‹ Le traitement des aliénés dans les famillesChapitre 49 sur 57 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La folie résulte d'un trouble organique et c'est surtout en agissant sur le corps que Ton peut en amener la guérison ; la discipline des fonctions organiques est donc la plus propre à favoriser la régularité des fonctions de l'esprit. Mais les fonctions organiques peuvent être influencées par l'activité intellectuelle, aussi à côté des soins physiques les soins moraux ontils toujours eu leur place dans la thérapeutique des maladies mentales. Asclépiade passe pour avoir le premier institué le traitement moral.

Lasègue2 a assez heureusement divisé les méthodes de traitement moral en méthodes rai-

4. Médical cannot be separated from moral science without reciprocal and essential mutilation (J. Reid, Essays on hypochondriasis, 3e éd., 1823, p. 3.)

2. Question de thérapeutique mentale {Ann. méd. psychologiques, 4844, et Etudes médicales, 4884, t. I, p. 585.)

sonnantes et méthodes sentimentales, suivant qu'elles s'adressent à l'intelligence ou aux sentiments ; mais il reste muet sur les procédés pratiques. La méthode raisonnante comprend les procédés de douceur et les procédés de force, procédés directs qui s'attaquent à l'idée délirante avec l'intention avouée de la déraciner et le procédé indirect tend à substituer des idées raisonnables aux idées folles. Le procédé substitutif constitue le fond du traitement moral dans le système familial où il s'applique pour ainsi dire automatiquement, le malade n'entendant exprimer que des idées raisonnables et n'ayant sous les yeux que des exemples d'actes raisonnables et adaptés aux nécessités sociales.

Quant aux procédés directs, leur application est tout aussi restreinte clans le système familial que dans les asiles. Les procédés de force qui consistent clans l'intimidation sous toutes ses formes doivent être rejetés d'une façon absolue. Leuret n'hésitait pas à soumettre à la douche des monomanes jusqu'à ce qu'ils consentissent à renier leurs idées fausses ; mais les résultats qu'il a obtenus sont au moins douteux : l'effet le plus habituel de l'intimidation,

c'est la dissimulation. Cependant Leuret a eu longtemps des adeptes1.

Les procédés de douceur qui consistent dans le raisonnement, dans la discussion des idées délirantes ne sont pas applicables dans les périodes où les idées fausses sont en pleine activité, ils ne peuvent que les surexciter : témoin cet inventeur qui amené par Trélat devant Arago qui consentit à lui prouver l'absurdité de ses constructions ; à peine sorti, il reprit ses convictions avec plus d'assurance que jamais. Il faut se contenter de ne pas encourager leurs conceptions et leur laisser voir qu'on ne partage pas leur manière de voir. Même pendant la convalescence, il ne faut chercher à rectifier le jugement des malades qu'avec la plus grande prudence. C'est précisément parce qu'elle exclut la possibilité de la persuasion que la folie diffère de l'erreur2.

La méthode sentimentale comprend des procédés analogues à ceux de la méthode raisonnante.

1. J.-G. Bine t. De V isolement nosocomial et des moyens moraux qui terminent son action thérapeutique dans le traitement de la folie. Th. 1858, p. 41.

2. Lasègue et Falret, La folie à deux ou folie communiquée (Arch. gén. de Méd., 1877).

SOINS MORAUX 21o

On peut agir indirectement sur les sentiments des malades en leur mettant sous les yeux l'exemple des jouissances émotionnelles qui naissent spontanément dans un milieu normal. Si ces images peuvent être éveillées dans une certaine mesure dans les asiles par des lectures bien choisies ou des conversations appropriées, le spectacle vivant qui s'offre naïvement dans la famille au contact des enfants, en particulier, donne sans contredit à ce procédé une activité beaucoup plus grande. Les procédés violents de la méthode sentimentale consistent dans la provocation d'émotions violentes, qui, on le sait, déterminent quelquefois la guérison lorsqu'elles se présentent spontanément. Ces émotions peuvent être provoquées par une excitation physique, un bruit intense et subit ou par l'annonce d'un événement heureux ou malheureux. Si la peur peut quelquefois agir favorablement sur certains états de stupeur, particulièrement chez les hystériques, il faut bien dire que les émotions dépressives en général ont rarement de bons effets. Les émotions qui jouent le plus souvent le rôle de causes dans les maladies mentales sont les émotions pénibles, les émo-

tions agréables ne peuvent guère produire qu'une sorte d'ivresse passagère1 ; par contre ce ne sont guère que les émotions de ce dernier genre qui ont une action heureuse sur la marche de ces maladies2. Mais les moyens de ce genre ne peuvent être essayés qu'après mûre délibération car le succès est problématique, et si on a recours à une tromperie on court grand risque de perdre définitivement la confiance du malade.

Le plus souvent, des émotions extrêmement violentes, même accompagnées de choc physique ne font que provoquer des modifications temporaires 2.

