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Lettre de Ghantonay du 3 mars, citée plus haut

4. Lettre de Ghantonay à Philippe II, du 20 mars 1560 (Orig. espagnol; Arch. nat., K. 1493, n* 43).

c 8ur la mauvaise conséquence et exemple que c^estoit pour tous sujets des princes et potentats, et qu'il ne touchoit seulement au roy de France d'y remédier, mais à tous les princes et potentats du monde d'y assister, voire courir sus à ceux qui en seroient promoteurs ou fauteurs de telles émotions^. » Throckmorton répondit en coupable ; il nia. c L'ambassadeur m'a assuré le contraire, dit Ghantonay ; il dit que la reine en sera très (kchée pour le mauvais exemple. Cependant il confesse que le différend et discorde qu'ils ont avec les Français l'empêche de regretter complètement les troubles^. > Les négations intéressées ne pouvaient prévaloir contre l'évidence. On ne connaît pas bien la part directe de l'ambassadeur d'Angleterre au complot. Les contemporains l'accusent d'avoir aidé les conjurés, au moins de ses conseils et des trésors de son gouvernement. Les ambassadeurs étrangers prédisaient que la guerre sortirait de ces manœuvres déloyales^.

Pendant que Throckmorton repoussait les accusations portées contre sa maîtresse, Wil-

1. Lettre de Ghantonay à la duchesse de Panne, du 26 mars 1559 (Recueil conseryé aux Archiyea de Bruxelles).

2. Lettre de Ghantonay à Philippe II, du 20 mars, citée plus haut.

3. Lettre de Michieli, ambassadeur yénitien, à la sérénissime république, en date du 20 mars (Mss. de la Bibl. nat., f. ital., filza 4, f. 20).

liam Gecil les glorifiait dans un acte destiné à un grand retentissements Le S4 mars, la reine d'Angleterre lança un manifeste contre les ministres de François II. Elle reproche au roi de convoiter l'Angleterre et rend les Guises responsables de cette politique, vu la minorité réelle de François II et de la reine d'Ecosse. Elle accuse les Lorrains de s'imposer à la France en l'engageant dans les aventures et de chercher à accroître les biens de leur nièce, etc. Malgré les provocations, ditrclle, l'Angleterre est résignée à ne pas faire la guerre, pourvu que l'armée française évacue l'Ecosse^. Le manifeste avait été préparé pour servir la cause des rebelles, mais il arriva trop tard. A la date du S4 mars, la conjuration était en pleine déroute, les chefs pendus aux créneaux du château, les soldats noyés par masse au fond de la Loire ou dispersés à travers la forêt d'Amboise.

Cependant Throckmorton en fit grand état dans l'espoir de ranimer le complot. Il adressa officiellement, le 15 avril, la proclamation au roi de Navarre en le faisant juge c de la vérité de la cause et de l'exigence du cas^. » Les

1. La minute de cet acte, dit Haynes, p. 268, est de la main même de William Cecil.

2. Cette pièce est imprimée dans les Mémoires de Condé, 1. 1, p. 529. EUe avait été communiqaée au roi d'Espagne (Arch. nat, K. 1493, n- 40 et 44).

3. Cette lettre a été publiée intégralement par le comte de la Perrière dans le XVP siècle et les Valois, p. 32.

Guises relevèrent aigrement Taccord patent de leur rival et de la plus redoutable ennemie du roi. Pour la première fois, le prince donnait prise à ses adversaires. François II lui écrivit une lettre menaçante : c Vous devez bien vivement, dit-il, faire entendre à lad. dame par son ambassadeur, qui est près de moy, qu'elle vous a fait un très grand tort et ausd. princes

du sang de parler d'eux de la façon ^ > Un

Bourbon énergique et fier aurait riposté à cette leçon amère que, en sa qualité de souverain du Béarn, il lui était permis d'entretenir des communications avec les monarques étrangers sans compromettre les liens qui l'unissaient à la couronne de France. Telle ne fut pas la réponse d'Antoine. Il prétendit que la lettre de Throckmorton lui avait été remise par c un homme inconnu, > et que, après plusieurs jours de silence, c il y avoit respondu pour luy faire entendre qu'il n'estoit ne serf ne biche de sa maistresse, et que ce n'estoit point à luy à qui elle se debvoit adresser pour vendre ses coquilles^. > Trois jours après, il adressa au duc

