CHAPITRE III
L'évolution des croyances et des doctrines relatives au progrès et à la régression des sociétés nous a démontré parfaitement que la solution des problèmes qui s'y rapportent est étroitement reliée à celle des mêmes questions dans le domaine biologique et psychique. L'histoire naturelle des sociétés est en définitive la continuation, plus compliquée seulement, de l'histoire naturelle générale. La vie des sociétés se distingue de la vie universelle par des conditions spéciales. Ce sont cependant les lois les plus générales qui doivent servir de point de départ à l'explication de ces dernières. A leur tour les lois de la vie peuvent être ramenées à celles du monde anorganique. Toutefois comme il ne s'agit pas ici des premiers principes, mais surtout d'expliquer et non de simplifier les difficultés en faisant abstraction de celles-ci, il suffira pour l'intelligence de la question de montrer ses rapports avec ses antécédents les plus immédiats en physiologie et en psychologie.
La connexion de ces dernières sciences avec la sociologie n'a plus besoin d'être démontrée ; elle serait au besoin
suffisamment établie par le fait seul que, d'une part, une des origines de la conception darwinienne est une théorie économique et morale de même que la conception antérieure de Lamarck sur l'hérédité faisait depuis longtemps partie des croyances et des institutions sociales et que, d'autre part, les nouvelles théories biologiques et psychiques de Darwin et de M. H. Spencer ont été le point de départ d'une transformation correspondante des doctrines sociologiques. Cette tramsfoFniAtioa était, en oiatre, comme nous l'avons vu, préparée depuis la plus haute antiquité par la religion, la métaphysique et en dernier lieu par la philosophie de l'histoire en qui la métaphysique finit par se fondre heureusement. L'Italie, la France, l'Allemagne et l'Angleterre coopérèrent à cette grande évolution depuis la Renaissance et la Réforme.
Le XTX® siècle, malgré ses défaillances, pourra dan» Fordre philosophique et dans celui des sciences particulières être caractérisé par le triomphe incontestable des doctrines positives sur les hypothèses religieuses et les systèmes métaphysiques ainsi que par les progrès décisife de la biologie et de la psychologie dont l'influence à son tour détermine le puissant essor sociologique auquel nous assistons aujourd'hui. Ainsi, grâce au perfectionnement des sciences philosophiques et psychiques, Tœuvre de Comte aura été rectifiée et complétée dans les parties essentielles qui étaient indispensables pour la constitutron de la sociologie.
Le déterminisme scientifique, dans toutes les branches de nos connaissances, et non un fatalisme aveugle, est le fond inébranlable de la philosophie positive ; c'est ce qu'ont trop souvent perdu de vue les Darwiniates en faisant de la grande loi de la sélection naturelle un princrpe
absolu surtout dans son extension à la science sociale. La sélection naturelle n'agit pas absolument de même eu sociologie et en biologie ; en déduisant simplement les loi^ du transformisme sociologique de celles de la sélection naturelle biologique, on commet la même erreur de méthode qui fut commise par A. Comte dans son Traité de sociologie posUive où lui aussi déduisit les lois sociales de la nature des facultés humaines ; les résultats de cette méthode devaient être d'autant plus faux que la scLence de l'homme dont elle était déduite était elle-même inexacte, Ghez les Darwinistes, il y a surtout une erreur de méthode ; leurs bases biologiques sont plus scientifiques, mai& i^ identifient aussi d'une façon trop générale les deux sciences à tel point que si leurs théories étaient vraies, la sociologie n'aurait plus de raison d'être comaoûe science distincte. La sélection naturelle n'a rien d'absolu ; elle est au contraire une loi, c'est-à-dire une généralisation de certains rapports, quelque chose d'essentiellement conditionné et nojQL cette espèce de principe occulte dont certains disciples OTïtraneiers du tnaltre et toute une littérature à prétentions savantes se sont faits une espèce de Dems ex mmchina^ un critérium universel servant à expliquer et même à justifier tous les faits de la vie sociale. Si les théories Darwiniennes sont venues combler une lacune énorme dans l'étude et la philosophie de» phénomènies natuirels^ elles ont de leur côté, à se débarrasser d'une méthode dangereuse et de conclusions prématurées inéxaeteîaftent déduites du principe de la sélection naturelle et non vérifiées par l'induction sociologi-cpe.
Cette critique s'applique notamm^ent aux bio'logistes, tels que ceux de l'école de Haeckel qui oat téi»érairemien>t étendu à. la sociologie le principe de la sélection naturelle
368 LE PROGRÈS ET LE REGRÈé DES SOCIÉTÉS
en perdant de vue son caractère relatif même biologique et sans tenir compte du consensus obligatoire ou contractuel, mais dans tous les cas organique, permanent et universel, quiest la condition indispensable en même temps que le trait caractéristique de toute société : elle est applicable également aux sociologistes, tels que M. H. Spencer qui, tout en ne méconnaissant pas ce dernier caractère, ne lui accordent aucune autorité comme intervention et limitation dans l'exercice de la lutte pour la vie, sauf en ce qui concerne le développement des sentiments altruistes que par une contradiction étrange, ils étouffent et suppriment dans tout ce qui concerne la vie économique et politique des sociétés c'est-à-dire d'un côté dans les modes les plus généraux, de l'autre dans les modes les plus élevés et les plus conscients de leur activité. Ces erreurs de doctrine et de méthode ont été portées au plus haut degré chez M. Gumplowciz qui, nous l'avons vu, s'est fait d'une formule vide, dépouillée de toute base même biologique, toute une philosophie de l'histoire de l'humanité à l'usage des races qui s'attardent dans l'empire autrichien à se quereller pour des mots et au delà des disputes desquelles ne s'élèvent pas les considérations sociologiques de l'auteur.
La conciliation qui doit nécessairement s'opérer entre les théories pseudo-darwiniennes de la sélection naturelle d'un côté et la méthode ainsi que la philosophie positives de l'autre avait été parfaitement comprise par Wallace qui, comme nous l'avons' vu, avait indiqué très nettement dans quelle importante mesure les facteurs sociaux, tels que la coopération et la socialité, venaient limiter et atténuer, en sociologie, les effets plus généraux de la sélection naturelle en biologie. Gh. Darwin avait aussi reconnu le caractère relatif de la loi de sélection ainsi que le prouve
LA RÉGIlESSIOxN EN BIOLOGIE ET EN PSYCHOLOGIE 36»
la lettre remarquable qu'il écrivait à l'illustre géologue Lyell et où il émettait l'appréciation sociologique siiivaate, relatÎTC précisément à ce problème si intéressant mais si complexe de la supériorité ou de l'infériorité de la civilisation gréco-romiaine par rapport à la civilisation postérieure : * En pensant au sujet de notre conversation, au degré élevé de développement intellectuel des anciens Grecs avec amélioration subséquente mille ou insignir ûante, ce fait qui paraissait être une grande difficulté, s'harmoniserait parfaitement au contraire avec nos vues. La difficulté serait grande s'il s'agissait de l'expliquer par la doctrine de la progression nécessaire de Lamarck* ou des Vestiges, mais avec la théorie que je soutiens d& la dépendance de la progression par rapport aux conditions^ ce n'est pas une objection, et cela s'harmonise avec les autres faits de la progression dans la structure corporelle chez les amm&ux ^ »
Ailleurs il écrivait encore : « l'omission la plus importante dans mon livre a été de ne pas expliquer comment il se fait, selon moi, que toutes les formes ne progressent pas nécessairement et qu'il puisse exister encore dea organisations très simples.^. >
En effet, la persistance d'organismes tré» simples et ceile des sociétés sauvages rudimentaire» ne peav^nt s'expliquer par la seule sélection naturelle ; d'après celle-ci le progrès serait une condition universelle et permanente, une néoessité non seulement pour la civilisation générale mais aussi pour les sociétés particulières; or nous observons des régretssiona et des morts sociale» dues non seulement
(1) Vie et CorrapondamcûifU, p. 15i.
(2) y^Mi., p. 173.
De Greef. 24
à la concurrence de sociétés plus fortes mais sans concurrence aucune.
Ni le progrès, ni le regrès des sociétés, comme le dit Darwin d'accord avec la philosophie purement scientifique, ne sont des nécessités, pas plus que la vie et la mor,t en générale chez les êtres organisés. Progrès et regrès sont des adaptations à des conditions nouvelles, à un état nouveau soit supérieur soit inférieur. Les conditions nouvelles peuvent déterminer soit un développement et un perfectionnement, soit une contraction et un défectionnement ; dans les deux cas l'adaptation est avantageuse à la conservation sinon au progrès de Tespèce ; la sélection naturelle déterminée par les nécessités de l'adaptation agit dans le sens de la fixation et de la transmission héréditaire des variations qui sont en correspondance avec ces nécessités.
La sélection naturelle e«t donc essentiellement une loi de relation, de correspondance à la fois statiques et dynamiques. Gela ne préjuge pas la question si, à uncertain stade de l'évolution historique, la vie sociale ne parviendra pas à être tellement développée et assurée que la continuité du progrès pourrait à ce moment être considérée comme à peu près équivalents à sa nécessité, mais cette possibilité implique, et ceci constitue la grande différence entre le fatalisme aussi bien optimiste que pessimiste et. le déterminisme scientifique, que cette nécessité serait comme tous les états sociaux antérieurs, une nécessité relative et conditionnée.
