CHAPITRE PREMIER
Les philosophes grecs transformistes. — Lucrèce et la lutte pour la vie. — La croyance à la génération spontanée. — Comment s'est établie l'hypothèse de la fixité des espèces. — La variabilité des formes vivantes et les philosophes du xvi'auxvin* siècle. — Bacon, Pascal, Bonnet, Maupertuis, Diderot. — La philosophie de la nature. — Érasme Darwin.
Les philosophes grecs transformistes. — On retrouve jusque chez les philosophes grecs de TEcole ionienne ridée que les êtres vivants procèdent de la matière inerte, et qu'ils ont subi de plus ou moins nombreuses trans formations avant d'arriver à leur forme actuelle. Anaximandre, qui vécut de 6ii à 526 avant Jésus-Christ et fut disciple de Thaïes de Milet, professait que tous les animaux étaient sortis du limon primitif sous l'influence de la chaleur solaire ; que tous avaient commencé par être Poissons; que parvenus à maturité, ils avaient quitté la mer pour venir vivre sur la terre, où il s'étaient
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dépouillés de leurs écailles. L'Homme était le résultat d'une de ces transformations.
Diogène d'ApoUonie croit aussi que la terre a produit les animaux et les plantes sous l'action de la chaleur solaire. Pour Xénophane de Colophon (520 à 420) les fossiles sont la preuve des alternatives de liquéfaction et de solidification que la terre a subies. Les Eléates, tout au moins Parménide et Zenon, partagent sur l'origine des animaux et de l'Homme les idées de Diogène. Empédocle d'Agrigente (484-424) va un plus loin et se hasarde à décrire les premiers êtres. Les plantes, suivant lui, sont nées de la terre, comme suivant la Genèse, avant l'apparition même du soleil ; les animaux vinrent ensuite. Plantes et animaux sont sensibles et ont une âmecomme l'Homme. Les feuilles des plantes sont leurs poils, leurs plumes, leurs écailles. C'est la chaleur qui fait croître les végétaux en poussant leurs branches vers le ciel. «A l'origine, les différents membres des Hommes et des animaux sortirent isolément de la terre; ils furent ensuite réunis par l'action de l'amour. Mais cette union ayant lieu au hasard, il se produisit d'abord toutes sortes de créatures monstrueuses, lesquelles périrent bientôt jusqu'à ce qu'il se formât des êtres Harmoniques et capables de vivre. Les Hommes, eux aussi, sortirent de la terre; des masses informes composées de terre et d'eau furent d'abord projetées par les feux souterrains et s'organisèrent ensuite. »
Le limon primitif est encore, pour Démocrite, Anaxagore, Métrodore, l'origine des êtres vivants; il fut animé
par la chaleur solaire suivant les uns, par Téther suivant les autres
Pour tous ces philosophes, les êtres vivants ont une origine naturelle. Aristote lui-même se pose la question de savoir si des êtres constitués d'une manière conforme à un but, comme le paraissent être la plupart de ceux qui vivent actuellement, n'ont pas pu naître sous l'action de forces aveugles, agissant sans but déterminé ; si l'étroite coordination que nous observons aujourd'hui entre toutes les parties des animaux qui semblent strictement faites les unes sur les autres, ne tient pas à ce que parmi les êtres primitivement formés, il ne s'est conservé que les mieux adaptés aux conditions d'existence réalisées dans le monde? Mais il rejette cette idée parce que dans la nature nous voyons partout l'ordre, la coordination; toutes les forces, toutes les causes agissant de concert comme si elles faisaient partie d'un vaste plan d'ensemble^
Cette idée qu'Aristote repousse, Lucrèce la développe au contraire avec une ampleur magnifique dans son poème De natiira rerum.
Lucrèce et la lutte pour la vie. — Les idées émises par Lucrèce sur l 'origine des êtres vivants diffèrent peu decelles d'Empédocle ; mais on voit naître dans son poème une conception qui devra attendre Charles Darwin pour manifester toute sa puissance : la conception de la concurence vitale et de ses conséquences au point de vue de a sélection naturelle.
