CHAPITRE TROISIÈME
Bwéeuiian du traité de Cateatt-Cambrésis avec VAngleterre,
Portrait d'Elisabeth, reine d'Angleterre. — Ses prétendants et ses favoris. — Le duc de Nemours et Leicester. — William Gecil. — Regrets du peuple anglais de la perte de Calais. — Situation difficile des otages français à Londres. — Alliance de la reine d'Angleterre avec les réformés de France. — Le roi de Navarre. — La conjuration d'Amboise. — Première guerre civile en France (\^ avril 1562-19 mars ^563). — Traité de Hamptoncourt (20 septembre 1562). — Les Anglais prennent possession du Havre. — Siège et prise du Havre par le connétable de Montmorency (28 juillet 1563). — Négociation de Catherine de Médicis avec la reine d'Angleterre. —Traité de Troyes (11 avril 1564).
De tous les signataires du traité de Gateau- Gambrésis, le plus mécontent fut la reine d'Angleterre. L'héritière de Marie Tudor, Elisabeth, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, était alors âgée de vingtrcinq ans. Gompromise pendant le règne de Marie Tudor par des ambitieux qui abusaient de son nom, elle avait été plusieurs fois emprisonnée. Les instances de Philippe II lui avaient ménagé une retraite tranquille au château de Woodstock. Sa vie s'y était écoulée dans l'étude. Yoid le portrait que trace d'elle
Jean Michieli, ambassadeur vénitien : c La prin^ cesse est aussi belle d'esprit que de corps, quoique sa figure soit moins belle qu'agréable par son expression. Elle est grande, et bien faite ; elle a le teint clair et olivâtre, de beaux yeux et des mains petites et délicates, dont elle est fière. Elle a un esprit excellent, beaucoup d'adresse et d'empire sur elle-même. Elle l'a prouvé à satiété dans les rudes épreuves qu'elle a traversées durant la première partie de sa vie. Elle a un caractère impérieux et hautain, dont elle a hérité de son père Henri VIII, qui, dit-on, à cause de sa ressemblance avec lui, avait pour elle une tendresse particulière ^ » La nouvelle reine d'Angleterre présentait un mélange singulier de sentiments élevés et d'instincts grossiers, de génie et de faiblesse, qu'elle tenait à la fois de son père et de son éducation première. Pour tracer un portrait ressemblant de cette princesse, il faut la peindre sous deux faces : la reine et la fenmie. La reine se montre avec sa politique rusée, appropriée aux faibles ressources de son royaume, avec son administration rigide, sa connaissance innée des hommes, ses vues profondes et sa merveilleuse perspicacité des destinées futures de l'Angleterre; la femme, avec sa beauté sans grâce,
1. Relation de Jean Michieli, ambassadeur yénitien en 1557, citée dans ï'JBUMre de PhUippe 11 de Prescott, t. 1, p. 262.
ses passions incultes, sa rudesse native, ses basses jalousies, ses emportements désordonnés, et plus tard avec sa coquetterie sénile, qui devint la honte de l'Angleterre en même temps qu'elle fut la risée de l'Europe. Nous allons parler de la femme avant de raconter la perfidie de la reine dans l'exécution du traité de Gateau-Gambrésis.
Dès le lendemain de son avènement, la femme se révèle tout entière dans son attitude vis-àvis de ses prétendants. Elisabeth avait été portée sur le trône d'Angleterre par un sentiment de réaction contre la politique religieuse de Marie Tudor plus encore que par ses droits.
Elle y représentait le protestantisme, la lutte de Henri YIII contre le saint-siège, la substitution du culte anglican à la religion romaine. Le peuple et sa nouvelle souveraine avaient scellé leur union sur ce pacte. Mais qu'attendre d'une jeune fille de vingt-cinq ans? Elle paraissait destinée à prendre un époux et la date de son mariage était généralement redoutée conmie la date d'un nouvel asservissement pour l'Angleterre. Si elle épousait un catholique, c'était un second Philippe II qu'on devait attendre. Si elle épousait un protestant, la nation pouvait être entraînée dans les querelles des calvinistes et des luthériens. Elisabeth tira son peuple d'inquiétude. Elle débuta par signifier à une députation du par^
lementy chaînée de Tinterroger, qu'elle entei^dait garder la liberté de sa personne (1 février 1 559) et presque en même temps repoussa par UD silence dédaigneux la main du puissant roi d'Espagne, des refus ne convainquirent d'abord personne. Elle avait beau jurer qu'on écrirait sur son tombeau : Gi-glt Elisabeth d'Angleterre, la reine vierge ; personne ne prenait au sérieux des serments plus aisés à formuler qu'à tenir sous la charge du gouvernement.
Le premier candidat à sa main dont s'occupèrent les ambassadeurs étrangers fut James Hamilton, comte d'Ârran^. Il était le chef d'une grande maison écossaise qui, vingt ans auparavant, avait été jugée digne par le parlement d'occuper, à défaut des Stuarts, le trône d'Ecosse. Elisabeth affectait de ne pas le repousser, sans doute parce que ce mariage était un premier pas vers l'union de l'Ecosse et de l'Angleterre^. PhiUppe II, exclu personnellement du concours par la volonté arrêtée de la princesse, mit en avant l'archiduc Charles d'Autriche^. Le roi de France, craignant le succès de ce prince, qui
1. Lettre de Chantonay à Margaerite de Parme, du 5 octobre 1559 (Recueil de lettres de Chantonay conserTé aux ArchlveB de Bruxelles).
