CHAPITRE IV
La colonie libre, c'est-à-dire le système familial proprement dit, est un des plus anciens modes d'assistance des aliénés. 11 existe en Belgique, peut-être depuis le vnc siècle. La légende de sainte Dymphne faisait amener à Gheel, depuis un temps immémorial, des aliénés, dans l'attente d'une guérison miraculeuse. Arrivés à Geehl, les aliénés étaient logés dans une dépendance de l'église, Ziekenkamer, chambre des malades, assistant aux cérémonies religieuses qui devaient les délivrer grâce à l'intercession de la vierge martyre. Lorsque les malades n'avaient pas recouvré leur raison après leur première neuvaine, on les laissait souvent chez
1. Gli. îléréi Le patronage familial clos aliénés (Revue scientifique, 1887, 5 novembre).
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les habitants pour attendre la prochaine fête patronale.
Cette coutume parait être l'origine du mode d'assistance familiale qui s'est continué à Gheel depuis plusieurs siècles, en subissant quelques modifications depuis qu'elle est soumise au contrôle administratif. De Pontécoulant, préfet du département de la Dyle, avait déjà reconnu la valeur de la colonie de Gheel et y avait fait transférer les aliénés de l'asile de Bruxelles \
Nous ne feron s que rappeler très sommairement l'organisation de Gheel, bien connue de tous ceux qui s'intéressent à la question de l'assistance des aliénés 2 .
Gheel est une ville de 6.000 habitants, située dans la Campïne, dans l'ancien département
1. P. Masoin, Gheel, colonie d'aliénés (La Belgique médicale, 1900, vol. I, p. 388).
2. Parigot, Thérapeutique naturelle de la folie, h' air libre et la vie de famille dans la commune de Gheel. Bruxelles, 8°, 18o2.- — J. Duvar, Gheel ou une colonie d'aliénés vivant eu famille et en liberté. Paris. 18°, 1868. — Peteers, Gheel et le patronage familial; Bruxelles, in-8° 1883. — Serafîno Bifiï, Opère completi, vol. 111, Psichiatria, 1902, p. 283. — Bulkens, Rapport sur l'établissement d'aliénés de Gheel, Brux. 1861. — — Jules Faire t. Rapport au nom de la commission de Gheel, Soc. ann. psy., 1861. — Brierre de Boismont, De la colonisation appliquée au traitement des aliénés. Ann. méd, psych., avril 1862.
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français des Deux-Nèthes. Deux lignes de chemins de fer (Anvers-Gladbach et Malines-Westmeerbeek-Gheel) permettent de s'y rendre. Elle comprend dans son territoire rural vingt-deux hameaux, dont six paroisses augmentent sa population de près de 6.000 habitants. La commune qui s'étend sur une superficie de plus de 10.000 hectares, est une des plus grandes de la Belgique. 11 n'y existe aucune industrie. Si de tout temps on y a traité des aliénés, qui, soit dit en passant, y étaient considérés comme des malades, bien axant la réforme de Pinel, leur nombre a considérablement augmenté dans le dernier demi- siècle ; en 1840, il y avait 717 malades, au 1er janvier 1883, il v en avait 1.663. Ce nombre, qui a encore grossi depuis, et s'élevant au 1er janvier 1894 à 1 .875 % peut faire juger de l'importance de l'institution bien qu'on observe une légère décroissance du nombre2.
Le système de Gheel diffère du système d'ilten^
1. Peteers, La situation actuelle delà colonie de Gheel (Bull. de la Soc. de méd. mentale de Belgique, 1894, p. 371).
2. J. Al. Peetefs, La situation actuelle de la colonie de GhecL Br 81-1, 1904.
Frré. — Aliénas. 3
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en ce sens que le traitement familial en a été primitivement la base, puisqu'il y a vingt-cinq ans il n'y avait rien à Gheel qui pût être comparé à un asile ; depuis, on a construit, sur le type de l'asile Guislain de Gand, une infirmerie qui ne joue qu'un rôle accessoire, et ne contient jamais plus de cinquante malades. Cette infirmerie est destinée actuellement à recevoir : 1° les malades qui arrivent et qui y sont mis en observation pendant cinq jours avant d'être placés dans les familles ; 2° ceux qui sont internés par mesure sanitaire, c'est-à-dire qui sont atteints d'affections intercurrentes graves pour lesquelles ils ne pourraient recevoir de soins chez les nourriciers, ou ceux qui refusent de manger ; 3° ceux qui sont internés par mesure d'ordre, s'étant rendus coupables d'insubordination, d'excès alcooliques, etc.