1. Négociationi sous François II, p. 366. Lettre da roi du 18 avril.

2. Négociations sous François II, p. 368. Lettre datée du 6 mai 1560. Le texte étrange de cette lettre pourrait faire douter de 8on authenticité; mais nous en avons retrouvé Toriginal, qui n'avait jamais été signalé et qui est conservé dans le f. fr., vol. 6626, f. 14.

de Guise et au cardinal de Lorraine une lettre de même style, mais encore moins digne, dans laquelle il feignait de s'étonner de la communication de Throckmorton ^ Il écrivit aussi à l'ambassadeur et lui signifia d'un ton courroucé que la qualité de premier prince du sang devait le mettre à l'abri de confidences offensantes et qu'il n'avait t jamais d'autre volonté que celle du roy, son seigneur^. >

La répression de la conjuration d'Amboise laissa quelques mois de répit au parti des Guises. Nicolas Throckmorton continuait à encourager les séditieux, et, avec la grossièreté native de sa race, marquait son dédain au parti catholique. Le 2i9 septembre 1 560, le jour de l'assemblée générale de l'ordre de SaintrMichel, à Poissy, il fut obligé, en qualité d'ambassadeur, d'assister à une messe solennelle auprès du roi. Pendant la première partie du service, il c fit bonne mine, » mais, à l'élévation, il s'assit au milieu des seigneurs agenouillés et affecta de retourner la tète d'un air d'indifférence. Son voisin, l'ambassadeur de Ferrare, lui adressa des remontrances à voix basse et, le soir, les deux diplomates entrèrent en dispute. L'inci-

1. Lettres d'ÀnUHne de Bourbon et de Jehanne d'Albret, publiées par M. le marquis de Rocbambeaa, p. 190. Lettre datée da 9 mai 1560.

2. Cette lettre est iotégralement publiée par le comte de la Fei^ Hère dans le XVf siècle et les Valois, p. 33.

dent fit du bruit. Le nonce protesta auprès du cardinal de Lorraine et un wdre du roi défendit à Throckmorton d'assister à la messe des morts du lendemain^.

La mort de François II (5 décembre 1 560) bouleversa de fond en comble le gouvernement du royaume. Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, toutr-puissants sous le feu roi, furent disgraciés et peu après renvoyés de la cour. Le roi de Navarre, traité la veille en accusé, devint lieutenant général du royaume. Le parti réformé exaltait la justice divine : Deposuit patentes de sede et exaltavit humiles. L'heure du triomphe d'Elisabeth semblait se rapprocher. Vers le 15 décembre, Throckmorton rendit visite au prince et fut invité à souper pour le 23, avec le cardinal de Bourbon, les ducs de Nevers et de Bouillon, le comte d'Eu et l'amiral de Goligny. À l'issue du repas, Antoine prit l'ambassadeur en particulier et lui annonça son projet de repousser au nom du roi le concile de Trente. Il se portait garant de l'approbation de Catherine de Médicis, qui avait commencé, dit-il, < à prendre goût à la vraie religion. > Throckmorton. loua la nouvelle politique , mais il insinua au prince que sa maltresse lui demanderait de plus

1. Sommaire de chancellerie de l'ambassade d'Espagne, oct. 1560 (Orig. espagnol; Arch. nat., K. 1493, n* 104). — Autre sommaire de chancellerie sans date (Ibid., n* 109).

grands serviœs. La réserve aurait eu besoin d'explications. Elisabeth, aussitôt informée de ces dispositions, adressa une lettre de félicitations à son ancien allié, puis à Jeanne d'Âlbret, qui était restée en Béarn, et accrédita auprès du roi de Navarre un gentilhomme anglais, Nicolas Fremyn, comme l'intermédiaire de Throckmorton*.

