L INTELLIGENCE DES ANTHROPOÏDES
captivité, ces animaux vivent mal dans nos pays. L'histoire de quelques-uns d'entre eux, élevés dans des jardins zoologiques à Paris, à Dresde, montre que la sensibilité et l'intelligence peuvent atteindre chez eux un haut degré de développement, et l'on'peut se demander si la moralité et la religiosité sont irréductibles à des facultés psychiques moins élevées.
En somme, l'opinion de M. Hartmann est celle-ci : « Par leurs caractères extérieurs, purement physiques, certaines races humaines inférieures se rapprochent incontestablement du type simien*... Mais il existe un abîme considérable entre les Hommes et les Singes, en ce que le genre humain est éducable et a su s'élever à la plus haute culture intellectuelle, tandis qu'on n'a jamais pu donner aux Anthropoïdes les plus intelligents qu'une sorte d'éducation mécanique. La méchanceté des Singes anthropoïdes augmentant avec l'âge vient toujours imposer une limite aux résultats d'une telle éducation ^.. L'Homme ne peut descendre d'aucune des espèces d'Anthropoïdes actuellement vivantes, ni d'aucun des Singes fossiles découvertsjusqu'àcejour^...Mais l'Homme et les Anthropoïdes doivent être considérés comme constituant une famille à part, celle des Primarit, dans l'ordre des Primates, tous les autres Singes forment une seconde famille; tous les Pr/w^m paraissent avoir eu un
A Hartmann, Les Anthropoïdes et VHomme (Bibliothèque scientifique internationale, i886).
2 Loc, cit»y p. 219.
3 Loc, cit., p. 223.
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progéniteur commun qui reste encore à découvrir et de la forme duquel nous n'avons même aucune idée. »
Il est déjà douteux que Ton découvre jamais le progéniteur commun hypothétique de l'Homme et des Anthropoïdes. Mais à supposer qu'un heureux hasard Tait mis entre lesmains des paléontologistes, àquoi reconnaîtra-t-on qu'il compte dans la lignée humaine? Les Anthropoïdes sont, au point de vue anatomique, trop près de l'Homme pour que le précurseur cherché de notre espèce ne soit pas anthropoïde par la plupart des caractères qui l'éloignent de ses descendants perfectionnés. Il sera dès lors loisible d'arguer de ses caractères simiens pour l'exclure de toute parenté avec nous.
Si notre intelligence est le principal caractère qui nous distingue des Singes, ainsi que le veut une savante école, comme l'intelligence se traduit surtout par ses œuvres et que nous voyons ces œuvres s'amoindrir à mesure que nous nous éloignons de notre temps, qu'elles finissent par se réduire à la taille grossière de quelques cailloux au début de l'époque quaternaire; qu'elles deviennent ensuite si rudimentaires à la fin de l'époque tertiaire, qu'on n'est même pas fixé sur la question de savoir si les célèbres cailloux de Thenay ont été intentionnellement taillés par quelqu'un de nos ancêtres tertiaires ou s'ils sont accidentellement brisés, le critérium de l'humanité nous échappe complètement. Un ancêtre animal de l'Homme aurait-il été retrouvé, on discuterait indéfiniment sur son authenticité sans arriver à entraîner toutes les convictions. Il faudrait pour lever tous
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les doutes que Tancêtre de rHomme eût fait preuve manifeste de raison avant d'avoir perdu tous ses caractères simiens; or, la forme humaine paraît s'être réalisée avant le suprême épanouissement intellectuel de notre espèce, de sorte qu'au moment où l'Homme se caractérise comme être raisonnable, il est déjà si loin de la bête qu'il sera toujours possible de contester sa parenté.
La paléontologie ne peut donc jeter sur nos origines qu'une bien pâle lueur; nous avons d'ailleurs vu maintes fois combien il restait encore à faire pour lever tous les doutes que laissent subsister tant de recherches si laborieusement accumulées et, on peut le dire aujourd'hui, si prudemment, si sagement coordonnées avec le seul désir de savoir.