Voilà, semble-t-il, le point de vue essentiellement positif et relatif qui doit dominer l'étude des phénomènes de progrès et de régression dans les sociétés; ce point de vue, Darwin nous l'a dit, est aussi celui des sciences naturelles
. proprement dites. S'il en est ainsi, pour nous rendre compte de ce qui constitue le progrès ou le regrès social, la méthode consisterait e'videmment à rechercher tout d'abord quels sont Tordre et l'explication des phénomènes correspondants d'intégration et de désintégration dans le monde physique en général considéré dans ses masses les plus énormes aussi bien que dans ses moindres combinaisons moléculaires. Cette étude appartient plutôt à la philosophie générale, et nous pouvons, croyons-nous, limiter nos observations, spécialement en ce qui concerne la régression sociale, aux phénomènes analogues que nous révèlent les sciences immédiatement antécédentes à la sociologie, c'est-à-dire la physiologie et la psychologie.
Des naturalistes, par exemple M. A. Lameere, le savant professeur de l'université de Bruxelles énoncent en principe que, en biologie, l'évolution n'est pas réversible. Ils basent cette affirmation sur deux ordres de considérations qu'ils croient pouvoir généraliser comme suit :
1° Une espèce disparue ne se remontre jamais;
2° Un caractère perdu par un organisme ne se reproduit plus, même s'il lui devient de nouveau favorable. Exemple : les baleines, mammifères autrefois terrestres, rentrésdans la mer n'ont pas récupéré les branchies que possédaient leurs ancêtres les poissons et qui leur permettaient de respirer dans l'eau. •
Le premier argument ne prouve absolument rien contre le principe de la réversion. Ce qu'il faudrait démontrer en effet c'est qu'une espèce disparue par suite évidemment de la modification ou de l'aboHtion complète des conditions qui avaient présidé à sa formation et à sa conservation ne se remontrerait pas si les mêmes conditions revenaient à concourir de nouveau dans une partie de l'espace et du
temps. La question est dès lors seulement de savoir si les mêmes milieux peuvent se reconstituer. Cela c'est soulever le problème de la monogénèse ou de la polygénèse de l'espèce humaine par exemple, deux hypothèses historiquement invérifiables.
En admettant que, dans la morphologie biologique, le retour aux anciennes formes soit impossible, les mêmes conditions générales de milieu ne pouvant se représenter, cette réponse ne pourrait donc être étendue à la sociologie que si de même les anciennes conditions sociales qui avaient concouru à figurer un type antérieur ne pouvaient réapparaître, en tout ou en partie, pour reproduire un état plus ou moins analogue.
Les baleines, il est vrai, n'ont pas récupéré leurs branchies ; cela prouve simplement que leur organisation n'est pas une organisation idéale mais héritée, organiquement transmise ; l'organisme humain également est défectueux dans plusieurs de ses parties; toutefois, en général, la baleine a perdu sa structure de mammifère terrestre. Il n'y a pas correspondance absolue ; il y a des survivances comme cela se rencontre dans beaucoup d'organismes et aussi, comme nous le verrons, dans les sociétés.
L'allégation générale qu'un caractère perdu par un organisme ne se reproduit jamais, même s'il lui devient de nouveau favorable, semble beaucoup tro.p absolue, même en biologie. D'abord quand peut-on affirmer qu'un caractère est définitivement perdu et qu'il n'existe plus à l'état latent, ne fût-ce que dans le germe où il n'attendrait qu'un milieu favorable pour réapparaître ? Il est évident que s'il est absolument perdu, il ne réapparaîtra plus ; mais quelque chose peut-il être considéré comjue absolument perdu?
En fait, la physiologie tant végétale qu'animale semble prouver le contraire.
Si on néglige pendant quelques années la culture des fruits et des légumes, ces produits dégénèrent, c'est-à-dire retournent à leur état de nature en perdant successivement leurs caractères acquis. Soumis à une nouvelle culture, ils récupèrent progressivement ces caractères perdus.
Ch. Darwin a observé que, dans toutes les variétés, la variation par bourgeon, la plus fréquente dans le Chrysanthemum, est celle qui produit les fleurs jaunes; or cette couleur est précisément la couleur primitive ; elle doit donc être attribuée à un effet de retour. Il signale le retour par bourgeon dans les hybrides ; il reconnaît les mêmes phénomènes de retour pour la pensée, les légumes, pour les animaux et plantes marrons, pour la volaille et le bétail*.
£n ce qui concerne les pigeons, il constate le retour au plumage du bizet sauvage et pour les races gallines le retour, quant à la couleur, vers la souche primitive^.
En ce qui concerne les chevaux, « la similitude qu'offrent les rajces les plus différentes quant à la série des colorations, le pommelage et l'apparition incidente des raies aux jambes et des bandes doubles ou triples à l'épaule, tous ces faits pris dans leur ensemble rendent probable l'opinion que les races actuelles descendent d'une souche • primitive unique plus ou moins rayée, à manteau isabelle, et vers le type de laquelle nos chevaux tendent parfois à faire retour* ».
(1) De la variation des animaux et des plantes, I, p. 402; II, p. 29 à 33, 397, 422, 425, 415.
(2) ïbid., I, p. 215. 254.
(3) De la Vnriation des animaux et des plantes, I, p. 65.
En somme, les deux ordres de preuves invoquées par certains naturalistes ne s'appliquent pas d'une façon absolue aux phénomènes d'involution régressive que nous étudions en ce moment, sauf peut-être le fait complexe qu'une espèce disparue ne se rencontre jamais ; mais il y a à cela des raisons générales et suffisantes que nous connaissons : la réapparition d'une espèce disparue exigerait la réapparition concomitante de toutes les conditions qui ont favorisé sa formation et sa conservation; le germe même a été modifié.
Si on limite l'objection à la deuxième proposition, c'està-dire qu'un caractère perdu par un organisme ne se reproduit plus, cela même n'est pas absolument exact, même pour la physiologie animale et végétale ; cela sera prouvé d'une façon encore plus évidente pour la physiologie psychique.
11 faut maintenant ajouter cette observation capitale que rien, dans tous les cas, ne permettrait d'étendre à priori et par simple déduction les lois invoquées, fussent-elles exactes en biologie, à la sociologie. Enefiet, les organismes sociaux sont beaucoup plus complexes, plus plastiques, que les organismes ordinaires. Nous estimons cependant, quant à nous, que la biologie nous montre en germe, bien que d*une façon étroite et rigide, les principaux linéaments des lois de la régression sociale.
M. A. Weisman explique la dégénérescence ou décroissance en biologie par la sélection naturelle renversée. Il ^peut devenir avantageux quand l'organe devient inutile, qu'il devienne plus petit, il y a économie de nutrition au profit du reste de l'organisme, et sa grandeur serait un impédimentum. M. H. Spencer fait toutefois observer que cela n'est vrai que si la diminution de Torganc tend à la
conservation et à la multiplication de Tespëce, par exemple si le kangourou était établi dans un pays montagneux et hérissé de broussailles, sa queue massive constituerait un grand désavantage et sa réduction serait profitable à la survivance de ceux qui l'auraient petite, surtout si ralimentation est restreinte ; encore cette économie de nutrition devrait être considérable. Mais, par exemple, l'absence d'ennemis n'exigeant pas la finesse de l'ouïe, il ne s'ensuivrait pas que les kangourous, à petites oreilles, survivraient. Autre exemple : la décroissance des mâchoires chez des chiens de luxe ; la sélection renversée ni l'économie n'ont rien à y voir, mais le non-usage. L'hypothèse du dépérissement par panmixie, d'après laquelle un organe autrefois maintenu aux dimensions nécessaires par la sélection naturelle ne conserve plus cette taille parce qu'il est devenu inutile ou parce qu'une petite taille est tout aussi utile et qu'il en résulte que parmi les variations de taille qui ont lieu d'une génération à l'autre, la plus petite sera continuellement conservée et qu'ainsi la partie diminuera régulièrement, cette hypothèse n'est pas admissible. Un autre exemple est celui des pT)issons aveugles et des amphibiens trouvés dans les endroits obscurs et qui n'ont que des yeux rudimentaires, cachés sous la peau*. Cesjustes observations de M. H. Spencer viennent encore réduire le caractère absolu faussement attribué à la sélection naturelle aussi bien au point de vue régressif que progressif ; elles restituent à l'adaptation par usage ou désuétude une part plus considérable dans les phénomènes de la vie et nous préparent à une plus exacte appréciation des phénomènes de régression en sociologie.
(1) H. Spencer. Problèmes de Morale et de Sociologie, p. 303 et 8uiv.
