CHAPITRE PREMIER
Dans l'histoire des découvertes géographiques et des audacieuses entreprises humaines, les navigateurs portugais du xv e siècle occupent un poste glorieux. C'était l'époque où les navires des puissantes villes maritimes d'Italie et d'Espagne sillonnaient les mers à la conquête de colonies et rapportaient des richesses des côtes de l'Afrique septentrionale et de l'Orient. Ils franchissaient même les Colonnes d'Hercule, cette barrière mystérieuse, qui pendant tant de siècles avait limité le monde ancien. Le Moyen Age touchaità sa fin, car la renaissance des lettres, les conditions politiques changées ou en voie de se transformer de jour en jour, les grands progrès de la science
(1) Voyez : Stanley : Cinq ans au Congo. Introduction historique. Vivien de Saint-Martin : Histoire de la géographie. Elisée Reclus : Géographie universelle.
et les découvertes géographiques préparaient l'ère nouvelle. Et de plus, le jour n'était pas éloigné où les caravelles de Christophe Colomb, abordant un nouveau continent, indiqueraient à l'historien la date marquant la fin d'une époque et le commencement d'une autre.
En attendant, le petit pays situé au-delà des anciennes Colonnes d'Hercules, la vieille Lusitanie, après avoir secoué le premier le joug musulman, portait à son tour la force de ses armes au-delà du détroit, à Ceuta (1415), à Tanger, à Tctuan ; et bien loin sur les côtes de l'Atlantique, envoyait ses vaisseaux prendre possession de nouveaux territoires au nom du Roi Très-Fidèle, et rechercher la fameuse route des Indes.
Un prince d'une intelligence merveilleuse, Henri le Navigateur (l),donnaunc direction scientifique et son appui à ces découvertes. Commencées avant sa naissance elles furent continuées après sa mort, jusqu'à ce qu'en i486 Bartolomeo Diaz ait réussi à découvrir la pointe extrême de l'Afrique, qu'il appela Cap des Tempêtes et que le roi Joaô II baptisa du nom de Cap de Bonne-Espérance, et jusqu'à 1498, Vasco de Gaina soit arrivé à accomplir la circumnavigation de l'Afrique australe.
11 serait intéressant de suivre pas à pas dans leurs périlleux voyages, en rappelant leurs noms, les navigateurs portugais, qui après avoir doublé le Cap Bojador, s'avancèrent en divers voyages vers le sud, et ce ne serait pas entièrement hors de propos, puisque de nos jours, et avant le Traité de Berlin, le Portugal fit appel à ces souvenirs lorsqu'il revendiqua ses droits séculaires sur la vaste étendue des côtes occidentales de l'Afrique (2).
(\) Villemain Litter : Au Moyen Age, lib. Il, p. 299. (2) Comme Italien, il m'est cher de rappeler l'expédition tentée dès 1291 sur les côtes de l'Afrique occidentale, dans le but de trouver
Je me limiterai cependant à parler de l'expédition qui, en 1484, après avoir dépassé le cap Sainte-Catherine, découvrit le grand Heuve dont il nous importe davantage de connaître Fhistoire.
A la tête de cette expédition se trouvait Diego Caô, ou Cam, officier de la marine portugaise et gentilhomme de la Cour de Don Joaô II. Le premier acte de cette expédition, fut d'élever sur la pointe occidentale de l'estuaire, qui conserve le nom de pointe Padrao (en portugais, colonne), une de ces colonnes de pierre, portant les armes du roi, que les navigateurs portugais avaient l'habitude de placer sur les points élevés, comme souvenir de la découverte et pour indiquer la prise de possession de ces nouvelles contrées au nom de la couronne de Portugal. « Cependant, — s'empresse de noter Stanley en rappelant « cet usage des navigateurs portugais, — l'érection de ces <( colonnes indiquait tout au plus l'intention d'occuper le « territoire, ou l'acquisition des prérogatives dérivées de t la préemption. Les Portugais négligeaient-ils d'occuper c le pays immédiatement ou de s'y installer à bref délai, « les privilèges qu'ils avaient acquis à la suite de la « découverte ou de l'acte de préemption, étaient frappés t de caducité » (i).
