CHAPITRE IV
J'ai déjà relevé le danger du séjour de Taliéné dans sa propre famille, au point de vue de la santé physique et mentale de ceux de ses proches qui continuent à vivre avec lui et qui le soignent. Le même danger subsiste pour les parents ou pour les amis du malade s'ils le soignent dans une maison étrangère.
c( J'ai cité ailleurs, dit Weir Mitchell, la phrase tranchante de Wendell Holmes, dans laquelle il décrit un malade chronique comme un vampire suçant le sang des personnes valides de la maison ; et bien que les mots soient durs, ils ne font que décrire brièvement ce qui arrive réellement dans beaucoup de familles (1). » Cette réflexion
(1) Nurse and patient; New-York, 1877, p. 31. ''
9i DES GARDES-MALADES
s'applique particulièrement aux aliénés. Le même auteur ajoute plus loin : « En tout cas on doit choisir un a attendant » soigneux et attentionné, qui, autant que possible, ne doit jamais être un parent ou un ami du malade. La raison de cette recommandation est absurdement claire pour un médecin, et je vais la dire en quelques mots* Un étranger a sur ces malades une autorité que ne saurait avoir un parent, et sans se laisser émouvoir par une trop grande sympathie ou par l'émotion, il est beaucoup plus capable d'exécuter avec discrétion et fermeté les mesures nécessaires. D'ailleurs, le traitement moral exi^e généralement un isolement plus ou moins complet ; et il est imprudent, et on doit éviter, d'exposer d'autres individus du même rang et peut-être de même prédisposition aux émotions et aux états d'esprit qu'un confinement étroit avec ceux qu'ils aiment, mais dont l'intelligence est pour le moment dérangée, leur apporterait sûrement. Comme d'autres médecins qui ont affaire aux maladies nerveuses, j'ai été souvent appelé à constater les ravages qu'une telle tâche avait faite sur l'esprit et le corps. En vérité,
je puis dire que rien n'est plus capable de détruire la santé d'une jeune personne que de soigner un aliéné, surtout si elle est sa parente. Dans ce cas, plus que dans aucun autre, se montrent sous leur plus mauvaise forme, tous les maux que peut produire sur elle la garde d'un malade; c'est une épreuve très rude pour sa santé physique ou morale. Plus grande est l'affection qu'elle ressent pour le patient, plus grands aussi sont les efforts qu'elle doit faire, et moins sage est, pour tous les deux, l'épreuve. La surveillance incessante. Fattente ennuyeuse de ces maladies, les plus tristes et les plus incertaines de toutes, les terreurs de tout ce qui peut arriver dans un désordre si mobile, les alternatives d'espérance et de crainte, l'anxiété de la lutte avec l'obstination et les opinions maladives que l'on combat sans chance de succès, se combinent pour le tourment de l'ami qui s'est fait garde-malade. Un étroit confinement, des efforts généralement infructueux pour dissimuler la nature du cas, et l'horreur morbide créée par la maladie, tout s'unit pour rendre une telle garde tristement dangereuse pour les proches* En
fait, personne ne devrait être soumis à une telle épreuve ; et s'il est impossible de créer pour un cas de folie, un asile dans la maison, avec un garde-malade payé, il vaut mieux placer le malade aussitôt que possible dans un hôpital bien organisé. »
Parmi les inconvénients de la garde des névropathes par leurs parents, il ne faut pas oublier le danger de la contagion qui est réel chez les sujets prédisposés. Il ne faut pas croire que ce danger soit exclusif aux femmes, le sexe fort peut y être exposé. Parmi les cas les plus curieux de ce genre, on peut signaler les faits de Weir Mitchell, de maris de femmes enceintes, parmi lesquels un médecin, atteints des vomissements incoercibles (1).
Comme le fait bien remarquer M. East (2), riieureuse terminaison de la maladie dépend en grande partie de Finfluence que les infirmiers peuvent acquérir sur le patient ; mais si, comme
(1) Lectures on diseases of tJie nervous system especialy in ivomen, 2^ éd. 1885, p. 63.
(2) East, On privale trealme)il of ihe insane , as single pcUie)its; Loiidoii, 1886, p. 18.
il le dit, il est facile en Angleterre de trouver des gardiens capables d'apprécier les difficultés du cas et les particularités de chaque malade et de le traiter à la fois avec tact et patience, avec douceur et fermeté ; cette bonne fortune paraît moins aisée à rencontrer chez nous. Cette rareté des bons « attendants » de Fun et Fautre sexe tient probablement aux rares circonstances dans lesquelles ils ont l'occasion de s'exercer et ne peut que nous engager à bien établir les conditions qu'ils doivent remplir, et que doivent remplir les membres de toute famille qui accepte la charge d'un aliéné.
La surveillance et les soins à donner à un aliéné constituent une tâche ardue et pénible et bien propre dans beaucoup de cas à épuiser rapidement la force d'un seul individu. Or on ne peut utilement remplir cette tâche qu'à la condition d'être bien portant, vigoureux, de caractère égal, toujours ferme et sans indécision : la moindre défaillance, le moindre oubli peuvent entraîner des conséquences graves. 11 devient donc souvent nécessaire de changer l'infirmier qui fléchit sous le poids du fardeau qui lui est imposé. Lorsque
Finfirmier a déjà pris une certaine connaissance du malade, a de Fascendant sur lui et remplit convenablement sa tâche, il est préférable, plutôt que de le remplacer purement et simplement, de lui adjoindre une autre personne qui le seconde en lui permettant de prendre le repos nécessaire. Autant que possible ces assistants, quel que soit leur nombre, doivent être liés par une subordination marquée à Finfirmier principal, pour assurer Funité de la direction de la discipline. Le malade doit toujours sentir cette unité de direction, il faut par conséquent éloigner tout assistant qui tendrait à gagner sa sympathie et discréditerait Fautorité du gardien principal et du médecin.
Le nom d'infirmier est assez impropre poilr désigner la personne chargée du soin d'un aliéné. Il doit s'occuper non seulement de veillet aux soins de propreté, à Falimentation, à Fadministration des remèdes, mais encore aux exercices physiques, ou aux délassements intellectuels qui peuvent être permis au malade : c'est en quelque sorte un compagnon officieux. Il y a donc avantage à ce qu'il soit pourvu d'une éducation
convenable et en rapport autant que possible avec celle de son pupille. Un certain nombre de femmes qui ont eu des revers de fortune dans lesquels elles ont joué un rôle purement passif, et ont accepté franchement leur situation, sont particulièrement aptes à tenir ce rôle. Les hommes de la même catégorie ne sont pas utilisables au même titre, parce qu'ils acceptent avec moins de résignation leur nouvelle position, et sont plus préoccupés de leur relèvement; et surtout parce qu'ayant joué un rôle plus actif dans leur détresse, ils ont généralement des travers incompatibles avec les exigences multiples de ces fonctions. Avant tout, il faut une personne vigoureuse, de bonne volonté, et prête à accepter la direction du médecin qui a la charge du traitement.