376 LE PROrrRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS
Les réversioQs de structure, en biologie, sont naturellement d'autant plus rares qu'on recherche ces régressions dans les formes fondamentales les plus anciennes, transmises par un long héritage dont l'origine est tellement éloignée qu'on ne pourrait la déterminer à des centaines de siècles près. C'est là qu'on peut les rencontrer le moins. Les exemples de réversion comme ceux de progression n'apparaîtront surtout que chez les organismes les plus complexes et spécialement dans les formes les plus récentes, les moins fixées, de ces organismes. Ainsi la régression et la progression se manifestent très clairement daurs la structure de la boîte crânienne et de l'encéphale ; les phénomènes de dégénérescence y sont imprimés en caractères ineffaçables. Dans ce sens déjà, en biologie, la loi de régression commencerait à se manifester pour nous comme étant en correspondance inverse avec la loi de progression. Comme on Ta dit, la régression prouverait l'évolution. Ch. Darwin, place l'homme près des singes supérieurs ; si on parvenait à observer des réversions de structure de celui-là à ceux-ci, l'évolution serait rendue fortement probable par cette preuve contraire. G. Vogt signale à ce propos l'existence d'idiots microjcéphaks comme types régressifs.
Ainsi, une première observation capitale «ur laquelle nous aurons à revenir est que c'est dans les formes les plus spéciales et les plus récentes de la strueUire, ka moins fixes, que nous devons naturellement chercher et nous attendre à retrouver des exiemples de nuitations «oit progressives, soit régressives, précisément parce qu'elles sont les moins stables, les plus mobiles, les plus sensibles, les plus modifiables. « Il semble, dit fort bien M. H. Spencer, que ce soit une loi générale d'organisation, que les parties
sontstables en proportion de leur ancienneté ; que tandis que les organes d'origine relativement moderne n'ont qu'une racine relativement superficielle dans la constitution et disparaissent aisément si les conditions ne favorisent pas leur maintien, les parties d'origine ancienne, ont des racines profondes dans la constitution et ne disparaissent pas aisément. Ayant été des éléments primitifs du type et ayant continué à se reproduire comme parties de ce type pendant une période s'étendant à travers de nombreuses périodes géologiques , ils sont relativement persistants*. »
Ceci est pour ainsi dire l'explication mécanique de la loi de régression que nous allons reconnaître au^si en psychologie et en sociologie ; la régression s'opère suivant la ligne de moindre résistance ; elle s'affaiblit à mesure que les structures qu'elle parcourt sont plus anciennes et plus stables.
€e principe nous amène à une deuxième observation importante, c'est que si, en biologie, la fonction forme l'organe, c'est elle aussi qui le déforme insensiblement et graduellement; par conséquent aussi, les mutations apparaîtront tout d'abord dans le fonctionnement et seulement ensuite dans l'organisation même. Celle-ci pourra, dans certaines conditions, continuer à se maintenir dans sa structure ancienne en tout ou en partie, quand la fonction s'est déjà modifiée ettendÀâecré«r ou s'eàt déjà créée de nouveaux organ-es, ou même encore avant que l'ancienne structure elle mêiQre ne soit simplement modifiée. L'«voluti(»i et La régresaion isenont donc miieuxabf«Tvaliies daxKs La vie que dans la fracture, du moins en ee sens qu'on y reacontreca
(1) Problèmes ée iSoakdogie et de Morale^ p. 305.
moins de causes d'erreur par suite de la persistance de formes anciennes dont la fonction est éteinte et même par suite de la formation tardive ou insuffisamment apparente d'organes dont le fonctiotinement s'exerce déjà par des voies non encore exactement déterminées.
C'est dans un exemple classique emprunté aux phénomènes de la vie et de la mort que nous trouverons un premier aperçu de la loi de régression dans les corps organisés. La mort naturelle d'un organisme est en effet l'exemple le plus complet de régression que Ton puisse invoquer. Or, suivant l'heureuse expression de. Haller, nous constatons que, l'organe de la circulation, le cœur, est Vorganum primum vivens, uliimum moriens. De même toutes les fonctions vitales ont déjà cessé que les organes continuent à subsister; les plus délicats disparaissent les premiers, d'abord le système nerveux, puis le système musculaire, finalement le squelette qui est la partie la plus fixe, la charpente de notre structure, celle qui nous rattache aux formes les plus lointaines de l'organisation animale.
Le parallélisme de la loi de régression avec celle de progression, d'après ce qui précède, deviendra encore plus manifeste dans les phénomènes physiologico-psychiques.
€ Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand nombre, comme les poils d'une brosse, dans cer
taines membranes muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires*.
En principe, en physiologie psychique, toute réaction ou réponse à Tirritation est, toutes autres conditions e'gales, proportionnelle à Tirritation ; le mouvement est en rapport avec rincitation; seulement des cellules différentes sont différemment excitables et modifiables ; leur équilibre sera plus ou moins stable. Des organismes ou des organes très stables seront donc à excitation égale, peu irritables ; ceux qui sont instables le seront beaucoup. Les plus délicats, les plus récemment acquis, seront les plus aisément modifiés soit régressivement soit progressivement.
Dans la syncope, la perte de la mémoire et de la conscience suit l'arrêt de la circulation sanguine dans l'encéphale ; celle-ci suit l'arrêt de la circulation générale et des battements du cœur. Quand le sang se remet à circuler, le cœur à battre et que l'encéphale est de nouveau irrigué, les mouvements réflexes reparaissent les premiers, puis les mouvements volontaires, en dernier lieu l'activité intellectuelle ; le progrès s'effectue en sens inverse du regrès.
Ici cependant, dans la phase décroissante, nous nous trouvons en présence d'un phénomène dynamique sur lequel nous aurons à revenir surtout en sociologie : quand le trouble organique atteint surtout les organes les plus généraux et les plus essentiels tels que le cœur en biologie, la circulation économique en sociologie, l'effondrement et la régression des fonctions plus élevées sont brusques ; dans ces cas, à cause de la rapide simultanéité des mutations, il est très difficile de distinguer si la régres-
(1) Claude Bernard. La science expérimentale. Paris, F. Âlcan.
sion se fait de haut en bas, ou de bas en haut ; iei cependant, c'est évidemment Tarrét des fonctions vitales qui détermine celui des fonctions psychiques proprement dites. Nous touchons ici au problème que nous aurons à examiner plus tard, celui des régressions apparentes et des régressions réelles.
Dans l'asphyxie, les caractères primordiaux «ont la suffocation et des mouvements convulsifs ; cependant, dans celte première phase, l'intelligence reste inaltérée ; à ces phénomènes succède le trouble de la vue ; les objets extérieurs cessent d'être perçus ; plus tard les représentations ou images intellectuelles de ces objets deviennent plus confuses; en dernier lieu, disparaissent la mémoire, l'intelligence, la conscience et la notion du moi. Les derniers mouvements sont simplement réflexes et convulsifs comme ceux des sociétés expirantes ; le cœur continue à battre, mais ses contractions n'envoient plus au cerveau qu'un sang noir privé d'oxygène, condition incompatible avec la continuation de la vie psychique.
Il faut évidemment distinguer la régression normale de la vie organique, avec son aboutissement naturel à la mort, des lésions particulières anormales et accidentelles, et des morts brusques et violentes. Dès lors naît aussi la question de savoir quel est l'ordre des actions exercées par un trouble fonctionnel ou organique des £acteurs intermédiaires de la vie, c'est-à-dire de ceux qui ne sont ni au sommet ni à l'échelon le plus bas. La loi biologique est également en correspondance avec la loi du développement des espèces. De même, un organisme simple mourra par suite d'une variation très simple du milieu auquel il n'est adapté que d'une façon géné^rale ; au contraire, Bauf accident, Torganisme complexe n'est emporté
que par la défaite successive de ses postes avancés, c'est-àdire des développements spéciaux qui sont la prolongation et la protection de sa vie intime et fondamentale.
Dans la mort par inanition, la vie du système nerveux et l'activité psychique persistent pendant longtemps sans alimentation. Des invertébrés et des vertébrés inférieurs peuvent rester des mois sans manger. Chez les animaux supérieurs, la mort ne survient guère par inanition qu'au cours de la quatrième et même des cinquième et sixième semaines. Dans ce cas, le délire et le trouble profond de toutes les fonctions intellectuelles caractérisent la dernière période de la vie. Mais le délire lui-même est une forme de l'activité psychique, de sorte que la vie intellectuelle persiste tant qu'il y a circulation, et le seul aliment perpétuellement indispensable à la vie de la cellule nerveuse, c'est l'oxygène. Ainsi, dans l'anémie, le système nerveux périt avant le cœur, les muscles et les nerfs . moteurs ; de même dans l'hyperthermie. Cela prouve la sensibilité supérieure du système nerveux psychique.
A ce point de vue, M. Gh. Richet dit fort bien que : c l'intégrité de la conscience, avec attention, effort, liaison des sensations et des efifôrts, au passé et au présôftt, est l'appareil le plus fragile de l'appareil nerveux psychique. Les poisons qui respectent les appareils réflexes moteurs, les appaareils réflexes psychiques et même l'idéation inconsciente, allèrent profondément, même à faible dose, les phénomènes de la conscience et brisent l'unité du moi en pervertissant la notion de Teffort et en troublant la mémoire des états de conscience consécutifs ou présents « >.
