‹ Le traitement des aliénés dans les famillesChapitre 45 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La plupart des aliénés sont incapables de rendre compte des troubles somatigues dont ils peuvent être affectés, ou bien ils les interprètent suivant leurs idées délirantes^ et les défigurent. Dans les habitations privées, en dehors de la direction constante d'un médecin, les gardes-malades doivent donc être en mesure de passer en revue tous les organes accessibles et toutes les fonctions. Ces observations fournissent d'ailleurs des renseignements précieux sur l'état mental.

Les gardiens des asiles ont souvent une tendance à considérer les plaintes relatives aux maux physiques comme des produits d'une imagination troublée, comme des délusions. 11 faut réagir contre cette tendance ; il y a plus de chances de laisser passer inaperçu un mal véri-

table que de se laisser tromper par une illusion de malade.

Je passerai rapidement en revue les principaux faits qui méritent d'être notés. Quelquesuns de ces faits pourront peut-être paraître audessus de la compétence ordinaire d'un infirmier ; cependant Granger et le sous-comité de l'association médico- psychologique anglaise n'ont pas craint d'entrer dans ces détails dans leurs manuels pour l'instruction des infirmiers des asiles, qui, il me semble, ont besoin d'être moins bien préparés que ceux qui doivent rester livrés à eux-mêmes.

Il faut tenir compte de l'aspect de la face, qui peut être pale ou congestionnée d'une manière permanente ou passagère, présenter des extravasations sanguines, tantôt avec traces de violence extérieure, tantôt sous forme de pointillé sur les paupières, sur les membranes oculaires, ces petites hémorragies doivent faire rechercher s'il n'existe pas d'autres traces d'accès d'épilepsie. On doit remarquer les éruptions cutanées. Enfin, l'expression faciale ne doit pas être négligée, elle peut mettre sur la voie des préoccupations du malade ; cependant il

n'y a pas toujours une relation normale entre l'expression et les sentiments des aliénés1 en particulier chez les paralytiques généraux : l'expression mélancolique peut être due à la contraction spasmodique des muscles du front ou à la paralysie des muscles de la partie inférieure de la face.

ïl est bon de remarquer si les pupilles sont dilatées ou rétrécies, inégales, très mobiles ou sans mouvement.

La langue peut être chargée d'un enduit blanc ou brunâtre ; elle peut être sèche ou fendillée ; elle peut présenter un tremblement ou une déviation latérale, se mouvoir difficilement ; enfin elle peut porter des traces de morsures. Les gencives peuvent être saignantes et fongueuses. Les dents peuvent s'ébranler, se carier avec une grande "rapidité, être enduites de mucosités buccales épaisses, etc. Les lèvres peuvent être congestionnées ou pâles, tremblantes ; la lèvre inférieure pendante peut laisser écouler la salive ; elles peuvent présenter des fissures ou des morsures. 11 convient de signaler si la sali-

1. T. C. Shaw, On the clinical value of expression in the insane {Saint-Bartholomeiv's hosp. Rep., 1874, t. X, p. 319).

vation est abondante, si la saline est mélangée de sang. L'haleine peut offrir une odeur désagréable soit spontanément, soit sous l'influence de médicaments comme le bromure de potassium.

La respiration au lieu de se faire dix-huit à vingt fois par minutes peut se ralentir ou s'accélérer, devenir irrégulière, saccadée, pénible, haletante, très profonde ou superficielle. Si le malade tousse, il faut noter les caractères de la toux, si elle est sèche ou humide, si elle est rare ou par quintes, si elle se produit de préférence dans quelque circonstance particulière. Si le malade crache, il faut remarquer le caractère des crachats ; s'il y a du sang ou des matières inusitées, il faut les conserver pour les montrer au médecin. A part le nombre des pulsations, le garde-malade n'est pas en mesure de constater le caractère du pouls ; mais lorsqu'il est fréquent, et surtout s'il existe d'autres phénomènes d'excitation, il doit prendre la température.

La bouche est une antichambre où s'arrêtent un bon nombre de microbes pathogènes, ils y pullulent et sont tout prêts à profiter d'une

occasion favorable pour infecter l'organisme. La propreté de la bouche doit être surveillée avec le plus grand soin ; les précautions antiseptiques ont d'autant plus d'importance qu'il s'agit de sujets plus débilités.

Les fonctions digestives doivent être surveillées avec le plus grand soin. Il faut observer si l'appétit est bon, mauvais ou inégal ; s'il existe du dégoût pour certains aliments; lorsque le malade refuse de manger, savoir s'il s'agit d'une simple indifférence ou d'une idée délirante. Il faut remarquer encore si la digestion se fait facilement, si le malade n'est pas ballonné, rouge, somnolent après ses repas ; s'il se produit des gaz ; si les selles sont normales, régulières. Le garde-malade doit d'ailleurs veiller à cette régularité en engageant le patient à se présenter à la garde-robe à heures fixes, ou par des laxatifs appropriés.

