CHAPITRE PREMIER LA DYNAMIQUE SOCIALE
Les rapports et les lois que la sociologie dégage de Tobservationet de la classification des phénomènes sociaux ne sont pas exclusivement des rapports et des lois statiques ; les formes, les organes et les appareils d'organes dans lesquels ces rapports et ces lois se réalisent dans le temps et dans l'espace ne se combinent et ne s'agencent pas seulement dans des structures d'ensemble où toutes les parties sont reliées entre elles et en corrélation les unes avec les autres ; ces combinaisons, cet agencement, cette structure générale correspondent à des services particuliers appropriés à un service collectif, à un fonctionnement à la fois spécial et commun. Les sociétés ont une structure et cette structure est vivante.
Les expressions Structure et Vie sont plus convenables que celles de Statique et de Dynamique pour désigner jéi
représenter, soit à l'état de repos, soit à l'état de mouvement, ces superorganismes plus vastes, plus complexes et plus durables que les organismes en général auxquels ils se rattachent plus directement qu'aux formes et aux mouvements des corps dits inorganiques.
Les lois d'agencement, de connexité, de corrélation, de continuité, de solidarité, d'homogénéité et d'équilibration que nous avons reconnues ailleurs comme étant les lois les plus générales de la structure des sociétés ont leurs équivalents et correspondants fonctionnels au point de la dynamique collective.
La fonction est inséparable de l'organe, le fonctionnement d'ensemble, de la structure d'ensemble ; l'État, et j'entends par là toute organisation sociale quelconque, l'Élat ne représente pas seulement un certain ordre de relations simultanées et coexistentes, mais aussi un ordre de relations successives. Bien que ces deux aspects de l'organisation, Tordre et le développement, soient intimement unis, on peut les étudier séparément, comme on étudie séparément la morphologie et la physiologie. Toutefois, il ne faut jamais perdre de vue que toute mutation dans la vie sociale est constamment en rapport avec une mutation ou avec une tendance à la mutation de la structure sociale. Ces mutations peuvent constituer soit un simple développement, soit un progrès, soit un regrès, une évolution ou une involution ; dans tous les cas, la correspondance ou la tendance à la correspondance entre la vie et la structure est une loi constante.
Progrès et régression sont des notions et de^ faits compliqués ; ils comprennent quelque chose de plus qu'un simple développement et surtout qu'une simple mutation. Progrès et régression sont des cas spéciaux et plus com-
plexes des phénomènes de variabilité communs à tous les organismes et aux corps inorganiques. Le transformisme social est même beaucoup plus accentué que celui des êtres organisés, y compris Thomme; cela se comprend aisément en vertu même des lois de la variabilité. Un agrégat homogène et peu étendu, tel qu'un atome, est beaucoup moins variable qu'une masse homogène mais plus étendue ; sur «elle-ci une seule cause incidente produira non pas un effet unique, mais des effets multiples et divers, suivant par exemple qu'elle affectera les parties superficielles ou internes, ou inférieures ou moyennes, ou extrêmes de cette niasse. La variabilité sera encore plus grande si la cause incidente s'applique à un agrégat non seulement étendu, mais déjà plus ou moins différencié. Quand cette différenciation est poussée à un très haut degré comme chez les animaux supérieurs y compris l'homme, les réactions et les mutations provoquées par les influences externes seront encore plus grandes. C'est pour le même motif que le degré ou l'intensité de la vie est toujours en correspondance avec le degré de structure. On s'explique dès lors, en vertu des lois générales, que la variabilité des sociétés soit supérieure à celle de tous les autres corps de la nature, inorganiques ou organisés ; cette variabilité devient d'autant plus grande que les sociétés sont elles-mêmes déjà davantage différenciées. D'autres influences telles que la sélection naturelle, l'adaptation et surtout la tradition, l'imitation et l'hérédité collectives viennent certainement limiter et contrebalancer cette tendance à la précipitation croissante du transformisme social ; celui-ci n'en reste pas moins une application spéciale des lois générales de la variabilité. Par lui-même, le transformisme social suffit à nous
prouver que nécessairement les phénomènes d'ordre collectif sont à la fois simultanés et successifs ; TÉtat présent est toujours déterminé par l'État antérieur et détermine à son tour TËtat futur qu'il porte dans ses Ûancs et dont les actions et réactions réciproques et continus du dehors et du dedans provoquent naturellement l'accouchement à terme dans des limites plus larges mais non moins certaines que dans la parturition ordinaire.
Nous avons déjà observé ailleurs et décrit les modes et les lois de la dérivation et de la filiation naturelles de» phénomènes, des fonctions et des organes sociaux envisagés, abstraction faite de leur structure et de leur service d'ensemble ; cette dérivation et cette filiation naturelles sont également la loi des sociétés en ce qui concerne le développement de leurs types successifs dans l'histoire*.
Rappelons que dans nos études sur la structure générale des sociétés, nous avons déjà constaté que les organismes collectifs en général non seulement se déve* loppent, mais se perfectionnent : 1^ par l'accroissement de leur masse, c'est-à-dire dans les sociétés par l'augmentation de leur territoire et de leur population ; 2** par la diiTérenciation croissante des parties de cette masse ; et 3° par la coordination progressive et organique des par* ties ainsi différenciées *.
Ces lois du progrès de la structure doivent, conformément à ce que nous avons dit ci-dessus, être mises égalenu&nt en rapport avec les lois du développement fonctionnel et vital, structuré et vie étant toujours ou tout au
(1) Introduction à la Sociologie^ t. I et II ainsi que t. III en préparatioD.
(2) Sti ucture générale des Sociétés ; leçons données à PEicola ùàm sciences sociales en 1893-1894 et résumées dans VEconomiste internaiiûnal, n»» d'octobre 189^ h On mai 189'*.
moins tendant* toujours à être en exacte corre&pondance.
Le progrès de la vie sociale, lorsque progrès il y a, ne peut donc être que parallèle au progrès de la structure des sociétés. Quant au progrès de la structure, il dépend lui-même des lois générales du transformisme et de la variabilité, lesquelles nous ramènent aux bases scientifiques élémentaires de toutes nos connaissances et de tous les phénomènes : la constatation et l'existence de ressemblances et de différences, de coexistences ou de séquences.
Dans Les lois sociologiques * j'ai exposé la complexité quasi illimitée et dans tous les cas indéterminable des actions et des réactions réciproques des phénomènes so»" ciaux le&uns à l'égard des autres; les combinaisons dyna? miques auxquelles le tissu social peut donner lieu ne sont égalées que par leur inextricable enchevêtrement statique, surtout dans les sociétés les plus avancées et les plus compliquées. Nous pouvons toutefois, en faisant abstraction des cas les plus spéciaux, nous former une conception suffisamment positive de la vie sociale pour en dégager quelques lois générales relatives au problème, si imparfaitement résolu et si directement intéressant pour nous et même angoissant, du progrès et de; la. décadence des sociétés.
La loi de l'interdépendance des phénomènes vitaux des organismes sociaux, terme sous lequel nous désignons les actions et réactions réciproques dont le fonotionnement, systématique en vue d*un service général^ constitue la vie d'ensemble des sociétés j nous semble, d'après les innombrables observations que nous fournissent les sciences sociales et l'histoire qui est leur principal instrument
' (1) Paris, Alcan,1893, p. 148 et siiiv.
d'observation et d'expérimentation pouvoir être formulée d'une façon encore nécessairement approximative et générale eu égard à Tétat actuel d'imperfection de la sociologie, dans les dix règles suivantes :
1® Les actions ou réactions sociales sont en rapport avec le degré de simplicité et de généralité des phénomènes et des fonctions auxquels elles s'appliquent. Ainsi les actions et réactions économiques sont plus simples et plus générales que les actions et les réactions morales, juridiques et politiques * ; ^
2^ Les phénomènes et les fonctions les plus simples et les plus généraux agissent d'une façon plus simple et plus générale sur les phénomènes et les fonctions plus complexes et plus spéciaux;
3** Les phénomènes et les fonctions immédiatement antécédents agissent le plus immédiatement et le plus directement sur les phénomènes et les fonctions immédiatement séquents ;
4<* Les actions et les réactions sont moins immédiates et directes entre phénomènes et fonctions appartenant à des classes différentes qui ne se suivent pas immédiatement que là où la liaison entre les classes est directe ;
5** Ce sont les phénomènes homogènes d'une même classe qui s'associent le plus facilement ;
6** Sauf ces différences, tous les phénomènes et toutes les fonctions agissent les uns sur les autres ;
7° Les phénomènes et les fonctions plus spéciaux et supérieurs réagissent sur les phénomènes et las fonctions moins élevés plus simples et plus généraux ;
(1) Voir notre Tableau de classification hiérarchique des phénomènes sociaux dsLTïs Inlroduction à la Sociologie^ t. I, p. 214 et dans Les Lois Sociologiques, p. 82-83.
LA T>YVVMTOUE SOCIALE 313
8® Leur influence est d'autant plus forte qu'elle s*exerce davantage sur les phénomènes et les fonctions les plus simples et les plus généraux ;
9<* Généralement leur influence n'est qu'indirecte et faible ;
10° Les phénomènes et les fonctions les plus élevés étant aussi dans chaque classe et dans l'ensemble des classes, les plus récemment apparus sont les plus superflciels, les plus variables, les moins stables ; au contraire, les phénomènes et fonctions inférieurs plus simples, plus généraux, sont aussi les plus anciens, les plus profondément intégrés dans Torganisme social, les plus fixes, par conséquent les plus difficilement mais, en revanche, les plus utilement modifiables.
Un certain nombre d'exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux nous initieront d'une façon moins abstraite au jeu de ces lois les plus générales de la dynamique sociale et nousprépareront à formuler quelques conclusions en ce qui concerne le Progrès et le Regrès des sociétés.
Voyons d'abord l'action directe ou indirecte du facteur économique sur les autres facteurs sociaux. Sans compter que ces derniers sont logiquement et naturellement une filiation du premier sur lequel ils sont en réalité surmoulés, la puissance réformatrice pre'pondérante du facteur économique se dégage de toutes les observations historiques et de toutes les expériences politiques ; son influence supérieure' a été reconnue par tous les sociologistes depuis Aristote jusqu'à A. Comte, Quelelet, H. Spencer et de Laveleye. C'est par la plus extraordinaire des contradictions que les métaphysiciens et les premiers positivistes euxmêmes attribuèrent aux opinions et aux idées ou bien aux
3fl^ LE PROGUiîS ET LE HEHRÈS DES SOCIÉTÉS
sentiments le gouvernement général du monde. Tous les écrivains politiques d«puis Tan tiquité jusqu'à nos jours ont observé et reopnnu qu'une société économiquement égalir taire le sera aussi inévitablement pour le reste, c'est-à-dire au point de vue de la constitution de la famille, des fonctions artistiques, scientifiques et morales, de la conception et de la réalisation dv. droit et, par-dessus tout, du régime politique. L'évolution historique de l'Egypte, de la Chine, de l'Inde, de la Perse, de la Grèce et de Rome, pour ne parler que des grandes civilisations anciennes, est la confirmation éclatante de cette loi générale. Voyons celle-ci à l'œuvre dans quelques-unes de ses applications.
Le tableau publié dans mes Lois Sociologiques démontre d'une façon irrécusable l'action perturbatrice constante exercée par le taux des salaires sur la production des naissances illégitimes, et, comme conséquence, sur la mortalité des enfants illégitime». Ges tares sociales variant d'une façon régulièrement concomitante avec le taux des salaires dans une population ouvrière déterminée, celui-ci doit être considéré comme en étant la cause générale, certaines irrégularités dans le taux des mêmes variations provenant seulement de conditions accessoires La vie économique agit donc sur la population, c'est-à-dire sur la naitalité et la mortalité comme du reste aussi sur la matrrmonialité, par conséquent sur la famille, la moralité et aussi sup la criminalité ainsi que le prouvent lesstatis4î«[ues SUT l'infanticide publiées dans l'ouvrage cité ci-dessus*.