la route des Indes, aux frais de quelques riches citoyens génois parmi lesquels figurent un Doria et les frères Vivaldi, t L'antique tradition de la forme péninsulaire de l'Afrique ne s'était jamais complètement éteinte dans les écoles d'Italie » dit Vivien de Saint-Martin a la p. 301 de son ouvrage : (Histoire de la Géographie et des Découvertes géographiques depuis le temps les plus reculés, jusqu'à nos jours, 1873). « C'était une opinion commune, bien qu'elle ne reposât sur aucun fait authentique, que les vaisseaux pouvaient arriver aux Indes en passant par le détroit de Ceuta » (aujourd'hui Gibraltar). — Les deux frères Vivaldi prirent part personnellement à l'expédition. Des deux galères génoises, paralt-il, l'une dut retourner en arrière ; l'autre au contraire arriva a l'embouchure d'un grand fleuve, peut-être le Sénégal où elle se perdit.
(i) Henry Stanley : Cinq ans au Congo, Voyages, Explorations,
Diego Cam remonta le fleuve sur une certaine étendue dans les terres, puis continua à avancer vers le sud, jusqu'à une distance de 1125 milles du cap Sainte-Catherine. L'expédition dura jusqu'aux premiers mois de l'année 1485. Avec Diego Cam il y avait à bord, en qualité de cosmographe, l'allemand Martin Behaim de Nuremberg, élève du mathématicien Regiomontanus, attaché au service du Portugal. De retour dans sa ville natale, il construisit un globe terrestre, qu'on y conserve encore aujourd'hui, sur lequel étaient représentées et expliquées par des légendes spéciales, les plus importantes découvertes géographiques, et particulièrement celles de son époque auxquelles il avait lui-même pris part. Martin Behaim appela ce grand fleuve Rio Poderoso, à cause de la grande masse de ses eaux, et pendant quelque temps il fut aussi connu sous le nom de Rio de Padrao, à cause de la colonne (padrao) plantée à son embouchure.
Mais, dès le principe, nous trouvons la dénomination de Congo employée pour désigner le territoire qui s'étend sur les rives du fleuve et qui, suivant le dire des anciens explorateurs, formait un seul et grand royaume du Congo. Lopez, qui parcourut l'Angola en 1578, décrit le fleuve comme le plus grand du Congo, et. affirme que les indigènes le nommaient Zaira, ce qui signifie : je sais.
De Barras et Merolla, qui suivirent Lopez à un siècle d'intervalle, appellent également Zaira le fleuve découvert par Diego Cam, et ce nom n'a jamais été abandonné par les Portugais, même de nos jours (J). Stanley fait observer que le mot Zaira (en portugais Zaire) est simplement une altération du mot Nzari, ou Nzali, Njali, Ngaddi, Niaddi, etc., au moyen duquel les habitants des rives de ce fleuve le
formation d'un Etat libre, 1859-1884, p. 7. Paris, Maurice Dreyfous, éditeur.
(1) Reclus, Géographie universelle.
désignent dans leurs divers dialectes, et qui signifie simplement rivière, cours d'eau. Vers le commencement du xvn c siècle, les cartes commencent à donner le nom de Rio del Congo au cours inférieur du fleuve, et peu à peu le nom de Congo vint à être adopté généralement pour désigner l'énorme cours d'eau en sa totalité ; bien que sur les cartes et parmi les géographes soit encore en usage la dénomination plus moderne de Livingstone, proposée par Stanley pour rendre hommage à l'illustre voyageur anglais.
J'ai déjà indiqué l'existence d'un grand royaume du Congo à l'époque où les Portugais découvrirent les bouches du fleuve. Dans un vieux livre du Père Pigafetta, publié à Rome en 1591, on lit que ce royaume avait sur la côte une étendue de 910 kilomètres, et se prolongeait à l'intérieur sur une profondeur de 970 kilomètres. On y trouve des renseignements curieux, qui prouvent par dessus tout les idées confuses et fantastiques de l'époque sur ces pays lointains.