Aujourd'hui, l'infirmerie contient environ 60 ou 65 aliénés, en majorité des hommes qui sont plus sujets aux écarts de conduite.
Les aliénés traités à Gheel doivent être divisés en deux groupes : les pensionnantes qui sont reçus chez des hôtes, et les indigents qui sont reçus chez des nourriciers. Les hôtes et les
nourriciers ne peuvent recevoir que deux malades du même sexe.
Parmi les indigents, on distingue trois catégories : propre, demi-gâteux, galeux. Les malades de la première catégorie coûtent 84 centimes par jour (0,09 pour le service médical, 0,01 pour les médecins, 0,58 pour le régime alimentaire, 0,10 pour l'habillement, 0,02 pour le coucher, 0,01 pour la surveillance, 0,03 pour frais d'administration) sur lesquels 60 centimes seulement reviennent au nourricier. Ceux de la deuxième catégorie coûtent 94 centimes dont 70 pour le nourricier. Ce prix peut être considéré comme le minimum réalisable, car à l'asile de Gand, où le travail est fort bien organisé (au 31 décembre 1881, 321 malades sur 489 travaillaient), le prix de journée est de 96 centimes.
Le nourricier doit fournir une chambre qui ait au moins 2m,50 de haut sur 2 mètres de large et 3 mètres de long ; dimensions suffisantes en tenant compte de cette circonstance que les aliénés n'y séjournent en général que pendant la nuit. Celles que j'ai visitées sont en général plus grandes, bien éclairées et aérées, blanchies à la
chaux aussi souvent que la propreté l'exige. 11 fournit encore la nourriture qui doit être prise en commun avec la famille, c'est-à-dire qu'elle n'est ni plus ni moins mauvaise que celle du nourricier ; on peut lui reprocher d'être trop végétale, cependant il faut reconnaître que les malades ont généralement fort bon aspect. Le nourricier veille en outre à la propreté et à la sécurité de l'aliéné, dont il est responsable. Les vêtements sont fournis par l'administration et composés des mêmes étoffes ; mais comme les malades qui travaillent peuvent s'en procurer d'autres, et comme le mode de confection n'est pas uniforme, il en résulte que les malades ne sont guère reconnaissables à un examen superficiel, dans les rues où ils se mêlent à la vie commune. Dans la rue comme dans la maison, l'aliéné jouit de sa liberté pleine et entière, tant qu'il ne cause ni scandale ni désordre ; les gestes désordonnés de quelques-uns ne provoquent aucun attroupement, les enfants habitués à ce spectacle passent sans même se retourner. Les aliénés se mêlent aux travaux de la maison, aux soins du ménage, aident à la garde des enfants que les parents leur abandonnent sans la
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moindre défiance. Si minime que soit la valeur des services que rendent les malades dans les familles, ils sont appréciés en ce sens qu'ils mettent en liberté les bras plus valides des nourriciers. Il faut remarquer d'ailleurs que le travail des malades n'est nullement forcé ; le nourricier a avantage à les encourager au travail, et les malades ont intérêt à y prendre part pour améliorer leur sort ; mais ils ne sont nullement liés à leur nourricier : quelques-uns exercent une petite industrie de leur création, d'autres vont travailler moyennant salaire chez d'autres habitants du village. En général, cependant, le malade reste dans la maison et finit par se lier d'affection avec ses nourriciers, surtout avec les enfants qui jouent un rôle important dans l'acclimatement et dans le traitement moral : on cite quelques malades qui ont fini par se confondre, même après leur guérison, avec la famille qui les avait reçus. On comprend que ce mode d'isolement au milieu de personnes sensées soit plus favorable que l'isolement dans les asiles, au milieu d'autres fous, parmi lesquels il ne se développe jamais aucun sentiment d'affection. En outre, le travail pour le-
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quel le malade reçoit des invitations si diverses, et auquel il finit presque toujours par prendre part, est du plus heureux effet au point de vue de la discipline ; la plupart des accidents et la plupart des évasions (9/10) sefontle dimanche, parce que les malades ne sont pas occupés ; et aussi, il faut le reconnaître, parce que dans la plupart des familles ils sont moins associés aux plaisirs des jours de fêtes qu'aux travaux de la semaine.
Le voisinage du canal de la Campine et de la ligne du chemin de fer Anvers-Gladbach qui semblait menaçant, n'a guère donné lieu jusqu'à présent qu'à un seul accident. Les accidents sexuels ont toujours été une rareté dans la colonie.