Le* observalioBts précédentes relatives aux phénomènes
(1) Cb. Richet, E^ssais de psychologie générale, 2* édi t. Paris, F. Alcan.
biologiques et physiologico-psychiques nous montrent que les fonctions et les appareils supérieurs sont les plus sensibles, les plus altérables, les plus mortels. Quand une atteinte directe est portée à une fonction fondamentale telle que la nutrition, la répercussion se fait sentir successivement des appareils les plus simples aux appareils les plus spéciaux ; les fonctions de ceux-ci disparaissent les dernières, sauf que certains phénomènes réflexes et convulsifs de la vie purement organique, se manifestent en dernier li^u. Quand les appareils supérieurs, notamment psychiques, sont directement atteints, la régression se fait des plus spéciaux, des plus élevés vers les plus simples, les plus bas; la vie animale persiste la dernière ; le processus régressif est le même dans ce dernier cas que dans la désintégration normale de l'organisme, c'est-à-dire dans les cas les plus ordinaires.
Dans toutes les circonstances, le trouble fonctionnel est précédé, accompagné ou suivi d'un trouble organique correspondant. Un arrêt brusque des fonctions les plus générales, par exemple de la circulation sanguine, peut déterminer un arrêt brusque des fonctions les plus élevées.
En général, le retour au fonctionnement normal s'opère en sens inverse de l'ordre de disparition des fonctions physiologiques et psychiques. Normalement, les organes les plus élevés se détériorent plus rapidement que les appareils plus simples. Les organes subsistent dans tous les cas plus longtemps que la fonction, mais alors ils ne sont plus que des organes apparents.
Les psychologistes ont éclairé d'une façon plus spéciale encore et qui nous rapproche davantage du problème sociologique, ces lois naturelles de décroissance et de désintégration. Ce sont même leurs observations qui m'ont
tout d'abord amené à proposer, à litre d'hypothèse, une loi correspondante en sociologie *. Les observations recueillies depuis me confirment dans ces vues antérieures ; les explications et les développements nouveaux que j'apporte actuellement à l'appui de ce qui n'était d'abord qu'une induction insuffisante semblent permettre de rattacher définitivement la loi du regrès et du progrès des sociétés à la loi universelle de la variabilité d'après laquelle les parties les plus superficielles, les plus exposées, sont aussi les plus altérables de même aussi que les corps plus étendus, plus différenciés sont susceptibles de plus de variations que les corps plus simples et plus petits; ce sont là, du reste, deux formules de la même loi.
M. Th. Ribot * attribue à Hughlings Jackson l'honneur d'avoir « le premier montré en détail que les fonctions supérieures complexes, spéciales, volontaires, du système nerveux disparaissent les premières ; que les fonctions inférieures, simples, générales, automatiques, disparaissent les dernières ». Il expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur les faits récents. Les faits nouveaux cessent de s'inscrire dans les centres nerveux ou y sont de suite effacés. La cause réside dans une lésion anatomique grave : un commencement de dégénérescence des cellules nerveuses ; elles sont en voie d'atrophie ; c le nouveau meurt avant l'ancien ♦.
L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles, scientifiques, artistiques, professionnelles, sur les langues étrangères, etc. ; les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé ; ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est une
(1) Les Lois Sociologiques, Paris, F. Alcan 1893.
(2) Les maladies de la mémoire, Paris, F. Alcan, 7* édit
384 LE PHOGRÈS ET LE REGRÈS DhS SOCIÉTÉS
atrophie qui envahit peu à peu Técorce du cervau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence des cellules, des tubes et des capillaires de la substance nerveuse.
Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les facultés intellectuelles ; elles sont l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque entièrement organiques, la route journalière, les vieilles habitudes appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le bulbe et la moelle suffisent.
La mémoire descend donc de Tinstable au stable-, du spécial au général. La vérification de la loi résulte de la preuve contraire ; en effet, la guérison ou reconstitution de la mémoire se l^ait en sens inverse, du stable à l'instable, du général au spécial.
Dans une lettre à L. Blomefield, Ch. Darwin écrit : « Je vois que j'ai oublié vos prénoms... Loi-squ'on vieillit, les idées se tournent plutôt vers le passé que vers l'avenir^. » En effet, les nouvelles idéea ne se forment plus, les plus récentes disparaissent, les anciennes reviennent à la surface ; alors la mémoire des faits anciens devient à son tour superficielle, par conséquent la plus sensible. Les prénoms sont moins représentatifs que les noms, ceux-ci que l'image et l'image que la réalité ; aussi, après qu'on a oublié prénoms et noms, on reconnaît encore l'image de la personne ; enfin on ne reconnaît plus que la personne même sans ses autres attributs. N'est-ce pas à une régres-
(1) Vie et Correepondcmca, II, 558.
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sion de ce genre qu'il faut aussi attribuer le retour attristant de certaines grandes intelligences aux croyances de leur enfance et les palinodies ne sont-elles pas en réalité des dégénérescences? L'Église s'enorgueillit à tort de ces conversions et de ces régressions qui constatent en vérité sa propre infériorité dans l'échelle des formes sociales.
Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont, comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de leur évolution progressive.
Il en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires. En psychologie, les représentations mentales des sensations commencent par être vives et nettes, surtout si la sensation a été longue et intense, puis, peu à peu, si la, sensation n'est pas répétée ni réveillée, sa représentation s'affaiblit, se dégrade et même finit par disparaître de l'horizon de la conscience ; elle s'évanouit comme elle s'est formée, mais en suivant les mêmes stades en ordre inverse. De la sensation naît l'image, de celle-ci l'idée particulière, des idées particulières l'idée abstraite, la régression dans la dégénérescence mentale se fait en sens contraire.
Dans les Maladies de la Volonté, M. Th. Ribot conclut que : c la dissolution suit toujours l'ordre inverse de révolution,... »; « les manifestations volontaires les plus complexes doivent disparaître avant les plus simples, la plus simple avant l'automatisme >. La loi est : « La dissolution suit une marche régressive du plus volontaire et du plus complexe au moins volontaire et au plus simple, c'est-à-dire à l'automatisme *. »
(1) Paris, Alcan, 1893, 8* édit.
De Greef. 25
L'étude des déséquilibrés et des dégénérés confirme la loi générale de régression. Au sommet, il y a les déséquilibrés supérieurs qui peuvent avoir du génie, et au dernier degré Tidiot, mais la dégénérescence va sans limites précises, par des déchéances successives de l'état normal jusqu'aux perturbations les plus profondes. De même que le progrès est la direction de l'évolution héréditaire, de même la dégénérescence est une involution également héréditaire. D'après M. Dallemagne, « la régression individuelle, la dégénérescence limitée aux individus, est un fait continu, permanent, même dans les sociétés en évolulution. Les dégénérés sont à la fois les traînards des armées victorieuses et les éclopés des armées en déroute. Même dans les sociétés en évolution, les déchéances particulières font partie du processus normal physiologique » . Ce dernier point est important au point de vue des phénomènes de dégénérescence et d'atrophie de certains organes sociaux et même de sociétés entières, phénomènes sur lesquels nous aurons à arrêter plus tard notre attention. Nous verrons que la régression de ces organes peut être une condition même du progrès.
Au point de vue des causes de dégénérescence, il convient de signaler le tableau dressé par Dailly * ; il classe ces causes comme suit :
A, Pathologiques.
/ poisons ethniques, tels que l'al- ( cool, l'opium, le tabac et le chanvre.
B» Toxiques. { alimentaires : pellagre, ergo-
tisme, misère, professionnels : mines, aplomb, arsenic.
(1) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, 1881.
LA RÉGRI SSION EN BIOLOGIE ET EN PSYCHOLOG :: CSO
i non-acclimatement, altitude, malaria, goitre, < re'tinisme.
froid, chaleur.
division du travail : excès cérébraux, professions.
D. Sociologiques. } croisements ethniques, sélection militaire, agglomération urbaine, stérilité ethnique.
M. Dallemagne, dans son récent ouvrage, a essayé de compléter et de corriger ce tableau, nous y renvoyons le lecteur * .
La dégénérescence est en somme un déséquilibre ; c'est le contraire de l'organisation, une désorganisation; cette désorganisation implique un état normal, non pas primitif et fixe, là était Terreur des premiers, théoriciens du progrès et de la chute, mais successif et variable. Quant à Féquilibre lui-même, il est le résultat de l'adaptation ; il se manifeste dans chacune des classes de phénomènes, de fonctions, d'organes biologiques, psychiques et aussi sociaux ; il se manifeste dans l'ensemble des organismes au point de vue interne et vis-à-vis de leur milieu externe.
A la base est Féquilibre végétatif dont les centres sont dans la moelle et le bulbe ; il est automatique et stable ; au-dessus est l'équilibre affectif dont les régulateurs sont les ganglions de la base ; il est moins stable, il est sousconscient ; au sommet, est l'équilibre psychique, dont l'organe central est l'écorce ; il est caractérisé par la conscience, par la coordination , c'est le dernier venu, il est le plus irritable de tous. ,
(1) Dégénérés et déséquilibrés . Bruxelles, 1894, p. 158.
La déséquilibration ou désorganisation commence par être idéale, puis émotionnelle, affective, reproductive et finalement nutritive. La stérilité est l'aboutissement de la dégénérescence chez les individus, mais encore une fois elle est antérieure à la disparition de l'instinct de nutrition. Chacun des centres d'équilibration a du reste une fonction supplémentaire ; il est en même temps un agent d'inhibition ; il arrête et modère l'évolution et aussi l'involution ; cela s'explique presque mécaniquement puisque les centres sont les points où des forces concurrentes ou antagonistes se rencontrent. 11 faut donc toujours un certain temps pour que l'involution aussi bien que l'évolution soient caractérisées.