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« D'abord, écrit-il, la terre revêtit les collines d'une fraîche parure, uniquement formée par les herbes, et dans toutes les campagnes, les prairies verdoyantes s'émaillèrent de fleurs. Puis s'établit entre les arbres aux espèces variées une lutte magnifique, chacun s'eflforçant de porter plus haut ses rameaux dans les airs. De même que le duvet, le poil, les soies, naissent d'abord sur les membres des Quadrupèdes et le corps des Oiseaux, la jeune terre se couvrit en premier lieu d'herbes et d'arbrisseaux ; elle créa plus tard, par des procédés divers, l'innombrable cohorte des êtres mortels, car les animaux ne peuvent être tombés du ciel et les plantes ne purent sortir des abîmes de l'Océan. Laissons donc à la terre ce nom de mère qu'elle mérite si bien, puisque tout a été tiré de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'êtres vivants se forment dans la terre à l'aide des pluies et de la chaleur du soleil... Dans les premiers siècles, beaucoup de races d'animaux ont nécessairement dû disparaître, sans pouvoir se reproduire et se perpétuer, car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont protégés contre la destruction que par la ruse, la force ou Tagilité qu'ils ont reçues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur utilité pour nous, ne persistent qu'en raison de la défense que nous leur accordons. La race cruelle des Lions et les autres espèces de bêtes féroces sont protégées par leur force, le Renard par sa ruse, le Cerf par la rapidité de sa course. La gent fidèle et vigilante des Chiens, toute la progéniture des bêtes de somme, les troupeaux producteurs de laine et les bêtes à cornes ont été confiés à
la protection des Hommes... Mais pourquoi aurions-nous protégé des animaux inutiles, que la nature n'avait pas doués des qualités nécessaires pour mener une vie indépendante? Enchaînés par les lois de la fatalité, ces êtres ont servi de proie à leurs rivaux, jusqu'à ce que la nature ait entièrement détruit leurs espèces. »
Sans doute, les êtres qui ont été victimes de cette fatalité sont, dans Tesprit de Lucrèce, des monstres tels que ceux qu'avait imaginés Empédocle, plutôt que des animaux normalement constitués; mais n'est-il pas reiharquable que le poète latin, exactement comme le fera plus tard Darwin, attribue au libre jeu desforces de la nature, à l'impuissance des êtres imparfaits à soutenir la lutte contre de mieux doués, la disparition des êtres mal venus? Lucrèce a parfaitement compris le rôle important de la lutte pour la vie dans la disparition des espèces. Cette idée ne renaîtra que près de nos jours pour devenir la pierre angulaire de la doctrine transformiste.
La croyance à la génération spontanée, — D'ailleurs pendant toute l'antiquité, comme pendant le moyen âge, on croit généralement que la plupart des organismes inférieurs, y compris les Chenilles et les Grenouilles, sont le résultat d'une simple modification des matières en putréfaction ou d'une fermentation de la vase des étangs. Cette opinion s'est perpétuée depuis Aristotejusqu'ànotreépoque ; il n'y a pas si longtemps qu'on professait à l'Ecole de médecine que les Helminthes pouvaient se former spontanément aux dépens des humeurs de l'organisme, et bien des gens croiraient encore à la génération spon-
tanée des Infusoires aux dépens des matières organiques, si les admirables recherches de M. Pasteur n'avaient réduit au silence les derniers partisans de Thétérogénie.
Pendant toute cette longue période, on prête d'ailleurs sans raison aux animaux les métamorphoses les plus étranges. De ces métamorphoses les unes sont considérées comme normales, telle est la fameuse légende de TOie bernache qui était censée naître des glands d'un Chêne; les autres sont des phénomènes exceptionnels que l'on considère comme des présages ou comme le résultat de l'intervention d'êtres surnaturels. Beaucoup de ces croyances se sont conservées dans nos campagnes où les grands Sphinx, par exemple, ont la réputation de se métamorphoser au printemps en Chauves-souris. 11 est bien clair que tant qu'on a supposé aux formes vivantes une semblable origine ou une telle mobilité, il ne pouvait être question d'une évolution régulière et continue du monde organique.