L'étiquette obligeait la reine d'Angleterre à envoyer ses condoléances au nouveau roi par un personnage c de grande marque. » Elle choisit le comte de Bedford et le chargea surtout de recevoir les engagements officiels du lieutenant général. Bedford attendit à Londres le départ de don Juan Manrique de Lara^, ambassadeur de Philippe II, afin d'être plus libre à la cour de France^. Il arriva enfin le 15 février 1 561 à Paris et fut reçu avec des honneurs extraordinaires. Antoine le fit loger dans l'hôtel de la Rochepot, qui n'avait encore été prêté qu'au duc d'Albe en l'honneur du mariage par

1. Calendars, 1560-61, p. 467 à 519; lettreft de Throckmorton de décembre 1559 et de Janrier 1560.

2. L'instraction de Philippe II à don Jaan Manrique de Lara, en date du 4 Janrler 1561, est conservée en original aux Archires nationales (K. 1495, n* 14). Bile est accompagnée d'une lettre de Philippe n à Catherine de Hédicis (Minute orig. courerte de rat ores; ibld., n* 11).

3. Calendars, 1560, p. 500 el 514. Throckmorton avait luimême conseillé à Bedford de retarder son arrivée en France jusqu'après le départ de l'ambassadeur d'Espagne.

procuration d^ÉKsabeth de Valois^. Le 16, Bedford se rendit à la cour et fut reçu à souper par le roi de Navarre. La première entrevue se passa en compliments réciproques. Le 18, Bedford et Throckmorton engagèrent les a&ires sérieuses. L*ambassadeur avait mission de pousser la cour de France du côté de la réforme. Il recommanda le prince de Gondé, Coligny , et conseilla la liberté religieuse. Ce n'était qu'un prélude. Antoine accordait tout. Bedford aborda enfin un sujet qui le touchait davantage. Il parla du penchant de la reine d'Angleterre pour le roi de Navarre, de l'utilité de son alliance, de l'appui qu'elle était prête à lui prodiguer contre les ambitieux qui lui disputaient son rang et lui demanda, en c récompense de ses bons offices, » l'abandon de la dernière conquête du duc de Guise, la restitution de Calais. A ce mot, Antoine garda le silence. Throckmorton prit alors la parole et fit appel à l'intérêt personnel du prince; il lui rappela que son pouvoir était menacé par le roi d'Espagne et les Lorrains et lui prédit qu'il succomberait sans honneur sous les coups de la coalition catholique. Le retour des Guises à la cour était le cauchemar du lieutenant général, mais il ne se laissa pas ébranler. Sa protection aux réformés, sa faveur aux Ghastillons, la

1. Calendars, 1560, p. 489, 514, 565. Lettres de Throckmorton et de John Somers.

liberté des prêches, il promit tout, tout exœpté Calais. Les deux Anglais se retirèrent convaincus que les événements Tobligeraient à capituler un jour^

L'ambassadeur d'Angleterre passa Tannée 1561 à préparer la guerre civile. Le froid accueil du roi de Navarre à la revendication de Calais avait suspendu les négociations. Elisabeth c n'en prenoit cure, » car elle voyait venir le jour où elle serait en mesure non plus d'offirir mais d'imposer ses conditions. La formation du triumvirat, union factice des trois principaux athlètes du parti catholique^, le colloque de Poissy^, le massacre de Vassy^, qui donna le signal de la guerre, furent considérés par elle conrnie des étapes qui la rapprochaient de son but. Le 31 mars 1562, Elisabeth iSxe les grandes lignes de sa politique dans une lettre à Nicolas Throckmortou. c Nous avons prié l'ambassadeur de France ici de faire connaître à la reine mère et au prince de Condé quelle estime nous faisons de leur constance, et com-

1. Calendars, 1561, p. 555, 565 et 620. Uttres des 20, 26 fé- Trier et 12 mars 1561.

2. 6 STiil 1561. Sarle trioniTirat, Toyez Ànioéne de Bowrbon ei Jeanne dPAlbrei, t. III, p. 73.