Les malades gâteux, confinés au lit ou non, que j'ai eu occasion de voir m'ont paru proprement tenus et clans de bonnes conditions d'hygiène ; s'ils sont privés du luxe des bâtiments qu'ils auraient pu trouver clans quelques palais hospitaliers, ils échappent à l'encombrement et à ses dangers.
Les mauvais traitements, de la part des nourriciers, sont exceptionnels ; il n'y a pas lieu
d'en être surpris ; non seulement la population débonnaire de Gheel est habituée depuis longtemps à l'assistance des aliénés, mais les nourriciers vivent sous une surveillance permanente. En dehors de l'administration, elle s'exerce par les malades, par les autres nourriciers, qui ne sont pas exempts de jalousie, par les habitants qui ne jouent aucun rôle dans l'institution, mais sont intéressés au bon ordre, par les étrangers qui circulent librement dans la commune.
L'administration, d'ailleurs, a largement pourvu à la surveillance officielle, qui est exercée depuis 1802 : l°par la Commission supérieure, composée du gouverneur de la province, président, du procureur du roi de l'arrondissement, du juge de paix du canton, du bourgmestre de la commune, d'un médecin désigné par le gouvernement. Elle s'occupe de toutes les questions d'administration ; mais, en pratique, sa surveillance se borne à l'infirmerie ; 2° un Comité permanent d'inspection et de surveillance, composé de cinq membres nommés par le ministère de la justice et ayant le bourgmestre pour président, chargé de veiller au bon état et aux inté-
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rets des aliénés, de recevoir et de payer les frais d'entretien et des pensions, de surveiller les hôtes et les nourriciers et de faire exécuter les lois, arrêts, etc. Ce comité est maintenant divisé en deux sections qui font chacune séparément une visite par an. Le secrétaire est spécialement chargé de veiller à la bonne tenue des logements. Le médecin-directeur voit deux fois par an tous les malades. Les médecins principaux et leurs adjoints voient au moins une fois par mois les malades incurables et une fois par semaine ceux qui présentent des chances de guérison. Les infirmiers-gardes de section, au nombre de huit, doivent circuler tout le jour dans leur section, visiter les chambres, s'assurer, aussi bien de nuit que de jour, que les aliénés sont traités et soignés conformément aux règlements. Us doivent visiter chaque malade de leur section au moins deux fois par mois. Les pensionnaires, dont le prix de pension peut aller jusqu'à 5.000 ou 6.000 francs, déterminé d'ailleurs suivant l'accord intervenu entre Thôte et la famille, sont soumis à la surveillance médicale et administrative, et ils payent à l'administration, pour ce service, un peu plus
de 11 p. 100 du montant de la pension. Ces pensionnaires, dont le nombre dépasse actuellement cent cinquante, paraissent jouir du plus grand confortable clans les meilleures maisons, et semblent satisfaits de leur sort. Nous en avons vu partir en promenade avec les familles de leurs nourriciers, dont ils semblent faire partie. Ceux qui ont rendu compte de leur visite à Gheel ont souvent glissé sur un détail qui ne manque pas d'intérêt, c'est que, parmi les pensionnaires, il se trouve un certain nombre d'étrangers, des Français, dont la présence semble indiquer qu'une institution du même genre pourrait être bien accueillie ailleurs qu'en Belgique.
A Gheel, le patronage familial des aliénés est devenu une industrie locale. Presque tous les habitants, sauf les plus riches, se chargent de malades et en prendraient volontiers plus de deux si le règlement le permettait. Les propriétaires ayant intérêt à ce que leurs locataires soient en mesure d'avoir des pensionnaires qui garantissent le loyer, la plupart des nouvelles maisons sont disposées de manière à contenir deux chambres pour des pensionnaires. Il existe
toujours un grand nombre de chambres disponibles, de sorte qu'il se produit une véritable concurrence, qui permet à l'administration de changer les malades de nourricier dès qu'un abus se produit.
Si on considérait Gheel non comme un établissement de traitement r mais comme un établissement de refuge, on pourrait presque dire que tout y est pour le mieux ; chaque malade pouvant y être placé dans des conditions aussi analogues que possible à celles dans lesquelles il vivait antérieurement. Il est certain que clans bon nombre d'établissements publics, les aliénés indigents jouissent d'une meilleure aération, d'une plus grande propreté, d'une meilleure alimentation, d'un certain luxe même: mais l'assistance ne doit pas consister à placer le malade dans des conditions meilleures que celles qu'il avait à l'état de santé. La société a rempli son devoir quand elle lui a créé une existence qui s'éloigne le moins possible de celle qu'il menait avant que la maladie l'eût frappé, si elle y a ajouté les conditions hygiéniques les plus avantageuses. C'est ce qui paraît exister pour les aliénés indigents de Gheel.
