CHAPITRE V LE MOYEN AGE
Le régime féodal et tout le moyen âge sont la continuation directe du monde gréco-romain, celui-ci serait devenu féodal et religieux, même sans les barbares et le christianisme. Son évolution économique avait abouti à la constitution d'une grande propriété terrienne ; le colonat, le servage s'étaient spontanément substitués à Tancienne propriété quiritaire dans laquelle pendant longtemps s'étaient retranchées la liberté et la dignité des citoyens romains ; Tempire en fait était la proie d'une oligarchie à la fois économique et politique. Partout et toujours la souveraineté suit la propriété; les formes morales, juridiques se modèlent sur les formes économiques ; un autre centre d'irradiation religieuse eût, avec de faibles variations,, accompli Tœuvre du christianifime ; l'invasion des barbares rendit surtout à la grande propriété foncière la structure militaire qui. avait aussi été celle de la petite propriété quiritaire à son origine ; insensibljsment dès lora s'y ajoutèrent les droits de souveraineté, de justice^ de mon» naya^, d'imposition ;. le christianisme à. son tour et très aisément s'accommoda à la hiérarchie féodale, lui-même devint grand propriétaire et même, à l'occasion, militaire; il devint une véritable souveraineté; ses chefs furent des
seigneurs subalternisés les uns via-àrvis des autres, tous visrà-vis du pape-roi.
A. Comte affirme que f le premier essai du sentiment d& progrès social est certainement dû en partie au christianisme en vertu de sa solennelle proclamation d'une supériorité fondamentale de la nouvelle loi sur l'ancienne ». Le Christianisme certes était moralement supérieur au judaïsme au point de vue idéaliste ; en idéalisme, il est très facile de formuler des prineipes- et des maximes très larges et très élevés ; ils le sont d'autant plus qu'ils échappent à toute définition comme à. toute application. , Transporter dans le ciel le royaume de bonheur que les miséreux voudraient voir s'établir sur terre, réussir à faire accepter au moins: pendant quelques siècles ce mirage à la place de la réalité, cela prouve évidemment une grande force morale mais en même temp» une grande dépression sociale de la masse qui a pu se résigner à cette mystifica* tion; cela démontre aussi la faiblesse des idées scientifiques-et de la philosophie en matière sociale. Un triompha dé plusieurs siècles de l'esprit religieux sur là science et la philosophie ne pourra jamais être considéré comme un progrès ; la féodalité et le moyen âge catholiques furent les suites^ de la banquei^ute d'une grande civilisation qui ne sut pas intervenir ài temps, comme le tentèrent, à diverses reprises^ les réformateurs sociaux en Grèce et à Rome, dans: la constitution du régime économique de la collectivité et qui dè& lors suivit som évolution naturelle vers le régiine nouveau. Si le christianisme donna un. certain essor au sentiment du progrès, ce ne fut qu'indirectement en étant pendant son stade de formation l'expression même, éloquente et sincère, die la douleur du monde smoiën, FacctiâsuteiiB de son.iniquité et deaesmtâènes;,mais
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son esprit de résignation et son mysticisme prouvent son impuissance, comme sa transformation en catholicisme dénote rinconsistance de son idéal qui se laissa si vite altérer par rinfluence des puissants que sa fonction eût été de combattre. II ne sut pas, comme son fondateur, résister à Satan qui l'enlevant sur les hauteurs lui promettait les royaumes de la terre. Le progrès se fit dès lors contre le catholicisme, sans lui et malgré lui.
Le Christianisme fut supérieur aux croyances anciennes en ce qu'il fut un centre de coordination religieuse plus étendue que les centres religieux antérieurs ; il emprunta à la philosophie ses éléments les moins scientifiques mais il éleva d'un degré les superstitions populaires, il les unifia, les régularisa et les purifia en partie, abaissant la philosophie d'un côté et de l'autre élevant le système religieux, il créa un niveau général et moyen, une communauté de sentiments et d'idées, d'institutions et d'actions qui font en somme du monde catholique un organisme plus vaste et par conséquent se prêtant à des transformations ultérieures plus complexes que toutes celles précédemment connues. Il fut le Bouddhisme de l'Occident. On voit fort bien comment l'Église s'adapta au régime féodal et y conforma sa doctrine notamment en ce qui concerne le régime de la propriété; elle ne soutint plus que la terre était à tous, mais à Dieu, le Seigneur qui en concédait l'usage, l'usufruit. M. Fustel de Coulanges dans ses Origines du système féodal a fort bien observé comment, par dès variations lentes, les institutions féodales sortirent naturellement des institutions romaines. C'est ainsi que la théorie du précaire notamment concourut avec le colonat à la formation du système nouveau de propriété et de souveraineté.
Salvien écrit en Gaule au moment où les invasions
commencent ; il formule fort bien la nouvelle théorie propriétaire qui se prépare et accessoirement il cherche à persuader aux chrétiens qu'ils doivent léguer leurs biens à TËglise ; celle-ci elle-même, ne se transforme-t-elle pas en une hiérarchie féodale et la loi nouvelle ne sera-t-elle pas : nulle terre sans seigneur et, ce qui est plus important, pour les chefs spirituels, nul seigneur sans terre?
« Nul ne doute que tous nos biens terrestres ne nous soient donnés par le bienfait de Dieu ; nous ne devons donc en user que pour son culte et ne les employer qu'à son service par la raison que nous ne les tenons que de sa libéralité. Quand un homme obtient par le bienfait d'un autre la jouissance de quelque bien, il n'en est pas pour cela propriétaire ; et si, oubliant celui qui lui a concédé une jouissance, il essaie de lui ravir la propriété et même de se l'arroger, ne dirons-nous pas qu'il est très ingrat et très infidèle, lui qui oublie l'homme dont il obtient un bienfait et qui prétend dépouiller du droit de propriété sur le bien, celui-là même dont il a obtenu la possession de l'usage de ce bien? Telle est notre situation vis-à-vis de Dieu. Les biens que nous tenons de lui, nous n'en avons reçu que l'usage. Ce sont des biens prêtés. Nous n'en sommes que des possesseurs par précaire, des usufruitiers. Prétendonsnous en ravir la propriété à Dieu et nous l'arroger ? Ne savons-nous pas que nous n'avons que le droit d'en user seulement bona fide ? Nous les tenons jusqu'à ce qu'il plaise, nous les tenons aussi longtemps que l'a permis celui qui iCs a concédés. Du moment que les biens sortent de nos mains, la possession doit rentrer dans les mains du concédant, c'est-à-dire de Dieu*. » Dieu, par l'intermédiaire de
(1) Salvien. Ad Ecclesiam, édit. Baluze, p. 225.