3. Colloque de Poissy, sept, et oct. 1561. » Noas publions dans les Mémoire» de la Société de l'histoire de Paris (ann. 1889) on mémoire et nae chronique inédite sur le colloque.

4. Massacre de Vassy, 1** mars 1562. — Voir le récit &Antoine de Bourbon et de Jeanne d^Albret^ t. IV, p. 109.

bien nous croyons qu'il est dangereux pour le roi de Navarre de se séparer d'eux et de s'unir avec ceux qui ont cherché sa ruine et ne peuvent

trouver de profit que dans son abaissement

Nous l'avons aussi prié, en notre nom, d'affer^ mir et d'encourager la reine mère, la reine de Navarre et le prince de Gondé à montrer leur sagesse et leur constance et à ne pas donner à leurs adversaires puissance ou courage par leur faiblesse. Et à cette fin nous voulons les assurer, ainsi que l'amiral, de notr.e intention de les soutenir constamment affin de les affermir dans

leurs bonnes intentions* »

Lorsque cette lettre arriva à son adresse, le prince de Gondé avait entamé la campagne par un brillant exploit. Dans la nuit du 1^" avril 1562, presque sans coup férir, un de ses lieutenants, François de Goligny, s. d'Andelot, frère de l'amiral, avait surpris la ville d'Orléans. Les chefs de l'armée protestante s'y rendirent en toute hâte. On fortifia la ville, qui devint le boulevard de la réforme. Les capitaines, les gens d'armes, les gens de pied, mécontents et sans emploi, affluèrent sous la cornette blanche. Beaucoup de villes, du nord au midi, entrèrent en révolte. La guerre prit un développement qui menaçait l'autorité royale.

1. Calendars, 1562, p. 590. Cette lettre a été tradaite et publiée par le duc d'Aumtle {Blêi. des Candé, t. I, p. 351) et ailleurs.

Dix jours après la prise d'Orléans, Goligny envoya à la reine d'Angleterre^ le s. de Sechelles, gentilhomme c d'une grande maison de Picardie, qui a souffert persécution pour son zèle pour la religion» et dont la reine de Navarre, le prince de Gondé, l'amiral et d'autres, qui favorisent la religion, font grand cas^. > Le 1 7 avril, Nicolas Throckmorton conseille à lord Gecil de se hâter, c Je sais assurément, dit-il, que le roi d'Espagne tient l'œil ouvert et manœuvre pour mettre le pied dans Galais. Il faut de notre côté pratiquer et flatter nos amis les protestants de ce pays. » Dans le cas où le parti catholique appellerait le roi d'Espagne, < il faudrait que les protestants, soit pour leur propre sûreté et défense, soit par dépit et désir de vengeance, ou par bon vouloir et affection pour S. M. la reine et sa reUgion, pussent être poussés et amenés à mettre S. M. la reine en possession de Galais, Dieppe ou le Havre, des trois places ensemble si on peut, ou au moins d'une des trois, n'importe laquelle, pourvu que nous l'ayons^. >

A la fin d'avril, Galhenne envoya à Londres

1. Gaspard de CoUgny, par le comte Delaborde, 1. 11, p. 78. La lettre de Ooligny est datée du 11 aTril 1562.

2. Calendars, 1562, p. 619. Lettre de Throckmorton à la reine Elisabeth, da 24 avril.

3. Lettre de Throckmorton à lord Cecil, du 17 aTril 1562, traduite dans l'HUL des Condé, du duc d'Aamale, 1. 1, p. 354.

un ambassadeur extraordinaire, le comte de Bussj^, afin de prévenir l'intervention redoutée. La mission n'eut pas de succès. Bussy fut leurré de protestations de pure forme et n'obtint aucun engagement formel. Elisabeth saisit l'occasion de répondre et envoya en France sir Henri Sidney, rival de Throckmorton et membre de son conseil. Sidney était chargé de proposer à la reine mère, dont les dispositions indécises restaient un problème à l'étranger, l'alliance de l'Angleterre contre le roi d'Espagne et les catholiques^, ou au moins la médiation de la reine Elisabeth entre les deux partis religieux^. Il arriva à Paris le 3 mai et fut mal reçu à la porte Saint-Marceau. Les bourgeois de garde l'arrêtèrent et l'emprisonnèrent si étroitement que Throckmorton, dont le logis n'était pas éloigné, ne fut pas informé de sa détresse. Enfin un de ses serviteurs s'échappa. Throckmorton adressa aussitôt des remontrances à la reine c contre la furieuse et maligne insolence de ce peuple, » et le roi de Navarre commanda au maréchal de Montmorency de faire délivrer le prisonnier.

Dans l'intervalle, l'ambassadeur de Portugal, traversant la porte Saint -Marceau, avait été

1. Calendars, 1562, p. 6t7. Lettre de ThrockmortoQ du 21 arril.

2. Lettre de Ghantonay au roi d'Espagne, da 11 mai 1562 (Orig. espagnol; Arch. nat.^ K. 1497, n* 30).

3. Lettre de la reine Elisabeth à Condé, du 10 mai 1562 (Duc d'Aumale, HisL des Condé, t. I, p. 372).

témoin des mauvais traitements infligés à Sidney et avait obtenu sa mise en liberté. Le maréchal de Montmorency les rencontra tous deux sur le chemin du logis de Throckmorton et n'eut qu'à réprimer le zèle des bourgeois^.

Antoine de Bourbon n'était plus cet ambitieux hésitant qu'on a vu au cours de ce chapitre toujours prêt à voler à l'aide de la réforme sans oser faire un pas, et qui ne se dédonmiageait de sa faiblesse contre les Guises que par de sourdes intrigues aussi mal combinées que faiblement conduites. Véritable prototype de l'homme € ondoyant et divers » dont parle Montaigne, il avait profité de sa dignité de lieutenant général du royaume pour prendre la tète du parti catholique et était devenu le plus obéissant serviteur du roi d'Espagne après avoir été son adversaire le plus résolu. Il avait oublié ses promesses à la reine d'Angleterre et, dès la première audience qu'il donna à Sidney, il le traita en suspect. Il lui conseilla de retourner en Angleterre et le pressa d'avancer le jour de son embarquement < par ailleurs que le Havre, dit-il, non par méfiance, mais par crainte que, en ce tumulte, il luy arrivât quelque incon-

1. Dac d^Anmale, HUioire des Condé, t. I, Pièces justificaliTeft, lettre de Throckmorton da 8 mai. — Aulres lettres de même date de Throckmorton dans les Calendars.

vénient à luy ou aux siens ^. » Sidney était porteur d'une lettre d'Elisabeth au prince de Gondé^. Il demanda un passeport pour un de ses secrétaires. Antoine le lui refusa durement, c alSin de n'accoustumer les ambassadeurs à se mesler de nos affieiires plus que de raison et aussi que je crains et ay grandement suspecte» dit-il dans une lettre à la reine, sa

négociation pour cent mille raisons

Sidney repartit le 1 8 mai. Éconduit par le roi de Navarre, il avait échangé ses vues avec la reine et obtenu des doléances et de vagues démonstrations, qu'il considérait comme des jalons d'attente. Après son départ, Throckmorton reprit la direction des pourparlers.

Froissé par les prétentions de supériorité de son collègue, il avait fait taire ses préférences devant lui. De grandes divergences de vue séparaient les deux diplomates anglais.

Ils poursuivaient le même but, la guerre aux catholiques, au parti des Guises et de Marie Stuart, mais ils préconisaient des moyens différents. Sidney traitait la reine en alliée, Throck-