Une aboulie générale, même inconsciente, des centres nutritifs est la caractéristique de la dégénérescence ; cette aboulie a sa plus haute expression dans l'automatisme ; elle est en rapport avec l'amnésie : le lien avec le passé est rompu, il n'y a plus continuité, plus de synthèse, mais dissociation générale ; nous avons vu que, comme toutes les régressions, la régression aboulique marche de l'écorce vers les centres sous-jacents * . Cette dissociation individuelle, dans l'aboulie, n'est pas sans analogie avec celle que nous rencontrons dans les couches les plus malheureuses de nos civilisations modernes. L'état de la masse considérable des déshérités dans les sociétés les plus avancées peut être assimilé à l'état social primitif au point de vue de l'énergie volontaire. Les primitifs et les malheureux sont égalerment esclaves d'une fatalité contre laquelle ils ne songent même plus à réagir et à s'insurger.
Bien que la moralité, comme du reste aussi Tintellectua-
(1) Dallemagne. Dégénérés et déséquilibrés y p. 430
lité, soit déjà un phénomène social, elle peut aussi, au point de vue évolutif et régressif, être considérée dans Tindividu. Nous constatons que le sens moral disparait un des premiers chez l'individu parce qu'il est de formation récente, quelque chose de plus complexe que l'organisation intellectuelle, de supérieur aux acquisitions simplement scientifiques ; de très grands savants, notamment les spécialistes, peuvent perdre et même ne pas avoir le sens moral.
La morale implique un idéal de conduite ; elle est ellemême en rapport avec les phénomènes volontaires et, quand la volonté devient malade, la vie morale à son tour devient malade et décline en commençant par ses formes les plus hautes. La guerre n'est-elle pas pour les masses armées l'abolition de la volonté, le retour au système de l'obéissance automatique et passive et n'est-elle pas caractérisée par l'anéantissement des vertus sociales les plus élevées telles que l'altruisme et la justice? Défendre sa patrie et sa famille sans être revêtu d'un uniforme officiel ne devient-il pas un crime puni de mort?
La volonté peut s'aff'aiblir ou se perdre suivant diverses conditions. Elle peut être l'objet d'impulsions excessives : alors les organes régulateurs existants ne suffisent pas à refréner et à modérer certains actes. Il peut y avoir aussi insuffisance ou même défaut d'impulsion ; dès lors aussi, il y a soit aff*aiblissement, soit suppression de la volonté motrice, aboulie^ disparition de là volonté : l'intelligence reste intacte, mais il n'y a plus de stimulation du centre moteur, sauf dans des cas extraordinaires sous l'impulsion violente d'un choc extérieur ; dans ces conditions, comme dans le cas de parésie, c'est-à-dire d'afi*aiblissement de la volonté par suite d'émotions extrêmes,
ce qui rétrograde, c'est la conduite et par-dessus tout les formes les plus élevées de la conduite, la moralité. Les individus dont la volonté est malade contiauent à raisonner parfaitement, mais leurs actes cessent d'être en conformité avec leur intelligence, ils la dépassent ou ne l'atteignent pas ; ils peuvent aboutir au crime par simple maladie de la volonté.
Dans des civilisation > et des races très élevées, la psychologie peut observer ces phénomènes de désorganisation morale^ phénomènes en grande partie sociaux, mais qui se manifestent chez les individus par une désorganisation de la volonté. Avec la dégénérescence intellectuelle se montrent non seulement le retour aux états antérieurs de l'individu mais encore la reviviscence des états antérieurs de la race, de l'espèce et même de l'animalité en général ce qui tendrait à prouver notre descendance de cette dernière. M. Laycock adonné plusieurs exemples intéressants de cette reversion chez des hommes de la pluâ haute culture intellectuelle atteints de certaines affections cérébrales*. La lycanthropie, le vampirisme sont des cas analogues.
Ainsi, à la suite d'une désorganisation individuelle oa de crises sociales, l'équilibre moral disparaît d'abord, puis les volontés individuelles se dissolvent soit sous le coup d'impulsions et d'oscillations excessives qu« ne peut supporter leur organisation trop faible ainsi qu'on le remarque dans les émotions populaires où des individiiB très pacifiques et très humains dans les circonstances normales, sont entraînés aux actions les plus violentes et les plus cruelles, soit, si la volonté elle-même, déjà anté-
(1) T. Laycock, La mémoire ancestrale, Revue scientifiqtie^ 19aoiU1876.
rieurement afTaiblie comme chez les individus, les classes ou les peuples décadents, ne sait pas résister même à une excitation ordinaire. Alors, dans tous les cas, la vie morale n*est plus réglée par la volonté qui successivement la réduit et se réduit à son tour à des formes purement automatiques.
Nous voilà préparés par l'étude des doctrines et des croyances relatives au progrès et à la régression des sociétés et par Tinterprétation des phénomènes et des lois analogues en biologie et en psychologie, c'est-à-dire dans les sciences qui concourent le plus directement à la constitution de la sociologie, à aborder le même ordre de problèmes au point de vue spécial de cette dernière. SU est vrai que la socialité n'est autre chose qu'une propriété spéciale, la plus élevée de certaines espèces animales agglomérées dans de certaines parties de l'espace, nous serons aussi moins étonnés d'arriver à constater comme nous pouvons déjà le prévoir, que les lois du progrès et du regrès des sociétés ne sont en réalité que des applications plus complexes et plus originales des mêmes lois qui règlent l'ordre d'évolution et d'involution des autres phénomènes naturels. Toutefois ce point de vue général ne doit jamais nous faire oublier que les corps sociaux sont on partie dissemblables des organismes ordinaires en vertu de propriétés spéciales qui ne se rencontrent nulle part ailleurs tout en ne résultant que d'une combinaison supérieure d'éléments plus simples dont les plus fondamentaux sont empruntés à la nature anorganique.
La loi générale étant que toute force agit naturellement par la ligne de la moindre résistance, quoi d'étonnant que le regrès suive en sens inverse la voie déjà tracée et ouverte parle progrès? Cependant les caractères spéciaux de la sociologie nécessitent des explications également plus spéciales.
Quel est le mètre du progrès ? Gomment peut-on affirmer qu'une civilisation est supérieure à une autre? C'est le problème dont nous allons nous occuper avant d'étudier plus spécialement les lois de la régression en sociologie Celles-ci pourront dès lors servir de preuve contraire aux solutions que nous croirons pouvoir donner aux problèmes soulevés par la question ci-dessus.
D'après nous, le problème ne peut être élucidé que par l'application préalable de la méthode analytique. Il faut tout d'abord renoncer, au moins provisoirement, aux conceptions générales sur le progrès et étudier ce phénomène particulier et complexe de la structure et de la vie des sociétés, comme nous avons étudié les sociétés ellesmêmes, c'est-à-dire en commençant par les analyser et les disséquer.
Nous rappelons donc ici, pour mémoire seulement, que notre analyse des sociétés a abouti à la constatation de l'existence de sept classes de propriétés particulières suivant lesquelles les sociétés manifestent leur existence et leur activité : propriétés économiques, génésiques, artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Ces propriétés embrassent toutes les modalités sociale» et
LE MKTnR DE LA CIVILISATION 3P5
chacune des classes de ces phénomènes, tout en se distinguant des autres, présente avec elles des caractères communs qui les relient entre elles. En outre, ces classes de propriétés suivent un ordre hiérarchique ascendant de complexité et de spécialisation, les propriétés économiques étant les plus simples et les plus générales, les propriétés politiques les plus complexes et les plus spéciales, les autres occupant les places intermédiaires suivant le rang que nous leur avons assigné ci-dessus*.
Si l'on pousse l'analyse sociologique à son extrême limite au delà de laquelle elle ne peut aller sans empiéter sur les domaines privés de la physiologie et des sciences physiques et mathématiques, on aboutit à la constatation de deux éléments sociologiques irréductibles qui forment les matériaux de toute société et le substratum de toutes les propriétés sociales, le territoire et la population ; dans le sens large que j'attache à ces mots, le territoire notamment comprenant tout le milieu physique et naturel y compris la flore et la faune, la population comprenant toute l'espèce humaine.
La sociologie peut donc et doit même commencer par demander à chacune des sciences antécédentes, tant abstraites que concrètes, si le milieu, que nous désignons sous le nom de territoire s'est perlectionné ; dans l'affirmative, si ce perfectionnement a été continu et régulier, s'il a ou non subi des cataclysmes et des rétrogadations, s'il est destiné à en subir de nouveaux, et en général, si de même qu'elle a eu un commencement, notre planète n'est pas condamnée à avoir une fin, une période de dissolution après une période de formation. Il est évident que ces conditions d'évo-
(1) Introduction à la Sociologie, t. I, 1886,
lution du milieu physique doivent exercer une influeace générale dominante sur cette évolution d'ordre spécial qui se rapporte aux sociétés et que la théorie du progrès social ne peut plus, dans tous les cas, revêtir le caractère absolu qu'on lui attribuait généralement au xvm® siècle et qu'un certain optimisme officiel et vague continue encore à proclamer avec une imperturbable sérénité.