A ce point de vue, on peut, par une sorte de paradoxe, facilement explicable d'ailleurs, considérer les partisans les plus résolus de la doctrine de la fixité des formes vivantes comme les précurseurs nécessaires de la doctrine de l'évolution. Ils en ont sans le vouloir, mais par une inéluctable fatalité, préparé l'avènement. On leur doit, en effet, d'avoir nettement posé un problème qui n'existait pas avant eux, le problème des espèces, et par suite celui de leur origine. Cette notion de l'espèce a sans doute toujours été vaguement entrevue comme une conséquence de l'observation journalière. Tout le monde savait bien que d'habi-
Me les animaux et les plantes engendrent des êtres semblables à eux, et c'est pourquoi Noé avait enfermé dans l'arche un couple de chaque sorte d'animaux. Mais à cette règle on admettait bien des exceptions, puisque certains animaux étaient censés se former spontanément, et qu'on croyait sérieusement possibles des accidents tels que celui arrivé à cette Femme de Fribourg dont parle, en 1680, Pierre Rommel et qui aurait engendré une Oie vivante.
Comment s'est établie V hypothèse de la fixité des espèces, — On doit à Ray d'avoir posé comme un principe scientifique que les êtres vivants ne reproduisaient jamais, sauf de très rares exceptions, que des êtres semblables à eux. Chaque forme qui se perpétuait ainsi par voie de génération en demeurant identique à elle-même, constituait, pour Ray, une espèce, Linné exprima ensuite plus dogmatiquement cette idée en disant : « Nous comptons autant d'espèces qu'il est sorti de couples des mains du Créateur. »
Ray et Linné ne croyaient pas du reste à Timmuabilité absolue des espèces. Durant le siècle précédent, François Bacon (i 561-1628) avait proposé, dans sa Nova Atlantis, de fonder une vaste institution principalement destinée à favoriser les progrès des sciences naturelles et où l'on aurait tenté de métamorphoser les organes et re- ( rché en faisant varier les espèces comment elles se sont
tltipliées et diversifiées. Si une phrase qu'Etienne ' offroy-Saint Hilaire prête à Pascal, et qui n'a malheu-
isement pas été retrouvée dans ses œuvres, est bien
authentique, l'auteur des Provinciales aurait également pensé que « les êtres animés n'étaient à leur début que des individus informes et ambigus dont les circonstances permanentes au milieu desquelles ils vivaient ont décidé originairement la constitution ».Rayet Linné conservent au fond les idées de Bacon et de Pascal. Ray admet que, par exception, les semences d'une espèce de végétaux peuvent produire des végétaux ayant des caractères nouveaux; Linné recherche les causes qui peuvent faire varier les plantes et arrive à penser que leurs espèces, d'abord peu nombreuses, contrairement à sa déclaration première, ont pu se multiplier et se diversifier par voie de croisement. De 1759 à ^762, il suppose dans ses Atnœnitates que les espèces de ses grands genres descendent d'un couple unique. Dans la dixième édition de son Systetna naturœ, il supprime les passages pouvant faire croire à l'impossibilité de l'apparition d'espèces nouvelles\ Mais ses disciples ne tardent pas à oublier cette sage réserve : peu à peu ils affirment d'une manière absolue l'immobilité complète des formes spécifiques, et cette idée trouve finalement dans Cuvier un défenseur éloquent, dont l'autorité s'impose à une puissante et nombreuse école qui a pu compter dans son sein, à un certain moment, presque tous les naturalistes français.
La variabilité des formes vivantes et les philosophes du xvi* au xviii' siècle, — Cependant à toutes les époques un certain nombre d'esprits se montrent peu satisfaits de
* Isidore Geoffroy Saint Hilaire, Histoire natureiU générale, 1. 1., p. 374-376.
rexplication commune de Torigine des êtres vivants. Dire que les animaux et les plantes ont été directement créés par Dieu, c'est avouer simplement qu'on ignore quel a été le mode d'apparition et de développement de la vie sur la terre.
On comprend qu'un tel problème ait tenté bien des esprits et, comme toujours, on demande d'abord à imagination une solution qu'une étude rigoureuse et patiente des faits peut seule donner.