A Rome, sous l'Empire, deux colons de demaines dii^ férents pouvaient se maspier, mais ils s'exposaient à être séparés, si ces domaines avaient des propriétaires distincts;
(1) Paris, Alcan, 1S93, p. 108 et suiv., 117 et 123.
nominalement et politiquement, les enfants issus de ces mariages étaient libres comme le& parents eux -même», mais cette liberté juridique n'était qu'apparente, car enfants et parents étaient également attachés à perpétuité à.' la terre. Le facteur économique transformait donc en fait la lamille, le drx>it privé et le droit public ; sous son influence la loi elle-même devenait lettre morte. N*en est-il pas de même aujourd'hui pour le principe de la liberté du travail ? Toute la législation sociale qui la proclame n'estelle pas régulièrement démentie par le fait économique que le capital domine encore la production et le travail au. lieu d'être à leur service, comme eux le sont au sien ?
Cela apparaît encore plus évident par cette observation suivante de l'illu&tre von Jhering, qu'à Rome, quelquesusuriers disposaient des voix des électeurs par centaines^. N'en est-il pas encore de même aujourd'hui?
Aux II® et m® siècles après Jésus-Christ, le droit romain: est à son apogée, mais en réalité il n'y plus ni liberté ni droit pour la masse des citoyens ; le colonat se forme ; la grande propriété s'est substituée à la petite. Que le coloni devienne maintenant insolvable, restera-t-il, conformément au droit public, citoyen libre ? Non, la. loi t^ndantiella on fonctionnelle économique fera plier le droit public. L!an 332^ l'empereur Constantin décrète : c Quant aux co-^ Ions qui essaieraient de fuir,, il conviendra que les pro* priétaires leur mettent les fers aux pieds à la façon dea esclaves.. « Celui chez qui on trouvera un. colon appartenant à un autre, n'aura pas seulement à le restituer, mais il devra en outre payer la capitation pour le temps qu'il l'a eu chez lui *. »
(1) Code Théodosien, V, 9, 1, édit. Haenel, p. 471.
Cette action dynamique ^e la vie e'conomique sur la vie politique et sur le droit est constante et universelle. Dans la Gaule Celtique, d'après César, les plébéiens insolvables se soumettaient volontairement à Tesclavage pour éviter la misère ; de même nos ouvriers se soumettent librement à de longues journées de travail moyennant un salaire dérisoire.
E. de Laveleye pensait donc avec raison que les causes qui déterminent la transformation des formes de gouvernement sont principalement d'ordre économique et que < la première de toutes est la façon dont les biens sont partagés ». Il en est ainsi même pour la royauté. Quand celle-ci parvient à se constituer un domaine et un revenu réguliers et suffisants, elle s'appuie sur une armée permanente et brise la féodalité*.
Actuellement nous vivons sous un régime démocratique si Ton ne tient compte que du système représentatif et du régime électoral ; mais la lutte économique des classes n'a pas jusqu'ici abouti à Témancipation économique des masses ; si une transformation ne s'opère pas à bref délai dans le sens d'une plus grande égalité générale, n'en doutons pas, les formes politiques cesseront môme d'être trompeuses, une régression sociale s'effectuera par le rétablissement d'un droit public plus ou moins aristocratique et despotique. Quand une variation favorable dans la structure d'une société, telle que l'égalité politique, n'est pas accompagnée ou suivie assez rapidement d'une transformation correspondante du reste de celte structure, l'innovation partielle finit toujours par se perdre pour se conformer à l'ordre symétrique général.
(1) La Démocratie, t. I, ch. ii, p. 198.
LA nyNAMTQïJR SOCIALE 317
La vie économique agit directement sur tous les phénomènes* relatifs à la population, c'est-à-dire à la conservation et à la reproduction de l'espèce humaine ; elle domine la vie principalement affective et forme à son image les institutions familiales ; son inQuence est déjà moins directe sur Tactivité artistique et émotionnelle, moindre encore sur les manifestations scientifiques et de plus en plus faible, indirecte et médiate sur la morale, le droit et la politique, confofmément à notre loi de classification hiérarchique des sept classes de phénomènes sociaux.
De la même façon, la vie génésique ou familiale agit directement sur l'activité esthétique et indirectement sur les fonctions subséquentes plus élevées et moins générales. Dans les tribus guerrières où la femme et les êtres faibles en général, assimilés aux vaincus et aux prisonniers de guerre, sont considérés comme des êtres inférieurs, comme des esclaves ou un bétail, le culte de la beauté sera naturellement sacrifié à celui de la force principalement musculaire ; la vertu elle-même, virtus^ sera le monopole du mâle ; le guerrier sera plus beau en fait ou artificiellement que le sexe faible dont il sera aussi le supérieur dans les autres branches de la vie sociale.
Les arts agissent directement sur la vie intellectuelle collective : « On a raison de dire que les lettres sont les sœurs aînées des sciences, a dit fort justement Claude Bernard, dans son Discours de réception à l'Académie, c'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de rhumanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les trois phases de notre intelligence passant
successivement par le sentiment, la raison et l'expérience. » Par philosophie, il faut entendre ici avec l'illustre physiologiste la métaphysique basée sur le simple raisonnement cubjectif et déductif. Nous avons nous-même exposé dans notre Introduction à la sociologie, comme quoi la métaphysique, ainsi que Platon l'avait reconnu il y a deux mille ans, était une Hlle naturelle de l'art et de la poésie. La philosophie positive, au contraire, est une formation dérivée, une fille légitime de toutes les sciences y compris la sociologie. Celte dernière est elle-même la philosophie synthétique des sciences sociales particulières.
Il est inutile de répéter que la vie artistique subit de son côté l'influence indirecte du système économique des sociétés ; par les arts industriels, les beaux-arts proprements dits sont en rapport très étroit avec l'ensemble de notre vie nutritive. De même les beaux-arts agissent indirectement, par la poussée même qu'ils impriment à la vie psychique et notamment aux croyances collectives, sur les modalités postérieures et plus complexes de la vie sociale. L'objet de l'essai actuel étant seulement de nous occuper des actions sociales médiates et directes au point de vue de l'évolution et de l'involution collectives, nous renvoyons au quatrième et dernier volume de notre Litroduction à la sociologie l'exposé détaillé et complet des actions et réactions réciproques, simultanées ou successives, dont Tân- «emble constitue la vie générale des sociétés.
Les croyances, soit religieuses, soit métaphysiques, soit scientifiques agissent directement sur la morale ou éthique sociale. Cette action naturelle avait été .paurfaitement aperçue et comprise par le plus grand génie politique de l'époque franque. Dans son célèbre rescrit sur la constitua tion des écoles, Charle magne disait : € Quamms enim
melius est henefacei^e quant nosse^priùs tamen est nosêe quam facere ^ » C'est en effet la science qui éclaire et dirige la conduite, c'est elle qui détermine cette forme idéale et supérieure de la conduite, celle où, en se coordonnant, elle s'élève à la rigueur d'une loi, la morale.
Dix siècles environ plus tard, la philosophie, par l'orgaïke de l'immortel Ë. Kant, formulait la même loi dynamique dans ce passage remarquable : c II suit de là que l'éducation morale de l'homme doit commencer non point par Tamélioration de ses mœurs, mais par la rénovation de sa manière de penser et par la formation d'un caractère on lui ; on doit commencer par là, quoique d'ordinaire on procède autrement, que l'on combatte exclusivement les vices, sans toucher à leur origine commune *. >
C'est ainsi, par exemple, que la propagande indirecte contre l'alcoolisme par des conseils moraux sera nécessairement et toujours peu efficace ; pour aboutir, cette réforme devra être préparée par une conception plus scientifique et plus exacte de la vie, par cette notion notamment que la réformation morale ne peut naître que d'une réforme plus générale de notre intellect et de toute notre vie émotionnelle et affective, réorganisation qui à «on tour ne peut résulter que de la suppression progressive des inégalités économiques et de la misère.
De son côté, la morale agit directement sur le droit et à leur tour les conceptions juridiques transforment, sans aucun intermédiaire, les conceptions et les institutions politiques. L'un de nos plus savants et profonds jurisconsultes modernes a parfaitement formulé cette loi dyna-
(1) Karoli Magni régis Conslilulio de Scholis,
(2) E. Kant. La Religion.
320 LE rUOGUÈS ET LE REGllÈS DES SOCIÉTÉS
mique naturelle en résumant comme suit les observations recueillies au cours de ses patientes études : € Il est de principe à mes yeux que l'évolution juridique doit suivre et non pas précéder l'évolution économique ou le changement des mœurs et des habitudes *. » Dans le même sens, un sociologiste russe éminent, de l'école libérale radicale et fort peu socialiste, a décrit la même loi dynamique dans les termes suivants : « L'organisation de la famille et de la propriété est réglée chez tous les peuples par des coutumes si invétérées, qu elles résistent à toutes les attaques, comme les rocs les plus durs résistent à la fureur des vagues. On pensait, au xvm® siècle, qu'il suffisait d'un législateur de bonne volonté pour modifier complètement l'organisation d'une société. Nous avons perdu désormais cette foi naïve. Nous savons qu'il ne suffit pas de promulguer une loi pour qu'elle soit appliquée ; nous savons de plus combien il est dangereux de toucher à ces principes fondamentaux du droit, auxquels les populations s'attachent avec une force irrésistible, parce qu'ils leur paraissent conformes à la nature des choses. Dans les possessions asiatiques, les juges européens sont obligés d'appliquer souvent une législation qui leur fait horreur, mais qui est conforme aux idées de ces peuples. On tâche de la modifier, à coup sûr ; mais on sait que cela doit se faire avec de grands ménagements et sans rien brusquer. Il a fallu un très grand courage à lord Bentinck pour abolir au Bengale l'horrible coutume de brûler les veuves. Nous comprenons aujourd'hui qu'une attaque de front contre le droit fondamental d'un peuple est une tactique des moins habiles. Il faut tourner la position, agir d'abord
(1) P. Yiollet. Histoire du Droit civil français, p. 756.
sur les idées qui se transforment en mœurs et finalementen loi». Commencer par ces dernières est peine perdue. * »
Malgré leur conclusion, comme nous le verrons, trop absolue, les observations de M. Novicow confirment en grande partie notre triple loi, la première spontanée ascendante , la seconde spontanée descendante et la troisième politique ou méthodique, c'est-à-dire consciente, de la dynamique sociale. Soutenir avec A. Comte ou H. Spencer qu'il faut agir d'abord sur les opinions ou sur les sentiments ne signifie absolument rien, ou bien c'est de l'idéalisme ; c'est en effet presque une tautologie puisque tout phénomène et tout acte sociaux impliquent, par suite de la constitution élémentaire même des sociétés, une intervention de la sensibilité émotionnelle et intellectuelle aussi bien de la part de l'agent actif que de la partie passive ou affectée ; tout élément social comprend en effet, outre les facteurs physiques, des unités humaines douées de sensibilité. Comte et Spencer ne résolvent pas le problème ; ils ne font qu'en déplacer et transfigurer les données ; après eux on peut se demander si ce sont les idées ou les émotions politiques qui dominent les idées ou les émotions économiques et de même pour les autres fonctions sociales. Quant à M. Novicow, sa conclusion est trop absolue parce qu'il a perdu de vue qu'à côté des lois dynamiques dites spontanées ou inconscientes, il y en a qui règlent l'intervention méthodique de la société dans sa propre organisation. C'est ainsi que par ses organes de représentation et de délibération politiques, une société peut transformer dans un sens
(1) J. Novicow. Les luttes entre sociétés humaines^ p. loi. De Greef. 21
Zn LE PROGRÈS ET LE REGRÉS DES SOCIÉTÉS
avantageux son organisation économique et par là favoriser Taction de la loi naturelle qui à la suite des facteurs économiques entraîne la transformation des facteurs sociaux plus complexes et plus spéciaux conformément à leur classification hiérarchique ascendante.
Les quelques faits caractéristiques, bien qu'isolés et insuffisants au point de vue d'une démonstration scientifique complète, que nous venons de mettre en lumière, nous permettent cependant de proposer ne fût-ce qu'à titre d'hypothèse directrice pour des recherches et des travaux ultérieurs, la première loi générale de la vie des sociétés suivante :
Les fonctions sociales agissent directement et indirectement les unes sur les autres, suivant Vordre naturel et hiérarchique de complexité et de spécialité croissantes des diverses classes de phénomènes auxquelles elles se rapportent.