Si, au point de vue abstrait, aucune force ne se perd, il n'en est pas moins vrai que, dans un avenir lointain, notre planète, forme concrète, se désintégrera et que cette régression coïncidera nécessairement avec une régression correspondante des formes vitales et sociales.
De même, les sciences physiologiques et psychiques immédiatement antérieures à la sociologie, tout en tenant compte et sous réserve des lois physiques plus générales, nous renseigneront si les caractères anatomiques, physiologiques et psychiques de la population, c'est-à-dire de l'espèce humaine, se sont améliorés d'une façon régulière, continue et uniforme, avec ou sans régression lente ou brusque ; l'anthropologie surtout possède à cet égard des instruments de mensuration qui fourniront de plus en plus des éléments précieux pour l'exacte appréciation du problème sociologique ; les sciences spéciales et auxiliaires de l'anthropologie, telles que l'ethnographie et la linguistique y contribueront de la même manière.
Dans la Structure générale des sociétés, j'indiquerai les caractères anatomiques et psychiques qui distinguent les membres les plus civilisés de l'espèce humaine des types inférieurs. Il y a donc en somme, au point de vue physique général comme au point de vue anthropologique, des conditions et des rapports qui peuvent servir de commune mesure aux deux facteurs élémentaires de toute société ; le miliea
physique d'un côté, la population de l'autre. Pour le premier c'est le degré d'intégration ou de désintégration ; pour le second, c'est une mensuration et une évaluation, qui tendent à devenir de plus en plus précises et exactes, des caractères physiologiques et psychiques de l'espèce ; ceux-ci sont de mieux en mieux suceptibles d'être comptés, pesés et mesurés, non seulement dans leur structure, mais dans leur fonctionnement, et par conséquent évalués d'après un dénominateur commun.
Toutes les conceptions sociales, y compris les plus grossières, ont toujours été basées sur une systématisation générale du monde physique et vivant ; l'Australien le plus ignorant ne diffère sous ce rapport de l'Européen le plus instruit que par le degré de généralisation et d'exactitude de la conception. La méthode à suivre dans les recherches sociologiques sur le progrès et le regrès des sociétés et la mesure de leur civilisation nous sont indiquées par la méthode constante et naturel^ de l'esprit humain. Il s'agit d'appilquer à l'étude d'un cas spécial de la vie, la vie en société, et à un cas particulier de cette dernière, le progrès ou le regrès, les règles et les méthodes d'étude de la vie en général. Nous avons à rechercher tout d'abord la mesure et les conditions du progrès dans les facteurs généraux et primordiaux de toute société : l'homme et son milieu, dans l'espace et dans le temps.
Toutefois, dans les sociétés, le milieu physique et la population, du moins en ce qui concerne l'évaluation de la valeur sociale, ne peuvent plus être envisagés isolément, car c'est précisément la combinaison étroite de ces deux éléments qui constitue les corps sociaux et les phénomènes qui s'y rapportent. Qu'importe que le milieu physique ambiant se soit progressivement amélioré, si entre ce
milieu et les êtres humaiDS qui le couvrent ou en sont enveloppés il n'y a pas connexion sociale? Qu'importe que, par la sélection naturelle ou autrement, la population se soit perfectionnée, si cette amélioration ne correspond pas à une adaptation supérieure au monde ambiant ? La commune mesure du progrès territorial et de celui de l'espèce humaine ne peut être empruntée à aucun de ces deux éléments considérés isolément ; la société est le fruit de leur contexture et le mètre cherché ne peut être demandé qu'à cette contexture même. Cependant, nous ne pouvons connaître si une société, c'est-à-dire un organisme complexe, est supérieure ou inférieure à une autre, ou, à un autre moment, à elle-même, qu'en dissociant ses divers modes d'activité, ses divers organes, pour les apprécier d'abord séparément avant d'émettre une opinion d'ensemble. Un inventaire général^ suivant l'heureuse expression de M. B. Ed. Tylor est nécessaire. Mais ici se présente cette difficulté. Un inventaire commercial ou autre se résume en un bilan, en une balance. Des bilans périodiques comparés résulte si la firme est en progrès ou en déclin ; cela est clair et aucune controverse n'est possible quant à l'appréciation de la situation. Mais peut-il en être de même quand il s'agit d'évaluer un organisme vivant comme une société ? Gomment évaluer, additionner et comparer des éléments aussi dissemblables que ceux qui entrent dans leur texture ? Ici nous sommes de l'avis de P. von Lilienfeld, la statitisque ne peut être que l'auxiliah'e de la soeiologie et nous sommes convaincus que le progrès et le regrès des sociétés ne peuvent être mesurés que par le degré de perfection de leurs organes, et surtout, car ces mesures particulières elles-mêmes sont encore insuffisantes, par l'ensemble de leur organisation.
Tous les phénomènes sociaux ont des caractères communs et d'autres qui leur sont spéciaux. Si nous ne faisons pas la distinction des uns et des autres, quelle pourra être leur commune mesure, et si nous la faisons comment pourrons-nous mesurer des facteurs spéciaux par les facteurs généraux ? Où est le mètre du degré de civilisation, du progrès ou de la décadence ?
A ne considérer que les phénomènes sociaux en euxmêmes, si nous admettons, ne fût-ce qu*à titre de base provisoire, leur répartition en sept classes hiérarchiquement superposées d'après leur ordre de complexité et de spécialité croissantes, nous reconnaissons que les phénomènes les plus généraux, ceux qui résultent de la combinaison la plus simple et la plus immédiate du milieu physique et de la population, sont ceux relatifs à la vie de nutrition et à la vie de reproduction des sociétés. Gomme ces phénomènes se rencontrent à l'état bien distinct dans toutes les sociétés quelconques, alors que les autres, plus spéciaux, n'y figurent, primitivement au moins, qu'à l'état confus, il semble raisonnable de commencer par eux l'examen de la question de savoir, si les phénomènes soit économiques soit génésiques peuvent servir de commune mesure de la civilisation.
Le développement de la richesse économique et celui de la population sont évidemment des éléments d'appréciation qu'il n'est pas possible de négliger. Toutes autres conditions égales, une société dont le territoire est étendu, dont la richesse est considérable et dont la population est dense, sera supérieure à une autre qui ne jouit pas du même développement. La masse considérée en elle-même est évidemment un facteur du progrès. Malheureusement, cela ne suffit pas ; elle pourra être inférieure à une société
moins étendue, moins riche, moins populeuse, si cette dernière est mieux organisée au point de vue des institutions économiques et familiales et surtout au point de vuie des formes plus élevées encoi*e telles que les organes artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et politiques. Cette branche de l'économie sociale qui a pour objet la statistique peut aussi nous renseigner en partie sur la valeur de ces dernières, mais au point de vue de la quantité et à ce point de vue seulement. Sous ce rapport donc, pas de difficultés ; une société dont la richesse, la population seront plus considérables que la richesse et la population d'une autre sera supérieure à celle-ci et elle le sera vis-àvis d'elle-même si ce développement successif est interne ; accessoirement la statistique pourra porter sur les autres phénomènes spéciaux de la vie sociale, principalement, au point de vue quantitatif et, dans ce cas, la statistique numérique ou graphique appliquée à ces calculs d'éléments simples pourra fournir des mesures d'appréciation précieuses pourvu que ces éléments soient de même nature et comparables.
Les aborigènes australiens, comme ceux d'Amérique disparaissent insensiblement comme population ; leurs ancienn'es et rudimentaires sociétés ont elles-mêmes rétrogradé ; cela paraît incontestable. Ainsi, en Amérique où des populations s'étaient élevées à des structures sociales centralisées très considérables, comme au Pérou, au Mexique, au Yucatan et dans le Nicaragua, et même à de grandes confédérations comme certaines tribus du Nord, la population et le bien-être de celle-ci ont décru parallèlement à la structure sociale. La Grèce ancienne nous offre le même spectacle. A Sparte, et généralement dans tout le reste de la Grèce, la diminution de la population et la misère du
plus grand nombre furent l'indice d'une évolution rétrograde. Dès les commencements de son existence historique, Sparte était déjà sortie de la forme communautaire primitive et était arrivée, au point de vue économique et politique, au régime du domaine collectif des clans cômai et des ivibn^ phulai. Sous la période royale, elle avait évolué vers la constitution de grands domaines princiers et religieux, avec des concessions aux particuliers moyennant certaines redevances. Un premier partage en lots semble avoir eut lieu lors de l'invasion dorienne. A son tour Lycurgue répartit le domaine foncier en neuf mille parts égales pour les Doriens et trente mille pour les Laconiens. Un troisième partage a lieu sous Polydor, après la conquête de la Messénie, vers l'an 700. A ce moment, et pendant toute cette période, la population est croissante, à preuve le dernier allottissement.