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r£glffle, i<epréflâiiiait ici les droits de la oommunauté sur les dckfifises natoralieB, mais coaune la structure sociale de cette communattté4exidait vers la kimie féodale, TÉglise préparait saa évoluiion doctrinale dans le même sens et représentait le ohâf «de ia conimunsiaté, Dieu, cmnme un Suzerain distribuant des fiefs moyennant foi et allégeance.
A. Comte attriboe au caibolioiBme ia^odre d'aToir^éparé le spirituel du temparel ; outre que cette séparation dans aucun organisine ne saurait |ainaiB être absolue, ^Ue fut surtout r<BU¥re du càiûstianiâme primitif préparée depuis longtemps par la philo^phie stoïcieune et même platonidenne; le christianisme opéra ^ce divorce ipariimpuissance de réalisation de son idéal. Le catholicisme, an contraire, renoua les liens du pouvoir temporel et de ia puissance ^irituelle; il ne iréaiisa que très ixapttrfaiitenaBt et même ne chercha pas au fond à réaliser oeUbe «épaimtiosi ; an moyen âge l'équilibre £ut touieurs fleittant entre la théo^ cratieet l'empire.; chacun d'eux invoquait surtoat son indépendance lorsqu'il ne pouvait déminer. Du reste, jusques et y compris jCharlemagne, l'Ëglise est soumise, mais ce prince en la délivrant de ses ennemis, kd assure en même temips une souveraineté temporelle. Avec l'apparilion des F (misses Béer étales^ les prétentions de l'Église à la siiQ)rématie s'affirment par le 4ol et par le faaix, en attend&at qu'elles ik puissent pair le 1er et le fen.
Au xt® stèele, la dejKisition de l'empereur S$enri IV par (k^égoire est la première mise à exéoiotdon d^ doctrines nouvelles de la théocratie cathoàiqne tet Jean de Salisboiy reprend pour son compte l'aoïdem» tliMdne de la légitimité du tyraimicide. A «oeftie époqae dn re^e f^ au siècle suivant, la plupart des écrivains politiques sont des religieux « des clercs. Par là cependant la ^ie intellectuelle
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allait, grâce à la lutte même, se neconstituer dans l'organisme social. Le monde chrétien recommençait insensiblement à sortir de sa dépression et de ses terreurs à mesure qull s'éloignait de ce sinistre an mil que la croyance générale avait désigné comme la limite extrême et fatale de l'existence universelle ; cette préoccupation avait hanlé même les esprits les plus éclairés de ces temps malheureui:, Grégoire de Tours, Frédégaire, Otto de Freisingen, etc. ; on en retrouve des traces dans leurs écrits. La notion de progrès devait se perdre et se perdit réellement dans cette nuit ténébreuse hantée de tous les fantômes, y compris celui de la famine, où tremblait la conscience colkctive .
Vers la fin du xsf et au xin® siècles, l'idée de progr^ . fait sa réapparition. La Scholastique avait été inaugurée par Alcuinet Scot Erigène dans l'école du palais de Gharlemagne et de Charles le Chauve ; elle n'était du reste pas un phénomène isolé et d'origine purement chrétienne; partout elle était la forme revêtue par les premiers linéaments de la raison renaissante au sein de la matrice religieuse ; elle était véritablement aussi universelle ; «lie s'implantait en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie dans le catholicisme, aussi bien qu'en Espagne, eo Afrique, en Asie au milieu du judaïsme et de l'islamisme; bien humble d'abord, elle n'était que Xd^Theologim ancUia. L'innovation ne semblait guère redoutable. C'était l'application purement formelle des catégories logiques et de la dialectique d'Aristote à une théodicée néo-platonicienne qui flottait du christianisme d'Origène au paulinisme d'Augustin. D'abord dominent «e dernier et Platon jusqu'au XI® siècle ; à partir d'Abélard et de la révolte des nominalistes, les clercs tendent à se rapprocher davantage
d'Aristote. Ensuite, sous l'influence juive et Arabe, ce dernier devint l'inspirateur dominant des écoles thomistes et scotistes mais toujours au simple point de vue dialectique et formel et dans le but de concilier la raison avec la foi. Cette évolution unilatérale se continue pendant les siècles suivants par la théologie métaphysique des dominicains et des fransciscains, la querelle des universaux, l'antagonisme du nominalisme et du réalisme, jusqu'à ce que tout le mouvement se perde à nouveau dans le mysticisme à mesure que la scission s'accomplit entre la science renaissante et la foi.
Cependant encore une fois, toute cette agitation intellectuelle ne troublait que la surface des croyances ; les masses populaires et aussi leurs directeurs militaires et temporels étaient toujours, comme aux temps antiques, le proie des superstitions les plus grossières par lesquelles ils continuaient les uns et les autres à se rattacher aux croyances primitives. On croyait toujours aux chefs-sorciers et aux sorciers et magiciens en général. Il y avait des nobles bretons d'ancienne race dont la salive et le toucher passaient pour avoir des vertus curatives ; les rois de France guérissaient et* continuèrent jusqu'à la Révolution à guérir les écrouelles. Ceux-là étaient les esprits bienfaisants et puissants ; les autres on les pendait ou on les brûlait à l'occasion à la suite de procédures longuement et minutieusement instruites.