1. Lettres da roi de NaTarre à la reine (F. fr., roi. 15876, f. 58 ; minute datée da mois de mai).

2. Cette lettre est publiée par le dac d'Anmale {Histoire des Condé, t. I, p. 372).

3. Lettre du roi de Nararre à la reine (F. fr., roL 15876, f. 60; minute datée de mai 1562).

morton en ennemie. Le premier voulait associer l'Angleterre à la reine mère contre les catholiques, le second aux réformés contre la reine mère. Sidney se flattait d'entraîner Catherine dans les rangs du parti réformé et de Ty retenir; Throckmorton concentrait tous ses efforts sur deux points» l'alliance des huguenots et l'abandon d'une ville du littoral aux armées anglaises comme le fruit de cette alliance. Pour réussir, il faisait sonner bien haut la première partie de ses desseins et cachait soigneusement la seconde, excepté à lord Gecil. Il savait que le parti réformé, dans toute l'effervescence de ses premières illusions, se serait révolté contre une proposition de trahison, mais il comptait sur la nécessité, sur la défaite, sur la passion de la vengeance et voulait vendre, non pas donner, l'appui de l'Angleterre. « Cette question, dit-il à Cecil, ne doit être touchée ni directement ni indirectement avec aucun d'eux (les chefs de la réforme) ou de leurs ministres, quel que soit celui qui viendra traiter avec vous, parce que l'occasion s'en présentera plus naturellement et convenablement d'elle-même lorsqu'ils nous demanderont assistance, soit d'argent, soit d'appui » Et il ajoute, à l'adresse de Catherine de Médicis, un mot sévère, par lequel il prétend stigmatiser la politique favorite de Henri Sidney : < Les protestants sont des gens

vrais et fidèles et les papistes des gens doubles et rusés^. »

Le jour même du départ de Siduey» le 1 8 mai, ThrockmortoD impose sa politique à lord Gecil : c Maligny est au Havre. Si cette ville tombe en notre pouvoir, les Français rendront Calais pour avoir le Havre. > Les réformés avaient proposé des bons de garantie à échéance de deux ans en paiement d'un secours en hommes et en argent', c Au lieu de bons de garantie, c'est le Havre qu'il nous faut^. > Deux mois après, le 12 juillet, il écrit encore : < Si la reine, notre maltresse, veut secourir d'argent le prince de Condé, la meilleure garantie de la dette sera le Havre*. »

Ces conseils furent écoutés. Catherine de Médicis avait passé les mois d'avril, de mai et de juin à négocier avec les chefs du parti réformé campés à Orléans. Elle leur demandait de déposer les armes. Ceux-ci exigeaient des gages et élevaient leurs exigences en même temps que s'élevaient leurs forces. Les deux partis prétendaient défendre l'autorité royale :

1. Lettre de Throckmorton à lord Gecil, du 17 ayril (Dac d'Aomale, Miioire des Condé, t. 1, Pièces jastificatives^ p. 355).

2. Lettre de Paul de Foix à la reine, en date du 26 août 1562 (Orig., f. fr., vol. 6612, f. 137).

3. La Perrière, la Normandie à l'étranger, p. 8 et 9. Fragments de lettres de Throckmorton.

4. La Perrière, le XVI* Hècle et les Valois, p. 72. Citationa de lettres de Throckmorton.

les catholiques, au nom du roi, présent dans les rangs de l'armée; les réformés, au nom du roi, qu'ils disaient captif de leurs ennemis. Le 1^ juillet, après de longs pourparlers, chaque jour abandonnés et renoués, Condé sort d'Orléans à la tète d'une armée, prend et pille Beaugency. Le i, le roi de Navarre et l'armée catholique s'emparent de Blois, le 1 1 , de Tours, et, vers le milieu d'août, marchent sur Bourges sous le commandement nominal de Charles IX.

Le parti huguenot était en pleine déroute. Il avait trop présumé de ses forces en essayant de tenir tète au roi. Form4 de soldats que la discipline militaire ne maintenait pas dans le rang, il s'affaiblissait à mesure que les revers décourageaient ses partisans. C'était le moment que Throckmorton attendait depuis le commencement de la guerre. À la nouvelle des premiers désastres, il promit au nom de la reine d'Angleterre tous les secours que les vaincus lui demandèrent, moyennant un traité et des gages.