Si grands que soient les obstacles qui se dressent lorsqu'on veut non plus seulement enchaîner les faits, mais expliquer les phénomènes en les rattachant à une cause qui lesfasse découler logiquement les uns des autres, il paraît cependant bien difficile de mettre en doute désormais le grand fait d'une évolution continue des êtres vivants par voiç de filiation et de modification graduelle. La cause profonde de cette évolution gît dans des propriétés de la substance vivante que toutes nos recherches tendent à définir rigoureusement. Sous l'action incessante des milieux extérieurs^ cette substance excitable et contractile réagit sur elle-même, et subit dans ses propriétés intimes comme dans sa forme d'innombrables modifications, tout en conservant une certaine stabilité, accrue encore par la nécessité si fréquente du concours de deux indi-
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vidus modifiés en des sens différents pour la procréation d*un individu nouveau. Les formes vivantes se multiplient ainsi, variant chacune en sens divers, comme l'a si bien montré M. Filhol en ce qui concerne, par exemple, les Cynodictis et les Cainotherium, Lorsque les formes parentes se sont suffisamment accumulées en un même lieu, la lutte pour la vie devenant sans cesse plus ardente, un choix naturel se fait : les individus les moins bien doués disparaissent rapidement et laissent aux mieux adaptés aux conditions ambiantes le soin de perpétuer la vie sur le globe.
Nous avons déjà fait ressortir, en étudiant les colonies animales, le rôle qu ont joué dans la conservation et dans l'évolution des organes les moyens mêmes que nous mettons en œuvre pour assurer notre propre existence; nous avons montré quel solide appui Thistoire de révolution des organismes fournissait aux principes, si souvent contestés et pourtant nécessaires comme le résultat de la force des choses, sur lesquels sont fondées celles de nos sociétés qui ont le mieux prospéré. L'histoire des Vertébrés met en relief un autre fait de haute importance : c'est le peu d'utilité de la force brutale pour assurer la conservation des individus. Les gigsinttsque Pterygoius ont disparu, tandis que les Insectes pullulent ; les énormes Orthocères, les puissants Ancyloceras sont anéantis, tandis que les Poulpes subsistent ; les Atlantosaurus , les Iguanodon, aux proportions colossales, ont laissé la place aux Oiseaux et aux Mammifères de bien plus modestes dimensions, et, parmi ces derniers,
on voit tout d'abord s'éteindre les géants, les Dinornis, d'une part, et, d'autre part, les Pbenacodon, les Coryphodofty les DinoceraSy les Brontotberium, les grands Edentés de TAmérique du Sud. Au contraire, la domination appartient aux êtres dont le système nerveux se perfectionne le plus rapidement. La masse nerveuse des Vertébrés les plus inférieurs est énorme par rapport à celle des Invertébrés les mieux pourvus; les Reptiles sont sous ce rapport bien mieux doués que les Poissons, les Oiseaux et les Mammifères que les Reptiles. Toutes les formes colossales de Mammifères qui ont succombé avaient un cerveau étonnamment petit, dépassant à peine celui des Reptiles, et souvent beaucoup moindre que les renflements nerveux de leur moelle chargés de diriger les mouvements de leurs robustes membres. La moyenne des dimensions du cerveau des Mammifères tertiaires était de beaucoup plus faible que celle des dimensions du cerveau des Mammifères actuels, et de tous les êtres, celui qui a pris possession de la nature, c'est non le plus fort, mais le mieux doué sous le rapport cérébral. La prédominance de THomme dans le monde est la conséquence finale du perfectionnement incessant, à travers toutes les périodes géologiques, de l'instrument à l'aide duquel s'exerce l'intelligence. C'est ce perfectionnement qui a placé les Vertébrés au premier rang parmi les Animaux, les Mammifères au premier rang parmi les Vertébrés, qui a élevé l'Homme si haut au-dessus des Mammifères, et qui a permis à la raison humaine de dominer les forces aveugles du monde physique.
Conclusion. — Au terme de ce rapide exposé, il est permis d'essayer de dresser en quelque sorte le bilan de nos connaissances relatives à l'origine et aux transformations'du monde organique.