Cependant l'évolution générale de Sparte continue dans le sens des guerres, des rapines, de l'accroissement des fortunes d'abord immobilières puis mobilières, c'est-à-dire de l'inégalité. L'éphore Epidadeos parvient à faire voter une loi permettant de disposer de son bien soit par donation, soit par testament ; dès lors, les ventes interdites en principe se déguisent sous ces formes légales comme l'observe Plutarque dans sa Vie d'Agis et de Cléomènes. La natalité diminue malgré les lois pour la favoriser, comme celle qui exonérait du service militaire les pères de trois enfants et cette autre qui exonérait de toutes charges publiques ceux qui en avaient quatre. Les riches restreignent leur fécondité ; quant aux pauvres la misère ^ se charge de ce soin ; pour les uns et les autres, la guerre agit dans le même sens. Du temps d'Aristote, il existe à De Greef. 20
Sparte une effrayante inégalité des conditions ; l'illustre philosophe reproche en effet aux législateurs de Sparte de n'avoir pas pris de mesures pour maintenir l'égalité. La richesse était devenue le monopole de (juelques individus qui avaient des fortunes énormes. Du temps d'Agis III, la Laconie était devenue la propriété de cent familles. La chute de la population est d'une rapidité extrême; le nombre des hommes en état de porter les armes, primitivement de dix mille, tombe à mille du temps d'Aristote et à sept cents du temps de Plutarque. Tel était le despotisme anarchique de la classe possédante que, dans plusieurs villes, d'après Aristote, les riches avaient fait entre eux ce serment : c Je jure d'être l'ennemi du peuple et de lui faire tout le mal que je pourrait » En dernier lieu, les rois de Sparte s'étaient mis du côté du peuple contre l'aristocratie ; mais Agis III qui veut opérer un nouveau partage des biens est tué en 238 avant Jésus-Christ, son programme comprenait l'abolition des dettes et le partage de la Laconie entière en 19.500 lots dont 15.000 pour les Laconiens en état de porter les armes et 4.500 pour les Spartiates, soit la moitié de la population du temps de Lycurgue ; il voulait aussi former un corps de citoyens plus étendu au moyen de ces 4.500 propriétaires à la place des 700 citoyens qu'il y avait seulement alors. Le roi^ Cléomènes (238-221) reprit ce programme et parvint à le réaliser, mais trop tard ; il est renrVersé par la guerre étrangère. Apfès lui, il y a des tyrans qui, de temps à autre, dépouillent les riches ; le tout finit par la conquête romaine.
Telle était > la dépopulation de la Grèce entière du
(1) Polit,, L,YIII, 7.
temps de Plutarque, qu'elle ne pouvait plus mettre sur pied les 3.000 hoplites que Mégare seule envoyait autrefois à la bataille de Platée. Voilà où en était la Grèce vers la dernière moitié du i®'^ siècle et au commencement du II® siècle après Jésus-Christ.
Les mêmes phénomènes se produisirent dès la fin de la république romaine, pendant toute l'évolution impériale et pendant une grande partie du moyen âge. Ce sont là évidemment des faits de régression ; ce ne sont pas simplement des institutions qui reculent pour faire place à des organes plus parfaits ; il y a rétrogradation générale de sociétés particulières et même de civilisations, car ces sociétés représentaient les plus hauts sommets de la culture universelle. Un nouvel équilibre s'établit certainement, mais à un niveau inférieur.
De ce qui précède il résulte que la statistique en général, et tout d'abord la statistique économique peuvent être certainement des éléments précieux pour l'appréciation du progrès ou de la régression, mais que cependant les renseignements qu'elle fournit ne reçoivent toute leur signification, même pour la partie spéciale qui en est l'objet, que de la mise en rapport de ces renseignements avec les institutions auxquelles ils s'appliquent et surtout avec l'agencement, général de ces institutions sociales et de leur fonctionnement. Dans une structure d'ensemble, c'est l'organisation sociale tout entière qui donne aux constatations spéciales de la statistique son véritable sens en ce qui concerne la mesure du progrès ou du regrès des sociétés. Les traités d'économie politique consacrent généralement un chapitre au progrès ; tous contiennent l'aveu que les progrès de la richesse, de la production, de la consommation, de la circulation, etc., ne constituent point
404 Lfi PROGRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS
par eux-mêmes un critérium de la civilisation ^ Quelques faits vont l'établir de plus près.
Voici quelle a été la proportion dés naissances par mille habitants, en Belgique de 1830 à 1890 :
18ril-60 30.06
Quelle est la signification par elle-même de ces chiffres? Si on divise l'évolution par périodes égales de trente ans, la proportion moyenne des naissances dans chacune d'elles est à peu près la même, de 31. 41 dans la première, de 31.48 dans la seconde. On ne peut arriver à une appréciation convenable qu'en mettant ces faits en rapport avec d'autres de même nature tels que les décès dont voici le tableau également par 1.000 habitants.
Alors on commence à comprendre, ce que le premier tableau indiquait insuffisamment, que les périodes de faible natalité et de forte mortalité correspondent à des périodes malheureuses pour le reste, par exemple au point de vue du prix du froment, du taux des salaires. Ces faits s'éclairent encore davantage si on constate que les périodes de dépression économique et génésique correspondent à des périodes de dépression intellectuelle, morale et politique, à un accroissement des infanticides, de la criminalité en général, des suicides et même à des gouvernements et à
(1) Cournot. Revue sommaire des doctrines économiques. — Ch. Gide, Principes d^économie politique.
des ministères plus réactionnaires ou conservateurs. En Belgique cependant, on remarque qu'il y a des causes constantes qui tendent à diminuer la mortalité et qui luttent presque toujours victorieusement contre les causes déprimantes.
La natalité en France diminue d'une façon inquiétante, elle en est arrivée à être inférieure à la mortalité ; cependant celui qui s'en tiendrait exclusivement à ce mètre risquerait de se tromper; la vie moyenne augmente en France, elle est d'environ quarante ans et l'âge moyen des vivants est de trente-un ans.
En 1730, il y avait à Londres 17.118 naissances, mais 10.368 décès pendant les deux premières années de la vie, soit presque les deux tiers ; aujourd'hui, cette mortalité n'est plus que de un cinquième ou comme 3/15 est à 10/1 5. Cependant il en est de même chez un grand nombre de populations sauvages dans des contrées saines où l'alimentation est suffisante. Gela ne suffit donc pas pour dire qu une société est en progrès. Aussi est-ce avec raison que le docteur Bordier et le docteur Dallemagne, à la suite du reste, comme nous l'avons vu, d'un grand nombre d'écrivains qui ont traité de la philosophie de l'histoire, divisent les états de civilisation en plusieurs* phases suivant la prédominance de certains caractères plus ou moins élevés : phases nutritive, sensitive, psychique, scientifique. Cependant un grand développement intellectuel n'est pas un signe décisif du progrès, en effet du temps d'Aristote, par exemple, la société grecque était économiquement condamnée et sa ruine politique inévitable.
La densité de la population est aussi un facteur du progrès, mais elle peut l'être également de la misère et de la
décadence. La Belgique, la Hollande, les îles Britannique et l'Inde ont également une population qui varie de 200 à 100 habitants par kilomètre carré. Les sociétés qui y vivent sont-elles toutes supérieures à l'Italie, à TAllemagne, à la France, à la Suisse, à TAustro-Hongrie, au Danemark et au Portugal dont la population kilométrique est de 99 à 50 seulement ?
Il y a moins d'enfants et de vieillards à Paris que dans le reste de la France ; en lui-même le fait peut être considéré comme malheureux, mais au point de vue de l'intensité de la vie sociale parisienne il peut être apprécié autrement. Cependant, d'un autre côté, à Paris l'âge moyen des décès est de trente ans trois mois et quatorze jours tandis qu'il est de trente-crnq ans dix mois et neuf jours en France ; ici l'avantage est pour cette dernière, surtout si Ton observe que, pour les natifs mêmes de Paris, l'âge moyen des décès n'est que de vingt-quatre ans trois mois et onze jours. Laissés à eux-mêmes dix mille . natifs de Paris disparaîtraient après la dix-huitième génération.
Pour mille femmes mariées de plus de quinze ans, il naît, mort-nés exclus, par an :
Dans les Pays-Bas 208 enfants
En Angleterre et Galles. . . . 190 —
Belgique 184 —
Italie 184 —
France 115 —
La civilisation des Pays-Bas est-elle environ deux fois supérieure à celle de la France, lui est-elle supérieure ? Le mètre est insuffisant.
En 1786, dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne,
il y avait 250.000 propriétaires fonciers ; actuellement M. Caird estime qu'il n'y en a plus que 180.000*. On dit cependant que la Grande-Bretagne a progressé depuis un siècle. Où est lé mètre ? Serait-ce par hasard dans le développement du revenu foncier, qui en Angleterre s'est élevé de 35.4 millions de livres sterling qu'il était en 1815, à 47.9 en 1871 et à 69.3 millions de livres sterling en 1880? En Irlande, il a aussi augmenté de 57 p. 100 de 1850 à 1880. L'Irlande est-elle en progrès ?
En France le revenu foncier est de 1 milliard 905 millions en 1851 et de 2 milliards 645 millions en 1879. mais la dette hypothécaire a suivi la progression suivante :
1820 8 milliards.
