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INTRODUCTION

On a tant écrit sur le transformisme qu'il peut au premier abord paraître inutile d'ajouter un livre nouveau à la liste si longue de ceux que la célèbre doctrine a suscités. Cependant depuis que les luttes ardentes qu'elle a provoquées se sont apaisées, qu'on s'est habitué à envisager plus froidement les conséquences de la conquête d'une explication naturelle du monde vivant, de belles découvertes, silencieusement élaborées, ont donné une base solide à un édifice qui pouvait à un certain moment paraître construit sur les plus fragiles assises. Les inductions aventureuses, les déductions hasardées, les arbres généalogiques imaginaires, les affirmations prématurées, ont succombé sous les coup répétés d'une critique minutieuse et patiente; mais en même temps bien des objections qui paraissaient insurmontables ont

E. Perrier, Le Transformisme. i

été définitivement écartées; quelques-unes des maximes de rancienne science, parmi les plus dogmatiques et les plus contraires à la théorie d'une évolution continue du monde vivant, ont été reléguées au rang des vaines hypothèses; les faits se sont déclarés partisans de ceux qu'on appelait naguère encore les champions du VÉcole des idées. Les naturalistes sont désormais en possession d'une méthode d'investigation scientifique et rationnelle : sachant nettement quels secrets ils demandent aux êtres dont ils étudient les rapports, entrevoyant le but précis, l'idéal pratique, si j'ose m'exprimer ainsi, que doivent réaliser Tanatomie comparée et les classifications, jadis basées sur des principes métaphysiques, ils abandonnent des façons de raisonner auxquelles on s'étonne qu'ils se soient si longtemps attardés, pour demander simplement à une intelligente coordination dts faits les lois qu'on cherchait jadis à établir à coups de génie.

La position scientifique du transformisme s'est donc complètement modifiée depuis quelques années. On a mieux précisé les problèmes à résoudre, on a mieux vu comment il fallait les aborder; on a renoncé à masquer les difficultés, à se payer de mots sonores, on ne croit plus avoir tout deviné ; mais on a fait tous sts efforts pour comprendre, et, se servant des faits connus, on a, plein de confiance dans le succès, donné à l'inconnu un assaut méthodique. Bien des conquêtes précieuses ont été ainsi réalisées ; le progrès est tel aujourd'hui que l'œuvre de Darwin n'apparaît déjà

plus que comme une des étapes glorieuses qu'aura parcourues la grande doctrine avant d'arriver au but. Sur la route, elle aura successivement revêtu bien des aspects. Nous devrons, tout d'abord, faire connaître, dans ce court volume, ses principales transformations; nous montrerons ce qu'elle fut d'abord; ce qu'elle est devenue entre les mains des naturalistes de l'époque actuelle, et comment elle est arrivée à grouper en un même faisceau les données si longtemps éparses de la paléontologie, de l'anatomie comparée, des sciences descriptives et de l'embryogénie. Nous nous efforcerons enfin, laissant de côté les hypothèses, de résumer ce que l'on a réussi à savoir de plus précis sur l'origine des formes actuelles du règne animal et sur celle de l'homme.

L'idée de la possibilité d'une transformation des formes animales n'est pas neuve ; celles même de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle, sa conséquence forcée, avant de faire la gloire de Darw^in se sont présentées plusieurs fois à l'esprit des penseurs. Il faut remonter jusqu'à la philosophie grecque, jusqu'à Anaximandre, pour en trouver les premières traces. Nous recherchons en conséquence dans un premier chapitre les origines du transformisme qui compte parmi ses parrains des hommes tels que François Bacon, Maupertuis, Diderot, Kant et peut-être Pascal lui-même. C'est là en quelque sorte sa période d'hypothèse philosophique à laquelle se rattachent aussi les doctrines de Schelling, d'Oken et de ses disciples. Avec Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, qui ont eu, à bien des égards, Buffon pour précurseur, Erasme

Darwin et Gœthe pour émules, le transformisme devient une hypothèse scientifique; nous recherchons comment elle a été développée par les naturalistes français. De cette hypothèse, qui garde au début un certain côté métaphysique, Charles Darwin fait une hypothèse purement physique, en ce sens que le nature vivante une fois créée, l'illustre penseur nous la montre livrée aux incessants conflits des forces extérieures; nous examinons en détail Tœuvre de Darwin. Pour la première fois Haeckel développe dans toute leur étendue les conséquences morphologiques de la donnée de Darwin; il tente de dresser un arbre généalogique des êtres vivants et en particulier d'établir la généalogie de l'Homme.

Nous donnons un aperçu de sa doctrine.

Quelque prématurée qu'elle fût, la tentative de Haeckel présentait un haut intérêt; son retentissement fut immense, et si l'auteur s'est élancé dans la voie qui s'ouvrait devant lui avec un enthousiasme qui ne lui a pas toujours laissé le temps de choisir le vrai chemin souvent hérissé d'obstacles, s'il' a sauté à pieds joints par-dessus beaucoup d'entraves, retombant un peu n'importe où, une fois le saut accompli, il n'en a pas moins rendu un immense service et coordonné pour la première fois, d'après une méthode nouvelle, la masse énorme des faits. De cette œuvre hardie, il reste encore debout bien des parties ; on peut surtout reprocher au professeur d'iéna de n'avoir pas suffisamment établi ses prémisses, d'avoir trop donné à l'action des forces physiques, de n'avoir pas assez cherché s'il n'existait pas

dans les êtres vivants inférieurs quelque faculté, dont l'exercice, répété dans des conditions variables, devait nécessairement compliquer les formes simples, les transformer suivant des lois déterminées et en tirer des formes élevées par un mécanisme analogue à celui qui détermine les transformations des êtres inanimés.

Je me suis efforcé dans mon ouvrage : les Colonies animales et la formation des organismes, de me placer sur ce terrain, rigoureusement scientifique ; j'ai cherché à montrer comment la complication organique pouvait être obtenue par l'exercice de la faculté qu'ont les formes animales inférieures de bourgeonner, c'est-à-dire de se développer en produisant comme les végétaux des parties semblables entre elles qui ne sont que la répétition d'une partie première, directement issue de Tœuf.J ai pu ainsi donner un sens concret à ces grandes lois, demeurées un peu abstraites, de la répétition des parties, de V association, du polymorphisme, de la division du travail physiologique; y-A été conduit à préciser comment on pouvait entendre le parallélisme entre l'évolution embryogénique de l'individu et le développement graduel de l'espèce à laquelle il appartient : cela m'a permis de mettre en relief un phénomène constant auquel on n'avait attribué jusqu'ici qu'un rôle accidentel, le phénomène de Y accélération embryogénique, grâce auquel un lien étroit s'établit ;ntre les phénomènes si étranges au premier abord des générations dites alternantes et le mode de développements des animaux supérieurs. Une théorie nouvelle à ien des égards de l'individualité animale, une division

du règne animal en séries indépendantes dont le développement a pu être simultané, l'explication du grand nombre des formes qui ont pu se montrer sur la terre dés le début de l'évolution organique, la mise en évidence d'un parallélisme plus étroit entre les lois qui régissent révolution des organismes et celles qui régissent l'évolution de nos sociétés, telles ont été les conséquences de ce nouveau travail de coordination dont j'expose les traits principaux dans le cinquième chapitre de ce volume.

Il en ressortira l'impression que les plus grandes difficultés rencontrées jusqu'ici par les naturalistes tiennent surtout à ce qu'ils n'ont pu se défaire entièrement d'une méthode de comparaison qui consiste à tout ramener aux formes les plus compliquées du règne animal ou du règne végétal, au lieu de chercher dans l'exercice des propriétés toujours simples des formes inférieures l'explication des formes compliquées. Ce genre de recherches est notre seul moyen de rétablir, s'il est possible, la généalogie des formes inférieures du règne animal et de déterminer l'origine des formes élevées. Quant à ces dernières elles ont, en général, laissé dans notre sol de nombreux débris qui permettent dans une certaine mesure de reconstituer leur histoire. Après avoir essayé de montrer comment on peut comprendre l'évolution des formes animales inférieures, nous consacrons un chapitre spécial à l'évolution des Vertébrés; nous cherchons ensuite à suivre pas à pas l'évolution des Mammifères et nous résumons enfin dans un dernier chapitre le peu que l'on croit savoir sur les débuts de l'espèce humaine.

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