Telle serait la loi de leur activité la plus simple, la plus générale, en faisant abstraction des innombrables actions et réactions accessoires et plus compliquées qui résultent de l'interdépendance et de l'enchevêtrement à peu près inextricables jusqu'ici des faits sociaux.
Yoilà la loi d'évolution directe et indirecte ascendante de la vie sociale qui me semble se dégager de la masse d'observations concordantes qu'il m'a été possible de recueillir au cours de mes investigations déjà assez longues et surtout dans les travaux des spécialistes qui ont approfondi les sciences sociales particulières ; je n'ai fait que coordonner leurs conclusions pour ea extraire une loi, une philosophie.
Cependant le fonctionnement social ne s'opère pas exclusivement de bas en haut, du simple au complexe, du géué-
LA DYNAMIQUE SOCIALC a23
rai au spécial, bien que ce soit sa voie la plus constante, la plus large et la plus spontanée en ce sens qu'elle exige le moindre effort conscient et pourrait même être qualifiée de direction inconsciente relativement à celle dont nous aurons à nous occuper plus loin. Les fonctions les plus spéciales, les plus complexes et les plus élevées agissent de leur côté, de haut en bas. Cela résulte aussi de nombreuses observations concordantes. En voici quelques exemples, moins à titre de démonstration que d'illustration, uniquement pour éclaircir la question et faciliter des recherches futures. Nous réservons du reste pour le quatrième et dernier volume de notre Introduction à la sociologie l'exposé détaillé de la dynamique sociale, nous n'en rappelotis ici que ce qui est indispensable pour la oampréhension du progrès et du regrès des sociétés.
La fonction politique, c'est-à-dire la fonction régulatrice la plus élevée de la vie collective agit directement sur la fonction immédiatement inférieure, le droit, et indirecte* ment sur toutes les autres, suivant leur ordre de généralité et de simplicité croissantes c'est-à-dire de haut en bas. Le phénoonène constant et universel de l'influence rétractile de la guerre en est un cas frappant. Ainsi, à Rome, les tribuns du peuple ne pooivaient pas sortir de la ville; la ville avait son organisation pacifique interne ; l'institution du tribunat avait été nne conquête des plébéiens destinée à régulariser pacifiquement les rapports entre les classes ; une fois sortis de la ville, les tribuns du peuple n'ont plus de pouvoir ; à l'armée il n'y a plus qu'une autorité ; le corps social s'y contracte pour ne plws former qu'un organisme hiérarchiquement centralisé avec une tête ; à l'armée, c'est-à-dire dans cette partie delà fonction politique qui a pour objet l'attaque ou la défense pour le développe-
ment ou la conservation du groupe social, la plèbe redevient sujette ; son droit n'est plus garanti par le tribunat comme dans la ville, c'est-à-dire là où domine le régime principalement pacifique.
Les pénalités sévères des codes militaires, surtout en temps de guerre et chez les nations belliqueuses démontrent l'influence directe de la politique sur le droit et son action indirecte sur la morale et les mœurs ; de même son influence nocive sur les sciences, les arts, la vie de famille est incontestable. Le i^ juillet 1894, en France, d'après le journal la Réforme, delà même date, un militaire a été condamné à deux années d'emprisonnement pour avoir assassiné un cabaretier dont il avait, étant ivre, insulté la femme, tandis qu'un autre soldat était condamné à mort, le même jour en Algérie, pour avoir outragé un supérieur.
La vie économique aussi, à l'armée et même en temps de paix, tend à revêtir les formes et à imiter le fonctionnement des sociétés les moins avancées. Ainsi notamment, l'armée ne vit pas de son propre travail, mais bien soit sur le pays envahi, soit des ressources prélevées sur le travail de la communauté, et ces charges ne sont pas une des moindres causes de nos crises économiques. La fonction militaire transforme la vie familiale ; le militaire, même en congé, ne peut se marier, actuellement encore en Belgique, sans autorisation ministérielle ; au point de vue juridique de la procédure, les formes sont bien plus rigoureuses devant les conseils de guerre ; l'institution du jury notamment en matière criminelle n'y est pas admise. Un autre exemple intéressant de l'influence rétractile de la guerre se rencontre au point de vue économique et^pécialement monétaire dans la création, en cas d'investissement,
Là DYNAMIQUE SOCIALE 325
de certaines monnaies obsidionales qui sont un véritable retour vers l'usage des grossières monnaies primitives *.
La législation et le droit agissent directement par re'action sur la morale et sur les mœurs, ne fût-ce par exemple qu'en coordonnant «t en réglant certains actes de la vie privée ou publique qui ne sont pas encore, ou qui sont insuffisamment ou ne seront jamais, à cause de leurs caractères spéciaux ou de leur acquisition récente, organisés et intégrés par la seule morale, c'est-à-dire sans détermination ni sanction précises. Indirectement, la législation et le droit peuvent modifier en bien ou en mal, la vie scientifique et artistique, aider à ruiner, à maintenir ou à perfectionner les institutions familiales, favoriser ou empêcher au moins partiellement certaines tendances économiques naturelles, par exemple la tendance & la formation des monopoles sous le régime de la libre concurrence.
La morale, bien que directement déterminée parles conceptions scientifiques du monde physique et organique, re'agit sur la science en lui assignant, par exemple, un but plus élevé que celui poursuivi trop exclusivement même par nos universités ; elle impose à la science de former non seulement des spécialistes professionnels, mais des hommes, dans la plus large et la plus haute acception de ce titre, c'est-à-dire des êtres sociaux, doués d'un caractère généreux autant que ferme, d'une personnalité qui ne soit pas égoïste, mais s'harmonise avec l'humanité et dont l'idéal politique soit surtout la réalisation de la justice spécialement dans les relations fondamentales de la vie col-
(1) On cite encore trop souvent comme modèles d'héroïsme et de vertus civiques empruntés à l'antiquité classique le fait de chefs militaires faisant mourir leurs propres enfants pour simple désobéissance à la discipline militaire. Ces vertus d'un autre &ge sont la démonstration la plus décisive de Taction rétractile de la guerre.
326 LE PROGIiËS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS
lective : la famille, les rapports sexuels et Tordre économique,
La science agit par réaction directement sur Tart. Bien que la théorie naisse de la pratique, cellerci cependant renouvelle et parfait continuellement la première ; les beaux-arts proprement dits progressent ou déclinent suiivaut le progrès ou le recul des sciences et des découvertes.
Le progrès de la vie émotionnelle, esthétique, dans la masse sociale, embellit et consolide sans aucun doute les relations sexuelles et l'ensemble des institutions familiales; de même ces dernières aident à régulariser et à ennoblir par le sentiment du devoir et de la responsabilité, par raffection envers les faibles, ce que la vie principalement économique et surtout certains travaux peuvent avoir de rebutant et de pénible.
La vie des sociétés nous apparaît ainsi comme la synthèse d'actions et de réactions déterminées par la coexia^ tence et la combinaison de la masse innombrable des faits sociaux ; la classification hiérarchique et naturelle de ces derniers nous a permis de ramener ces moiuvements à deux lois générales basées sur l'observation et l'expérience. Nous avons formulé la première ; la seconde peut être décrite comme suit :
Les fonctions sociales réagissent directement et indirectement les unes sur les autres^ suivant V ordre naturel et hiérarchique de complexité et de spécialité décroissantes des diverses classes de phénomènes (mœqv^lles elles se rapportent.
Les actions et les réactions dont nous venons de nous occuper résultent des mouvements, de l'évolution naturels et spontanés des sociétés ; ce sont, en un certain sens et
relativement à ceux que nous allons envisager^ des actes principalement réflexes bien que toutes les uaités constituantes des sociétés doivent toujours être considérées comme douées de sensibilité et de conscience. Ces actions et ces réactions, ces mouvements, cette direction dans des voies déterminées s'accomplissent en un mot par le seul fait de la mise en présence de leurs facteurs, comme les mouvements des corps dans l'espace et comme ceux de la vie organique et même psychique ; ces mouvements s'exécutent que les individus ou les sociétés le veuillent ou non. Ainsi, par exemple, la rareté, rabondance de certaines valeurs commerciales sur Tétranger dans certaines places du marché international y rendent le change favorable au défavorable : c'est là un véritable effet de mécanique dynamique en matière économique ; la direction que prend la circulation monétaire est le résultat de ces forces concurrentes. On comprend dès lors que la structure et la direction imprimées dès l'origine aux sociétés soient le résultat de forces collectives concurrentes et en très grande partie i.î conscientes. La structure et la direction étant ainsi naturellement imposées, le progrès de cette structure et le progrès de la vie, lesquelles sont toujours eu correspondance, ont dû suivre une direction générale déterminée non pas par une Providence et des causes premières et finales, intelligentes ou non, mais, comme la structure et le fonctionnement de tous les corps, par l'ensemble des facteurs qui entrent dans la composition de leur milieu interne et de leur rbilieu externe.
Il est toutefois une série entière de mouvements sociaux d'une nature spécial^ et plus élevée, en rapport précisément avec les propriétés les plus nobles et les plus caractéristiques de l'espèce humaine et des formes sociales que
cette dernière revêt. Certes les organismes individuels sont, au point de vue vital, subordonnés dans Tensemblc de leur activité et jusque dans leurs fonctions les plus hautes aux conditions les plus simples et les plus générales de la vie organique principalement nutritive ; une statique et une dynamique alimentaires règlent le fonctionnement cérébral ; la science indique quelle nourriture convient le plus à la pensée, quelle autre est davantage appropriée à notre activité musculaire : mais, c'est précisément aussi parce que l'individu est capable de science et de conscience par Peffet même des conditions de son existence organique, que systématiquement et méthodiquement, par l'intervention raisonnée et calculée de ses fonctions psychiques les plus hautes, il peut régler, conformément à ce qu'il sait et à ce qu'il croit, les conditions de sa propre nutrition musculaire et cérébrale, de manière à fournir à chacun des organes particuliers de son organisme les matériaux appropriés à son entretien et à son développement.
Les sociétés, en tant que superorganismes composés d'unités douées de semblables propriétés, sont naturellement en possession de la même puissance ; même leur intervention systématique et consciente dans leur propre organisation et réorganisation est d'autant plus efficace et facile, que la matière sociale, comme nous le savons, est plus malléable, plus plastique et variable, en raison de sa masse et de sa complexité ; en outre, les instruments collectifs d'intervention sont incomparablement plus vastes, plus énergiques et plus efficaces que les modes individuels.
Quelle est donc la loi d'intervention méthodique des sociétés dans leur propre fonctionnement, la loi à la fois naturelle et artificielle la plus efficace ? Ce sera évidem-
Li DYNAMIQUE SOCIALE 329
ment la méthode consciente qui sera la plus conforme à la méthode inconsciente ou spontanée ; ce sera la méthode consciente qui sera aussi la plus naturelle.
A. Comte a préparé cette solution et cette réponse à la question dans les termes suivants : « Toutes les fois que nous parvenons à exercer une grande action, c'est seulement parce que la connaissance des lois naturelles nous permet d'introduire parmi les circonstances déterminées, sous rinûuence desquelles s'accomplissent les divers phénomènes, quelques éléments modificateurs, qui, quelque faibles qu'ils soient en eux-mêmes, suffisent dans certains cas, pour faire tourner à notre satisfaction les résultats définitifs de l'ensemble des causes extérieures*. »
Donc à l'aide de quels facteurs et sur quels facteurs de la société convient-il d'agir pour introduire systématiquement et méthodiquement au sein des sociétés des modifications voulues par la volonté collective en tant qu'émanation de la conscience collective ? Voilà la question.
