétés commerciales, et l'État n'intervient plu» seulement quand la colonie est déjà fondée, pour lui donner son appui et couvrir ses fils éloignés du nom et de la protection de son drapeau; mais il prend part dès le principe à la fondation de la colonie même. Ce n'est plus le soldat qui suit l'agriculteur pour le protéger sur les terrains qu'il a défrichés ; c'est l'agriculteur qui suit le soldat pour défricher les territoires conquis.
Ce système qui substitue l'État à l'individu dès la création de la colonie et répond à la politique de concentration de la majeure partie des États modernes, a fait surgir (et principalement dans les pays où ce système d'initiative de TÉtat est le plus en honneur, comme en France et en Allemagne) de nombreux adversaires de la politique coloniale, parce qu'en celle-ci ils n'ont plus trouvé un fait nécessaire et fatal de la mobilité des peuples, mais le caprice et l'esprit de conquête d'un gouvernement.
Déjà Turgot affirmait que les colonies sont comme les fruits qui restent sur l'arbre jusqu'à ce qu'ils soient mûrs, et prédisait l'indépendance des États-Unis de longues années avant qu'elle se soit déclarée. Mais ce n'est pas ici l'endroit de traiter la question de l'utilité des colonies pour la mère patrie. L'histoire des Républiques italiennes, de l'Espagne, du Portugal et de l'Angleterre pourrait nous fournir de nombreux arguments en faveur des opinions les plus diverses et par dessus tout de précieux enseignements. Mais pour nous il suffit de constater le grand nombre et l'importance des nouvelles colonies que les États modernes fondent chaque jour, surtout dans le continent africain.
L'Angleterre qui possède les Indes, l'Australie, le Honduras, la Jamaïque, le Canada, les Pêcheries des mers glaciales outre des colonies moins importantes comme Aden, a en Afrique la colonie du Cap, l'Egypte, sous un protectorat mal défini, et tout le littoral de l'océan arabe jusqu'au cap Guardafui (Ras Azir). Elle possède le golfe de Guinée et la Côte d'Or, surtout depuis'les cessions que la Hollande lui a faites, et on peut la considérer comme souveraine d'une grande partie du cours du Niger et de la partie Sud-Est de Cameroun.
La France qui pendant un demi-siècle a travaillé à coloniser l'Algérie, qui a établi son protectorat sur la Tunisie,
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s'étend maintenant en Asie au Tonkin et dans le Cambodge, à Obock et Sangal ; possède des colonies au Sénégal et au Congo et est engagée à Madagascar dans une entreprise, pour le moment, de simple caractère militaire.
L'Espagne et le Portugal, qui furent les deux grandes nations maritimes, et qui durant plusieurs siècles exploitèrent les terres découvertes parles intrépides navigateurs de leurs pays ou à leur service, ont occupé quelques nouveaux territoires et combattent pour conserver les restes de leurs anciennes colonies.
L'Italie possède la colonie Erythrée sur la mer Rouge et divers protectorats sur la côte orientale.
La Hollande possède les riches îles des Indes Orientales, et une colonie commerciale au sud du Congo, dans les environs de son embouchure.
La Belgique n'a pas de colonies proprement dites; mais l'Association internationale africaine, qui consacra ses efforts à l'exploration du fleuve et des régions voisines, et dont nous aurons à parler dans cet ouvrage, fut fondée par l'initiative du roi des Belges et reçut de sa part un puissant appui. Cette société, après avoir acheté de vastes territoires sur les rives du fleuve, fournit à la Conférence de Bel lin le principe de l'Etat neutre du Congo dont Léopold II de Belgique fut nommé souverain.
L'Allemagne va peu à peu augmentant d'importance sur mer, et son drapeau flotte sur des territoires achetés le long des côtes Sud-Ouest et Est de l'Afrique. Les colonies de Luderitz à Angra Pequena et de la maison Vœrmann de Hambourg sur la Côte d'Or, à Cameroun et dans le golfe de Biaffra, et aussi les fies Fidji, sont sous la protection du drapeau allemand.
Et l'on pourrait dresser une liste bien plus vaste et plus précise des colonies que possèdent sur les autres continents les Etats Européens.
Ceci posé, il paraît évident que, par suite du concours de tant de drapeaux divers, quelquefois sur le môme territoire et sur les rives du môme fleuve, par suite de confins mal définis avec prises de possession souvent difficiles à faire reconnaître, le choc d'intérêts si différents, doit exciter la jalousie et la rivalité au point de compromettre la paix. Vient alors l'œuvre humaine et pacificatrice du Droit International, offrir son secours. S'il eut la force de mitiger et de plier aux principes de la justice même les barbares usages de la guerre, il peut accomplir encore ce nouveau prodige, de faire que le colon, lorsqu'il quitte le sol natal pour une vie de fatigues et de lutte, poussé par le besoin ou par la soif d'aventures, n'abandonne pas, avec le foyer domestique, dans sa patrie, les idées de justice et de respect de la propriété, et que la nation conquérante, qui envoie navires et soldats, sache que même dans les terres les plus lointaines, elle ne devra jamais espérer la victoire de la force seulement. Et parmi les derniers faits touchant le droit international (surtout pour ce qui regarde ses progrès dans les pays où pour la première fois notre civilisation se fait jour, malheureusement pas toujours parles meilleurs moyens) un des plus importants est le Traité de Berlin du 26 février 1885, que nous chercherons à examiner dans cette étude.
Ce Traité a une grande importance, non seulement pour les principes qu'il affirme, non seulement historiquement parce que de lui ses décisions prend origine un nouvel Etat en Afrique et qu'il a évité des conflits entre les nations intéressées, mais encore pour l'immense étendue des régions africaines dont il traite et des fleuves qui les baignent.
Avant de parler du Traité de Berlin, je crois utile de présenter au lecteur un aperçu historique et géographique du Congo et du Niger. J'exposerai les causes immédiates qui
conduisirent à la réunion de cette Conférence et quelles nations y furent représentées ; je l'examinerai en résumé sous son aspect pour ainsi dire extrinsèque.
Dans la seconde partie, j'exposerai et commenterai les diverses dispositions et les principes qui y furent affirmés, suivant l'ordre même du Traité, en ajoutant, si c'est nécessaire, quelques notices historiques à chaque chapitre.
Enfin, dans la troisième partie, j'examinerai l'organisation de l'Etat du Congo et exposerai son développement durant cette période, pensant que cette étude est utile pour traiter ce sujet d'une façon complète et pour évaluer à leur plus juste valeur les principes auxquels le nouvel Etat s'est conformé.