Quand la conception du progrès se reforme, elle commence par se rattacher à une doctrine qui déjà était apparue dans les origines du Christianisme. C'est une espèce de loi des trois états essentiellement religieuse et révélée. Les adeptes de VEvangile éternel dont le Liber introductorius de Gérard di Borgo San Donino résume les
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croyances, divisent l'histoire universelle en trois grandes époques; dans l'Ancien Testament se place le règne du Père, où dominent la loi et* la crainte ; dans le Nouveau Testament s'inaugure le règne du Fils, âge du mystère ; de Joachim de Flore, date le règne du Saint-Esprit, âge d'amour que saint François d'Assise et ses disciples doivent continuer jusqu'à la fin du monde. Un nouvel Evangile, disait-on, avait été annoncé et promis par Tancien lui-même ; la moderne alliance devait prendre fin comme l'ancienne et faire place à un troisième stade, celui de TEsprit éternel. C'était donc sous une forme mystique que la conception du progrès renaissait dans les intelligences et toujours l'idéal à venir apparaissait comme absolu, fixe et immuable. Cette croyance était favorisée par le spectacle et la critique de la corruption déjà visible de TEglise ; les représentants principïiux de la doctrine étaient les franciscains ; ils annonçaient l'avènement d'une ère nouvelle où l'Evangile apparaîtra dans sa pureté et sa perfection et où le salut de Thomme se fera par le renoncement aux liens et aux biens terrestres et une entière soumission au gouvernement intérieur du Saint-Esprit. Amaury de Chartres, Joachim de Flore et le frère Gérard, Tauteur de V Introductorixis in ^vangelium œternum formulaient par écrit et prèchai-ent avec ardeur ce nouveau Christianisme que nous retrouverons plus tard sous une forme philosophique chez Lessing. D'après les Joachimites, le règne du Père a duré quatre mille ans et pendant ce temps le gouverncment'de l'Église a appartenu à des gens mariés ; celui du Fils a duré douze cents ans et son exercice a été entre les mains du clergé séculier : celui du Saint-Esprit, inauguré par Joachim et saint François continuera jusqu'à la fin du monde, ayant pour
prêtres des moines consacrés à la panTreté, à la pénitence et à Tobéissance. Boccace et Rabelais nous toni heureusement comprendre que ces vertus monaeaks s<^ni contre nature et que rien n'est plus près de la folie et de 1« corruption que le mysticisme et l'absolu.
Jusque vers le xm* siècle, la suprématie du pouvoir spirituel est la doctrine dominante ; sous Innc^ent III cette suprématie est à son apog^ée ; maintenant la structure catholique va s'altérer, sa foi après avoiv été celle de toute la chrétienté va se troubler dans les consciences ; ce merveilleux mais louvd équilibre de plusieuars siècks va devenir de plus en plus instable à mesure qu'il cessera d'être l'organe incontesté de la coordination intellectuelle et morale des sociétés.
Au xm* siècle, le dvoiJt romain est remis en lumière pai l'école de Bologne, Les juristes soulèveni contre l'absolutisme théocratiqoe l'idée de la perpétuité de l'Empire romain et, comme conséquence, celle de la monarclue unirerselie. Ce serait une régressio» eertainemeni ; elle est du reste bien indiquée dans les p8y:*oles du discours des ambassadem*s romains à Vemperem^ Frédéric : c Faites revenir les temps anciens ; finies remm^e les privilèges de la Ville. Que la Ville éternelle reprenne le gouvernement du monde ; que Tinsolence de l'univers soit réprûnée par un empereur tel que vous et raemenée à l'obéissanee envers la cité éternelle. » Heureusement cette restauration impériale devait échouer en Europe ; le principe d'autorité est trop étroil pour servir de lien aux relations soctales plus vastes que celles de l'aneien emjHre roaiain qui se préparent, et si le niMMide progresse ee s^a à la. fois, au détriment de la Papauté et de TËaipire. Les j^uriseonsultes français et saint Louis lui-même sont les preiHers à rejeter
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la théorie de la iiiûiisurcfai& ttBÎT€aesAU& et celle de la, toute;pui&âaaee s^Uneik.
La schûJââUq^e k son tour mter^iieiit dans. le débat en favear de la réductiaià de l'absoIutisoLe en OLS^ère tempor ireile et doctimale* Oui, dit Thûinaft d'Aquioi, il Cajat luatt vùlanié mai& cègléa par la raison- et c'est la loi seuiLEs qut est cette règle de nô&actk)itô d'aprè& laquelle u&am devons agis ou Dda pasr agir. L'auteup de la JSumûaÊa ihealogica emprunte xinét partie d^ ses idéea à Cicéron, aux Stoïciens et à PlatûOi par l' intermédiaire de saint Augustin, maift tt restaure surtout L'autojcité d'Aristotadoat U se faille comr m^ntateur tâflhaat de eoncilier avec lui k cfariatianisma, la raison avec la foL De màme que Hugàes de Saint-Vietor, Thomas d'Aquin. conaidéirait le progrès comm.e étant la loi univerâdlô ; d'après lui, Tancienae: loi agissait par la crainte» la \oL nauvelle devait agir seulemfi&k par Tamour,, telle était la loi divinâ ; mais en dehors d'elle ii admettait à la fois une loi positive et humaine, et une loà natuveileu GeUe-ei participe de la, raison étamelle qui dijrige les créa> tmr^ vers kujB: vèritaide an. ; cetta raison étei!nelle a ausû sa loi, qui est le plan de ^uvernemant préexistant eaIUe« ei qui se déroula pjiogressivement., II est comme Arislate patidaan de la propriété, privée^ ou plutôt de la posse^loa,. car Die» seul est propriétaire, mais il ne Test quje pour des rais€MeL&pura0i£SBthumrâEies,.d'iatér4tpttbli€;etprivé ; il voit dsBas la pHropciétà uuue garantie de la paix et un mode supérieuiv deteultwra; lac€Hmn.unauté n'est du reste pas ^daprèa lui, de droit naturel. C'est par les mêmes rais<ftns d'oppoittttiûtè shtteiftLa qu'il &el arriva k admettra l'utilité relative de l'esclavage. Maia il n'accepte plus^contcairement à Ariatote, que l'esclavage soit de droit naturel ; l'esclavage est le résultat du péché sans, lequel il n'aurait pas existé.. Ce
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qu'il faut remarquer, c'est l'énergie extrême avec laquelle il de'fend le droit de l'Église de punir et de supprimer les hérétiques, c II est bien plus grave de corrompre la foi, qui est la vie de Tâme, que de falsifler la monnaie, qui ne sert qu'aux besoins du corps. Si les faussaires et autres malfaiteurs sont justement punis par les princes séculiers, à plus forte raison les hérétiques convaincus doivent-ils être non seulement excommuniés mais justement mis à mort. L'Église prouve d'abord sa miséricorde par la conversion des égarés, car elle ne les condamne qu'après une première et une deuxième réprimandes. Mais si le coupable est obstiné, l'Église désespérant de sa conversion et veillant sur le salut des autres, le sépare de son sein par la sentence d'excommunication et le livre au jugement séculier pour être séparé de ce monde par la mort. Car, comme le dit saint Jérôme, les chairs putrides doivent être coupées et la brebis galeuse séparée du troupeau, de peur que la nraison entière, tout le corps, tout le troupeau, ne soit contaminé, gâté, pourri et perdu. Arius ne fut qu'une étincelle à Alexandrie ; mais pour n'avoir pas été étouffée d'un seul coup, cette étincelle a mis en flamme l'univers *. »
Cette violence même prouve que la réconciliation de la raison et de la religion tentée par la scholastique n'était pas réalisable ou que du moins, toutes choses étant des transitions, cette entente ne constituait elle-même qu'un moment, dans l'histoire de la civilisation humaine ; elle prouvait aussi que l'Église se sentait sourdement minée en attendant qu'elle le fût ouvertement.