Puisque ces modifications doivent être l'œuvre d'un organe conscient, il convient naturellement de faire choix des organes les plus élevés, les plus énergiques. Or, chaque organe social, chaque appareil d'organes et chaque système d'appareils a sa sensibilité et sa conscience spéciales. Ainsi, surtout dans les sociétés avancées, le système économique a des organes supérieurs destinés à régulariser méthodiquement la circulation, la production et la consommation des richesses ; il y a, par exemple, des Comices agricoles, des Conseils de l'industrie et du travail, des Chambres de commerce ; il y a même des organismes régulateurs plus petits et plus spéciaux tels que les Conseils
(l) Cours de philosophie positive.
d^ustne. Au-deissus, il y a des Conseils supérieurs particuliers àxhacttue des grandes fonctioos économiques; plus haut encore uae représentation centrale des intérêts économiques s'établira tôt ou tard pour coordonner, comme dans ua vaste système nerveux, l'ensemble de l'activité de la vie économique. Il en est ou il peut en être de même dans tous les .autres ordres de l'activité sociale. Dès lors la conclusion est que :
1® Dans chaque domaine spécial de la vie sociale, Torgane d'intervention le plus approprié et le plus efficace sera celui-là même qui règle sa volonté consciente dans ce domaine spécial ;
2^ Dans Ja série hiérarcbique des fonctions et des organes sociaux, le régulateur volontaire et méthodique de chaque fonction le plus approprié et le plus capable sera l'organe immédiatement supérieur ;
3° Enfin, pour l'ensemble de la vie sociale, le régulateur et le modificateur par excellence sera l'organisme le plus élevé de tout© la série, c'est-à-dire l'appareil politique contrai consacré à la représentation, à la délibération . et à l'exécution des intérêts collectifs généraux; cet organisme véritablement cérébral des sociétés correspond dans les structures individuelles aux organes les plus élevés du système nerveux central.
Maintenant sur quels facteurs, sur quels fonctions et organes, ces ; appareils régulateurs et modificateurs spéciaux doivent-ils agir? Pour fixer le problème d'uHe façon plus précise, quels sont les éléments sociaux les plus modifiables, quels sont ceux dont la modification aura les conséquences et les effets les plus étendus et les plus énergiques ?
Nous savons que les facteurs sociaux les plus modifiables
sont ceux qui sont les plus complexes» les plus spéciaux, les plus superficiels, les plus sensibles, les plus élevés L'action sociale consciente pourra donc exercer son œuvré réformatrice, dans une certaine mesure, en suivant l'ordre de complexité et de spécialité décroissantes des phénomènes et des organes sociaux, c'est-à-dire en procédant de haut en bas. 11 est incontestable en effet que l'appareil repre'sen* tatif, délibérant et exécutif central peut aisément modifier et l'appareil gouvernemental lui-même et la législation et le dïoit, c'est-à-dire sa propre structure et celle des facteurs sociaux qui lui sont directement et immédiatement antécédents; mais, l'expérience ne le prouve que trop souvent et universellement, les lois ne modifient que très faiblement notre conception éthique et nos mœurs ; elles plient devant les croyances et ne se conforment pas toujours à la réalité scientifique ; elles sont moins efficaces encore, s'il est possible, pour dès^er une vie nouvelle à la fonction esthétique ; elles sont- impuissantes, ou à peu près, pour modifier les rapports familiaux. Pourquoi cette faiblesse ou cette impuissance ? Parce que, comme nous Tavons exposé ici et démontré ailleurs, c'est la vie économique des sociétés qui détermine d'une façon générale toutes leurs superstructures , toutes leurs activités spéciales supérieures. Par conséquent, les lois de la poli* tique scientifique ou. méthodique, consisteront essentielle* ment :
1^ A abandonner à chaque fonctsooi sociale particulière, et dans chaque fonction, .à chaque spéciaiitét le gouverne^ ment direct de son activité, son autonomie relative. Le travail, le commerce, l'industrie, l'agriculture se modifieront, et se' pei!fectionneront d'autan& mieux qu>'ils se gou-»> vcrneront directement eux-mêmes jusques et y compris;
dans leurs branches les plus spéciales ; de même la famille. Tart et la science ;
^ A faire intervenir comme organe modificateur et régulateur de chaque fonction et de chaque spécialité dans chaque fonction, Torgane immédiatement supérieur de telle sorte qu'en fin de compte le fonctionnement intégral de la société soit en rapport avec les lois d'interdépendance et de subordination qui en unissent toutes les parties ;
3** Enfin, à accorder à Tappareil central supérieur de la société, c'est-à-dire à ses organes politiques une intervention directe et nécessaire, seule ou à peu près seule efficace pour modifier et régler les fonctions les plus simples et les plus générales de la société, celles qui sont communes à tous ses membres, celles où, comme nous Pavons vu, les modifications une fois introduites entraînent la transformation de tout le reste. -
Les phénomènes sociaux les plus généraux, les plus simples, les plus fondamentaux étant les phénomènes économiques, la méthode .de la politique scientifique et consciente devra donc consister à agir autant que possible directement ou indirectement sur l'organisation de ces phénomènes pour la modifier dans un sens favorable aux besoins et aux désirs de la volonté collective. Par ce procédé la politique méthodique ne fera en somme que se conformer comme toute thérapeutique raisonnée aux lois naturelles et spontanées de la société ; une fois le facteur économique directement modifié par l'intervention politique de la collectivitéftoutes les autres fonctions sociales se transformeront les unes après les autres suivant les lois que nous avons formulées antérieurement.
Quant aux organes mêmes de la politique, c'est-à-dire de la volonté collective, ils seront précisément d-autant plus éclairés et conscients que l'ordre économique et tous les autres ordres de la vie sociale seront davantage en possession de leurs organes régulateurs spéciaux et plus soigneusement reliés, par les centres intermédiaires, à l'organisme central où tous leurs besoins, tous leurs désirs seront exactement représentés et, par conséquent, soumis à délibération et pesés avant d'aboutir à une décision et à une action générales de la communauté.
Gomme conséquence, précisément parce que les fonctions économiques des sociétés, étant les plus simples et les plus générales de toutes, sont aussi naturellement les moins susceptibles de combinaisons et de recombinaisons fréquentes et nouvelles^ mais que c'est cependant sur elles qu'il convient d'agir pour transformer le plus sûrement et le plus régulièrement l'ensemble de la société dans toutes et chacune de ses fonctions, l'œuvre de la législation centrale se dispersera de moins en moins dans ces tentatives vaines et même funestes d'une activité législative exubérante et désordonnée qui fera de nos recueils d& lois la risée des générations futures. Les mouvements superficiels seront moindres, les mutations profondes seront lentes certainement encore, car elles le sont naturellement, mais elles seront régulières et progressives.
J'ajoute, qu'à mon sens, la fonction ôirculatoire étant la fonction économique la plus générale et la plus simple, l'objectif principal de la politique scientifique doit être d'introduire ses agents modificateurs dans la circulation générale et notamment dans un de ses organes principaux, la monnaie, qui, comme la circulation du sang, entretient la vie de tout l'organisme et fournit les matériaux de tous
ses développements. Ceci fera l'objet d'une étude ultérieure *.
L*œuvre de la politique positive n*est pas en somme sans une certaine ressemblance avec celle de la thérapeutique médicale, qui, elle aussi, sauf dans les cas spéciaux et locaux, agit sur la circulation générale pour atteindre et modifler des conditions morbides déterminées.
Les considérations précédentes, tant celles relatives à 'évolution même de la notion du progrès que celles qui se rapportent à la dynamique générale des sociétés nous permettent, dès à présent, de nous former une conception au moins approximative de ce cjui constitue le progrès social.
(1) M. A. Loria, dans son excellent ouvrage sur Les bases économiques des Constitulions politiques, a vivement critiqué cette contlusion ; il n'est pas parvenu à me persuader j j'en réserve au surplus la démonstration pour le dernier volume de mon Introduction à la Sociologie. J'en ai depuis la première édition du Transformisme social commencé l'exposé complet dans mon Crédit commercial et surtout dans mes huit Essais, déjà publiés, sur la Monnaie, le Crédit et les Banques, de 1896 à 1900.
Le progrès, contrairement à ce qu'affirHiait Proudhon dans la Philosophie du progrès après un grand nombre de métaphysiciens, n'est pas identique au simple mouvement ; il y a quelque chose de plus dans la vie des sociétés que des actions et des actions réciproques ; celles-ci sont le point de départ de la vie sociale^ comme Firritabilité est le point de départ des formes supérieures de la sensibilité. L'idée du progrès est plutôt une accumulation d'idées particulières qu\une idée, on peut par l'analyse dissocier les idées qui la composent ; c'est une synthèse dont l'origine est dans des images simples réunies après coup, consciemment ou non.
La mémoire a fixé, accumulé et transmis ces images; l'intelligence les a coordonnées dans une formule centrale ; c'est ainsi que le progrès est devenu une idée abstraite. Lo langage a servi d'instrument à celte généralisation progressive, le mot a servi d'im«age idéale, comme un substitut de l'idée. Aussi par le mot sont évoquées une foule d'idées, une foule d'images, précisément parce que le mot n'est que la raison sociale, la firme d'une association d'idées et d'images. Un être, privé de langage, ne pourrait
avoir la conception du progrès ; cet être peut avoir des idées, énoncer des propositions, des jugements simples ; il ne saurait avoir une idée générale ; celle-ci est une abstraction dont le mot est le signe. C'est précisément parce que le mot progrès est un composé, une accumulation d'idées héritées et transmises, que le progrès est devenu une croyance comme autrefois la chute; déjà Leibniz appelait le mot progrès un psittacisme.
Le progrès est un cas particulier du transformisme social qui lui-même est subordonné aux lois de la dynamique générale des sociétés. Qui dit progrès dit aussi développement, c'est-à-dire détermination et croissance d'un état présent relié à l'état passé et détermination et croissance d'un état futur relié au présent et au passé. Ce déterminisme, non seulement scientifique et logique mais organique j est ce qui constitue la filiation des phénomènes sociaux, de leurs organes et des sociétés particulières considérées dans leur ensemble. Mais, ni le développement ni la filiation n'impliquent par eux seuls un progrès ; le développement saas croissance peut être régressif, la filiation peut aboutir à une dégénérescence tout à fait comme chez les organismes individuels. Développement et filiation sous-entendent seulement une succession continue d'états sociaux dérivés les uns des autres, avec cependant cette notion supplémentaire capitale que cette succession a lieu non pas au hasard, mais suivant un ordre déterminé tel que l'état antérieur est la cause ou la condition de l'état suivant. Ce développement successif n'est progressif que s'il ajoute un perfectionnement. Le progrès n'est pas un simple développement de l'ordre, c'est-à-dire de l'organisation ; il en est une amélioration ; il parfait à la fois la structure et la vie des sociétés par une corres-
pondance plus complète de leur milieu interne avec les milieux externes. M. Franklin Giddings a raisoa lorsqu'il dit que la caractéristique du progrès est la part plus grande accordée aux forces psychiques^ et de même M. A. Fouillée lorsqu'il soutient que le progrès est caractérisé par la prédominance de formes contractuelles lesquelles ne se rencontrent guère dans les sociétés primitives mais au contraire chez les plus avancées ' ; toutefois la signification de ces progrès n*est pas seulement d'être une croissance, mais une organisation et un fonctionnement meilleurs de la structure et de la vie.
Le développement successif ne constitue un progrès que s'il implique un perfectionnement de l'organisation sociale, perfectionnement tel que la société nouvelle représente une variété supérieure à la société mère ; cette supériorité doit apparaître dans une structure plus grande et surtout plus différenciée et mieux coordonnée et dans un fonctionnement vital correspondant.
On voit dès lors que le transformisme social est non seulement subordonné à la dynamique générale des sociétés, mais qu'il est avec cette dernière un cas spécial de la loi de variabilité de tous les êtres ; cette variabilité qui est ellemême toujours déterminée chez ces derniers par l'influence de toutes les conditions internes et externes peut donc aussi aboutir soit à une évolution, soit à une involution, à un développement, à une filiation soit favorables soit défavorables, à un progrès ou à une régression. Dans quelque sens que le mouvement social se dirige, c'est un développement continu et régulier, ce n'est un progrès
(1) The theory of Sociology. Philadelphy, 1894, p. 63 et suiv. Social procès, lato and Cause.
