NOTIONS INDISPENSABLES AUX PERSONNES CHARGÉES DU SOIN DES ALIÉNÉS
Les personnes qui acceptent la tâche de veiller et de soigner un aliéné doivent savoir qu'elles assument une lourde tâche et qu'autant au point de vue de la famille qu'au point de vue de la société, elles sont moralement responsables des actes nuisibles à lui-même et aux autres qu'il pourrait commettre.
M. Mills1 fait remarquer avec juste raison que si quelques connaissances en anatomie, en physiologie et en pathologie du système nerveux peuvent être utiles aux personnes qui se destinent à soigner les aliénés, elles ne leur sont pas indispensables. Les connaissances incomplètes qu'elles peuvent avoir sont quelquefois plus nuisibles qu'utiles. Ce qu'elles doivent
1. Gh.-K. Mills, The nursing and care of the nervous and the insane; Edinburgh, 1887, p. 107.
savoir tout d'abord, c'est que leur affaire n'est ni le diagnostic ni le traitement de la maladie, mais seulement l'application des décisions du médecin sous la direction duquel elles sont placées, et auquel elles ne doivent rien cacher de ce qu'elles peuvent observer.
Les infirmiers et les infirmières des asiles qui sont sous la surveillance constante des médecins peuvent surtout se borner à des notions générales. Les personnes qui doivent veiller sur des aliénés, en dehors de l'assistance permanente d'un médecin, doivent posséder des connaissances plus étendues.
Il faut qu'elles sachent que les mélancoliques sont quelquefois sujets à des accès d'excitation et qu'il ne faut pas se fier absolument à leur quiétude apparente, qu'ils ont quelquefois des tendances au suicide, à se laisser mourir de faim ; que les mélancoliques les plus stupides en apparence n'échappent pas à la possibilité de ces accidents, et que malgré leur indifférence absolue, ils sont capables de voir, d'entendre ce qui se passe autour d'eux et de s'en souvenir après leurs accès ; que les maniaques ont souvent des
impulsions homicides ou destructives ; que les délirants systématiques sont capables de dissimuler pour un temps leurs idées fausses ; que les déments sont fréquemment malpropres et qu'il faut incessamment les surveiller ; que les épileptiques ont des changements fréquents et brusques d'allures et sont sujets à des accès d'excitation brusques et dangereux, que les hystériques ont une grande tendance à tromper, à simuler des tentatives de suicide, etc.
Les infirmiers et les infirmières ne peuvent pas renseigner utilement les médecins s'ils n'ont quelques connaissances générales des symptômes les plus communs des psychoses. Il suffît de passer en revue les principaux.
Les perversions sensorielles et psychiques doivent leur être connues au moins assez pour qu'il leur soit possible de les reconnaître et de les signaler. Ils doivent savoir par exemple que l'illusion est une sensation erronée provoquée par un objet réel qui se trouve défiguré dans l'esprit du malade : le sujet en proie aux illusions croit reconnaître des personnes dans des obj ets inertes , voit des caravanes dans les nuages, entend des paroles dans le bruit du feuillage, etc.
L'illusion diffère de l'hallucination qui est une sensation née par le seul fait d'un trouble cérébral sans être provoquée par un objet extérieur : le sujet voit des flammes dans le ciel parfaitement pur, il entend des injures clans le silence absolu, il sent de mauvaises odeurs là où il n'y a aucune substance odorante, etc.
L'illusion et l'hallucination, qui sont des éléments des rêves ordinaires, peuvent se produire chez des gens parfaitement sains d'esprit. La folie commence avec la croyance à la sensation fausse (délusion des Anglais), croyance qui sert bientôt de fondement à des interprétations fausses, à des délusions, à des idées fixes, à des obsessions. Le malade n'exprime pas toujours ses idées fausses, ses préoccupations délirantes 5 mais même lorsqu'il reste muet, sans regard, ses attitudes, les mouvements de ses lèvres ^ l'expression de sa physionomie trahissent le tra^ vail de son esprit ; et tous ces mouvements doivent être observés avec soin par les personnes qui vivent habituellement avec l'aliéné, dont les idées sont souvent interrompues ou dissimulées lorsque survient un étranger et en particulier le médecin.
Féré. — Aliénés. 12
Les idées fausses des aliénés s'enchaînent souvent avec une certaine logique que l'on peut suivre si l'on admet leur point de départ : d'autres fois ils passent d'un sujet à un autre avec une rapidité extraordinaire, c'est de l'incohérence.