L'Italie, au xiv® siècle, voyait renaître l'idéalisme platonicien sous sa forme la plus mystique jusque dans
(1) Summa theologica^ ii, 2, 9. xi, a ; 3.
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la poésie de Pétrarque. Ea Allemagne, Eckart, Tanler, Suzo, disaient que le suprême bonheur est Tidentité avec Dieu et que de peine cinq siècles plus tard, sa philosophie aura encore à se dégager de toute cette théologie ! De même le Flamand Ruysbroeck contre lequel écrit Gerson bien que mystique lui-même, mais Gerson regrette le système allemand et flamand de l'identité dn créateur et de la créature ; il base sa philosophie ou plutôt sa religion sur la contemplation intérieure du moi qu'il oppose à la philosophie spéculative des scholastiques foadée sur le raisonnement. Vlmitation de Jésus-Christ qu'on lui attribue semble le cri de la conscience chrétienne désabusée des doctrines du moyen âge et se réfugiant, pour s'y fondre, dans le sein de son modèle idéal et divin. Mais ce retour à un point de départ déjà distant de quatorze siècles n'était ni dans la pensée collective, ni dans la direction générale résultant des rapports dynamiques des divers facteurs sociaux de l'époque. Ces retours absolus n'existent du reste pas dans la vie des sociétés ; même quand elles dégénèrent elles ne reprennent pas absolument leurs formes primitives, les conditions ambiantes et intimes n'étant jamais les mêmes qu'antérieurement. Dans tous les cas, pour le moment, il n'était pas question de recul, si ce n'est pour la grande doctrine qui avait dominé le moyen âge.
En réalité le catholicisme allait perdre même la direction de l'ordre moral. Depuis Philippe le Bel et Boni face VIII il n'est déjà plus sérieusement question de sa suprématie. Mais voici qui est plus grave ; c'est la société civile, par l'organe de ses souverains qui représente le progrés social vis-à-vis de l'Eglise. Tandis que ni la scholastique ni l'Eglise au moyen âge ne condamnent formellement et en
lOS L'ÉVOLUTION DES CROYANCES ET DES DOCTRINES
prtneipe le serrage;, Philippe Le Bel, dama one ordottiiaaee de iâîi ser VsMtWÊtààmesa^ak des serfa dans Le dofluûifr de la conroQiM» dit: : « Atteada qae loole eréabire h»maiae, qui est formée à Timage da Notre-Seigtteor^ dok élre aatttrdieflMnt fraoehe par droit natnret^ etc., » tè Loui» le Satin, dans son ordoioiance dis â jailkfc lâtt répète : c comme, selon la drok de natuve, eiacna doit naître frane. >
liais quelque chose comme un. ehancra roA^ aasâ l«s^ principautés et les monardûes,. c'est la guerre ; leagoem» soaI la grande calamilèiiiiîveraelle d» mofx^ ège : guerre du pape contre l'empereur^ de Vemperear coalreks vUles, des villes enfcre elles^ des aeigmevra eontee les prince», des seigneurs entre eus, des seigneurs eeatre les Tilles, des guelfes et deagil^tina^ des blancs contre les: noirsv des familles contre les familles. La soif de la paix est intense. Paax! Pax! et nom erii Pax^ / Ni Isumonasdiift universelle de Dante,, ni Téglise catboktque ne sont, un remède,, la première a déjà éelioné avee ftome, la. deuxième* curec la Papauté. Le progrès n'est pas làu S'il jrn^ rrmmw Ir mijriit le grand poète italimi, un enbsademoiBt uaivcrsek répaain dans l&miilthada éxt ^penre luunMmetquk réaliae sts Tolony tés en actes non pas dans Tisdl'ndv mÊom dans 1» eotleeti^yité, cet entendement collectif refusnit de s'inearner dans les anciennes formes qu'on prétendait lui restltacr. Déjà dans les ouvrages de GuiMamne d'Oekam (iâSS-iSld), immis voyons apparaître fes indiees de kb fatigue de la seholastiqve et du dégoût non seulement de la iMte entre les denx autorités rivales miaifl des autorités eiksHmèmea K Tout e^ eondimdt natur^lemenl: i la RenaisBanee et à.
(1) E. Nys. Les Initiateurs du droit public moderne, p. n et suit. (2)* Paul J«wt. 9kif9ir9 êer A» msimwê pelihfmmf r, 4è8k
LE MOTBIf A6E fHï
la Réforme. Fi-édéric II avait rêvé une religion laïque ;' on croyait, mais en vain, qu'il ressnseilerafl. Danftla deuxième moitié du xrv* siècle, il ne s'agit ptn» surtout dfe la lutte entre les papes et les rois ou empereur», nous voyons commencer la lutte an peuple contre îepo-uvoir absolu de» princes et la tyrannie des seigneur».
ffarsile dfe Padoue proclame la liberté de conscience »a nom de rEvangîîe et parce que de» actes forcés ne serviraient à rien pour lé salut éternel (i^t4). l'îîeolas C^esme considère que la tyrannie de la royauté serait la ruine du pays et du royaume ; du reste « la race de» rois de France n'a point appris et tyranniser et le peupîe^ français n'est point habitué à la servitude ».