(2) La science sociale contemporaine,
I)E Greef. 22
qne s'il opère une transformation avantageuse dans la structure et dans la vie.
Le transformisme social étant subordonné aux lois de la dynamique générale, nous savons que ce transformisme, en tant que processus spontané doit s'effectuer directement ou indirectement de bas en haut, des fonctions les plus simples et les plus générales aux fonctions les plus complexes et les plus spéciales ; c'est son mode le plus énergique, le plus irrésistible. Un autre mode spontané est celui qui s'exerce de haut en bas, des fonctions les plus complexes et les plus spéciales vers les fonctions les plus simples et les plus générales ; c'est le moins puissant, le moins efficace, malgré les mutations plus apparentes que réelles qu'il introduit surtout dans les formes superficielles de l'ensemble de la vie sociale et de chacune des grandes fonctions particulières qui concourent à la symbiose collective.
La politique méthodique ou scientifique agit au point de vue du transformisme social, en se conformant à ces lois naturelles; son action réformatrice sera d'autant plus large et plus sûre, qu'elle influencera plus directement la vie économique de la société. L'introduction d'un élément modificateur bienfaisant dans la vie nutritive et particulièrement dans le système circulatoire des sociétés a naturellement et régulièrement pour conséquence d'entraîner la modification de tout l'organisme. Cette action et cet accord combinés des tendances spontanées de la société d'une part et de son intervention raisonnée de l'autre, sont les moteurs les plus décisifs de tous les progrès.
Les phénomènes économiques sont, il est vrai, les moins aisément modifiables, les moins naturellement variables de tous les phénomènes sociaux ; il résultera évidemment
des lois dynamiques que nous avons essayé de formuler que les progrès à re'aliser dans ce domaine seront lents et même insensibles, mais cette lenteur ne sera qu'apparente de même que les mutations superficielles produites en sens inverse ne sont également rapides qu'en apparence, vu leur instabilité et leur insécurité. En réalité, le transformisme social, soit spontané soit méthodique, exercé de bas en haut, ou directement de haut en bas est lent, graduel et sûr ; celui qui s'exerce de haut en bas, mais sans méthode, en agissant sur les phénomènes superficiels, bien qu'il soit aussi en partie naturel et scientifique, parait rapide, immédiat et assuré ; en vérité, il est faible, tortueux et instable parce qu'il parvient rarement à atteindre les formes et la vie profondes et intenses des sociétés dont il agite et bouleverse surtout la surface.
Cette distinction entre les mutations apparentes et les mutations réelles est de la plus grande importance en sociologie où, précisément en raison de la masse et de la complexité des phénomènes, la variabilité, le transformisme des fonctions et des organes de la vie collective, se trouvent portés à la plus haute puissance. Les fonctions et les phénomènes sociaux les plus élevés, les plus superficiels, par conséquent aussi les derniers, les plus récemment acquis et formés, sont, conformément aux lois générales de la variabilité, les plus sensibles, les plus modifiables, les plus fragiles, comme le corps social lui-même en son entier, et dans chacune de ses parties Test, pour les mêmes raisons, à un plus haut degré que les organismes plus simples et ceux-ci que la matière anorganique.
C'est là une loi générale. Ainsi, en physiologie psychique, les centres de la moelle et du mésocéphale sont dans un
équilibre stable, ils fonctionnent automatiquement ; au contraire, les centres ganglionnaires et corticaux sont dans une instabilité relative ; les derniers constituent le summum d'acquisition du système nerveux ; tout y est dans la plus grande mobilité. D'un côté il y a déjà adaptation complète pour la moelle et le mésocéphale ; de Fautre cette adaptation devient déjà moindre dans les corps optostriés, elle atteint le minimum dans Técorce cérébrale. Or l'inadaptation crée un affaiblissement, une infériorité. C'est le même phénomène qui se manifeste dans l'existence des plus illustres réformateurs sociaux; précisément parce qu'ils sont les formations les plus récentes et les plus hautes de leur siècle, ils sont également les moins adaptés à leur milieu et leur vie s'écoule dans des souffrances continues compensées, il est vrai, par les jouissances ineffables que donne la prévision des temps à venir.
En outre, les formes superficielles, soit individuelles soit sociales, ne sont pas aussi indispensables que les formes plus simples à la vie de l'espèce ni à celle des sociétés ; il en est ainsi pour les centres corticaux, ils sont les plus récents ; ils n'ont pas la même importance pour la conservation de l'individu et celle de l'espèce que les organes de la nutrition et de la reproduction, par exemple.
Ainsi les parties sociales les plus exposées aux influences soit du milieu social interne, soit des milieux sociaux ou physiques externes, sont nécessairement les plus altérables, les plus modifiables, d'autant plus qu'elles sont de formation moins ancienne, moins intégrée dans l'organisation générale. Au contraire, les fonctions et les organes fondamentaux intérieurs, profonds sont les mieux abrités contre les actions du dedans et du dehors ; ils sont les plus stables, leurs variations sont les plus lentes.
L'histoire est la confirmation constante de cette loi, ou plutôt cette loi générale de la nature est corroborée, au point de vue sociologique, par Thistoire. Voici quelques faits typiques à titre d'illustration.
Le grand jurisconsulte Von Ihering signale parfaitement qu'en droit romain, la reconnaissance de Tindépendance privée du fils demanda un temps infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Encore aujourd'hui en Europe, l'émancipation politique du peuple n'est-elle pas bien supérieure à son émancipation économique et scientifique, dans les pays à suffrage universel?
La substitution de l'Empire à la République, d'après le même auteur ainsi que d'après Fustel de Goulanges, ne fut pas celte révolution complète et radicale supposée par certains historiens. Le pouvoir a été seulement déplacé : les lois ont été fort peu modifiées, la morale et les mœurs beaucoup moins encore ; l'évolution économique spontanée vers la formation de la grande propriété et vers l'asservissement agraire des anciens et petits propriétaires, autrefois citoyens libres, a continué. En résumé :
Forme politique supérieure modifiée ; Législation peu modifiée ; Morale et mosurs presque pas modifiées ; Tendance économique pas modifiée.
L'histoire de toutes les civilisations, y compris celle de la civilisation romaine et des sociétés modernes, estla répé^ tition constante et instructive de cette loi invariable que les révolutions religieuses et philosophiques sont également moins fréquentes que celles des mœurs, bien que ces dernières soient déjà très lentes; les peuples changent bien moins souvent de dieux ou de concepts philosophiques que de gouvernements et de législation. Les
a42 LE PROGRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS
théories philosophiques et morales peuvent se résumer en une douzaine de types. Que la préparation et l'enfantement du christianisme furent longs et pour ainsi dire insensibles! Que son implantation fût lente! Sa longue période de croissance n'a d'égale en réalité que sa période de décroissance et de dissolution.
Les révolutions des formes familiales sont, avec celles de la vie économique et surtout de la propriété et de la circulation, les plus rares de toutes ; leur histoire se condense en une demi-douzaine de structures bien caractérisées au plus,
La meilleure preuve de la lenteur et de la longueur des révolutions dans les fonctions et les formes fondamentales de la vie sociale est la grande difficulté que nous avons d'assigner à ces révolutions des dates précises ; au contraire, les changements politiques, ceux de la législation et du droit correspondent généralement à des moments précis, exactement déterminables et conservés dans les annales historiques. Quel jour ou quelle année ou même en quel siècle la propriété familiale a-t-elle succédé à celle de la tribu communautaire, la propriété privée à la familiale, la grande propriété, le colonat, le servage à la petite propriété? De temps à autre seulement, le droit civil et le droit public enregistrent quelques-uns des faiJLs économiques acquis ; de même pour l'évolution de Tordre familial. En ce qui concerne les croyances, quand l'idolâtrie a-t-elle succédé au fétichisme et au spiritisme primitifs, le polythéisme à l'idolâtrie proprement dite, le monothéisme au polythéisme, la métaphysique et la philosophie positive successivement au monothéisme ? Impossible de préciser ; au contraire, les mutations du régime politique, les lois, les codes, les simples faits militaires ou les chan-
LE TRAKSFORMISMë SOCIAL S43
gements de ministère peuvent être et sont soigneusement notés non seulement par suite de cette illusion qui consiste à leur attribuer une inupor tance excessive, mais parce qu'étant «uperlicieUes, ces mutations sont à la fois plvm fréquentes, plus instantanées et plus aisément observables».
Pour les grcmdes et pr<^f(Hitdes évolutions sodales, la fixation des dates n'a pas plus d'importance «t de possibilité que pour la lente formation des mondes et des couches géologiques dont l'histoire se décrit avec une grandeur d'autant plus imposante qu'elle opère ses classifications par périodes pour ainsi dire incommensurables.
A ces grandes lois par lesquelles le transformisme social est en rapport avec la dynamique générale des sociétés se rattachent certaines questions importantes relatives notatmment à la durée de la vie des sociétés ; l'étude de ee problème seart naturellement de transition entre les considérations précédentes concernant le transformisme social en général et la recherche des facteurs de ce trans* formisme dont nous aurons à nous occuper ensuite. La question de la durée de la vie des sociétés est au surplus d'une complexité extrême, et nous ne voulons l'aborder partiellement que dans ses rapports directs avec le trans^ formisme social.
Déjà Ad. Quetelet avait entrevu l'importaaace de la question S mais sa dynamique sociale était surtout mathénmtique et mécanique et il avait assez maladroitement essayé, sans résultat scientifique bien appréciable, d'y appliquer sa théorie des moyennes. Il assimilait aussi, d'une façon beaucoup trop générale cependant, la vie des nations et des £tats à celle des organismes individuels. D*après lui,
(1) Du système social et des lois qui le régissent. Paris, Guillaumin et C'\ 1848, p. 154 et suiv.
« tous les êtres organisés parcourent le cycle de leur existence, en présentant à peu près les mêmes phases. Ce cycle, pour chacun d'eux, est plus ou moins long et ne semble avoir de rapport direct ni avec leur grandeur, ni avec aucune autre de leurs qualités physiques. Il en est de même des peuples ; la durée de leur existence est très inégale ; les uns apportent en naissiant le germe d'une prochaîne dissolution ; d'autres, au contraire, doués d'une constitution robuste, résistent avec énergie à toutes les chances de destruction. Si l'on considère cependant les nations sous un point de vue général, on trouvera qu'elles ont une vie moyenne, dont on peut assigner la long«eur ». Notant alors assez arbitrairement la durée , comme nations, des Assyriens, des Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, il trouve « que la durée moyenne de ces cinq empires qui ont eu le plus de retentissement dans l'histoire a été de 1461 ans >.. Il distingue ensuite les nations des Etats et observe que ceux-ci ont nécessairement une durée moins longue, soit le tiers environ de l'existence des nations dont il a calculé la durée. Dans sa Physique sociale, il pense que « les Etats comme les individus qui les composent, naissent, croissent et meurent » ; d'après lui, les Etats ont une durée moyenne moins longue que celle des peuples ; par exemple, le peuple Juif survit à l'Etat juif. En somme, « le corps social (l'humanité) comme les individus, comme les Etats, a sa vie particulière et ses phases de développement* ».
Bluntschli voit la cause de la mort des Etats dans la loi commune à tous les organismes. « le temps les développe et le temps les dévore ». De Laveleye remarque avec
(1) Première édit. 1835; 2« édit. 1S69.
