Négociations sous François II, p
premiers jours de novembre. François II avait abrégé son séjour à Valéry, chez le maréchal Saint-André, pour le recevoir dignement dans la plus pompeuse de ses résidences^. En descendant de cheval, Buendia demanda une audience et fut introduit dans la chambre de la reine mère par Guy Chabot de Jarnac. Il y trouva les trois reines, Catherine, Marie Stuart cl Elisabeth. Catherine lui promit que la princesse partirait de Blois le 8 ou le 1 du mois. Buendia s'informa de la durée du voyage et du nombre des équipages; on lui promit la liste des étapes et du personnel de l'escorte. L'ambassadeur apportait une série de prescriptions minutieuses sur la route à prendre et sur la suite d'honneur. La reine devait arriver à Saint-Jean-Piedde-Port par le chemin de Bayonne à la fin de novembre. L'escorte d'honneur devait s'arrêter à la frontière, où le cardinal de Burgos et le duc de l'Infantado recevraient leur souveraine suivant un cérémonial dont les moindres détails étaient arrêtés d'avance. Buendia remit à la reine une copie du règlement^. Les dames françaises pouvaient accompagner leur maîtresse jusqu'à Tolède, mais le roi avait distribué les
1. Lettre de Chantonay à la dnchesse de Parme^ du 22 octobre 1559 (Recaeil conserré aux Arch. de Braxelles, f. 14).
2. Ce règlement fut modifié légèrement A la suite de la mission de Buendia. La copie, datée du 23 novembre, est conservée aux ArchlTCS nationales, K. 1643, n* 31.
emplois et les nouvelles titulaires devaient entrer en fonction après le passage de la frontière. Cette clause, qui privait Elisabeth de ses plus chères compagnes, reçut des adoucissements. Philippe II voulait confirmer son mariage à Guadalaxara par une cérémonie solennelle. A ce programme, Philippe II avait ajouté de sa propre main quelques lignes affectueuses pour la jeune princesse et l'autorisation de retarder son arrivée jusqu'au 10 ou 12 décembre*.
La mission du comte de Buendia ne permettait pas à la reine mère d'ajourner plus longtemps le départ de sa fille. L'étjquette exigeait un prince du sang pour la conduire en Espagne. Le premier de tous, après les frères du roi, qui n'étaient que des enfants, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, était à la cour depuis trois mois. Éloigné de Paris au moment de la mort de Henri II, il tâchait de reconquérir le pouvoir, que la minorité réelle de François II semblait réserver aux princes du sang. Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine l'avaient battu sans espoir de revanche dans ces luttes d'influence où ils excellaient. Depuis sa défaite, le premier prince du sang de France traînait en parasite dans les antichambres du
1. Instnictions au comte de Buendia, da 11 octobre 1559 (Orig. espagnol; Arch. nat., K. 1493, n* 9).
roi. Dédaigné par les petits courtisans, abreuvé d'humiliations par les grands, il ne savait ni faire respecter son rang, ni se retirer dignement. Catherine l'arracha à cet abaissement.
Elle lui proposa d'accompagner la reine d'Espagne. La cour venait de recevoir l'avis que Philippe II s'avancerait en personne jusqu'à Roncevaux au-devant de sa femme ^ Antoine espéra que Philippe II lui accorderait une entrevue et se flatta de clore en un jour la négociation de la Navarre espagnole que ses prédécesseurs poursuivaient depuis un demi-siècle^. Sa confiance s'accrut d'une visite que Buendia et Ghantonay lui firent jusque dans les combles du château de Blois, où les Guises l'avaient relégué comme un cadet de Gascogne^. Il accepta donc avec empressement Ja proposition de la reine mère et annonça à la cour son départ prochain, à la grande joie de ses rivaux.
Philippe II avait prescrit à la reine d'Espagne d'arriver au commencement de décembre à Rayonne. L'heure d'obéir était venue. Les seigneurs et les capitaines furent bientôt prêts à
1. Lettre de Jean Micbieli à la république de Venise, da 26 octobre 1559 (Dépêchea Ténit., Bibl. nat., Mss., filza 3, f. 247).