La double autorité temporelle et reK^euse* se sent menacée. "Wîclef et Jean Huss sont frappés par lé concrîe de Constance. Ne se sont-ils pas permis de penser et dédire que « les peuples peuvent à leur gré corriger les princes coupables »? Eh France, c'est 1» Jacquerie et en Angleterre la révolte des paysans; fe communisme et ranarebie s'affii?^ ment avec passion d%ins les sectes des Flraticenes, dès Bé^ gards, des Turluprns - l«s ordres mendiants avaienti ébé pendant le xïv» srèefe Fa mfl5ce dévouée' de la popaw^ ; au xiv^la guerre s' éîève entre fes frères mineurs-ct le pape; jcelui-cî est devenu" le représentant de l'inégalité e* di? la tyrannie. Dans la lutte de Mchel de CSéséna, général de l'ordre, avec le pape J«an XXIf, ce qtii est ert jeu, e'esl lè fondement même de la structure sociale, le diwfe d«r pre^priété ; le pape soutenait cpie Jésus et tes apèlres étaient restés propriétaires^ les onfres^ mendiaonts prétendjkieBt au contraire q«llsa<vaient renotieé & toute propriété,, laéiae à la propriété des ei^es ^perise eeneomsMnt par l'usage. Comme cfmséqoenee politique, ai* les mmtes «vaienÉ rai-
son; le pouvoir temporel des papes n'était pas plus de droit divin que la propriété privée.
C'est ainsi qu'à toutes les périodes décisives de l'histoire c'est-à-dire à celles où une structure d'ensemble conforme à uif type nouveau tend à se substituer à celle existante, toutes les formes sociales sont successivement mises en question et comme passées au crible en commençant par les plus récemment acquises et les plus superficielles, les moins stables, pour finir par les plus profondes, par celles qui sont, comme la propriété et les autres formes de la vie nutritive des collectivités, considérées et avec raison comme les bases de l'ordre social ; ce qui peut servir à la société nouvelle est conservé, le reste est rejeté; le tout, avec de nouveaux éléments de formation récente, concourt au développement , du corps social rénové et transformé.
L'Europe ne devait pas collaborer seule à Tœuvre de la renaissance scientifique et philosophique qui allait s'accomplir. Arabes, Byzantins et Franos à partir du vu* siècle se disputaient l'empire du monde non seulement par lesx armes mais par les idées, les croyances et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que le niveau social des antagonistes dans les diverses parties de l'Europe et de l'Asie qu'ils occupaient était à peu près le même. La religion de Mahomet (570-633) était comme le catholicisme un mélange de monothéisme et d'idolâtrie ; il est difficile de dire laquelle des deux fut la plus cruelle et la plus intolérante, c Deux religions, dit Mahomet, ne peuvent exister côte à côte sur la terre d'Arabie. » Toutefois cette intolérance s'appliquait spécialement, par le contact même des prosélytes des deux doctrines, au christianisme concurrent.
Dès le VII® siècle le régime féodal s'était constitué dans
le monde musulman ; les fiefs militaires étaient surtout établis aux frontières. C'est ainsi que l'empire romain avait eu ses milites timitanei et les grecs leurs stratiotes^. Gomme les chrétiens de FOccident, les Arabes eurent leurs guerres saintes, leiirs croisades.
Du vra® au xni® siècle, si Ton établit une comparaison entre la vie intellectuelle des deux civilisations, on remarque encore une homogénéité étonnante et Ton ne sait à laquelle donner la préférence. Au vni® et au ix® siècles, nous voyons les Arabes s'assimiler les connaissances étrangères ; c'est l'œuvre des traducteurs, guerriers, conquérants et administrateurs; ils demandent aux Perses, aux Grecs, à l'Inde les connaissances qui leur sont indispen-. sables ; ils publient ainsi un grand nombre de traités de science militaire, sur le gouverneinent, l'impôt et le droit de la guerre.
Un siècle déjà après Mahomet, un puissant courant intellectuel se forme sous l'influence de la Grèce et de la Perse. Des écoles, des bibliothèques sont fondées à Bagdad, à Tunis, à Tripoli, au Caire, à Cordoue, Tolède, Séville, Grenade et Valence. Une aristocratie militaire s'organise, de même une chevalerie avec son cortège de poètes. Si Ton jette un coup d'œil sur la carte du monde au moyen âge on constate que jamais l'empire romain unitaire n'embrassa spus sa domination autant de populations répandues sur d'aussi vastes territoires que celles qui dans cette période, malgré des croyances plus diverses en apparence qu'en réalité, s'étendaient sur la plus grande partie de l'Europe, de l'Asie et en Afrique et englobaient toutes
(1) E. Nys. Le droit des gens dans les rapports des Arabes et des Byzantins,
MO L'ÉVOLUTION DES CROYAKCfS «T DES DOCTRINES
les collectivités distinctes de peuples en une civiiiaalioii commane.
Sous le rapport philosophique et scientifique, les Arabes peuvent être considérés en partie comme 1^ initiateurs des Européens occidentaux. Ils traduisent et connnentent les œuvres d'Ëuclide, d'Hippocrate, de Platon et surtout celles d*A.ristoté. Cependant ils dénaturent la^ doctrine du maître ; leur scholastique à oe point de vue n'a rien à envier à celle des occidentauK; elle confirme seulement la loi d'homogénéité du développement de deux civilisations nées dans des conditions en grande partie identiques. Les argnties d'école, l'aspect dialectique et formel de la logique, les subtilités l'emportent sur la «dence même. Cependant les mathématiques, l'histoire naturelle, la médecine se rattachent plus étroitement aux méthodes d'observation et réalisent des progrès.
La philosophie arabe à ce moment est un mélange étrange d'AristotéUsme, de néo-platonisme et de mysticisme. Àlkindi, qui euseigne à ^Isora et à Bagdad (800- 861}, est à la fois médisdn, astronome et astrologue, homme d'Ëtat et philosophe péripatétioien. Ses ouvrages sont malheureusement perdus.
Alfarabi (mort en 9S0) vit à Bagdad, Alep et Damas ; c'est un encyclopédiste, également de l'école d'Aristote. Il publie une Logique et un Traité de la division des sciences qui furent utilisés par les scolastiques. Au point de vue des doctrines de l'évolution, son système est que tout se ramène à l'unité et que la fin de l'homme est de s'identifier avec la ruine uoiverselle.