LE TRANSFORBfISME SOCIAL 345
raison que ce n'est pas là une explication, mais tout au plus un simple fait ; il reste à savoir pourquoi les organismes ^^eurent^ D'après lui, les sociétés ne sont pas des organismes comme une plante ou un animal ; à chaque génération elles se renouvellent intégralement. « Elles sont donc composées de forces toujours jeunes. » Ceci est une erreur complète ; il suffit pour la constater d'ouvrir une statistique de la population ; à chaque moment du temps, à chaque période, l'organisme social se compose d'unités dont les unes sont jeunes, d'autres mûres, un plus petit nombre vieilles ; l'organisme social à tout instant de son développement représente donc à la fois le passé , le présent et l'avenir ; c'est ce qui assure sa continuité organique ininterrompue. M. de Laveleye constate ensuite que l'anarchie prolongée, l'émigration, la conquête, l'annexion ne sont que des transformations, non la mort. Ceci est trop absolu pour les sociétés particulières ; du reste, mort et transformation ne sont pas des termes contradictoires. On ne peut donc admettre complètement sa conclusion : « Où je vois des Etats morts, c'est là seulement où le désert a remplacé l'existence d'un peuple jadis prospère, comme le long du Tigre et de l'Euphrate. > Il a cependant raison, mais il est encore trop exclusif lorsqu'il ajoute : c Cette mort des peuples est produite par des causes économiques. »
Les progrès contemporains de la Biologie nous permettent dès à présent de nous faire une idée plus exacte des conditions qui déterminent la brièveté ou la longueur de la vie des organismes en général et, en outre, les progrès de la sociologie, en nous dévoilant les caractères
(1) De la Démocratie, I, chap. vi, p. 103.
346 LE PROGAÈS ET LE BEGUES ££8 SOCIÉTÉS
spéciaux distinctifs des sdcié^feés nous conduisent à ivc^iinaître dans la yi« de ces demièras des diseemblamees sinon qualitatives, dans tenis les cas pt^ofondes, emtre les organismes en gènéFal et les saperorganismes sdciaux:*
La durée de la YÎe des ^soeiélés nous apparaît, djaas les données actuelles de la soieîologie et de la biolo^^ oomime étant en rapport étroit »ir«e ies lois générales de la varia' bllité qui eMes-oaiiémes sont en correspondance avec la grandeur et la complexité de la structure.
La durée de la vie des organismes efn gén^^l est un élément essentiellement variable. Ses variations dépejadent non seulement des conditions physiologiques internes mais des conditionks du milieu externe. La vie, comme la définit fort bien M. H. Spencer, est une corresponasdance . La durée de la vie change avec les transform&tiotns organiques de Tespèce^ elle se modifie aussi avec .les nouveaux rapports qui, sous formée d'habitudes nxMiv>elles, s'établissent avec les milieux ainsi qiu'avec les changements qui^ naturellement ou artifidellemenl;, se produisent dans ces derniers, L*agent principal du raccourcissement ou de la prolongation de la vie est Inadaptation on la nonadaptation qui ont pour conséq^ienAe la sélection naturelle.
La durée de la vie est uine propriété de Torgarnsme ; comme toutes les autres propriétés organiques, elle est soumise, chez tous les individns, à des osciUations soit favorables, soit défavorables ; celles qui sont avantageuses se transmettent et se fixent par hérédité, et il en résulte notamment dans la formation des races hnmdnes des variétés supérieures. Chez Thomme et chez les antres animaux, les transformations de l'organisme aboutissent naturellement à l'involution sénile et à la mort ; Burdach,
LE TRANSFaimiSME SOCIAL 347
Blchat, Kussmaul ont admirablemeat décrit cette détério- ( ration des tissus qui, s*accentuant avec Tlige, altère leur | fonctionnement et a pour résultat direct ou indirect, soit < la mort normale, soit la moirt résultant de l'impuissance de rorganisme à résister à un certain moment à des influences nocives, ittssent-elles de peu d'importance en géuéral.
Cette trAnsfoocsiiitiôn des tissus résulte de l'usure des cellules dont ite «oiat conslitués, cette usure elle-même est la conséquence naturelle die leur fonctionnement. L*usure 4es cellules les rend idxa^tes à se multiplier dans la mesure nécessaire pour r«uo«vel^ constamment les tissus et les organes formés par les tissus. Non seulement, la cellule est nounûe, (mais elle se nourrit eUe-même ; le point de départ de son /usure peut doaic être placé dans un affaiblissement de «es fonctions nutritives affaiblissement qui diminue ou arrête son activité et notamment ses propriétés de reproduction *.
Les orgsmiames sociaux n'échappent pas à cette loi de dépendance de leur vie vis-à-vis de la nutrition ou de l'inanition de leurs unités ou cellules humaines constituantes ; depuis plus de vingt siècles, le verdict de la science sociale a été unanime à cet égard.
Les orgamames en -général aont donc naturellement limités non seulement dans Tespace mais dans le temps ; ils n'atteignent que certaines dimensions de même qu'ils meurent à un certain âge ; toutefois chez un grand nombre, la grandeur normale précède de beaucoup la mort naturelle ; il faut observer cependant que la vie normale, c'est-à-dire le plein fonctionnement organique, est aussi antérieure à la mort qui en réalité est graduelle.
(I) Virchow. Pathologie cellulaire..
Pourquoi maintenant un organisme diffère-t-il d'un organisme d'une espèce différente, soit pour la grandeur de la structure, soit pour la durée de la vie ? La réponse est que telle ou telle grandeur, telle ou telle durée sont plus ou moins favorables; il en est résulté pour chaque espèce un processus de sélection qui, se fixant héréditairement, a imposé une grandeur et une durée moyennes qui oscillent entre des limites plus ou moins étroites '.
La limitation des organismes dans Tespace et dans le temps n'est donc pas une loi absolue et constante inhérente à l'essence même de la croissance et de la vie ; ce serait là une conception métaphysique qui n'expliquerai t rien ; c'est une adaptation nécessaire qui ne se réalise précisément que dans les organismes supérieurs, poly cellulaires , qui atteignent un certain développement structural incompatible avec leur immortalité propre. Au contraire, pour les animaux unicellulaires, il ne peut être question de mort naturelle; leur accroissement se produit par division ; les deux nouveaux êtres sont identiques ; il n'y a pas de plus vieux ni de plus jeune ; les myriades de cellules sont toutes également vieilles et jeunes, comme leur espèce ; leur vie se prolonge indéfiniment dans le passé et dans l'avenir par leurs incessantes divisions. La mort naturelle n'est donc qu'un phénomène d'adaptation utile pour les organisations polycellulaires. La durée de la vie s'adapte aux conditions de la vie ; elle s'allonge ou s'abrège selon les conditions de la vie de l'espèce au cours de sa formation; elle est une adaptation continue du milieu interne au milieu externe *.
Cette explication de la vie et de la mort doit être admise
(1) A. Weisman. Essais sur V hérédité et la sélection naturelle. Limites de la croissance et Durée de la vie.
(2) Id. Jbid, La vie et la mort.
même pour les cellules qui, comme le montre Virchow, meurent aussi naturellement et aussi pour les sociétés. M. H. Spencer ajoute, en outre, que cette explication de M. Weisman perd (Je vue une loi universelle de l'évolution non seulement organique mais inorganique et hyperorganique, qui implique la ne'cessité de la mort, c'est la loi d'après laquelle les changements de tout agrégat finissent inévitablement dans un état d'équilibre. Les soleils et les planètes meurent, les organismes meurent. Le processus d'intégration qui constitue le trait fondamental de toute évolution continue jusqu'à ce qu'il ait amené un état se refusant à toute autre transformation, molaire ou moléculaire, un état d'équilibre entre les forces de Tagrégat et celles qui s'opposent à ces forces. Quant à l'hypothèse de l'immortalité des cellules, il observe avec raison qu'elle ne repose pas sur des preuves et qu'elle est aussi insoutenable que celle du rajeunissement opéré par conjugaison *.
Certes conformément à la loi universelle d'intégration et de désintégration, il vient un moment où les agrégats inorganiques se dissolvent et où les organismes meurent; la vie de l'humanité est également soumise aux conditions générales de la vie ; l'espèce humaine est née à un certain moment du temps et peut cesser d'exister quand le milieu sera devenu hostile à son existence ; mais, dans ces limites tracées par des lois biologiques et physiques supérieures aux lois sociales, il n'est pas possible de fixer une limite aux progrès de l'espèce humaine ni au point de vue de la masse, ni au point de vue de la différenciation et de
(1) H. Spencer. Premiers principes, part. II, chap. xxii. Equilibration, — Id. Problèmes de Morale et de Sociologie^ VInsuffisance de la sélection naturelle, p. 353.
(2) Id. Premiers ptHncipeSj p. 454 et suiv.
la coordiQation de ses parties ; si Ton ne peut dire que sa faculté d'adaptation soit in^nie elle est, dans tous les cas, indéfinissable. M. H. Spencer pense que l'évolution sociale a une limite qui ne peut être dépassée, mais il attache à cette conception une valeur trop absolue ; la source de son erreur me paraît être dans l'assimilation trop complète qu'il admet entre le superorganisme social et les organismes individuels en général. Pour lui, le progrès consiste essentiellement dans l'adaptation de plus en plus parfaite de l'individu au milieu physique ambiant ; les sociétés sont un moyen de réaliser supérieurement cette adaptation. Or, à son avis, un temps viendra certainement où toutes nos dispositions externes seront exactement et complètement en correspondance avec le milieu externe. Dès lors l'évolution est nécessairement limitée. Cette adaptation complète et absolue au milieu physique est une simple hypothèse, mais M. H. Spencer perd en outre de vue que cette adaptation n'est pas la seule ; il en est d'au moins aussi importantes telles que l'adaptation de l'individu à son milieu social etau milieusocial universel, et l'adaptation dechaquesociété particulière à toutes les autres ; ici, on ne peut distinguer de limites aux perfectionnements réalisables, les sociétés et l'humanité sont vis-à-vis d'elles-mêmes des milieux.
Les sociétés sont les organismes les plus compliqués parmi tous les organismes; elles sont soumises aux lois universelles de la nature physique et vivante ; elles ne sontni nécessairement mortelles, ni nécessairement immortelles, pas plus qu'elles ne sont nécessairement grandes ou petites, puissantes ou débiles. Leur croissance ainsi que la durée et l'intensité de leur vie varient avec leur degré de correspondance, d'adaptation, c'est-à-dire en somme avec leur organisation. On comprend dès lors que, comme
les êtres inférieurs, les sociétés rudimentaires soat plus précoces, atteignent plus tôt leur forme-limite, leur type structural ; ce phénomène social s'explique aussi naturellement que Textrème précocité des enfants sauvages ou demi-civilisés et l'énorme mortalité des espèces inférieures et des classes les moins élevées et les plus pauvres de Teapèx^e humadiie.
Une société excessivement simple et homogène pourrait, d'après la théorie de M. A. Weissman, comme une cellule, être considérée comme relativement immortelle ; toutefois ce ne siérait là qu'une contradictioa apparente ; ea fait, certâ^ines: sociétés primitives de ce genre sont aussi anciennes peut-être que l'espèce humaine. En effet, d'après Tylor, l'état des tribus sauvages modernes doit en général être assimilé à celui des populations préhistoriques telles qu'elles nous sont connues par l'archéologie; les premières ont en commun avec les secondes certains caractères qui semblent être les restes d'un état primitif de l'espèce humaine. Cette hypothèse du moins, d'après lui, est la plus probable*. Ces sociétés primitives se sont conservées et reproduites par simple division ou multiplication de leurs unités constitutives et elles peuvent perdurer ainsi, dans le même état de simplicité, comme les organismes unicellulaires à moins qu'un accident^ et un accident très simple également suffit, ne vienne à causer leur destruction subite. Des sociétés complexes peuvent donc être moins durables que des sociétés simples, suivant les circonstances, mais la vie d'une société simple dépend d'une circonstance simple et générale, celle des sociétés complexes de circonstances complexes et spéjcia/lea.
(1) Civilisation primitive^ p. 24.
« Pendant la guerre du Péloponèse, les Athéniens assiégèrent et prirent Mélos. Tous les citoyens en état de porter les armes furent passé au fil de Tépée ; les enfants et les femmes furent réduits en esclavage et transportés à Athènes avec tous leurs biens mobiliers ; Mélos resta une ruine. Pourquoi une destruction si complète était-elle possible ? Parce que Mélos n'avait qu'un petit territoire et seulement 22.000 habitants *. » Cependant Mélos était déjà une société relativement complexe bien que petite ; les anéantissements des sociétés locales étaient fréquentes dans Fantiquité ; ils l'étaient et le sont davantage encore chez les populations primitives de l'Afrique. Combien il est plus difficile de détruire un organisme social aussi complexe que la France par exemple. Le pays qui se l'annexerait ou qui transporterait toute sa population chez lui, ou bien qui s'y établirait lui-môme serait en réalité annexé et francisé ; dans tous les cas, la variation produite serait tellement complexe que le monde entier se sentirait atteint. Pourquoi ? Parce que la France n'est plus un simple Ëtat local, ni même national, mais international ; elle fait déjà partie d'une organisation plus vaste qu'elle-même.