Aux premières questions qui se posent : Qu'est-ce que la vie? Comment la vie a-t-elle pris naissance sur la terre? nous n'avons aucune réponse. Mais en cela le biologiste ne diffère en rien du chimiste ou du physicien. Si l'on demande au premier : Qu'est-ce que la matière ? Comment la matière a-t-elle commencé? il doit, lui aussi, confesser son ignorance. Si l'on demande au second : Qu'est-ce que la chaleur, la lumière, l'électricité? il répondra : Ce sont des mouvements. II nous montrera ces mouvements se transformant les uns dans les autres; mais si on l'interroge sur leur origine, il sera forcé de dire : Je ne sais. La matière apparaît au chimiste sous des aspects divers qu'il cherche à définir ; il la croit éternelle et indestructible ; le physicien étudie comment le mouvement se transmet d'une masse matérielle à une autre; il recherche quelles transformations des masses matérielles et du mouvement lui-même accompagnent cette transmission; le mouvement lui apparaît, tout comme la matière, éternel, et en quantité constante dans l'Univers. Le biologiste constate également la transmission indéfinie et continue de la vie; il constate qu'en dehors de la vie rien n'engendre la vie. Mais il sait qu'elle a eu un commencement sur la terre; il est porté à croire qu'elle disparaîtra ; il n'a jusqu'à présent trouvé aucun moyen de mesurer la quantité de
vie, et quand la vie paraît s'éteindre il se demande, sans pouvoir encore répondre, si cette apparente destruction n'est pas une simple transformation tle mouvements autrement combinés que ceux dont le physicien fait rétude. C'est là une infériorité relativement au physicien et au chimiste.
Rien n'indique cependant que la méthode qui a conduit la chimie et la physique à un si haut degré de perfection ne soit pas applicable à la biologie ; elle Test, sans aucun doute, à la physiologie, l'est-elle aussi à la morphologie ? En chimie, en physique, les phénomènes s'enchaînent de telle façon qu*il est possible de s'élever d'une manière ininterrompue des plus simples aux plus compliqués; cette synthèse graduelle est, à proprement parler, la science elle-même. Les formes vivantes s'en- / chaînent-elles aussi de telle façon que les plus simples / nous fournissent l'explication des plus élevées? C'est là, ; en somme, Thypothèse fondamentale du transformisme scientifique. Malheureusement le biologiste n'a pas entre , les mains les moyens d*en fournir une démonstration décisive. S'il lui a été donné de décomposer les êtres vivants en éléments dont il a pu dans certains cas déterminer les propriétés, si l'histoire même du développement de chaque individu lui montre dans ces éléments une puissance étonnante de variation, il lui est impossible de les grouper expérimentalement à sa guise, et il ne peut influer que dans une très faible mesure sur le mode d'enchaînement de leurs formes successives dans un même individu. Pas plus que l'astronome, il
n'a lexpérience à son service, et jusqu a présent il n'a même réussi que dans un fort petit nombre de cas à déterminer un rapport rigoureux entre les variations des conditions extérieures et les manifestations des propriétés des éléments vivants. Le point de départ de ses déductions ne se présente donc pas avec un caractère de précision suffisant pour que ces déductions soient susceptibles d'une rigoureuse vérification a posteriori. Dans ces conditions il devient extrêmement difficile à l'homme de science de savoir s'il fait fausse route dans ses raisonnements, et Ton comprend l'extrême défiance avec laquelle tous les essais d'explication des formes vivantes ont été accueillis par des esprits qui comptent parmi les meilleurs.
Cette défiance était du reste légitimée par l'insuccès de toutes les théories imaginées jusqu'à la fin de la première moitié de ce siècle, pendant une période où les morphologistes, procédant au rebours de tous les autres savants, se bornaient à étendre inconsciemment au Règne animal et au Règne végétal des conceptions puisées dans l'étude exclusive des plantes et des animaux les plus élevés.