Ibn-Sina, ou .\vicenne (980-1037) est d'origine transaxienne comme le précédent; il est médecin; d'abord péripatéticien, il finit par conclure au panthéjsme, identifiant
Dieu avec le monde ; Roger JBacon 6ut connaissance de sa Philo&ophie Orientale.
Pour se môtire à i'unifison des doctrines religieuses dominantes, la philosophie finissait, comme dans le monde gréco-romaiOydans un mysticlsnie vague qui se prêtait aux superstitions les plus groâaières des juasses comme aux aspirations les plus idéales des intelligenoes les plus raffinées. €et état de la conscience collective est très apparent dans un roman philosophique de Tophaël, mort à Maroc en 118»^ ; l'auteur y développe la thèse que Tétude de la nature aonduit à la connaiâfiance du surnaturel et à Tunion avec Ddeu.
Gomme partout, le mysticisme et Tidéalisme furent suivis d'une réaction orthodoxe iavorisée par le scepticisme auquel aboutit toujours la philosophie de T absolu quand elle a vainement soulevé toutes ses hypothèses. I9é dansle i^horasui, 'un théologien À la dialectique habile, Aigaeel (1038-1111), attaque Alfarahi et Avieenne qui ne voient dans la religion qu'une institution de perfectionneiment .moral. Comme £[ume, l'auteur de Lu destruction des phiio^ophes me la raison /, il .ne oonsidère les phén^ Hiènefi qae comme des/HOcidexitâ.non sa(bsoepttt)les de coordination et se réfugie dans la foi. La philosophie idéalû^ retoufiaait ainsi à aes origines religi&uses ; elle abdiquait en faveur de lïâlamisme et des dooteines non âeulemeiatt providentialisies, mais fatalisli^s qui (Caractérisent le Moran ot 'ue ipecmireiit .pas à «es théelogieiiB de ^e transformer iofieiisihlement en philosophes ooiume des ciroosistanees plas £etvarahles le faoilitèreiit dans d'Europe occidenitoie. de fatalisme concordait du jraste eemc un optimisme hé«t qu'aoeune «aatasiToplie me parvenait à dérouter ; c'était une grande force, dans le imomomt, iwndant Ja ^itiode
i{2 L'ÉVOLUTION DES CROYANCES ET DES DOCTRINES
d'expansion ; ce devait être une cause de dépression et de stagnation plus tard après que le monde mahométan eut atteint son apogée ; le judaïsme qui était aussi optimiste et le Christianisme lequel était au contraire très pessimiste, s'annonçaient cependant eux-mêmes comme des agents de progrès, comme une loi supérieure et plus parfaite que Tétat antérieur, et nous avons vu que, naturellement, de l'Évangile de Jésus était née la croyance en un Evangile nouveau plus élevé que toutes les autres révélations. Cette différence entre les deux civilisations chrétienne et arabe, devait finir, après une supériorité transitoire, même matérielle et militaire, de l'islamisme, par donner la prédominance à la pensée européenne. Celle-ci cependant ne doit pas oublier que la philosophie arabe elle-même fut un des facteurs qui contribuèrent à l'essor de la pensée occidentale.
Ce fut Averroës (mort à Maroc en 1198) qui eut l'honneur d'être l'un des maîtres de Roger Bacon par qui la philosophie scientifique reprit pied au moyen âge.
Bien que subissant les influences néo-platoniciennes et n'échappant pas absolument à tout mysticisme, Averroës se rattache directement au divin Aristote, dont il est l'infatigable commentateur. Il ne conclut plus à l'anéantissement de chaque être en Dieu, c'est-à-dire à cette éternelle loi de retour des phénomènes à leur cause première dont la conception avait aussi hanté la métaphysique grécoromaine; mais, d'après lui, la connaissance des diverses manifestations de l'intelligence mène progressivement à l'union avec l'intelligible même ; à ce moment l'homme se confond avec la raison universelle ; c il est en quelque sorte tous les êtres et les connaît tels qu'ils sont, car les êtres ne sont rien en dehors de la connaissance que
l'homme en a ». Les animaux eux-mêmes sont capables d'arriver graduellement et finalement à ce degré de perfection oit rindividu s'identifie avec l'être premier, La matière est étemelle ; génération et destruction ne sont que des changements dans les modalités de ce qui est ; rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. C'était au fond un panthéisme mystique, forme ultime que l'esprit oriental ne semble pas pouvoir dépasser jusqu'ici en philosophie. Averroës considérait que le fond de toutes choses est cette matière éternelle au milieu de laquelle s'agitent sans cesse les individualités hiérarchiquement échelonnées mais toutes susceptibles de s'élever aux formes les plus hautes ; toutes les formes individuelles sont en effet animées par uii principe supérieur, l'intelligence universelle/ laquelle survit aux formes périssables qu'elle éclaire tour à tour et dont elle constitue l'unité^ C'est le vouç des Grecs, l'Idée de Hegel. Ceci n'était du reste que le décalque de, la conception d'Aristote, fondée sur la distinction entre l'intellect passif, personnel et corruptible, et l'intellect actif, impersonnel et incorruptible. L'indiyidu donc est mortel, mais il se prolonge dans sa postérité. On voit combien cette grande systématisation métaphysique, mais dont la science confirmera en partie les hypothèses, se prêtait merveilleusement à une conception grandiose du progrès, mais celui-ci avait toujours son commencement et sa fin dans l'absolu. Ayerroës disait fort bien que pour démontrer l'immortalité des êtres, fl suffisait d'envisager non les individus mais la continuité de l'espèce et qu'il n'était pas nécessaire d'inventer à ee snjet des fobles, comme celle de Platon sur l'immortalité des âmes, dans sa République ; mais scm hypolhèse 4'ujie ialettigeiice UDÎvenselle comme evieiioe et «rigine De Greef. 8
114 L'ÉVOLUTION DES CROYANCr^S ET DES DOCTRINES
de tout ce qui est, n'est également qu'une fable seuleplus métaphysique et moins à la portée de la foule que celles de Platon et du Christianisme. Averroës combattait pour les mêmes motifs le dogme de la résurrection que le mahométanisme a eu commun avec le Catholicisme. Il faisait appel à la science et à la raison ; les croyances doivent être raisonnées ; il faut donc étudier avant tout la réalité. Sa philosophie était par làmême tolérante ; les croyances populaires doivent être respectées ; elles sont un mélange de raison et de superstition et contribuent à l'établissement de l'ordre moral. Tandis que le Koran proclamait le fatalisme et que les doctrines de saint Augustin sur la prédestination régnaient dans une partie considérable de l'Asie, de l'Europe et même de l'Afrique, de manière à ne donner aucune issue à la conception d'un déterminisme scientifique et d'un enchaînement continu et régulier des phénomènes sociaux dont l'hypothèse providentialiste restait la seule explication, Averroës et les philosophes arabes de la même école reconnaissaient l'immutabilité des lois de la nature, l'éternité de la matière mais la mortalité des individus : ils proclamaient en outre que toutes les formes quelconques depuis les plus grossières jusqu'aux plus parfaites résultent de la matière même.