Si on considère l'institution comme un établissement de traitement, elle est moins parfaite ; ses partisans les plus dévoués reconnaissent qu'il y a de grands perfectionnements à apporter à cet égard.
Le service médical de l'infirmerie où réside le médecin inspecteur, ne laisse rien à désirer; mais il n'en est pas de même de la surveillance médicale des aliénés placés clans les familles. En raison de l'éloignement considérable des villages, les visites ne peuvent être que très éloignées, et les nourriciers ne peuvent pas toujours être éclairés suffisamment sur les soins à donner aux malades curables, qui sont un peu trop livrés à eux-mêmes ; les malades traités à Gheel sont mieux partagés à cet égard que ceux des bameaux. On a particulièrement relevé les inconvénients au hameau des Bruyères de Winkelom, où sont placés les plus agités ; des améliorations ont déjà été apportées à l'état ancien.
Une publication de M. Peeters, médecin inspecteur de la colonie de Gheel, nous montre que son fonctionnement s'améliore principalement au point de vue du service médical, qui est devenu plus régulier et plus efficace depuis
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que les médecins (deux médecins principaux et deux médecins adjoints) sont astreints à s'occuper exclusivement des malades de la colonie1.
Il est d'ailleurs difficile d'apprécier la valeur thérapeutique du système de Gheel. Le docteur Bulkens et M. Peeters ont introduit dans leurs statistiques un élément de cloute, en confondant les améliorations et les guérisons. La même confusion existant dans les statistiques des asiles belges, on peut comparer les chiffres ; mais il faut tenir compte de la différence qui existe entre les malades. Les rapports du gouvernement donnent comme chiffre des guérisons et améliorations pour la période de 1858 à 1870 : à Gheel, 24 p. 100; a Fhospice Guislain de Gand (hommes), 38 p. 100; à l'hospice des femmes aliénées de Gand, 43 p. 100.
La statistique de Gheel se présente défavorablement pour plusieurs raisons. La plus grande partie de ces malades viennent d'asiles fermés et sont incurables. Un article du règlement interdit d'y conserver des aliénés suicides, homicides, incendiaires ; or ces manifestations
1. Peeters, La situation actuelle du patronage familial dcx nlii'iié* (Soc de méd. mentale de Belgique, 1888).
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se rencontrent plus souvent dans les formes aiguës que dans les formes chroniques. Les alcooliques, qui guérissent souvent de leurs accès, sont placés de préférence dans les asiles voisins des villes. Enfin les malades des villes sont placés dans les asiles, plutôt que les paysans, clients ordinaires de Gheel, que leurs familles conservent plus longtemps ou que les communes négligent de placer, en diminuant leurs chances de guérison.
S'il est vrai qu'un individu séquestré partout ailleurs comme dangereux peut vivre en liberté à Gheel, où les tendances inhérentes à son délire tiennent sans cesse en éveil le nourricier prévenu, les moyens de coercition n'y sont cependant pas inconnus. Outre le séjour à l'infirmerie par mesure d'ordre, on dispose contre l'agitation de la ceinture avec gants, des entraves, de la camisole l.
D'une manière générale, Gheel produit une impression favorable ; on est frappé du bon aspect des malades, de l'affabilité des nourri-
1. Les moyens de contention ne peuvent être complètement proscrits que lorsque le personnel est suffisant pour iendre là lutte impossible.
ciers, qui paraissent très fiers de montrer leurs pensionnaires florissant de santé et propres; il semble que ces gens soient nés gardiens d'aliénés.
Les médecins qui ont visité Gheel en ont rapporté des impressions très différentes ; les avis les plus défavorables ont surtout été exprimés par ceux qui ont visité la colonie par le mauvais temps1. Les aliénés vaguant sous la pluie, ou assis dans la Jooue, présentent en effet un aspect peu satisfaisant qui s'efface lorsque le ciel s'est éclairci et que le sol s'est sécbé ; mais l'inconvénient d'une surveillance insuffisante ou impossible n'en existe pas moins.
La difficulté de la surveillance présente surtout des inconvénients au point de vue de l'usage et de l'abus des boissons alcooliques. Bien que les débitants soient soumis à une pénalité lorsqu'ils livrent des boissons aux malades, l'abstinence n'est pas strictement réalisée2.
La commission du Sénat, qui a visité Gheel, se tient à distance entre l'enthousiasme et le