2. Lettre de Chantonay à Philippe II, du 29 septembre 1560 (Orig. espagnol ; Arch. nat., K. 1493, n" 94).
3. Lettre de Chantonay du 5 octobre citée plus haut. — Chantonay y rcTient l'année suîTante avec plus d'assistance (Résumé de chancellerie; oct. et noT. 1560; Arch. nat., K. 1493, n* 102).
aurait été le lieutenaDt de Philippe II à Londres, proposa Ërick XIY, roi de Suède. Érick avait pris au sérieux sa candidature et annonçait qu'il apporterait en dot à la reine, en échange de sa main, d'immenses trésors qu'il évaluait à six millions d'or^.
Bientôt surgit, du sein de la cour de France, un prétendant accoutumé à ne point rencontrer de cruelles. Dans les derniers jours du règne de Henri II, < des personnes de bon renom » recommandèrent à Nicolas Throckmor^ ton, ambassadeur d'Angleterre, Jacques de Savoie, duc de Nemours, comme le seul prince de l'Europe digne de sa souveraine^. Nemours était renommé pour son élégance, sa galanterie raffinée, le charme de sa personne et ses aventures. Elisabeth fut bientôt informée de ses prétentions. Son cœur, débordant de passion, s'enflamma d'une ardeur romanesque. Six mois après, Charles de la Rochefoucault, seigneur de Randan, traversa Londres pour se rendre en Ecosse. Elisabeth, dit Brantôme, ne pouvait se < rassasier de luy parler des belles vertus et vaillances » du brillant chevalier. Randan, € qui s'entendoit en amours aussi bien que en
1. Lettre de Ghantonay à Marguerite de Parme, du 22 octobre 1559 (Recueil de lettres de Ghantonay conservé aux Archives de Bmxelles).
2. Lettre de Throckmorlon à lord CecU, en date du 21 Juin 1559 {Calendars, 1858-59, p. 324).
armes , luy ea conta bien au long et con-
gneut en elle et son visage quelque étincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles une grande envie de le voir. » De retour à la cour, il raconta au roi les dispositions de la reine et persuada facilement à Nemours < d'y entendre. » c Les fers se mirent au feu. » Le duc expédia à Londres Philibert Le Voyer, s. de Ligneroles, guidon de sa compagnie, qui y trouva un accueil c très digne de s'en contenter et de presser et avancer son voyage*. >
Le roi prêta au duc de Nemours les moyens de paraître en Angleterre avec éclat en le nommant ambassadeur extraordinaire^. Introduit officiellement au sein de la place, le duc comptait sur ses attraits irrésistibles pour triompher des minauderies de la reine. Le duc de Guise, dont Nemours courtisait la femme, heureux d'éloigner un rival, laissait dire que le roi de France, en faveur de ce mariage, restituerait Calais aux Anglais^. Jacques de Savoie était attendu à Londres dès le mois de juillet 1560^. Le 3 septembre, Throckmorton annonce son
1. Brantôme, édit. de la Soc. de l'hist. de France, t. IX, p. 386.
2. Résumé de chancellerie de lettres de Chantonay an roi d'Espagne, du 31 août an 8 septembre 1560 (Arch. nat., K. 1493, n« 77).
3. Résumé de lettres de Chantonay au roi d'Espagne, du 14 mai au 23 juillet 1560 (Arch. nat., K. 1496, n* 3).
4. Lettre de lord Uunsden au comte de Sussex, du 12 juillet 1560 (Calendars, 1560, p. 188).
arrivée prochaine ; le 8, il recommande à lord Cecil de le recevoir en prince du sang^.
Le 15, le duc de Nemours, dans une rencontre familière avec un des secrétaires de l'ambassade, se pose modestement en simple visiteur. Depuis sa nomination à l'ambassade d'Angleterre, dit-il, < le bruit avait couru que son voyage avait un autre but, en quoi on lui faisait plus d'honneur qu'il ne s'en serait jamais cru digne. Et conmie ce bruit pouvait revenir aux oreilles de Throckmorton, il jugeait à propos de lui dire que son voyage en Angleterre n'avait d'autre but que celui de voir et de saluer la reine de la part de son maître. » Le secrétaire lui demanda la date de son départ et le duc l'ajourna après l'assemblée de Fontainebleau, c dans quinze jours au moins^. »
À la cour, dit Brantôme, c on tenait le mariage quasi pour fait. » Le duc de Nemours se préparait à passer la Manche avec une suite digne de rehausser < ses perfections et valeurs ^ . » Emporté par ses illusions, il emprunta quinze ou seize mille écus à son beau-frère, le comte de Yaudemont, qui mit ses terres en gage pour trouver une aussi forte somme ^. Le duc