Comme intermédiaires naturels entre les Arabes et l'Europe occidentale, les Juifs de leur côté contribuèrent à la formation de notre mouvement philosophique. L'un de leurs penseurs les plus éminents Avicebron, ou plutôt Ibn Gebirol, juif de Malaga, professait à Saragosse. Sa conception du progrès est intéressante et complexe. Il croyait aussi à une hiérarchie de créatures ; la matière partait du point mathématique insaisissable s'épaississant et s'alour-
dissant de plus en plus dans réchelle graduée des corps jusqu'à la limite extrême de ce qui existe ; il se représentait le développement des choses comme une superposition graduée de formes circulaires animées par un intellect universel. Il attribuait la réalité aux conceptions abstraites dans lesquelles il voyait les principes des choses. Ce panthéisme idéaliste finit de nouveau avec le juif Maimonide, le célèbre astronome, marchand, médecin et théologien de Cordoue (H35-1204) en une philosophie religieuse, bien qu'il subordonne la foi, c'est-à-dire le judaïsme, à la raison et qu'il reconnaisse l'utilité de la science, mais pour lui la science est la suprême connais* sance de Dieu.
A la différence des scolastiques catholiques, tous les théologiens juifs et arabes, sauf les platoniciens et les mystiques nient l'immortalité de l'âme individuelle et autres € contes de vieilles femmes >, comme dit Al-Farabi.
L'influence de la philosophie juive et arabe s'exerça directement sur R. Bacon, un des ancêtres de la philosophie scientifique, et plus tard sur Spinoza.
Dans ce grand mouvement intellectuel imprimé par la civilisation arabe à la philosophie générale, il convient de ne pas oublier le grand historien Ibn-Khaldoun (1322- 1406) qui coordonna les chroniques des écrivains antérieurs et par là établit, le premier de tous au moyen âge, l'unité et la.continuité des phénomènes sociaux, conceptions sans lesquelles la notion de l'évolution sociale e^t impossible, ^qb Prolégomènes historiques sont et deviendront de plus en plus un des monuments les plus remarquables pour la science sociale. M. R. Flint dit en appréciant son œuvre que comme théoricien de l'histoire il n'a d'égal dans aucun temps ni dans aucun pays jusqu'à
toutes les questions de la matière la plus convenable, avait le mérite de les soulever ».
Son mérite par excellence fut de chercher dans les caractères sociaux eux-mêmes et notamment dans les milieux sociaux l'explication de l'organisation et du développement collectif. Il établit la philosophie de Thistoire sur ses deux bases fondamentales : la mésologie et la loi de continuité. Il est le précurseur de Bodin, de Montesquieu et de Yico.
Bien que rapidement dépassée par la civilisation arabe, la Perse elle-même avait été pendant plusieurs siècles au niveau général de la civilisation qui pendant le moyen âge s'étendit non seulement sur l'ancien empire romain mais encore sur des populations qui n'avaient jamais été assujetties à son autorité. Il semble que, pendant cette période, la plupart des peuples de l'Europe, de l'Asie, et même d'une partie de l'Afrique aient été placés sur la même ligne grâce à des influences identiques et dans des conditions d'égalité de point de départ telles qu'ils pourraient dorénavant évoluer pari passu dans la carrière du ' progrès. Mais en somme c'eût été là une cause de stagnation, le progrès s'opérant surtout comme nous le verrons dans la suite par des variations et par la sélection.
Quoi qu'il en soit, la Perse avait, elle aussi, participé directement à l'efflorescence de la société musulmane et ainsi, par l'intermédiaire de celle-ci, elle avait agi sur TEurope. Les Arabes lui avaient emprunté un grand nombre des idées sur le gouvernement et l'art militaire. La Perse cependant allait pendant longtemps encore s'endormir dans son providentialisme intolérant mêlé des superstitions les plus grossières ; mais au moj^en âge cette infériorité n'était pas encore apparente et bien des
États européens paraissaient aux yeux des voyageurs du temps comme barbares en comparaison des cours orientales. Le Siasseè-Nameh, traité de gouvernement composé pour le sultan Melik-Châh parle vizir Nizam oul-Moulk qui fut premier ministre de 1063 à 1092, est un des spécimens les plus intéressants pour l'étude des croyances et des doctrines sociales du temps dans cette partie du monde. La dédicace au souverain en contient la philosophie naïve : c Que le Très-Haut daigne assurer la durée de ce règne, jusqu'au jour de la résurrection ! Qu'il éloigne de ce gouvernement l'influence néfaste du mauvais œil et les dangers qui menacent tout ce qui atteint la perfection complète ! » Selon les idées des Orientaux, adoptées par le christianisme, le catholicisme et la métaphysique, la perfection est l'attribut de Dieu seul ; tout ce qui, dans ce monde, se rapproche de la perfection est condamné à une décadence et à une ruine prochaines. M. Charles Scheffer, le savant traducteur du traité cité ci-dessus, fait en outre remarquer que, dans les auteurs persans, les mots essence de la perfection sont souvent associés à ceux de mauvais œil ; les exemples en sont nombreux *.
Roger Bacon (1214-1294) avait étudié les écrivains hébreux, grecs et arabes ; il s'était assimilé des sciences tous les trésors recueillis par les temps antérieurs ; il était un de ces admirables organes individuels de transmission collective et héréditaire que les siècles ont produits et cet héritage scientifique il le met admirablement en valeur et il l'accroît. Il est le précurseur de la philosophie scientifique dont les temps cependant ne sont pas encore venus, mais il imprime à la pensée de son siècle
(1) Siasset'Nameh, trad. par M. Charles Scheffer, membre de l'Institut, 1898.