Un naturaliste éminent, dont les recherches sur les Bryozoaires d'eau douce, les Nais, les Vers de terre, les Pucerons ont fait l'égal de Trembley,le Genevois Charles Bonnet, suppose que notre monde est le théâtre d'épouvantables cataclysmes qui détruisent tout ce qui a vie sur la terre. La destruction cependant n'est que momentanée : elle met en liberté des germes qui suffisent à peupler de nouveau notre globe lorsque le calme est rétabli. Quant aux germes, ils remontent à l'origine des choses; ils ont été créés directement par Dieu et enfermés par lui dans les premiers êtres vivants. Il sont par conséquent presque indépendants de l'être qui les porte et qui leur sert de véhicule en attendant que soient réalisées les conditions propres à leur développement. Le transformisme de Bonnet n'est donc qu'une apparence; les êtres porteurs de germes ne se transforment pas; les germes qu'ils contiennent ont été de tout temps prédestinés à produire des êtres dont la forme, déterminée au commencement du monde, n'a rien de commun avec celle des êtres dans lesquels ces germes ont pu être con-
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tenus. Ces germes sont donc eux-mêmes immuables. Au fond, pour Bonnet les conditions extérieures seules se modifient et les germes créés au commencement du monde attendent simplement que les conditions pour lesquelles ils ont été créés se réalisent.
Deux ouvrages de Robinet, Tun traitant de la Nature ( 1 766), l'autre présentant des Considérations philosophiques sur la nature et la forme de Vètre (1768) contiennent sur le perfectionnement et la chaîne continue des êtres des idées qui se rapprochent de celles de Bonnet, mais laissent plus de part à l'action de la nature sur les germes. Vers la même époque, de Maillet admet que les êtres se transforment sous l'action de milieux et transmettent par hérédité à leurs descendants les modifications acquises. Robinet et de Maillet ne se recommandent du reste ni par des œuvres scientifiques ni par des œuvres philosophiques ayant laissé de traces durables. 11 n'est guère possible de voir en eux autre chose que des rêveurs écrivant sur les choses de la nature comme tant d'autres écrivent aujourd'hui sur la politique, et l'on s'étonnerait que Cuvier ait fait à leur système l'honneur d'une réfutation, si l'illustre anatomiste n'avait trouvé là un moyen commode de discréditer les doctrines opposées aux siennes par deux de ses collègues du Muséum, le chevalier de Lamarck et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.
Cependant des hommes d'une haute valeur partagent les idées de Robinet et de de Maillet. Maupertuis croit à l'apparition spontanée d'espèces nouvelles; Diderot essaye de se rendre compte des procédés mis en œuvre pour réa-
User la création, et BuflFon, envisageant la question comme naturaliste, abandonne peu à peu sa première croyance à la fixité des espèces et finit par admettre que la faune du globe est sans cesse renouvelée, que nombre d'espèce ont dégénéré, ou se sont perfectionnées, et ont subi de telles transformations qu'elle sont devenues méconnaissables; les moins parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes, les moins armées, ont déjà disparu ou disparaîtront avec le temps. Buflfon a donc une claire conception de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle qui en est la conséquence. Seulement il ne développe pas cette idée fondamentale. En outre, il donne à THomme une part exagérée dans les modifications que subit la surface du globe et qui entraînent des modifications correspondantes dans les formes animales. Aussi la conception de Buflfon passe-t-elle inaperçue, et c'est dans une tout autre direction que son disciple Lamarck cherchera l'explication des formes vivantes.
Cependant, en Allemagne, nombre de naturalistes et de philosophes continuent à croire à une diversification incessante des formes spécifiques, toutes issues d'une commune origine. Kant, Treviranus, Léopold de Buch, vonBaér,Schleiden, Unger, Schaaflfhausen, Victor Carus, Oken lui-même, expriment plus ou moins nettement l'idée que toutes les formes animées sont issues d'une forme commune, mais sans donner de leur opinion une justification préremptoire. Goethe, au contraire, arrive à une conception très méthodique des rapports que présentent entre eux les êtres vivants. L'illustre poète ima-
E. Perrier, Le Transformisme. 2
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gine que tous les animaux et toutes les plantes sont respectivement issus d'une même forme primitiVfe. Dans chaque règne cette forme est, pense-t-il, constituée par la répétition de parties semblables qui se sont peu à peu modifiées et différenciées. C'est dans ces modifications que consiste ce que Gœthe appelle la métamorphose des animaux et des plantes; c'est par Tétude de ces modifications qu'il est conduit à voir dans la fleur un ensemble de feuiîles transformées, dans le crâne une suite de vertèbres modifiées.