11 existe en outre sur le Congo les rapports de trois missionnaires italiens, le premier de Carli de Piacenza en 1665, le second d'Antonio Cavazzi (1654-68), et le troisième d'Antonio Zuchelli (1696-1704), qui fournissent d'importants renseignements. Ils semblent douter que tout le vaste territoire, connu sous le nom de royaume du Congo, forme vraiment un seul Etat et croient plutôt qu'il est possédé en commun par divers souverains et diverses populations.
Quoi qu'il en soit, les Portugais trouvèrent dans le pays le plus peuplé, nommé Ambassi, ou Ambezé, à environ 130 kilomètres du fleuve, un puissant souverain avec lequel ils entrèrent en relations et qui leur permit d'étendre leur domination sur le pays. Bien plus, en 1490, après avoir reçu Gonzalo de Suza qui lui fut envoyé avec une
mission, ce souverain embrassa le Christianisme avec tous les indigènes les plus importants, et reconnut la suprématie du Portugal. En 1534 on construisit une cathédrale et diverses églises et les missionnaires se répandirent dans le pays; en 1560 les jésuites s'y rendirent avec Paolo Dias de Navaes, et les Portugais nommèrent l'ancienne Ambassi : San-Salvador.
Camoens, le poëte classique des Lusiades, chantait :
Alli o muj grande reino esta de Congo Per nos ja convertido à fé de Cristo, Porondeo Zaïre passa claro e Congo Rio per los antiguos nunca visto.
Dont voici la traduction :
« Là s'étend le vaste royaume du Congo, que nous avons déjà converti à la foi du Christ ; et où coule long et clair le Zaire, fleuve que n'a vu aucun des Anciens ».
Trente-six ans après sa fondation, la cathédrale et une bonne partie de San-Salvador furent détruits par une invasion des sauvages de l'intérieur, diversement appelés Jakkas, Jaggas ou Giagas, qui obligèrent le roi, sa suite et les missionnaires à se réfugier dans une île du fleuve.
Le roi de Portugal envoya cette année même (1570) un renfort de 600 soldats qui, avec l'avantage des armes à feu, chassèrent les envahisseurs et permirent ainsi la réédification de San-Salvador.
On assure, — dit Stanley dans son introduction historique — qu'il existe dans les archives de S. -Paolo de Loanda un document, daté de 1570, par lequel le roi du Congo cédait aux Portugais toute la cote, depuis la pointe de la Colonne, près de l'embouchure du Zaire, jusqu'au fleuve Kuanza, comme prix du secours qu'ils lui avaient prêté pendant l'invasion des barbares. Dapper, géographe hollandais, prétend au contraire que le roi du Congo se
borna à offrir au Portugal le payement d'un tribut annuel d'esclaves, comme preuve de sa dépendance de la souveraineté portugaise.
Un demi-siècle environ plus tard, il paraît que le roi du Congo essaya de se soustraire à la souveraineté du Portugal. A Souko, un des districts portugais du Congo, éclata une véritable révolte. Pendant ce temps les établissements d'Angola et Bcnguela augmentaient chaque jour d'importance, surtout pour le florissant commerce des esclaves, et donnaient aux négociants portugais un débouché plus que suffisant pour le placement de celte marchandise demandée par les planteurs du Brésil. Dans ces circonstances, les Portugais abandonnèrent San Salvador; la cathédrale fut transférée à S.-Paolo di Loanda dans l'Angola, et peu à peu on négligea jusqu'aux dernières escales du Congo, destinées à l'embarquement des esclaves.
Toute l'œuvre des Portugais au Congo, comme du reste dans la majeure partie de leurs colonies, peut se résumer en deux faits principaux : conversion, au moins apparente, des indigènes à la religion chrétienne et commerce des esclaves.
Ils ne profitèrent en rien ou bien peu des ressources naturelles du pays et nous ne trouvons aucun essai de colonisation dans le vrai sens du terme. Rien, quant aux études scientifiques ou aux tentatives d'exploration, en exceptant toutefois celle de Gregorio de Quadra en 1521. Sous ce rapport, l'histoire du Congo a été jusqu'à nos jours bien différente de celle du grand fleuve, qui rivalise avec lui en Afrique pour la masse de ses eaux et la longueur de son cours. La découverte des sources du Nil fut depuis des siècles l'objectif des plus hardis voyageurs, qui semèrent de leurs os une voie glorieuse le long de ses rives, en leur arrachant pas à pas le secret désiré.