En cherchant un phénomène simple, dont la répétition dans des conditions variables permît d'ordonner les formes vivantes dans un ordre de complication croissant jusqu'à un certain maximum, susceptible d'ailleurs de décroître ensuite, nous nous sommes rapproché autant que possible de la méthode des sciences physiques ; nous avons pu, en un certain sens, expliquer un très grand
nombre de formes et donner une signification concrète à des lois dont la raison d'être échappait. Avons-nous pour cela démontré que ces formes procédaient réellement les unes des autres ? Evidemment non, car si graduel que paraisse le passage d'une forme à une autre, ce passage n'a jamais été obtenu par l'expérience, ni i observé dans la nature. On peut donc penser qu'en ! opérant cette coordination de formes vivantes contemporaines, nous n'avons fait que dresser une sorte d'échelle des êtres, analogue à celle de Bonnet, mais adaptée à l'état actuel de nos connaissances morphologiques et conforme à la méthode des sciences physiques. Effectivement une telle coordination est indépendante du transformisme; elle peut être considérée comme le résultat d'une façon nouvelle de concevoir cette méthode naturelle qui a si fort préoccupé les naturalistes du commencement de ce siècle. Seulement elle est effectuée de telle sorte que le jour où il serait établi que les organismes vivants procèdent les uns des autres, elle les présente dans l'ordre même où tout ce que nous savons d'eux autorise à penser qu'ils se sont succédé ; elle prépare par conséquent, autant qu'il est possible, l'avènement des explications définitives.
La question de la possibilité d'une modification graduelle des êtres vivants à mesure qu'ils se succèdent est donc une question de fait, absolument indépendante de cette question de méthode. Avons-nous entre les mains des éléments pour la résoudre ? Si l'on s'en tient aux documents qui nous ont été conservés depuis que
l'Homme écrit, on peut incontestablement tirer de ces documents, comme Tavait fait Cuvier, des arguments qui paraissent irrésistibles en faveur de Timmuabilité des formes vivantes. Mais le seul fait que THomme n'a pas toujours écrit est une bonne preuve qu'à supposer qu'il n'ait pas acquis avec le temps de facultés nouvelles, il a tout au moins appris à se servir de facultés qui étaient latentes en lui; c'est déjà une modification. Nous savons, d'autre part, qu'il a singulièrement modifié les animaux qu'il s'est asservis, et quelle que soit la cause de ces modifications et de leur conservation, elles témoignent au moins que les animaux et les plantes peuvent se modifier avec le temps. Jusqu'où peuvent aller ces modifications? Pas bien loin, si même elles ne tournent pas toujours dans un cercle rigoureusement fermé, semble dire l'observation du monde actuel. Mais ici le monde paléontologique se lève. 11 nous montre la période primaire sans Végétaux à fleurs, sans Madrépores vrais, sans Oursins bisymétriques, sans Papillons, sans Gastéropodes à coquille échancrée, sans Poissons osseux, sans Oiseaux, sans Mammifères ; la période secondaire avec un luxe inouï de Reptiles qui manquaient à la période précédente ; avec des Oiseaux pourvus de dents et rien que des Mammifères marsupiaux; enfin la période tertiaire apparaît comme une période de gigantesques tâtonnements où s'essayent une foule de formes d'Oiseaux et de Mammifères avant la réalisation des formes actuelles. Comment expliquer tout cela si l'espèce est immuable? L'observation de tout ce qui nous entoure
nous crie : « La vie seule engendre la vie; tout être vivant descend de parents dont il diffère presque toujours par quelques détails. » Avons-nous le droit de prétendre que ces propositions ne s'appliquent qu'à la période actuelle et que toutes ces formes nouvelles que nous voyons apparaître dans la série des temps sont nées sans parents? Nous pouvons ranger un certain nombre d'êtres de ce vieux monde de telle façon que les organismes actuels soient reliés par une série presque ininterrompue de formes passant insensiblement des unes aux autres, à des organismes anciens totalement différents. Ici ce n'est plus dans l'espace que s'établit la continuité comme lorsque nous cherchons à ranger méthodiquement des formes contemporaines, c'est dans le temps. N'avons-nous pas lieu de penser que ces formes qui se succèdent sont généalogiquement issues les unes des autres?
Sans doute, nous ne saurions faire à ces questions une réponse absolument péremptoire, mais on ne peut méconnaître que les faits se laissent grouper d'une manière satisfaisante autour de Tidée d'une évolution continue des formes vivantes.