Dans la démence paralytique, ces conceptions délirantes prennent souvent un caractère particulier d'absurdité et de satisfaction naïve.
Les pertes de mémoire, son affaiblissement, ses altérations doivent être notées. 11 en est de même des troubles de la conscience.
D'ailleurs, il appartient au médecin, dans chaque cas particulier, de signaler aux gardesmalades les accidents possibles et la marche probable des événement, et d'éveiller leur attention sur les troubles dont il faut rechercher l'existence.
D'une manière générale les infirmiers doiventsavoir que les aliénés sont des individus défectueux, autant au point de vue physique qu'au point de \ue intellectuel, et qu'à de rares exceptions près, ils sont beaucoup moins vigoureux que leurs démonstrations ne pourraient le faire croire. Ils doivent donc se conduire envers eux
avec fermeté mais sans violence. Us ne doivent pas ignorer que ces malades, dont la nutrition est toujours défectueuse, résistent moins aux traumatismes que des individus sains, qu'ils sont plus sujets aux extravasions sanguines particulièrement clans certaines régions, aux oreilles par exemple où un choc léger peut déterminer l'apparition de volumineuses tumeurs sanguines, que leurs os mêmes présentent quelquefois une fragilité extrême, et que la torsion brusque d'un membre peut amener une fracture. Les paralytiques généraux sont surtout sujets à ces accidents ; les déments séniles offrent souvent aussi une fragilité extraordinaire des côtes qui peuvent s'enfoncer sous une très faible pression, Lorsque les malades de cette catégorie sont tenus au lit, les parties de la peau qui supportent les plus fortes pressions sont facilement atteintes de gangrène ; il faut y prêter attention et les visiter chaque jour.
On peut dire que tous les aliénés ont une circulation défectueuse ; sauf quelques maniaques, ils ont une tendance au refroidissement, et à cet égard, ils doivent être surveillés avec le plus grand soin.
D'autre part, les maladies inflammatoires évoluent souvent chez eux d'une manière insidieuse ; il est donc nécessaire de prêter attention au moindre trouble, en particulier aux plus légers signes d'irritation des voies respiratoires. Un certain nombre d'aliénés marchent avec des fluxions de poitrine, des pleurésies que l'on pourrait méconnaître jusqu'à la mort, si on négligeait de les examiner avec soin.
Les aliénés en général ont une sensibilité obtuse ou altérée ; il faut donc surveiller les applications externes auxquelles ils peuvent être soumis, les vésicatoires, les sinapismes, les bains de pieds sinapisés ou chauds, l'emploi de l'eau froide ou de la chaleur, des courants continus, etc.
L'infirmier ou l'infirmière doivent être tenus au courant des idées fausses, prédominantes ou même occasionnelles, du malade : ce n'est que cette connaissance qui peut les mettre en garde contre les tentatives de destruction, d'homicide, de suicide, de mutilation, etc. Lorsque l'on a à craindre des tentatives de ce genre, il faut exercer une surveillance spéciale sur les couteaux, les ciseaux et autres instruments dan-
gereux dont on devra toujours connaître le nombre et la place, sur les médicaments toxiques qui devront toujours être tenus sous clefs, etc.
11 est rare que les individus soignés dans des habitations privées soient dans des conditions qui puissent permettre de supposer la simulation ; mais les aliénés sont capables de simulation de troubles étrangers à leur maladie, pour détourner l'attention et déjouer la surveillance dont ils sont l'objet, pour exciter l'intérêt de leur entourage. Lorsqu'on a surpris la simulation chez un malade, il ne faut pas se laisser aller à un scepticisme absolu ; il peut arriver, particulièrement chez les hystériques, qu'une simulation de suicide soit suivie à courte échéance d'une tentative sincère.
Les aliénés, en général, ont perdu le souci de leur aspect extérieur ; livrés à eux-mêmes, ils ont une tendance à ne prendre aucun soin de propreté et à se laisser aller à la plus grande négligence dans leur tenue. Les conseils et la contrainte sont souvent impuissants à lutter contre cette tendance qui n'est pas seulement
regrettable au point de vue de la forme, mais qui est déplorable au point de vue de l'hygiène.
Il est donc important que ces malades aient toujours sous les yeux l'exemple de Tordre et de la propreté la plus scrupuleuse. 11 faut remarquer d'ailleurs que les aliénés, négligents pour eux-mêmes, n'ont pas perdu tout jugement relativement aux convenances. Souvent ils apprécient parfaitement ce qui manque à ceux qui les entourent et qui peuvent facilement devenir pour eux un objet de mépris. Les personnes chargées de la direction d'un aliéné ne peuvent maintenir leur autorité sur lui qu'à condition d'avoir une tenue parfaite, une propreté et un ordre irréprochables.