Vers le milieu d'août, Jean de Ferrières-Maligny, vidame de Chartres, Robert de la Haye, conseiller au parlement de Paris, un des anciens agents du prince de Condé, et quelques habitants de Dieppe passèrent en Angleterre et se rendirent à Greenwich auprès de la reine, c Ils s'y tiennent cachés, » écrit Paul de Foix, ambas-

sadeur de France à Londres, c de sorte qu*ils ne se sont jamais laissé voir en public, et vont trouver ladite dame par galleries et lieux couverts afin de n'estre recogneus ni veus de personne^. »

Les marchés de Throckmorton avec les réformés avaient été menés avec tant de discrétion que la cour de France en ignorait le prix. Dès les premiers pourparlers, Paul de Foix écrit à Catherine qu'il doute des secours promis par Elisabeth aux rebelles d'Orléans. À la fin de juillet, Antoine conseille à la régente de France de faire c patte douce » à Fintcrvenlion anglaise sans soupçonner i'importance des gages que Elisabeth exige*.

Catherine de Médicis envoya en Angleterre François de Scepeaux, seigneur de Yieilleville, maréchal de France, afin de compléter ses propres informations. Yieilleville arriva à Londres le 5 août' et fut reçu le lendemain dans la chambre de la reine. Elisabeth le chargea de reprocher à la reine mère Téchec de la mission pacificatrice de Sidney. Elle dit c qu'on n'avoit eu aucun esgard en France à ses bonnes inten-

t. liettre de Paal de Foix du 26 août 1562 (Orig., f. fr., Tol. 6612, f. 54).

2. Lettres d'Antoine de Bourbon et de Jehanne d*Albret, publiées par M. le marquis de Rochambeaa, p. 257.

3. La mission de Vieillerille est racontée avec détails dans les Mémoérei de CarîoiXy lir. VIII, chap. zzxi.

tioDS, et qu'elle estoit restée en telle indignation et de ce refus et des cruautés et meurtres qui se commcttoient en France qu'elle avoit plustost besoin de pulsation» pour vuider sa colère, que de la veue du sieur de Vieilleville^. »

Le niaréchal revint sans avoir pénétré les menées anglaises en Normandie^. Le 21 août, Paul de Foix écrit à Paris que la reine d'Angleterre a promis au vidame de Chartres des vivres, des munitions, de l'argent, la permission de lever des volontaires, mais qu'elle refuse d'envoyer des gens de guerre en son nom pour ne pas rompre la paix avec la France'.

Le 26 août, il n'est pas encore informé qu'elle exige une ville du littoral de la Manche et croit qu'elle se contente de c l'honneur de servir Dieu^. >

Ghantonay, dont la perspicacité est rarement en défaut, estime que la reine d'Angleterre c crye plus haut qu'elle n'a envie de mordre^. »

1. Note sur la mission de Vieilleville conservée an Record Office et publiée par le comte de la Perrière [Le XVI* sièeU et les Valois, p. 73].

2. Lettre de Chantonay au roi de Nararre, da 27 aoAt 1562 (Copie du temps; Arch. naU, K. 1498, n* 28).

3. Lettre de Paul de Foix à la reine, da 21 août 1562 {Mémoires de Condé, t. ni, p. 607).

4. Lettre de Paul de Foix à la reine, dn 26 août 1562 (Orig., f. fr., TOI. 6612, f. 137),

5. Lettre de Chantonay au roi de Navarre, du 27 août 1562 (Copie du temps ; Arch. nat, K. 1498, n* 28).

Le roi d'Espagne n'en sait pas davantage. Le 1*' septembre, il assure à Sébastien de l'Aubespine que la reine Elisabeth, c sans se désister de son entreprise en France, parolt s'estre fort refroidie*. •