11 faut s'efforcer de faire pénétrer dans l'esprit du malade une interprétation favorable des événements pénibles qui ont provoqué des troubles, si on ne peut en effacer le souvenir, et le rassurer sur l'avenir. Si on peut faire pénétrer dans son esprit la sécurité relativement à ses anciennes relations et à l'accueil qu'il pourra

1. Gh. Féré, L'ivresse émotionnelle [Revue de Médecine, 1888).

2. Ch. Féré et P. Bréda, Tentative de suicide par pendaison, amnésie rétroactive, modification du délire (Arch. de neurologie, 1886, t. XII, p. 377).

recevoir à sa rentrée dans le monde, on relèvera sa tonalité émotionnelle et on augmentera ses chances de guérison '.

Souvent la souffrance des malades est aggravée par la conscience plus ou moins complète qu'ils ont de leur turpitude morale ; on peut diminuer leur anxiété en s'appliquant à leur démontrer que leurs troubles tiennent à un état physique et qu'ils ne sont pas plus coupables qu'un malade qui délire sous l'influence de la fièvre.

Les procédés de douceur qui sont surtout de mise dans la convalescence, consistent à relever la conscience du malade, à réveiller son amour-propre ou ses sentiments affectifs, stimuler sa volonté.

Mais que l'on veuille agir par l'intelligence ou sur les sentiments, il ne faut pas perdre de vue que l'aliéné n'est pas un malade imaginaire. Le malade imaginaire est une création littéraire qui ne répond à aucun fait réel, il n'y a pas de malades imaginaires, mais il y a des malades

1. David Uwins, A trealise on those disorders of the brain and nervous System, which are usually considered and called mental, 1833, p. 173.

d'imagination. Or, les maladies d'imagination ont toujours des conditions physiques qui ne peuvent être modifiées que par des procédés rationnels. Ce n'est pas en niant sa maladie que l'on peut guérir l'hypochondriaque, mais en lui démontrant qu'il peut guérir, et qu'il peut aider à la guérison.

Le meilleur traitement moral consiste dans la discipline et le. travail physique modéré, qui active les fonctions organiques, développe les organes moteurs et sert de dérivatif à l'activité morbide de l'intelligence ; donne des habitudes de régularité et constitue même pour l'avenir un apprentissage utile.

La discipline, surtout dans les cas chroniques est d'autant plus utile qu'elle est ininterrompue. C'est avec raison que Williams1 proteste contre l'abus des congés clans les asiles.

La « diète morale » comme dit Guislain est, en somme, la plus délicate à ménager, et on doit se souvenir que Texpectation « négative Behandlung » (Heinroth) est souvent plus utile que les interventions insuffisamment motivées.

1. E.-H. Williams, Idléness in insane asylum on holidays {State hospital Bulletin, 1897, II, p. 491.

La plupart des malades ont une répugnance marquée pour le travail. On peut leur en inspirer le goût en les plaçant à côté de personnes qui travaillent; la vue du résultat acquis, l'imitation ont souvent pour résultat de provoquer un essai qui devient plus efficace à mesure qu'il se répète. Du reste, même lorsqu'il ne réussit pas à provoquer l'imitation, le spectacle de l'activité n'est pas inutile. Les objets en mouvement ont pour effet d'attirer particulièrement l'attention, et leur considération entraîne toujours un sentiment de satisfaction ; ils agissent en détournant dans une certaine mesure l'attention de l'aliéné de ses préoccupations habituelles et peuvent, par conséquent, contribuer à leur dissolution.

Les soins relatifs à l'idéation et aux sentiments constituent bien plutôt une hygiène morale qu'un traitement moral. Pour réaliser un traitement moral, il faudrait d'abord tirer des indications précises. Or, nous sommes en général dans l'incapacité de comprendre les procédés psychologiques des aliénés, qui pensent avec un cerveau malade, comme nous nous sommes dans l'incapacité de comprendre

les procédés psychologiques des animaux qui pensent avec un cerveau différemment constitué.

On aurait de grandes déceptions si on admettait qu'il existe un traitement moral susceptible de guérir toutes les formes de l'aliénation1. Il n'y a en réalité qu'une hygiène morale qui peut être utile à tous les aliénés.

Lorsque les malades commencent à prendre intérêt à une lecture, il faut leur donner satisfaction ; mais il est nécessaire de prendre le plus grand soin au choix des ouvrages. Il faut bien se garder de ceux qui peuvent irriter leurs susceptibilités ou leur rappeler des souvenirs pénibles. Il faut surveiller avec soin leur expression pendant la lecture. S'ils préfèrent écouter, il faut avoir soin, pour leur faire la lecture, de se placer de telle sorte qu'ils puissent bien entendre et voir le lecteur : ils prennent plus d'intérêt lorsqu'ils peuvent considérer l'expression du lecteur. Il faut aussi pouvoir surveiller l'effet de la lecture.

1. G. Ricoux, Contrib. à la généralisation du traitement moral de l'aliénation mentale, Th. Nancy, 1898.

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