Les appareils de métal ou de porcelaine que l'on introduit dans le lit sans les avoir chauffés préalablement provoquent souvent une contraction réflexe des sphincters, et une rétention aussi bien des urines que des matières fécales. La constipation peut être provoquée par l'irrita-

tion douloureuse que produit la tablette froide de la chaise percée ; j'ai guéri un malade de la constipation par l'application d'une pièce de feutre sur son appareil.

La constipation doit toujours être combattue ; elle favorise la pénétration dans l'économie des matières toxiques normalement contenues dans le gros intestin, et elle joue souvent un grand rôle dans la production ou dans l'exagération des troubles mentaux : l'état mental et la constipation subissent souvent des recrudescences et des améliorations parallèles \ Si le malade a des vomissements, il faut noter s'ils se produisent après les repas ou à jeun, si ce sont des aliments, digérés ou non, qui sont rejetés ou si ce sont des matières glaireuses ou bilieuses, si enfin le vomissement existe seul ou s'accompagne d'autres symptômes, de douleurs de tête par exemple, s'il est précédé de nausées, s'il se fait avec effort ou douleur, ou si les matières sont évacuées sans aucun effort comme d'un vase qui se renverse*

1. M. Féyat, De la constipation et des phénomènes toxiques qu'elle provoque {Étude de pathologie nerveuse et mentale) th4 Lyon, 1800.

Les matières fécales doivent du reste être explorées avec le même soin ; il faut notamment rechercher s'il n'existe pas de vers intestinaux qui peuvent jouer le rôle de cause excitante dans la maladie. Toutes les excrétions qui contiennent du sang ou des matières douteuses doivent être conservées pour l'examen médical.

Chez les femmes, les règles doivent être notées avec le plus grand soin au point de vue de leur durée, de leur abondance, de leur couleur, de leur odeur, des douleurs ou des autres phénomènes qui les accompagnent. 11 existe une relation très étroite entre les troubles des fonctions génitales, surtout chez les femmes, et les troubles névropathiques, à tel point qu'on a pu dire qu'il existe un rapport entre l'augmentation de fréquence des uns et des autres, dans ces dernières années1.

Les fonctions urinaires doivent être surveillées, au point de vue de la fréquence des émissions d'urine, de leur durée, des efforts qu'elles nécessitent, des douleurs qu'elles peuvent pro-

1. Madden, On mental and nervous disorders peculiar lo women. (Trans. of. the Academy of Med. in Ireland, 1883, t. I, p. 248).

Féré. — Aliénés. 13

voquer. L'aspect des urines doit être noté au point de vue de leur abondance, de leur couleur, des dépôts qui s'y forment par le refroidissement des corps étrangers, ou du sang qu'elles peuvent contenir.

Les gardes-malades doivent profiter de toutes les occasions d'examiner l'état du corps ; rechercher s'il n'existe pas de trace de coups, des éruptions sur la peau ; s'il n'y a ni enflure, ni hydropisie, ni ulcérations des jambes ; s'il n'existe aucune lésion des organes génitaux ; si le malade ne se livre pas à la masturbation. Lorsqu'on découvre la masturbation, il faut rechercher s'il n'existe pas de traces d'irritations locales, si le malade n'est pas trop couvert. L'excès de chaleur au lit suffit souvent pour provoquer l'éréthisme génital.

Le garde-malade doit écouter les plaintes des malades sur leurs douleurs, se rappeler leurs caractères, leur siège, leur cause supposée.

Une des conditions les plus indispensables à la guérison des maladies est le repos de l'organe malade. Le cerveau ne se repose que pendant le sommeil, le sang y afflue alors en moindre quantité, il se trouve dans une sorte d'état dV

némie, comme tous les organes inactifs. L'insomnie au contraire réalise une sorte d'état congestif chronique du cerveau et détermine une exagération de l'excitabilité normale ; aussi à l'origine de presque tous les troubles de l'esprit, trouve-t-on la perte du sommeil et ces mêmes troubles ne guérissent-ils qu'avec son retour. Le sommeil doit donc être l'objet d'une sollicitude spéciale.

Le sommeil doit être surveillé au point de vue de sa durée, de sa continuité, de sa tranquillité ; il faut noter si le sommeil est troublé par des mouvements brusques, des cris, des paroles, si le malade se lève sans s'éveiller, etc., s'il a des sueurs nocturnes, s'il souiJle sa literie.

Les pertes de connaissance, les convulsions doivent être notées avec le plus grand soin, ces dernières surtout. 11 faut remarquer si elles sont générales d'emblée ou si elles commencent toujours par le même membre ou par la même partie de la face.

On ne doit pas laisser passer inaperçus les troubles de la parole, hésitation, tremblement, balbutiement, lenteur, etc., oubli des mots, pro-

nonciation incorrecte. On doit noter de même les troubles de l'écriture, tremblement, modifications de l'allure générale, des dimensions des caractères, oubli de mots, de syllabes ou répétition, etc.

Les troubles de la marche doivent être signalés, principalement son hésitation, son défaut de solidité dans l'obscurité, les faux pas, les chutes subites, les mouvements incoordonnés des jambes, etc.

Les malades doivent être pesés au moins une fois par semaine ; c'est le moyen le plus sûr d'établir le bilan de leur nutrition.

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