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uae impulsion et une direction telles que la métaphy* sique à venir ne servira plus en réalité qu'à masquer provisoirement, et sans grand résultat, les imperfections inévitables mais toujours moindres de Tensemble des sciences. A partir de lui, la science et la philosophie ont reconnu leurs méthodes, elles peuvent être considérées comme devenues indépendantes de la théologie scolastique ; celle-ci va s'élever dans Tabsolu à des hauteurs vertigineuses et se transformer en métaphysique, se retirant de plus en plus devant sa rivale et lui abandonnant en réalité les seuls terrains cultivables de la connaissance pour se cantonner là où plus aucune végétation n'apparaît et où le roc stérile est couvert de neiges éternelles.
A la suite de Sénèque S Roger Bacon détruit cette illusion optique invétérée et encore persistante qui faisait considérer comme antiques les civilisations primitives. Le chancelier F. Bacon reprend plus tard la même idée : « C'est à la vieillesse du monde et à son âge mûr qu'il faut attacher le nom d'antiquité. Or, la vieillesse du monde, c'est le temps où nous vivons, et non celui où vivaient les ancêtres ; ce dernier en était la jeunesse '. » Les deux Bacon placent naturellement l'âge d'or dans l'avenir et non dans le passé. Pascal ^ et Fontenelle * ne firent que répéter ce qui avait été dit plusieurs siècles avant eux, en restituant aux civilisations anciennes le caractère de jeunesse qui leur avait été enlevé.
Ce qui frappait le plus l'attention et l'admiration de ti. Bacon, c'était le progrès général des sciences; de là à en
(1) R. Bacon. Opus majus, ch. vu.
(2) Fr. Bacon. Novum Organum, liv. I, aphor. 84.
(3) Préface du Traité du vide.
(4) Dialogues des morts, Raymond Lulle et Arlémise
arriver à considérer le progrès scientifique comme le facteur essentiel de la dynamique sociale, comme le comprirent et systématisèrent Gondorcet et A. Comte, la pente était facile. Ce progrès scientifique, l'enthousiaste frère mineur l'envisageait comme illimité : c Quand un homme vivrait des milliers d'années, il apprendrait toujours, sans parvevenir à la perfection de la science. Ce sont les derniers venus qui sont les anciens, puisqu'ils profitent des travaux de leurs prédécesseurs. Ce qu'on appelle l'antiquité est la jeunesse du monde, » et ailleurs : « Rien dans les inventions humaines n'est fixé et achevé. Les siècles les plus récents sont toujours les plus éclairés. Un temps viendra où ce qui est aujourd'hui caché sera révélé au grand jour par l'effet même de la succession des générations et par le travail d'une humanité plus longtemps prolongée. > Peutêtre y avait-il dans cette façon de comprendre la nécessité du progrès comme un effet du temps et de l'accumulation dfis générations, les germes d'un certain fatalisme optimiste, mais l'idée était juste en ce sens que l'accumulation même des acquisitions sociales assure la constance, la régularité et même l'accélération des acquisitions futures ; cependant le noble enthousiasme de Bacon nous signale un danger : celui de considérer le progrès comme dès maintenant assuré et de croire avec lui que les siècles les plus récents sont nécessairement les plus éclairés. Il y a dans l'humanité des régressions partielles et même gêné- raies qu'il est impossible de se dissimuler ; les sciences notamment n'ont pas progressé au moyen âge.
Ce qui est important, c'est que désormais la lourde conception religieuse s'évanouit ; le progrès n'est plus simplement, pour les individus et l'espèce, le salut après la mort et la résurrection. Gomme Gondorcet, Bacon prévoit même
la prolong§Ltion de la vie sous Tinfluence de l'hygiène et de la médecine. Deux siècles plus tard, un autre savant qui n'est pas sans une certaine analogie avec R. Bacon, l'omniscient Pic de la Mirandole affirmait également le progrès continu des connaissances humaines *, mais alors la cause était déjà gagnée ; la philosophie, bien que persécutée, allait définitivement pouvoir se dépouiller de la robe monacale et s'abstenir des rétractations que Clément IV k qui il adressait son Opm majtts exigeait de l'audacieux frère mineur *.
La conciliation entre la foi et la philosophie n'était pas possible; la tentative de saint Thomas d'Aquin devait échouer par «ela même que toute conciliation est un acheminement vers la fin du régime qui fait des concessions à un régime supérieur. Cette alliance de la religion et de la philosophie qui entraîna les esprits les plus élevés du catholicisme au moyen âge, les fascine encore maintenant que la situation est totalement changée et que les concescessions sont en réalité demandées par la religion à la philosophie scientifique. Un des ouvrages les plus remarquables à ce point de vue est V Histoire de la philosophie de Zéphirin Gonsalvez, archevêque de Séville, thomiste comme Léon XIII et l'un des chefs incontestés de la philosophie catholique contemporaine. M. Fonsegrive dans le compte rendu qu'il fait de cet ouvrage attire l'attention sur les deux idées principales que le cardinal développe dans sa préface : 1® la marche de l'humanité est en somme une marche progressive vers la vérité, malgré tous les
(1) De Imilalione, i, 512.
(2) Fralris Rogeri Bacon, ordinis Minorum, Opus majus ad Clementem quartum pontifëcem Romanum. Ex. M. S. codice Dubliniensi, cum aliis quibusdam collecto, nunc primum édidit. S. Jebb, M. D. Loiidini, 1733. I, ch. vi et vu.
retours imprévus vers Tignorance que présente l'histoire ; 2® les deux principaux agents de ce progrès sont la philosophie et le christianisme *, Vox damans in deserto! La philosophie des sciences ne cherche plus dans le passé que la connaissance de ses origines en vue d'assurer sa marche de plus en plus progressive et indépendante. En réalité le moyen âge et Tère de la conciliation finissent avec R. Bacon. Maintenant la Renaissance et la Réforme vont briser Tunité de TÉglise malgré les flots d'encre et de sang que le catholicisme fera verser pour sa défense ; le type structural du moyen âge a vécu, comme avait vécu l'empire romain et la cité ; les cathédrales gothiques et les temples des dieux païens ne se reconstruiront pas !
(1) Z. Gonzalez. Histoire de la Philosophie^ trad. par le R. P. G. de Pascal., 4 vol. in-8'. Paris, 1890-1891: