‹ Le transformisme social; essai sur le progrès et le regrès des sociétésChapitre 21 sur 45 · CHAPITRE VI LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

En réalité le catholicisme du moyen âge n'avait main tenu son règne que par cette dépression générale du monde social d*où était née la sombre croyance en la fin du monde pour l'an mil et qui se manifestait également par ces superstitions et ces hallucinations sous l'influence desquelles l'imagination populaire peuplait la nature entière de démons, de sorciers, de possédés, de faits étranges et terribles représentés par les scènes du sabbat. La terreur avait été l'âme du catholicisme, par la terreur il continuera à se défendre. Né sur le Golgotha, après un long calvaire il se consumera sur le bûcher de Giordano Bruno. La croyance à la fin du monde et au jugement dernier furent pendant dix siècles son cauchemar et son obsession constante ; sa vraie poésie fut le terrible, dies irœ, dies illa,

La renaissance fut véritablement, ce qu'indique son nom, une reviviscence sociale, un retour au fonctionnement d'éléments utiles, de facteurs sociaux bienfaisants dont l'évolution avait subi un arrêt et même avait involué. La dénomination même donnée unanimement et pendant si longtemps à ce phénomène social, la renaissance, constitue, en somme, un témoignage collectif résultant

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d'ane sensation et d'une perception communes et conformes au point de vue de l'appréciation du même fait. La Renaissance est une renaissance. Ceci est de la plus haute importance au point de vue de l'exposé théorique auquel nous aurons à nous livrer au sujet des phénomènes de régression et de reviviscence sociales. Le moyen âge est une régression tout au moins partielle ; la renaissance est une reviviscence également tout au moins partielle de l'antiquité païenne. Maintenant un type social plus vaste et plus élevé va se former de la fusion des types antérieurs au moyen de la sélection de leurs facteurs utilisables et de l'addition de facteurs^ nouveaux. L'Etat moderne va se constituer après des luttes religieuses sanglantes ; il s'incarnera d'abord dans l'absolutisme des rois, puis dans le règne des lois avec le même caractère absolutiste, jusqu'à ce qu'enfin un régime représentatif de plus e» plus parfait et complet en arrive h substituer une évolution contractuelle régulièrement progressive à l'ancien principe de souveraineté* L'âge de Tabaolutisme politique aura pour correspondant dans le domaine des idées la suprématie de la métaphysique ; le régime contractuel celui de la philosophie purement scientifique qui n'a besoin ni d'église ni d'école exclusive pour coordonner l'ensemble des intelligences et des aspirations humaines.

Dès le commencement du xv* siècle^ le lien est renoué avec l'antiquité, l'Eglise n'est plus la seule directrice intellectuelle et n^orale des sociétés. D'un côté, chez les lettrés principalement, plus d'humanisme se substitue à l'intolérance ancienne ; mais de l'autre, surtout chez les dirigeasits, la morale catholique étant ébranlée, les actes revêtent une violence et une ruse inouïes. La fin justifia ks moyens ; sous ce rapport la politique laïqiie du temps

est absolument conforme à celle des Jésuites ; il n*y a que cette différence que ceux-ci poursuivent des Ans religieuses tandis que la première travaille à la fondation de TEtat moderne, n'ayant de foi que la loi, mais à ses origines, comme nous le montre Machiavel, n'ayant ni foi ni loi.