À cette date, les bases du néfaste traité de Hamptoncourt avaient été acceptées par le vidame de Chartres. Le parti réformé livrait à l'Angleterre les villes du Havre et de Dieppe c en récompense » d'un secours en honunes et en argent. La nouvelle arriva à la cour, sous les murs de Bourges, au lendemain de la prise de la ville. Aussitôt le roi de Navarre réunit un conseil. Il voulait continuer la guerre par le siège d'Orléans et fit valoir l'avantage de frapper les rebelles, déjà démoralisés, au cœur de leur plus redoutable forteresse ; mais la majorité décida que l'armée devait marcher sur Rouen pour arrêter l'invasion anglaise^. Bientôt les conditions du traité s'ébruitèrent. A Paris, le peuple poursuivait de ses huées l'ambassadeur d'Angleterre^. Throckmorton s'en plaignit à la reine mère et demanda à se retirer à Londres, alléguant qu'il ne pouvait c voir les

1. Lettre originale de Sébastien de l'Aubespine, du 1*' septembre, datée de Madrid (F. fr., vol. 15877, f. 5).

2. Mémoires de Claude Haton, t. I, p. 285. » Mémoires de La Noue, chap. yu.

3. Duc d'Aumale, Histoire des Condé, t. I, p. 376 ; lettre de Throckmorton du 23 juillet 1562.

grandes cruautés du peuple de Paris. > Catherine lui répondit froidement que, puisqu'il sollicitait son congé, elle rappellerait l'ambassadeur de France ^ Throckmorton renonça à Tintimider et se réfugia seulement à Orléans*.

La question d'argent retarda jusqu'au 20 septembre la signature du traité de Hamptoncourt^. Le lendemain, la reine d'Angleterre, sans donner aux réformés le temps de se raviser, envoya à Adrien Poynings, capitaine de Portsmoutb, l'ordre de faire passer la Manche à l'armée anglaise^. Le 7 octobre, Beauvoir La Nocle, lieutenant du prince de Gondé au Havre, eut l'impudence d'informer la reine mère de l'arrivée de 4,000 Anglais au Havre et de 4,000 à Dieppe € pour la gloire de Dieu et la délivrance de la minorité du roi^. > La nouvelle était destinée à effrayer Catherine de Médicis. Heureusement, elle fut corrigée le lendemain par la lettre d'un capitaine de Harfleur qui assurait que l'armée anglaise comptait à peine 400 hommes^. Les

1. Journal de 1562 dans la Revue rétrospective, t. V, p. 188.

2. La première lettre de Throckmorton écrite d'Orléans est datée du 9 septembre 1562 (Forbes, t. II, p. 36).

3. Le traité de Hamptoncourt est imprimé par Duroont {Corps diplomaiiquey t. V, 1" partie, p. 94).

4. Cette pièce a été publiée par le comte de la Perrière dans ]a Normandie à Vétranger, p. 10.

5. Lettre de BeauToir à la reine, en date du 7 octobre 1562 (Orig., f. fr., vol. 15877, f. 175).

6. Lettre datée d'Harfleur et du 8 octobre (Orig., f. fr., toI. 15877, f. 189).

enoemis s'accrurent bientôt en nombre^ car, peu de jours après, au plus fort du siège de Rouen, une compagnie de gens de pied de 500 hommes, commandée par le capitaine Grey, rompit le blocus et entra dans la ville.

Lorsque les articles du traité furent connus, le roi de Navarre protesta auprès de son frère. Gondé, dit La Popelinière, répondit c que ce n'estoit pas lui qui avoit convié les estrangers d'entrer en France, mais ses ennemis; y ayans introduit, depuis trois mois en çà, Suisses, AUemans, Italiens et Espagnols à leur solde*. > Un parti de rebelles, qui vend deux villes du royaume à l'étranger, mérite-t-il d'être assimilé à un pouvoir légitime qui demande secours à ses alliés? Malgré les sophismes des ministres, les réformés se sentaient aussi coupables que le connétable de Bourbon. L'amiral de Goligny, dit un apologiste, repoussait la responsabilité de cette politique^. Louis de Lannoy, s. de Horviliers^, qui représentait le prince de Gondé

1. L'historien Plearry {Histoire du Havre, p. 72) raconte qde 6,000 fantassins anglais et 300 chevanx ocenpèrent bientôt le EèWTt sous le commandement d'Ambroise de Warwick. Voyez aossi les Mémoires de Castelnau, Ut. III, chap. zn.

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