Le Congo au contraire fut exploré dans toute sa longueur
par un heureux et hardi voyageur, lorsqu'à peine il avait pu révéler au capitaine Tuckcy, à Grandi et à quelques autres, la muette résistance qu'il saurait aussi opposer à qui tenterait de le conquérir en partant de son embouchure.
On a voulu nier aux Portugais les qualités de peuple colonisateur, en se basant sur le fait de la rapide décadence et souvent du manque de réussite de leurs colonies. Nous n'avons pas à traiter ici cet argument, je ferai remarquer seulement que peut-être aucun peuple moderne n'a donné l'exemple d'une audace égale dans la conquête, d'une ténacité semblable pour conserver les terres conquises et d'un courage pareil pour supporter les plus grandes fatigues et s'installer dans des conditions défavorables. Diverses furent les causes défavorables: l'extension même des terres conquises qui amoindrit une bonne partie des forces du pays, forces insuffisantes non seulement pour les peupler, mais son vent pour les maintenir sous leur domination : le sentiment si fort d'attachement à la patrie, qui créa le système de l'exploitation de la colonie à tout prix et dans le plus bref délai possible, parce que le colon, au lieu de s'attacher comme à une nouvelle patrie au pays qu'il habitait, s'abandonnait avec avidité au désir d'une prompte fortune qui lui permît de retourner au pays natal; et enfin l'esprit religieux mal compris qui autorisa les plus grandes cruautés contre la race des indigènes, comme s'ils n'étaient pas des hommes parce qu'ils n'étaient pas chrétiens.
En 1781 les missionnaires portugais tentèrent de reprendre leur propagande religieuse à San-Salvador; mais ils durent y renoncer, vu l'état d'anarchie dans lequel se trouvait le pays. Le roi en avait été chassé, et l'ancien royaume était entièrement démembré entre plusieurs chefs. Nous les voyons faire un autre tentative en 1784 pour in-
NOTICE HlâTORtGUE fcT GEOGRAPHIQUE SUR LE CONGO i$
tcrrompre la prescription, lorsqu'ils commencèrent à construire un fort à Kabinda, à environ 50 kilomètres au nord du fleuve. Pour la première fois quelques nations européennes protestèrent et limitèrent l'œuvre du Portugal, au point que les Portugais durent abattre le fort et abandonner Kabinda, à raison de la présence dans les eaux d'une escadre française aux ordres du marquis de Marigny.
En 1816, nous voyons pour la première fois s'organiser une expédition dans un but scientifique et pourvue de grandes ressources. L'expédition qui devait remonter le Congo, due à l'initiative anglaise, était composée de 56 européens et commandée par le capitaine James Kingston Tuckey. Il s'agissait de résoudre la question soulevée par le premier voyage de MungoParck, c'est-à-dire de rechercher où avait son embouchure le grand fleuve qui descend vers l'Est dans les alentours de Tombouctou, généralement connu sous le nom de Niger. En Angleterre, dominait l'opinion que ce fleuve s'unissait au Congo; d'autres jugeaient plus probable qu'il eût son embouchure au fond du golfe de Bénin, comme cela arrive en réalité ; d'autres enfin ajoutaient foi aux récits des Arabes, qui parlaient de vastes lagunes à l'intérieur où ce fleuve se perdait et qu'ils appelaient Uangara, vague indice peut-être du lac Tchad. Mungo-Park était mort durant son second voyage en tentant de reconnaître le cours du Niger; mais l'amirauté anglaise, dans les instructions qu'elle donna au capitaine Tuckey fit remarquer que ce n'était pas le seul but de l'expédition de reconnaître si la prétendue identité entre le Congo et le Niger existait réellement.
c Malgré sa grandeur et son importance, le Zaire, disaient ces instructions, n'est nullement connu au delà de 325 kilomètres de son embouchure, si même il l'est jusqu'à ce point. Une telle ignorance est incompatible avec l'état avancé de la science géographique et ne fait nulle-
ment honneur aux Européens qui depuis plusieurs siècles occupent divers points de la côte, près de l'embouchure du Zaire ; et qui, au moyen des missionnaires et des marchands d'esclaves, entretiennent des relations avec l'intérieur du pays baigne par ce fleuve ».