En 14S3, les derniers débris de l'empire d'Orient étaient tombés entre les mains des Turcs ; dès lors les savants grecs affluent en Italie ; les papes mêmes, comme LéonX, reviennent au paganisme; toutes les anciennes écoles philosophiques de la Grèce renaissent. Dans cette récapitulation du passé nous ne voyons guère apparaître de notions relatives au progrès. Pomponat (1462-1525) qui avait osé soutenir que le principe de l'immortalité de l'âme n'était pas un corollaire de la philosophie d'Aristote pensait que tous les hommes n'étaient pas appelés à la même perfection intellectuelle et, quant à la perfection morale, elle ne consistait pas dans un idéal irréalisable ici-bas mais dans l'accomplissement par chacun des devoirs attachés à sa fonction dans la société. Pour Machiavel, les hommes étaient naturellement méchants ; leurs passions ne pouvaient être comprimées que par la force et l'habileté, par un gouvernement extérieur et supérieur à la société. Quel autre lien que celui de la force pouvait maintenir les peuples et surtout les souyerainetés à un moment où Pomponat sapait les bases du catholicisme, niant les miracles, montrant les objections et les contradictions que soulèvent les doctrines de la prescience et de la providence divines, montrant que tout ce qui arrive est déterminé par des faits naturels? Mais si l'homme n'est pas libre, le mal vient-il donc de Dieu ? Pomponat laisse ingénieusement entrevoir la relativité constante bien que

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variable du bien et du mal en disant que : « s'il n*y avait pas tant de mal dans le monde, il n'y aurait pas non plus tant de bien *. >

Telesio (1508-1533) reprend en partie les théories de l'école ionienne et par lui la filiation du processus philosophique est établie jusqu'à Fr. Bacon et G. Bruno qui le connurent et subirent l'influence de son enseignement.

Ce n'est cependant pas seulement une renaissance, celle-ci n'est que le prodrome de l'œuvre nouvelle, c'est un développement de l'antiquité et du catholicisme ; la terre encore une l'ois s'est agrandie ; Colomb découvre le Nouveau-Monde ; Vasco de Gama double le cap de Bonne- Espérance en attendant que Magellan fasse le tour du monde. La planète est reconnue être un globe, mais la conception géocentrique domine encore jusqu'à ce que Tycho- Brahé fasse du soleil le centre planétaire. Vient enfin Copernic qui place la terre parmi les planètes et le soleil au centre du système, théorie confirmée et complétée par Kepler et Galilée. Ils sont persécutés, mais les idées sont transformées ; la conception d'un ordre naturel du monde indépendant d'un moteur artificiel préexistant et pre'voyant s'impose et va s'imposer de plus en plus à la philosophie. Cette transformation des idées est due aux progrès des mathématiques, de l'astronomie et de la physique depuis la fin du moyen âge jusqu'au xvii® siècle ; elle fut aussi importante que celle qui s'effectue de nos jours sous la poussée de la biologie et de la psychologie qui elles aussi ont rénové et renouvelleront de plus en plus nos conceptions sociales.

La Renaissance enleva de fait à l'Eglise renseignement

(1) De fato^ libero arbitrio^ prœdesUnatione^ providentia Deiy libri V. Bâle, 1525.

artistique et scientifique ; la philosophie eut ses martyrs et sut se rendre indépendante ; l'Eglise elle-même devint en réalité une fonction subalternisée à TEtat. Moindre fut la différenciation sociologique opérée en'Allemagne, dans les Pays-Bas, en Suisse et en Angleterre par la Réforme. Celle-ci substitua à Tautorité du pape celle de rEcriture et au principe catholique du salut par les œuvres celui de la justification par la foi et la grâce. Les doctrines de Luther, de Calvin, de Farel et de Zwingel furent en partie un retour au Christianisme primitif. Chez Zwingel, l'ancien dualisme entre le spirituel et le temporel est aboli ; un Etat religieux se reforme. Luther est l'adversaire Yéhément de la raison et du libre arbitre ; Calvin fait périr Servet. Cependant la Réforme en disloquant le catholicisme favorisa la liberté de conscience ; en ce sens elle contribua au progrès général. Son triomphe dans les pays latins eut sans doute été favorable à Taristocratie et même en Allemagne, en Angleterre et surtout en Ecosse et en Suisse elle imprima plus longtemps qu'ailleurs à la philosophie des allures théologiques dont elle n'est pas encore parvenue à se dépouiller entièrement jusqu'ici. N'oublions pas non plus qu'autant que le Catholicisme, les Églises réformées se montrèrent impitoyables vis-à-vis des revendications sociales de l'époque.

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