La Philosophie de la nature. — Oken arrive par une tout autre voie à Tidée de la constitution vertébrale du crâne dont il dispute l'invention au poète-naturaliste.
Sa Philosophie de la nature est faite des plus étonnantes aberrations de l'esprit; mais, au milieu d'une multitude d'inconcevables rêveries^ ses idées sur l'origine des êtres vivants présentent une remarquable profondeur. La vie a pris naissance dans la mer; elle était d'abord l'apanage d'une sorte de gelée primitive (Urscbleim), spontanément formée au sein des eaux, et qui s'est rapidement décomposée en grumeaux vésiculaires indépendants. Ces grumeaux vivent encore fréquemment tout à fait isolés les uns des autres et constituent alors les animalcules qu'on nomme les Infusoires; mais^ plus ordinairement, ils s'associent en grand nombre en se différenciant à l'infini, et constituent alors les plantes et les animaux supérieurs. Nous retrouverons dans Haeckel cette même théorie presque exprimée dans les mêmes termes.
Érasme Darwin, — Un peu auparavant, en Angleterre,
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le D' Erasme Darwin, grand-père de l'illustre rénovateur du transformisme, essayait dans sa Zoonomia (1794) d^expliquer méthodiquement l'apparition des espèces animales et végétales. De même que les individus ne sont au début de leur existence qu'un simple filament doué de sensibilité, d'instabilité et de volonté et qui grandit et se complique peu à peu, de même les diverses espèces animales n'ont été dans le principe que des formes simples tout à fait analogues à ces filaments embryonnaires. Les Vers, les Arthropodes et les Vertébrés semblent avoir eu une origine distincte et s'être développés simultanément. L'évolution et le perfectionnement de ces formes simples primitives se sont produits sous la stimulation de trois sortes de besoins principaux : le besoin de se reproduire, le besoin de se nourir, le besoin de vivre en sûreté.
Suivant la plus ou moins grande facilité qu'éprouvait l'animal à satisfaire cts besoins primordiaux dans les conditions où il était placée il éprouvait un sentiment de plaisir ou de peine; il s'efforçait de prolonger le plaisir ou de faire cesser la peine en se modifiant de manière a profiter le mieux possible du milieu dans lequel il devait vivre. Les modifications éprouvées par un animal déterminé étaient donc en quelque sorte son œuvre propre : le monde extérieur n'exerçait sur cts modifications qu'une ifluence indirecte en déterminant les sensations à la suite lesquelles l'animal modifiait lui-même son organisme par es eflforts répétés pour prolonger son plaisir ou se oustraire à la peine. Nous allons voir des idées ana-
logues soutenues par un illustre naturaliste français, Lamarck; mais Lamarck a pénétré si avant au cœur du sujet, il a donné à sa doctrine une allure si profondément scientifique qu'il mérite dans cet historique une place à part. Il est d'ailleurs intéressant de comparer ses idées à celles d'un autre naturaliste français enseignant à côté de lui, quoiqu'un peu plus jeune, au Muséum d'histoire naturelle de Paris, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Tous deux furent les adversaires les plus résolus de la théorie de la fixité des espèces à laquelle leur collègue Cuvier donnait pour un temps un nouvel éclat; mais Cuvier semble avoir traité les idées de Lamarck avec le plus grand dédain, tandis qu'il entama avec Geoffroy Saint- Hilaire une lutte devenue célèbre et dont nous avons retracé ailleurs les péripéties ^ Nous nous bornerons ici à faire ressortir les traits caractéristiques des deux doctrines transformistes qui prirent naissance presque simultanément au début de ce siècle dans notre pays.
* Edm. Perrier, La Philosophie T^oologique avant Darwin ^ p. 129 à 141.