L'expédition remonta le fleuve à bord du « Congo » jusqu'à 280 milles anglais de la côte, où elle fut arrêtée par des cataractes rendant la navigation impossible. Une trentaine d'explorateurs débarquèrent pour reconnaître les terres au delà des cataractes. Beaucoup d'entre eux périrent ainsi que plusieurs autres durant la navigation, soit en tout dix-huit et parmi eux le capitaine Tuckey. Malgré cela, cette expédition put rendre de grands services à la science géographique, et pour la première fois Ton put dire que le Bas-Congo était sorti des ténèbres, qui l'avaient enveloppé depuis si longtemps. Les rapports de ce voyage nous donnent aussi des renseignements sur les peuples qui habitaient les territoires du Congo (i), mais on y note qu'ils ne rappellent de nulle façon avoir trouvé à cette époque des signes effectifs de la domination portugaise. Au contraire, le capitaine Tuckey, rapporte y avoir trouvé divers barracoons, appartenant à des marchands d'esclaves portugais, espagnols et français.
En 1857 un voyageur allemand, visitant une partie du territoire de l'ancien Congo, trouva S. Salvador réduite à l'état de bourgade indigène ; seulement on y rencontrait çà et là quelque monument d'un autre âge.
Vers le milieu de ce siècle, brille parmi les noms des plus intelligents et courageux voyageurs, celui du docteur Livingstone. C'est à lui que revient la gloire d'avoir le premier accompli l'entière traversée du continent africain,
(1) Narration d'une expédition pour explorer le fleuve Zaire en 1816, sous la direction du capitaine J.-K. Tuckey, London, 1881.
après quatre ans de difficultés continuelles, de 1853 à 1856. De Loaoda,sur le Congo, où il était arrivé des pays de l'intérieur, abandonnant de nouveau la côte il alla ressortir à Chilismanc dans le Mozambique. Cet admirable explorateur anglais, qui unissait à la plus indomptable force de caractère la plus grande douceur et une bonté sans pareille, — au point que presque toujours il sut se faire aimer de ces grossiers indigènes, qui avaient paru à tant d'autres, plus dangereux que le climat lui-même, les fièvres, la dysenterie, les insectes et les privations de tout genre, — se sentait attiré vers l'Afrique par une force invincible. 11 craignait seulement que la mort ne vint le surprendre avant que sa grande œuvre d'exploration ne fut accomplie.
Non moins fameux fut son second voyage dans l'Afrique orientale le long du cours du Zambèse et du lac Niassa.
Son troisième voyage commença en 1865, sur la cote Orientale. L'opinion publique s émut lorsque ses nouvelles manquèrent et l'on sait comment le directeur du New- York Herald, M. Gordon Bennett, envoya à sa recherche Henry Stanley (i), dont le nom figure aujourd'hui parmi ceux des plus heureux explorateurs et est étroitement uni 5i l'histoire du Congo. Il a raconté dans son livre : Hoir 1 fourni Limngstone (London, 1872, in-8°) les péripéties de ses recherches et sa rencontre avec le voyageur anglais sur les bords du lac Tanganika. En 1874, Henry Morlon
(i) Le véritable nom de Stanley est Jean Kowlands. Il est ne à Dembig dans le pays de Galles, en 1840. Pauvre et orphelin, il s'embarqua à 16 ans, comme mousse, sur un bâtiment qui partait de Liverpool pour la Nouvelle Orléans. Là il fut aidé et protégé par un négociant, Stanley, dont il prit le nom. En 4861 il s'engagea dans l'armée confédérée et devint garde-marine et secrétaire de l'amirauté. t T ne fois la guerre terminée il se fit journaliste. 11 suivit l'expédition du généra] Hancock contre les Indiens, et l'expédition anglaise en Abyssinie en 1867, comme voyageur correspondant.