S'il arrive à des sociétés complexes d'avoir une moins longue existence que des sociétés simples, c'est exceptionnellement. Les sociétés complexes, comme les organismes supérieurs réalisent naturellement la prolongation de leur existence aussi bien dans l'espace que dans le temps, à mesure qu'elles parviennent à s'adapter davantage à des conditions de plus en plus spéciales ; leur vie et leur croissance s'améliorent et s'étendent comme s'étendent et
(1) Novicow. Les luttes entre sociétés hurnainesy p. 406.
s'améliorent la vie et la croissance de Tespèce humaine, mais dans une mesure plus large, en raison directe de la masse, de la plasticité, de la complexité et, par conséquent, de la variabilité et de l'adaptibilité supérieures des sociétés. Ces caractères propres aux superorganismes sociaux, les conditions si différentes de leur structure et de leur vie, ne semblent pas permettre l'application à leur étude soit statique, soit dynamique, de la théorie des moyennes comme a tenté de le faire A. Quetelet. Les recherches dans cette voie paraissent seulement devoir être fructueuses dans l'analyse statistique des phénomènes sociaux élémentaires et surtout pour des États et des périodes soigneusement délimités et exactement comparables. Des observations de ce genre seraient moins avantageuses pour l'étude des institutions organiques spéciales et pour celle de la structure et de la vie générales et d'ensemble des sociétés.
De même que le progrès social est en raison directe de la masse, de la différenciation et de la coordination des éléments et des organes sociaux, la formule de la durée de la vie des sociétés est : la durée de vie des sociétés est en raison directe de leur organisation.
Les considérations ci-dessus nous fournissent dès à présent une conception préparatoire de la nature des phénomènes que nous embrassons sous l'appellation générique de. progrès ou de regrès. Ces phénomènes sont à la fois structuraux et fonctionnels, organiques et vitaux. Nous comprenons dès lors que la croissance ou la décroissance de la vie en général, y compris celles de la vie sociale, sont toujours et nécessairement en correspondance avec la croissance ou la décroissance de l'organisation, y compris Torganisation sociale. Nous avons déjà constaté également qu'une mutation successive est un phénomène plus De Greef. 23
complexe qu'un simple changemeot , qu'une mutation dérivée c'est-à-dire un déreloppement par voie de détermination et de filiation est un phénomène plus complexe qa'une mutation successive, enfin qu'un progrès^ on wa regrès, c'est-à-dire un perfectionnement ou wne détérioration dans le développement, sont des eas plus eomtplexes que la simple filiation.
En général aussi, les phénomènes soecessifs et par conséquent aussi les phénomènes progressifs et régressifs, sont plus complexes que les phénomènes simultanés ; la preuve en est, comme on l'a observé, que beaucoup d'anirnaux sentent la coopération simultanée et que seuls les hommes paraissent connaître, pratiquer et développer des iormes de coopération successive, source de leur évolution et de leurs progrès graduels et collectifs.
Le progrès nous apparaît donc comme quelque chose de plus composite que la simple loi de différenciation ou de passage de l'homogène à Thétérogène que M. H. Spencer proclame comme étant la loi universelle du monde aussi bien physique que social ; il nous apparaît comme un perfectionnement de là vie et de la structure dans tous les êties organisés y compris les sociétés*. La difîéreneiation, en la supposant la loi du progrès, serait elle-même non pas un simple développement mais une amélioration dans l'organisation.
J*ai montré ci-dessus et ailleurs que cette différenciation pour être réellement progressive doit être complétée par une coordination correspondante, également progressive, des parties différenciées. Même au point de vue de la seule organisation, la loi de différenciation serait donc un
(1) H. Spencer. Essais sur le Progrès : Loi et cause du Progrès.
aspect incomplet, ime généralieation partielle de la réa- Hté, mais il en est aussi de même du fonctionnement, social ; le progrès de ce fonctionnement, c'est-à-dire ée la vie sociale, consisFte non seulement dans Textension et la spécialisation des fonctions sociales m«/ïs dans «ne dïpectiom d« plus en plus coordonnée de la vie collective dans des cemtres de plus en plus élevés.
On comprend que dans la conception audacieuse mais trop simpliste de M. H. Spencer, le regrès universel et social consisterait uniquement dans un retour vers les formes de plus en plus homogènes antérieures. D'après lui, « les Hftétamorphoses sociales nous re'vèlent, autant que nous pouvons les suivre, des vérités génférales qui s'harmonisent avec celles que nous décounrre la comip«Faison des types. Chez les organismes sociaux corame chez les orgaubismes individuels, la structure s'adapte à la fonction. Dana les uns comme dans les autres, si les circonstajBces provoquent uai changement fondamental dans le mode d'activité, il en résudte peu à peu un ch:ana«gement fooda^mrental dans 1-a lorme de la structure. Dans les deux cas, il y a retour à V ancien type, s'il y a retour emx anciennes fonctions. > L'ancien type est naturellement une structure sociale moins différenciée et plus homogène.
Nous pouvons^ moyennant les réserves exprimées ci-dessus et sauf à mieux analyser cette loi dans un ch«>pitre ultérieur, admettre provisoirement cette formule comoaie description d'un des aspects les plus intéressants du transformisme social. Celui-ci pourrait donc se maiii«fester d^aios deux directions, par voie d'évolution et par voie d'involution, la direction même des voies peut être considérée comoie tracée par l'évoludon elle-même, l' ailier et le retou<r se faisant par la même voie ou par des voies
complexe qu'un simple ckamgemeDt , qu'une mutation dérivée c'est-à-dire un déyeloppement par voie de détermination et de filiation est un phénomène pins complexe qu'une mutation successive, enfin qu'un progrès on un regrès, c'est-à-dire un perfectionnement ou une détérioration dans le développement, sont des eas plus comiplexes que la simple filiation.
En général aussi, les phénomènes saccessifs et par conséquent aussi les phénomènes progressifs et régressifs, sont plus complexes que les phénomènes simultanés ; la preuve en est, comme on l'a observé, que beaucoup d'animaux sentent la coopération simultanée et que seuls les hommes paraissent connaître, pratiquer et développer des formes de coopération successive, source de leur évolution et de leurs progrès graduels et collectifs.
Le progrès nous apparaît donc comme quelque chose de plus composite que la simple loi de différenciation ou de passage de l'homogène à Thétérogène que M. H. Spencer proclame comme étant la loi universelle du monde aussi bien physique que social ; il nous apparaît comme un perfectionnement de là vie et de la structure dans tous les êties organisés y compris les sociétés*. La différenciation, en la supposant la loi du progrès, serait elle-même non pas un simple développement mais une amélioration dans l'organisation.
J'ai montré ci-dessus et ailleurs que cette différenciation pour être réellement progressive doit être complétée par une coordination correspondante, également progressive, des parties différenciées. Même au point de vue de la seule organisation, la loi de différenciation serait donc un
(1) H. Spencer. Essais sur le Progrès : Loi et cause du Progrès,
aspect incomplet, xme généralisation partielle de la réa- Hté, mais il en est aussi de même du fonctionnem-eiit, social ; le progrès de ce fonctionnement, c'est-à-dire àe la vie sociale, consiste non seulement dans Textenâion et la spécialisa;tion des fonctions sociales mais dians une <^pectiom de phis en plus coordonnée de la vie collective dans des ceittres de plus en plus élevés.
On comprend que dans la conception audacieuse msîs trop simpliste ée M. H. Spencer, le regrès universel et social consisterait uniquement dans un retour vers les ÊDrmes de plus en plus homogènes antérieures. D'après lui, « les roiétamorphoses sociales nous révèlent, autant que nous pouvons les suivre, des vérités génférales qui s'karmonisent avec celles que nous d^cou^vre la eom»p«raison des types. Chez les organismes sociaux corame chez les orgamismes individuels, la structure s'adapte à la fonction. Dants les uns comme dans les autres, si l«s circonstances provoquent un changement fondamental dans le mode d'activité, il en résulte peu à peu un ckanagement foodam-ental dans la forme de la structure. Dans les deux cas, il y a retour à l'ancien type, sHl y a retour msx anciennes fonctions. > L'ancien type est naturellement une structure sociale moins différenciée et plus homogène.
Nous pouvons, moyennant les réserves exprimées €i-des6u« et sauf à mieux analyser cette loi dans un chflbpitre ultérieur, admettre provisoirement cette formula cojntme description d'un des aspects les plus intéressant du transformisme social. Celui-ci pourrait donc se ma!ni<fester datas d«ux directions, par voie d'évolution et par voi« d'involutioû, la direction même des voies peut êttne considérée comine tracée par l'évolution elle-mêmie,l''altep et le retou<r se faisant par la même voie ou par des voies
parallèles. Ainsi évolution et involution constituent une • succession d'états, de mouvements, un développement en avant ou en arrière, puisque dans les deux cas, Tétat postérieur, aussi bien dans le regrès que dans le progrès, est nécessairement déterminé par Tétat antérieur ; toutefois nous devons observer que le regrès social serait en outre déterminé dans sa direction par l'évolution progressive antérieure à la différence de celle-ci qui n'est déterminée que par elle-même ou du moins par ses propres conditions ; le progrès serait en réalité en partie plus libre dans ses allures, du moins relativement, que la régression et Tob-' servation semble confirmer l'exactitude de cette loi différencielle de leur fonctionnement réciproque.
Dans tous les cas, il est dès lors de plus en plus évident que la différenciation ne constitue un progrès, aussi bien que l'accroissement de la matière sociale même, que parce que toutes deux présupposent une supériorité correspondante dans l'organisation. De même le retour aux types inférieurs caractérisés par une plus grande homogénéité et une diminution de la masse sociale n'est un regrès que parce qu'il implique et présuppose une infériorité dans l'organisation. Moyennant ces réserves et ces explications, la loi de M. H. Spencer peut être provisoirement acceptée comme loi générale et universelle. Cependant, en sociologie, elle exige des éclaircissements et des explications plus spéciales qui doivent nécessairement lui enlever un peu de sa simplicité au profit d'une plus grande précision scientifique.
Nous avons, dans le chapitre précédent, indiqué que la vie sociale est toujours en correspondance avec la structure sociale, tout au moins comme tendance nécessaire et constante ; nous avons rappelé que le progrès dans la
structure n'est pas un simple développement, mais comporte une différenciation organique qui elle-même constitue une organisation plus parfaite, à condition d'être de mieux en mieux coordonnée dans des centres de plus en plus élevés. La vie sociale ne diffère pas sous ce rapport de la vie soit psychique soit simplement organique. L'ensemble de notre vie nutritive est subordonnée au système nerveux et peut-être à un autre centre régulateur spécial plus élevé encore qui semble démontrer la possibilité d'agir sur cette fonction par voie de suggestion * ; les fonctions affectives ont aussi leurs centres, de même que les fonctions psychiques. Le progrès de la vie sociale est lui aussi corrélatif à cette constitution progressive des centres de l'organisation collective ; ces centres sont les organes de la coordination et de la subordination des fondions diverses plus spéciales les unes que les autres qui constituent la symbiose sociale. Le progrès de la vie sociale est corrélatif à ce progrès de l'organisation; les lois naturelles et méthodiques d'action et de réaction des fonctions et des phénomènes sociaux en général les uns vis-à-vis des autres sont une application particulière de la formation organique de cette hiérarchie des centres régulateurs en qut se réalise, en se coordonnant, l'interdépendance organique et fonctionnelle de tous les faits sociaux. La formation de centres de coordination spéciaux et plus éleve's est donc un des traits caractéristiques, les plus significatifs du progrès ; leur déformation graduelle celui du regrés. Ici encore une fois, le progrès de la vie sociale est en correspondance avec celui de la structure sociale.