2. Depoia qae Ferdinand le CatboHqne, en 1512, aTait conquis la Navarre espagnole, la maison d'Albret ne cessait de reTendiqner cette province. Nons avons exposé ces faits dans Antoine de Bourbon et Jeanne d^Âlbret,
3. Lettre de Ghantonay à Philippe II, du l*' novembre 1559 (Arch. nat., K. 1492, n* 75, orig. en francs).
monter à cheval, mais les dames désignées pour le voyage se firent attendre. Le départ fut fixé au 15 novembre S puis renvoyé au 17 par la reine mère^. Le trousseau de la princesse était d'une opulence royale : les robes de drap d'or et d'ai^ent, envoyées de Flandre par Philippe II, les bas de soie de Venise importés en France depuis les guerres d'Italie, les chemises de toile de Flandre que Catherine de Médicis avait mises à la mode dès le règne de François I*^, les tapisseries, les bijoux, les col* liers, les bracelets, les bagues, les pierres précieuses, dons de noces des deux grands rois, avaient été inventoriés et mis sous scellés par un majordome espagnol'. Une foule de pages et de varlets conduisait les haquenées de la princesse et les mules des charrois. Au moment du départ, Catherine s'inquiéta de la difficulté de faire franchir les Pyrénées aux plus lourds équipages ; Chantonay conseilla de les diriger sur Bayonne et de les embarquer à bord des b&timents de transport de la marine espagnole. Il fit cependant réparer les routes et les ponts
1. Lettre de Chantonay à Margnerite de Parme, da 8 novembre 1559 (Recaeil conservé aux Arch. de Bruxelles).
2. Lettre de Chantonay à Philippe II, do 15 novembre (Orig. espag.; Arch. nat., K. 1492, n* 77).
3. L'énumération de ces trésors nons a été conservée dans les Mémoirei-joumaux de Françoii de Lorraine, coll. Hichand et Ponjonlat, p. 445.
et placer dans les principales étapes des cbars et des mulets de rechange ^
La reine d'Espagne c deslogea » de Blois le 18 novembre, passa à Yerteuil chez le comte de la Rochefoucauld et s^arréta le 23 novembre à Ghàtellerault^. François II et les trois reines y reçurent les mêmes honneurs. Déjà la neige couvrait la terre. Les princesses et les dames, le jour au fond de leurs litières closes, le soir dans des logis chauffes d'avance, bravaient les froids prématurés; mais les pages et les varlets, les femmes de service soufiiraient du voyage. Plusieurs tombèrent malades et ne purent suivre leurs maîtres^. Catherine désirait accompagner sa fille jusqu'à Poitiers ou même jusqu'à Lusignan^; la volonté du roi la retint à Ghâtellerault^. Les princesses avant de se quitter passèrent trois jours ensemble. Jamais, disent les témoins, séparation de famille ne fut plus dou-
1. Lettre de Chantonay à Philippe U, da 15 noTembre 1559 (Orlg. espag.; Arch. nat., K. 1492, n' 77).
2. Lettre de Chantonay à la duchesse de Parme, du 1** décembre 1559 (Recueil conservé aux Archives de Bruxelles, f. 20).
3. Chantonay lui-même tomba malade et se fil remplacer auprès de la reine d'Espagne par son secrétaire, André Gallen (Lettre de Chantonay du 23 novembre à Philippe II; orig. espag., Arch. nat., K. 1492, n* 78).
4. Lettre de Chantonay du 8 novembre 1559 (Recueil conservé anx Archives de Bruxelles, f. 19). — Lettre de Killegrew à la reine Elisabeth d'Angleterre, du 29 novembre (Forbes, 1. 1, p. 266).
5. Lettre de Catherine au connétable {Lettres de Caiharine de Médieis, 1. 1, p. 128). Voyez aussi la note précédente.
loureuse. Catherine retenait sa fille dans ses bras comme si elle ne devait jamais la revoir. L*ambassadeur d'Espagne fut lui-même ému par la désolation des trois reines. Malgré ses regrets maternels, Catherine de Hédicis» l'héritière d'un marchand de Florence, ne voyait pas sans orgueil sa fille aînée sur le trône de Charles- Quint. Elle espérait d'ailleurs que l'éloignement serait momentané. Déjà elle avait offert une entrevue à Philippe IP. La proposition avait été froidement accueillie; mais Catherine se promettait de la renouveler et de rendre la rencontre inévitable*.
Le 25 novembre, la reine d'Espagne fit ses adieux à sa mère et alla coucher à Poitiers'. Pendant les premières heures du voyage, dit Palma Cayet, elle versa d'abondantes larmes.
Mais bientôt la distraction, la curiosité de la jeunesse l'emportèrent sur les plaintes. Lorsqu'elle apercevait des villages, des châteaux, des églises d'un aspect intéressant pour elle : c Y a-t-il d'aussi belles maisons, d'aussi belles églises en Espagne? » demandait-elle^. Ainsi
1. Lettre de Ghantonay à Philippe H, da 22 août 1559 (Orig. espag.; Arch. nat., K. 1492, n* 67).