18 PREMIÈRE PARTIK. — CHAPITRE I
Stanley partit de nouveau, chargé par Gordon Bennctl de compléter les études restées inachevées par la mort de Livingstone. il accomplissait cette fois la traversée de l'Afrique de l'Est à l'Ouest, et, comme je l'ai déjà dit, parcourait le cours du Congo sur toute sa longueur, le. descendant depuis les lacs intérieurs jusqu'à la mer. En 1875 l'expédition rentrait en Europe. L'immense cours d'eau était désormais entièrement connu et identifié vous ses divers noms de Tchambise pour sa première partie, de Luàpala après le lac Banguelo et de Lualaba après le lac Moero. Les blancs l'avaient parcouru de Nyangua (dans les environs du Tanganika) jusqu'à la mer, et disaient qu'au-delà des cataractes il était de nouveau navigable et ouvrait à la civilisation une grande voie au travers de l'Afrique. Ce fleuve, en effet, décrivant un vaste demicercle dirigé vers le nord, parcourt presque les trois quarts du continent dans sa largeur et a ses sources bien plus voisines de la mer des Indes que de l'Atlantique, où il porte le tribut de ses eaux.
L'importance de cette découverte fut jugée immense, et ses conséquences dans l'histoire de l'humanité ne peuvent encore être exactement évaluées. De ce moment date autour des bouches du Congo, l'affluence de diverses nations pour revendiquer des droits antiques, ou en acquérir de nouveaux. Dès ce jour l'Association Africaine, fondée à Bruxelles grâce à l'initiative du roi Léopold II de Belgique, dans sa conférence géographique du 12 septembre 1852, vit dans le cours du fleuve, naturellement tracé à ses agents, la route la meilleure pour pénétrer dans l'intérieur du continent mystérieux.
C'est encore à cette date que finit la période de l'histoire du Congo, que je voulais rappeler dans ces notes. En exposant les causes qui rendirent nécessaire la conférence de Berlin de 1885, je parlerai de la période suivante.
notice Historique et géographique sur le congo 19
Il me paraît utile d'ajouter ici quelques renseignements sur le climat et la géographie du Congo, et sur les produits de son sol. Stanley soutient que le climat du Congo a été en quelque sorte calomnié, et que pour les tempéraments sains, il suffit d'une stricte observance de l'hygiène, pour en éviter presque toujours les dangers. Il condamnait sévèrement par dessus tout l'usage des liqueurs et de toute boisson excitante. Certes, qui s'imaginerait de pouvoir vivre dans un pays situé sous le 6 e degré de latitude sans souffrir, peu ou beaucoup, de la chaleur torride du soleil, se tromperait grossièrement. Mais l'homme blanc est doué d'une merveilleuse faculté d'adaptation, et s'il est assisté d'une certaine fermeté de caractère, si l'intelligence ne lui fait pas défaut, et s'il suit les conseils que la prudence lui enseigne, il peut vivre heureusement presque sur toute langue de terre de notre planète, et peut s'acclimater au Congo. .
On doit aussi tenir compte que les premiers colons se trouvèrent dans des conditions plus désavantageuses que les autres, exposés à de plus grandes fatigues, sans pouvoir souvent éviter les endroits les plus insalubres, et sans pouvoir se construire des abris répondant aux exigences hygiéniques du climat. Stanley dans son livre : Cinq ans au Congo, avec l'assurance digne d'un homme de fer comme lui, à la volonté duquel toute difficulté avait toujours cédé, condamne ouvertement comme vils ceux qui perdent la force physique et morale devant les souffrances qu'ils ont à supporter, et attribue leur sort en grande partie aux illusions qu'ils s'étaient faites en quittant l'Europe. Ils crurent sans doute qu'un voyage en Afrique est comme une partie de plaisir, rêvèrent de troupes de gracieuses antilopes et de girafes au cou flexible dans des paysages enchanteurs. Ils étalèrent des vêtements exotiques et d'étranges appareils aux yeux émerveillés
20 première partie. — Chapitre: l
des jeunes femmes, en jurant de réussir ou de mourir. Au contraire, dit l'écrivain, ils se virent bientôt aux prises avec un travail fatigant, sous un horizon de paysages tristes et arides. Au lieu de plaisirs, les privations; au lieu d'excursions amusantes, les marches pénibles sous un soleil torride, au travers de landes interminables et de pays sans routes. Et s'il y avait eu seulement au Congo une seule jeune fille aux cheveux blonds pour s'extasier devant le courage et applaudir à l'héroïsme !...