Le progrès et le regrès des sociétés étaient inexplicables
(1) Polin et Labit. Hygiène alimentaire, Paris, 1893,
S58 LE PROGRÈS IT LÉ R'EG«iÈS DES «dCIÉTÉS
et iiicoiiftpréheaBibles sans l'exposé des conditions les ipl^a» géûjérales de la dynamique sociale ; ils sont des cas spéciaux du fransformisme et de la vie des sociétés à tel point qu'il ttous a suffi d'exposer les lois principales de leur dy-atuBiiiqae tant spontanée que méthodique pour en dégager ce qui coaetitue leur activité progressive et pour nous préparer à concevoir les. modes de leur i^ivolulicm régressive. Appliquant Le réstultat de nos recherches à un cas encore pLus spécial, la durée de la vie des sociétés, durée qui peut être considérée codaame un élément d'appréciation du progrès, aoius aviOMats pu lormiuler wàe loi de la kiia^gévité sociale.
Ceci nous donne égalemeal l'explication satairelle d',ua autre aspect du progrès. Nous avons remarqué la leateur extrême avec laquelle l'idée du progrès s'est introduite dans les croyances non seulement positives, mais surtout métaphysiques et religieuses. Cette lenteur correspond à la fois à l'évolution de notre intelligence et à celle des sociétés elles-mêmes; elle est subjective et, objective. A certains stades inférieurs, ni la structure scientifique, ni la structure générale des sociétés ne comportent ni la notion m l'eiistcnce du progrès. La notion du progrès s'est révélée de plus en plus avec la constitution graduelle des sciences; les sciences les plus simples, les plus générales, les premières différenciées comme sciences exactes et abstraites, telles que les mathématiques, la mécanique statique et dynamique, l'astronomie et la physique, initiaient succès^ sivement les civiLisations déjà avancées où elles se développèrent, aux notions de constance, d'équilibre, d'ordre, de nécessité et même de fatalité qui étaient à ce moment et sont encore l'aspect fondamental des phénomènes coor donnés par ces sciences- Les sciences supérieures, la chi-
L£ TBANSFORMTSMfî SOCTAL £»
mie, la biologie, la psychologie et surtout les scienees socialesavec rinstnunent d'invesUgatiioii propre k ces dernières, la méthode historique, découvrirent beaucoup plus tard les caractères non seulement dynamiques, mais organiques et vitaux de certains ordres de phénomènes. L'histoire surtout nous montra de mieux en mieux le deveiiir continu de la vie et des formes collectives ; elle réagit ellemême sur la conception générale de la nature ; la sociologie transforma la biologie et celle-ci la géologie, après qu'un, progrès en sens inverse eût constitué ces sciences; Malthus transmit son hypothèse à Dandn qui, àaon tour, modifia les conceptions de Lyell. Successivement ks ûgée^ ceptions d'une simple mutation et d'ahord d'une chute originelle, puis d'un mouvement circulaire, d'une successioa, d'un développement, d'un ordre et d'une évolution réguliers, constants, continus et nécessaires, finalentent la netioii d'ue progrès, c'est-à-dire d'un ordre non seulement naturel mais méthodique de perfectionnement, pénétrèrent dans les sciences et par elles dans les consciences et dans les croyances collectives. Ain3i, la constitution et la différenciation hiérarchique des sciences particulières, et notamment dans ce dernier siècle de la géologie, de la zoologie, de l'anthropologie, de la physiologie et de la physiologie psychique transformèrent radicalement la philosophie, c'est-à-dire la conception d'ensemble du monde anorganique, organique et social ; l'histoire de la création devint dans chacune de ses parties et dans son unité une histoire naturelle dont la sociologie était la dernière partie. Au point de vue de la formation de nos connaissances, la notion positive du progrès fut [donc une notion lentement et tardivement acquise. Cette lente évolution subjective des croyances collectives correspond aux divers stades
des structures sociales ; c'est même un des exemples les plus remarquables de cette loi générale et constante de corrélation et d'interdépendance qui, à tous les moments du temps, dans toute les parties de l'espace, unit indissolublement toutes les formes et toutes les activités sociales particulières dans une structure et dans une vie communes suivant des caractères identiques qui en proclament la solidarité étroite.
Dans les sociétés rudimentaires et peu étendues, les mutations sont très faibles, très rares et fort lentes. Des voyageurs modernes visitant certaines populations sauvages naturellement et depuis longtemps isolées ont retrouvé ces populations dans le même état que les voyageurs des siècles antérieurs, et ce malgré le long intervalle de temps écoulé depuis les descriptions anciennes. Pendant la période correspondante, les parties les plus avancées de l'Europe, notamment occidentale, avaient subides variations sociales considérables et d'une rapidité relativement extrême. Tout le monde a pu observer combien, dans une petite ville, surtout si elle est en dehors des grandes voies de communication, les changements sociaux sont, à tous les points de vue, moindres que dans les grandes agglomérations ; la mode même dont la lenteur est impliquée dans le mot dont nous nous servons pour désigner la conformation habituelle de la collectivité à un type ou modèle d'habillement, varie avec une rapidité dont les maris n'ont guère à se' féliciter. La persistance des formes et des modes d'activité sociale est incomparablement plus grande dans une société petite et simple que dans une société étendue et complexe. C'est également, pour le même motif, que les formes primitives perdurent avec le plus de ténacité dans les institutions les plus
anciennes non encore éliminées des sociétés modernes, par exemple dans certaines formes et formules religieuses et politiques d'une étroitesse et d'un archaïsme structural qui semblent parfois burlesques par leur contraste avec la largeur et l'intensité de formes et de vie du surplus de la structure sociale. Ces archaïsmes choquent surtout dans les peuples plus avancés tels par exemple que l'Angleterre ; ainsi le contraste entre les perruques de la magistrature et le reste de la vie anglaise est tel qu'il confirme la théorie de M. H. Spencer sur l'origine du rire.
La prédominance de l'hérédité sur la variabilité, c'està-dire du facteur qui, tout en transmettant les formes sociales, les fixe et les immobilise sur celui qui les modifie, est un des signes distinctifs de la moindre vitesse de la vie sociale. En Grèce, l'hérédité de la fonction n'était prescrite par la loi que dans quelques Etats et pour certaines fonctions qui tenaient plus étroitement à la vie religieuse et aux anciennes formes communautaires, comme à Sparte, pour les cuisiniers et les joueurs de flûte. Cette législation dérivait elle-même d'un état antérieur où, d'après les mœurs et les coutumes, les professions en général étaient héréditaires. Du reste, même pendant la période de codification, « les mœurs faisaient de l'hérédité, pour les professions des artisans, un fait plus général qu'on ne croit ordinairement* ».
La monarchie, la magistrature, le culte nous fourniraient à cet égard, dans tous les pays des exemples aussi nombreux que concordants, au point de vue surtout de la procédure et du cérémonial. En voici de plus intéressants qui se rapportent à l'évolution même du droit et de la
(1) Hermann. Griech. Ânliq., iv, 533, note 3 et aussi p. 393.
362 LE PROGAÊS ET LE BÏ3&11ËS D^ SOCIÉTÉS
propriété ; ils prouvent qu'il y a des diâerences d'antériorité et de YÎtes&e dans les fonctions sociales dont il s'agit suivant le degré d'organisation de la, société au service de laquelle ces fonctions agissent et suivant l'état d'avancem-ent et de perfection de ces fonctions particiir lières elles-mêmes. Gela se manifeste clairement dans k fonctionnement général du droit : le droit public et le droit privé, la procédure criminelle et la procédure civile^ les diverses institutions du droit privé, ne marchent poiat pari passu. Le droit de famille et le droit héréditaire, si étroitement unis dans certaines parties, sont moins variables et plus lents que les droits réels en général; le droit immobilier est plus réfractaire au mouvement que le droit mobilier, la partie commerciale de ce dernier e^ la plus flexible et la plus rapide de toutes. Cette observation est confirmée par von Jhering pour le droit romain, elle est applicable à l'évolution du droit dans tous les pays et a été reconnue exacte aussi pour la Russie.
A son tour, le mouvement du droit est plus interne et par conséquent moins accéléré que le fonctionnement politique ; il est par suite plus insensible, moins variable que celui de cette dernière ; ses périodes caractéristiques ou typiques sont plus longues et plus indéterminées ; de là vient que la plupart des divisions chronologiques appliquées à l'histoire du droit sont artificielles et fausses. Cette observation s'applique a fortiori à la morale, aux mœurs, aux croyances, à la vie familiale et principalement à la vie économique. Plus on pénètre dans les couches internes de l'organisme, plus prévalent les formes simples, générales, antiques, moins aussi il est facile de fixer des dates aux mouvements et aux mutations. De même les sociétés considérées dans l'intégraliié de le^ir
LE TRANSFORMISME SOCUL 365
système progreesent plus ou m<oia6 raf^iéement sua^ramt leur degré d'oirganisat/ioŒL
M. P. Viôl'let signale daias son Sùtoire du Droit civil français que < l'easaisiaafement a été jusqu'à la fin comsidéré partout coiraaaie mdâspeûsable en ce qui touche les propriétés féodales ou fiefs ; il avait suceombé dans plusieurs coutumes quant aux alleux, alors que ces mêmes coutmmes en maintenaieni la nécessité pour ]es autres natores de hiefis » . Pourquoi Tensaisinemcnt avait-il disparu pour les alleux et s'était-il conservé pour Ja propariété féodale ? Evidemmaent parce que le régime allodial était une structure plus large, plus libérale, moins ardiaïque que la structure féodale. Pour les mêmes motifs, quand, en 1441, Charles VII déclara rachetables toutes les resntes dues sur les maisons de Paris et, qu'ea 1353, Henri II éteiftdit cette réforme à toutes les villes du royaume, forrent cepesidaait exceptées les rentes dues à TÉgUse, les biens de celle-ci étant considérés comme iualiéaables, eomme étai<ent indivisibles et inaliénables les biens des communautés anciennes; les biens ecclésiastiques, c'estàwiire d'une instàtiitiolai qui était elle-même antiqjae, se modifiaient naturellement moinç vite dans leur régime que les formes propriétaires plus récentes. La Constituante supprima plus tard ce privilège en contradiction trop flagrante avec la nouvelle structure de la société française et généraJàsa le régime de Paris et des villes en retendant aux itoun'eBbles ruraux.
Tous ces modes d'activité de la vie des sociétés, relatrvses soit à leur progrès, soit à ces conditions spéciales dna progrès telles qme la durée de leur vie et raceéléralioaa plus ou moins intense de cette dernière, sont des msuaifestations en somme .concordantes des lois générales de la
30i LE PROGRÈS ET LE REGRÈS DES SOGIÉn:S
variabilité. L'explication qui leur est commune est qu'une masse plus étendue et plus complexe est exposée à plus de variations qu'une masse plus petite et plus simple. Les petites sociétés homogènes rudimentaires se modifient très peu, très lentement et ont une mortalité brusque et rapide ; elles connaissent très peu leur passé, voient très peu avant dans leur avenir ; en réalité il n'y a pour elles ni passé ni avenir ; ils sont identiques à leur état présent ; la notion du progrès et le progrès même sont pour elles des cimes inaccessibles.
L'étude des conditions de la durée et de l'accélération de la vie sociale nous a donc conduits à formuler les trois lois suivantes du transformisme social dans ses rapports avec le progrès :
lo Le progrès social est en raison directe de la masse sociale, de la différenciation de cette masse et de la coordination des parties différenciées, c'est-à-dire du perfectionnement de la structure sociale ;
2^ La durée de la me des sociétés est en raison directe de leur organisation ;
3^ L'accélération du progrès des sociétés est en raison directe de leur organisation.
Ces trois lois sont en rapport avec une loi plus générale, celle de la variabilité, d'après laquelle, comme pour tous les corps en général, la variabilité des organismes sociaux est en raison directe de leur masse, de leur différenciation et de leur coordination. Le progrès social est donc un cas spécial de la variabilité universelle ; comme l'avait compris A. Comte l'ordre et le progrès sont les deux aspects d'un seul et même phénomène dont le mot organisation exprime très bien le caractère à la fois statique et dynamique, structural et vital.