Les soins de propreté ne doivent pas seulement viser l'extérieur ; elle doit aussi viser les aliments et tous les ustensiles qui servent à l'alimentation et les médicaments. Les aliments sont d'autant mieux acceptés qu'ils sont présentés d'une manière plus agréable. Les médicaments dont l'usage est prolongé finis sent souvent par répugner au malade par son seul goût, mais la répugnance peut être augmentée par la malpropreté des flacons, par les
moisissures développées à leur intérieur, etc.
L'aliéné n'est pas moins relâché clans sa discipline morale et intellectuelle que dans sa tenue et son vêtement ; il a besoin encore à cet égard de n'avoir que de bons exemples sous les veux. Les personnes qui vivent avec lui doivent éviter tout écart de langage ou toute démonstration excessive ; elles doivent conserver leur calme en face des objurgations, des injures ou des menaces. Revenus de leur excitation, les malades, se rendent compte des moindres défauts de tact que l'on peut avoir montré à leur égard, et on n'arrive pas à ressaisir l'autorité qu'on a perdue. Si certains stratagèmes peuvent se trouver justifiés dans quelques circonstances, en général les malades ne doivent pas être trompés ; le moindre mensonge peut compromettre la meilleure discipline. Les aliénés sont plus difficilement dupés qu'on ne pense ; ils n'ont que trop de tendance à la simulation et à la dissimulation ; leur en donner l'exemple ne peut qu'être nuisible. Autant que possible, il ne faut pas les leurrer par des promesses.
Si Ton peut quelquefois plaisanter les malades sur leurs idées fausses, il serait blâmable d'in-
sister sur leurs ridicules, et tout autant de les encourager dans leur délire. On ne doit jamais se relâcher des convenances qui sont dues aux malades, et il faut avoir présent à l'esprit que le malade d'aujourd'hui peut être demain parfaitement sain d'esprit, et reprendre sa place dans la société. Les confessions de quelques aliénés après laguérison1 montrent assez qu'ils peuvent se souvenir.
Le repos de l'esprit étant une des premières conditions du traitement des troubles mentaux, l'infirmier ou l'infirmière doit éviter de parler trop ; il est surtout nécessaire de ne pas s'entretenir devant le malade, soit avec le médecin, soit avec toute autre personne de la nature de la maladie, de sa marche probable. Il faut particulièrement éviter de prononcer le nom d'hystérie dans lequel beaucoup de malades verraient une sanglante injure. Malgré leur inattention apparente, les malades comprennent parfaitement ce qui se dit, peuvent s'en préoccuper, et en faire le point de départ d'idées de suspicion, de vengeance, etc. Les infirmiers et infirmières
1, L, Forbes Winslow, Mad humanity Us forms, apparent and obscure, 1898., p. 293.
doivent encore se garder de parler de leurs malades avec les étrangers, de révéler leurs noms, les particularités de leur maladie. [1 est plus nuisible qu'utile, dit Mills, d'essayer de corriger une infirmière constitutionnellement bavarde ; aussi le mieux est de se passer de son concours.
L'infirmier ou l'infirmière, de même qu'il ne doivent pas se laisser aller à une tenue négligée, ne doivent pas exagérer les soins qu'ils prennent de leurs personnes au point de frapper l'attention et d'irriter leur malade. De même qu'ils doivent éviter de prendre des allures arrogantes, ils ne doivent pas non plus manquer de dignité, ils doivent particulièrement éviter les rapports familiers avec les domestiques dont ils doivent toujours se faire distinguer.
La guérison se reconnaît non seulement à la disparition des troubles psychopathiques, délire, hallucinations, impulsions, etc., mais surtout au retour de la mémoire et des sentiments affectifs à la conscience du trouble disparu, à la restauration des fonctions physiologiques caractérisée par le retour de la physionomie et
de l'habitus, par le retour du sommeil et de l'appétit.
11 ne faut pas perdre de vue qu'un aliéné peut toujours être atteint de propensions à nuire aux autres ou à se nuire à lui-même. Tout dans la maison doit être tenu de telle sorte qu'aucun objet susceptible de servir d'arme ou de moyens de destruction, ne puisse être à la portée des malades. Des précautions qui partout ailleurs peuvent paraître excessives, y sont strictement indispensables.