Le docteur von Dauckelman(l), durant son séjour dans le bas Congo, a recueilli divers renseignements précis et importants, auxquels se reporte même Stanley, en ce qui regarde la climatologie du Congo. Suivant ces renseignements la moyenne de la température la plus haute 'dans la saison chaude au Congo est de 32 degrés centigrades et la plus basse de 19. La moyenne de la température au soleil s'élève facilement jusqu'à 41 degrés centigrades sous un ciel clair.
Quant à la température maxima, il n'est pas rare d'entendre parler de 46 ou 47 degrés- centigrades. Pendant 3 mois il fait froid, et les nuits sont presque toujours fraîches. Sur les cotes souffle souvent le vent du midi, qui vient de l'Atlantique et peut constituer un danger pour qui s'y expose tout à coup en venant de la chaleur. Dans une année entière (1882-1883), le docteur Dauckelman vit seulement dix jours de ciel vraiment serein. La nature prévoyante, qui a fait courir dans les terres équatoriales des masses d'eau comme le Congo, pour les fertiliser, et qui a établi les saisons des pluies et des
(1) Mémoire sur les observations météorologiques, sur la climatologie de la côte sud-ouest de l'Afrique en général, par le Dr A. Ton Dauckelman, 1894.
inondations, corrige de cette manière l'action trop vive du soleil.
Le Congo a plus de 4.800 kilomètres de longueur. Je cite ici la manière qu'employa Stanley pour décrire les diverses parties du fleuve avec leur longueur respective.
De l'Atlantique à Vivi, parcours entièrement navigable, 180 kilomètres; de Vivi à Isangila jusqu'au niveau inférieur de la cataracte de Livingstone, 80 kilomètres ; de Isangila à Manyanga, partie assez facilement navigable, 140 kilomètres ; de Manyanga à Léopold ville, seconde série des cataractes de Livingstone, 136 kilomètres ; de Léopoldville aux Stanley-falls (1), étendue navigable de 1.508 kilomètres. De la plus basse de ces cascades à Niangué, 616 kilomètres; de Niangué au Mœro, 704 kilomètres ; d'une extrémité à l'autre du lac Mœro, 107 kilomètres; du lac Mœro au Bangueolo (2), 352 kilomètres; d'une extrémité à l'autre du lac Bangueolo, 257 kilomètres ; de l'extrémité du lac aux sources du Zambèse (3) dans les monts Scibalé, 576 kilomètres. Total 4.856 kil.
Le Congo n'a pas de Delta et diffère en cela de beaucoup d'autres grands fleuves, comme le Nil, et le Niger dont le Delta comprend plus de 289 kilomètres de côte.
Le Congo se jette dans la mer en un seul bras, entre la pointe Sharks au sud et la pointe de Banana au nord, et mesure alors U kilomètres de largeur. On ne connaît pas
(1) Cascades de Stanley.
(2) Le Bangueolo ou Bangucrolo est aussi appelé sur les caries géographiques : lac Bemba.
(3) Le Zambèse qui verse ses eaux dans la mer des Indes, et précisément dans le large canal de Mozambique, en face de la partie méridionale de l'Ile de Madagascar, forme avec le Congo la grande voie fluviale qui au travers des lacs du centre et de toute l'Afrique, unit les deux océans. L'exploration de sa partie inférieure fut l'objet du second voyage de Livingstone. de 1858 à 1861.
sa profondeur en cet endroit ; mais on y a obtenu des sondages dépassant 390 mètres. La zone maritime du fleuve est une langue de terre plutôt étroite, qui s'étend depuis la mer jusqu'aux environs de Borna, où commence la région montueuse composée de nombreuses chaînes fort découpées, qui s'élèvent peu à peu jusqu'à une hauteur d'environ 700 mètres au dessus du niveau de la mer. De l'est à l'ouest cette région montagneuse mesure environ 240 milles géographiques et le fleuve la traverse diagonalemcnt dans une espèce de crevasse, en suivant une direction du Nord-Est au Sud-Ouest. L'action des pluies torrentielles depuis des siècles a dépouillé les pics les plus élevés et les crêtes des montagnes. Lorsque quelque haut plateau a conservé l'humus, on voit encore des restes de bois de palmiers et autres plantes tropicales ; une herbe dure couvre les flancs des collines, mais dans le fond des vallées et dans les crevasses où s'est précipité le terrain d'alluvion, la végétation est luxuriante. On y trouve en abondance les noix depalmier(Elais guinéensisj, la liane dont on extrait le caoutchouc et l'arbre copal qui donne le vernis. Au delà de la région montagneuse, commence celle que Stanley appelle les plaines du haut Congo.