Malheureusement, quandon entre dans le détail, se manifestent de telles lacunes paléontologiques que toutes les objections sont possibles. La chaîne que la morphologie nous a permis de construire est incessamment rompue quand on essaye de remonter dans le passé.
Nous avons divisé le Règne animal en cinq séries indépendantes aux rameaux touffus ; nous ne savons de quell e
E. Perrier, Le Transformisme. 22
façon commence aucune d'elles et si même cette division est suffisante. Dans le monde marin nous ne savons pas comment les Coraux de Tépoque secondaire ont pu ; dériver de ceux de l'époque primaire; nous ignorons
comment les sept classes d'Échinodermes peuvent être reliées entre elles ; les formes intermédiaires entre les Mollusques et les Vers nous sont inconnues; les Lamelz libranches à coquille bivalve paraissent avoir eu tout au
moins un progéniteur commun avec les Gastéropodes à V coquille univalve, spirale : nous n'avons aucune idée de
ce qu'il pouvait être. Comme le pensait Bronn, il semble . bien que la mer ait fourni les premières colonies qui
; sont venues peupler les eaux douces et la terre ferme,
non toutefois sans quelque esprit de retour; mais si nous entrevoyons comment les Arachnides ont pu provenir des Crustacés, nous n'avons pas encore réussi à avoir une idée nette de la façon dont se sont constitués les Myriapodes et les Insectes. Nous voyons bien le type Batracien se dégager peu à peu des Poissons ganoïdes, et donner ensuite naissance simultanément à diverses formes de Reptiles, tandis que ces mêmes Ganoïdes fori maient simultanément aussi diverses familles de Pois-
E sons osseux. Mais malgré les belles découvertes de ces
c dernières années la distance est encore grande entre les
I Dinosauriens et les Oiseaux, plus grande encore entre
les Mammifères et les formes amphibiennes auxquelles f V on a essayé de les rattacher. C'est seulement dans quelle ques groupes restreints que les séries présentent une i continuité satisfaisante : les Ammonites, parmi les Mol-
lusques, les Ongulés parmi les Mammifères, sont les plus particulièrement remarquables à cet égard. Encore la profusion des formes parentes est-elle si considérable que nombre de voies, entre lesquelles il est souvent impossible de choisir avec certitude, conduisent des formes anciennes aux formes actuelles dont nous recherchons la généalogie. L'indétermination du problème, qui n'est souvent d'ailleurs que momentanée, a été quelquefois présentée comme un argument contre l'opportunité du problème lui-même.
Toutes ces incertitudes s'accroissent encore quand, au lieu de chercher à expliquer la succession des formes vivantes, nous cherchons à expliquer l'avènement de la raison humaine. Assurément la vieille doctrine qui réserve l'intelligence à THomme et ne laisse aux bêtes que l'instinct est bien morte aujourd'hui; les actes instinctifs des animaux nous apparaissent plus clairement chaque jour comme les opérations inconscientes d'une faculté qui ne diffère pas dans son essence de l'intelligence ; mais comment a été franchi le pas qui sépare l'intelligence stationnaire, dit-on, des animaux, de l'intelligence si éminemment perfectible de l'Homme? Comment notre intelligence a-t-elle été pénétrée par ce souci perpétuel des causes qui caractérise la raison et dont certaines manifestations constituent ce que M. de Quatrefages appelle la religiosité? Sera-t-il jamais possible, comme les uns l'affirment énergiquement, tandis que d'autres le nient avec une égale ardeur, de relier les phénomènes psychiques des animaux aux phénomènes phy-
siques, alors que l'essence de ces derniers nous demeure si profondément cachée ?
Sans abandonner des espérances que justifient les résultats acquis, sachons reconnaître que nous sommes bien loin d'avoir trouvé le mot de toutes ces énigmes.
L'art de distinguer les réalités des fantômes de l'imagination est ce qui a fait la science actuelle si grande, ce qui Ta rendue si puissante. Elle est assez forte pour s'honorer par l'aveu même de ses ignorances, et c'est parce qu'on la voit s'efforcer d'être toujours vraie qu'on s'habitue peu à peu à ne plus la croire dangereuse.