Le fleuve décrit au travers de ces plaines, de Léopoldville à Stanlcy-Pool un arc de cercle, passant deux fois l'équateur et traversant neuf degrés de longitude. Il reçoit de nombreux affluents; les principaux sont, au Sud : le Kua, le Moindu, l'Ikelemba, le Lulungu et le Lubiranzi ; au Nord : le Lawson Lufini, le Mikené Alima, l'Issauza. le Balni, etc..
Dans le haut Congo, la végétation est encore plus riche ; là aussi l'Elais guinéensis est très commune, de même que beaucoup d'autres espèces de palmiers. La rappia vinifera et la landolphia florida croissent en abondance, ainsi que
les autres gommes avec l'arbre dit copal et les lichens. Outre ces plantes qui peuvent fournir les huiles, les gommes et les vernis, il en existe un très grand nombre qui possèdent des fibres propres à la fabrication du papier, des tissus et des cordages ; par exemple : le papyrus antiquorum, l'aloes, la stipa tenacissima, le calamus indicus, etc.
D'autres articles d'exportation pourraient être fournis par les peaux d'animaux, leurs cornes et les plumes des oiseaux tropicaux. Le miel se trouve en abondance. Enfin l'ivoire est actuellement considéré comme l'article do commerce le plus important, depuis l'abolition de la traite. Le fer et le cuivre se trouvent communément dans le pays, malgré le défaut de recherches minéralogiques sérieuses, et les marchands d'ivoire rapportent assez souvent de l'intérieur de la poudre d'or qu'ils recueillent dans les cours d'eau. La canne à sucre, le maïs, les tomates, les pommes de terre douces, les concombres, le riz, le froment, les citrons, les oranges, les ananas, etc., y croissent et mûrissent, soit qu'ils soient originaires du pays, ou qu'ils y aient été plantes par les arabes et les européens. Le coton y naît naturellement, et pourrait y être cultivé avec profit.
Il me resterait à parler des régions situées au delà des chutes de Stanley, mais les produits du sol sont presque les mêmes et leur éloignement est trop grand, par rapport aux moyens de communication dont on dispose, pour qu'on y puisse parler sérieusement de commerce. La traite qui est abolie de nom y est encore exercée par les marchands arabes qui attaquent les villages et dépeuplent le pays. Dans certaines parties, le terrain est très riche en eau, et Livingstone dut y traverser de vastes marais. On rencontre beaucoup de prairies dans les environs du lac Bangueolo. Les nombreux lacs et les chaînes monta-
gueuses de Scibalé, Bisa, Lokinga, etc., y forment le nœud du système hydrographique de l'Afrique centrale.
En l'état actuel des choses, il est assez difficile d'évaluer la population du Congo. Stanley calcule, dans la première zone maritime et montagneuse, une moyenne de cinq à six habitants par kilomètre carré. Les luttes intérieures et l'esclavage y ont décimé la population. Sur une étendue d'environ 53.000 kilomètres carrés, on a un total d'environ 300.000 âmes, gouvernées de nos jours par environ 300 chefs. Dans le haut Congo la population est plus dense et en certains endroits excessive. D'après un calcul de Schweinfurth, par exemple, il résulterait que dans le territoire de Niam-Niarn il y aurait 230 habitants et plus par kilomètre carré. Stanley aussi fournit certains renseignements et fait des calculs inductifs; mais il ne nous est donné de connaître presque rien avec précision.
Ici finit cette étude préliminaire. Je m'y suis peut-être trop attardé en proportion de la nature de mon ouvrage ; mais j'y trouve une excuse valable dans les raisons qui font de l'histoire et de la géographie de puissants auxiliaires du droit international, et en font aussi de tout temps des sciences chères à ceux qui cultivent cette branche du droit public.