Voici maintenant pour quatre pays qui sont considérés comme étant à la tête de la civilisation européenne, l'évolution du salaire et de la rente :
Aatorités. Pays. Années. Accroissemenl Accroissement
du salaire. de la rente.
Boiteau. . . France. . . 1789-1866 100 p. 100 150 p. 100
Léonce de
Lavergne. . France. . . 1812-1872 30 — 75 —
Caird. . . . Angleterre. 1770-1851 14 — 100 —
Quetelet . . Belgique. . 1830-1856 10 — 45 —
Kôrosi . . . Suisse . . . 1805-1865 100 — 130 —
Certes il y a développement au point de vue absolu et particulier de chacune des classes de la population qui
(I) Caird, Landed Interest, Cette statistique ne s'applique qu'au sol arable.
im LE PnOGRfiS ET LE RFGRKS DES SOCIÉTÉS
reçoit le salaire ou jouit de la rente. Mais y a-t-il progrès social? N'y a-t-il pas plutôt tendance à Tinégalité et à rinéquilibre ? Quel est l'individu qui se réjouirait d'avoir la jambe droite quatre ou cinq fois plus forte ou plus longue que la jambe gauche?
Je pourrais passer ainsi en revue tous les prétendus progrès invoqués dans les autres classes de phénomènes sociologiques, les arts, les sciences, la morale, le droit, la politique et montrer que, considérés isolément, ils ne peuvent servir de mesure au progrès social. Pour ne citer qu'un seul exemple emprunté aux organes les plus élevés des sociétés, les institutions politiques d'Athènes, ainsi que le remarque Aristote, ne furent-elles pas les plus démocratiques et les plus égalitaires au moment même où pour tout le reste il n'y avait plus que l'ombre de la démocratie et de l'égalité?
Les faits statistiques fournis par l'observation de phénomènes sociaux isolés ou même de classes de phénomènes envisagées séparément né peuvent être que des indices, des présomptions, souvent trompeurs, du progrès et du regrès. Leur valeur, au point de vue du Standard of civilisalion, réside dans l'interprétation des relations de tous ces facteurs. Or, c'est précisément dans des centres organiques, c'est-à-dire dans les institutions et surtout dans les centres organiques de coordination de toutes les institutions particulières que ces rapports se réalisent. La statique et la statistique abstraites n'ont pour objet que les éléments du tissu social et non ses organes et ses systèmes d'organes ; elles ne sont pas plus la sociologie que l'histologie n'est la biologie ; pour mesurer la valeur d'une cellule, aussi bien que celle d'un monde, il faut tenir compte de leur composition et de leur agencement intégral. Le
LE MÈTRE DE Là CIVILISATION 409
mètre, ou si l'on veut, l'unité monétaire de la civilisation doit être un alliage de tous les éléments sociaux combiné dans des proportions défînies comm« le sont les civilisations mêmes.
La méthode à suivre reste donc en tout conforme à la méthode inductive et synthétique naturelles. On commencera par étudier l'évolutiondes phénomènes sociaux particuliers de chaque classe en commençant par les plus généraux de la classe la plus générale ; puis l'on considérera ces phénomènes dans leur agencement d'ensemble, c'est-àdire dans leur organisation ; on procédera de mèm« pour tous les phénomènes et pour toutes les classes consécutifs ; aijnsi successivement on passera à la considération de l'agencement et de la combinaison des organes d'une classe avec ceux de la classe suivante et enfin des organes de toutes les clas&es, de leurs appareils d'organes, de leurs systèmes d'appareils, ppur finir par mesurer exactement des sociétés intégrales par rapport à d'autres sociétés également intégrales, et des civilisations englobant diverses sociétés particulières avec des civilisations englobant d'autres sociétés particulières, et en dernier lieu par mesurer l'état de l'humanité entière comparée à elle-même aux divers moments de son évolution. En ce qui concerne les sociétés, les civilisations et l'humanité, nous sommes donc d'accord avec M. B.-Ed. Tylor pour dire que pour décider si elles ont progressé d'une façon continue ou non, il faut dresser un inventaire et un bilan de tous les facteurs sociaux ; pour le passé cet inventaire et ce bilan seront toujotiirs plus ou moins incomplets, mais il n'en sera sans doute pas de même dans l'avenir, grâce aux offices centraux de statistique locak et internationale dont la nécessité est de mieux en mieux reconnue. Nous différons toutefois du
410 LE PROGRÈS ET LE REGRÈ3 DES SOCIb:ii:.S
savant anglais en ce que nous considérons seulement cet inventaire comme l'auxiliaire de la sociologie en ce sens que le mètre du progrès ne peut se trouver dans une simple addition de tous les biens sociaux avec une soustraction des maux ; le résultat ainsi obtenu ne donnerait pas la solution cherchée, le progrès étant, comme nous l'avons déjà constaté dans un chapitre antérieur, un perfectionnement de l'organisation, de même que le regrès en est la dissolution.
La classification méthodique des phénomènes sociaux, indispensable à l'organisation de nos connaissances et de toute théorie sociologiques et le fait môme que le phénomène dit société n'apparaît que lorsqu'il y a combinaison, c'està-dire un certain agencement supérieur et vivant de ces facteurs élémentaires embrassés sous la désignation de territoire et population et des facteurs dérivés de cette combinaison et de cet agencement, prouvent que toute société étant un organisme, toutes les mensurations, tous les calculs qui peuvent être faits des conditions particulières de leur structure et de leur vie sont insuffisants par eux seuls pour apprécier ces dernières. Une population nombreuse peut se développer sur un territoire et dans un milieu alimentaire favorables et cependant une telle société peut-être inférieure à une société dont la population non seulement absolue mais relative est moins nombreuse et le milieu alimentaire moins avantageux. La Chine, par exemple, n'est pas supérieure en civilisation à la Hollande ou au Danemark.
Dans les organismes sociaux, la supériorité se mesure, comme dans les organismes en général, plus par le degré de perfectionnement de la structure que par la masse des deux éléments constitutifs ; comme le fonctionnement est
inséparable de Torganisation, comme le progrès est une certaine direction en mieux de ce fonctionnement de la structure coïncidant avec une amélioration de cette dernière, le progrès du fonctionnement servira à contrôler celui de la structure, et vice versa. Dans tous les cas, le mètre qui convient le mieux pour mesurer le progrès ou le regrès des sociétés est lui-même un composé dans lequel entrent les diverses parties constitutives des sociétés dans la proportion de leur importance et conformément au même agencement ; c'est un rapport fixe et constant entre toutes les structures sociales variables qu'il s'agit d'apprécier.
Toutes autres choses égales, la Chine serait certainement supérieure à la Hollande ou au Danemark ou à la Belgique, puisqu'elle englobe dans sa structure une communauté de trois cents millions d'individus répartis sur un territoire incomparablement plus considérable. Cependant la Belgique, la Hollande, le Danemark lui sont, à n'en pas douter, supérieurs autant qu'une fourmi et une communauté de fourmis sont supérieures à une monère ou à une communauté de monères, et l'homme civilisé, malgré sa taille moindre, à l'éléphant. D'où provient cette supériorité? Du degré d'organisation. La diminution de la population ou celle du territoire et même la réduction des deux à la fois dans une société donnée seront certainement des indices d'une rétrogradation possible ; elles n'en seront pas la preuve. Ainsi, dans telle société primitive et guerrière, le petit nombre des enfants, des femmes, des vieillards pourra constituer une supériorité vis-à-vis, des sociétés concurrentes, tandis qu'il serait un signe de rétrogradation dans des sociétés pacifiques et industrielles. Aussi les unes agiront-elles à l'inverse des autres eh ce qui concerne la
production de ces catégories d'individus ; ici elle sera favorisée et honorée, là on s'y opposera au besoin par le meurtre ; vivre vieux ou naître fille seront assimilés à des crimes antisociaux et punis de mort cornm^ tels.
Ce n'est donc que par kurs institutions et surtout par l'ensemble de leurs institutions, c'est-à-dire par leur organisation intégrale, que nous pouvons avec précision mesurer le degré de ciTilisation, le progrès et le regrès des sociétés. Ni l'économie politique abstraite, ni aucune autre science sociale abstraite ne peuvent, isolément, nous fournir cette mesure exacte. Ceci est important et vrai au point de vue de la morale et du bonheur collectifs, par exemple, aussi bien que de la morale et du bonheur individuels ; en effet, comme l'a mis depuis longtemps en proverbe la Sagesse des nations, organe plus ou moins conscient de la pensée collective, la richesse ne £ait pas le bonheur ; elle ne fait pas davantage la dignité et la vertu; une société riche comme la société américaine des États-Unis du Nord pourrait en réalité être une structure sociale inférieure à la société suisse, par exemple, au point de vue du bonheur et des qualités morales.
Ma conclusion, tant pour les diverses classes de phénomènes sociaux que pour l'ensemble de ces derniers est que leur étude est le point de départ de toute investigation sur le progrès et le regrès des sociétés, qu'elle doit être complétée par la connaissance la plus exacte possible de la structure et de l'évolution de chacune des fonctions sociales, de leurs appareils et de leurs systèmes, mais que la civilisation générale d'une société, sa place dans l'échelle des sociétés, ne peuvent être déterminées que par son organisation intégrale comparée. Les sociétés sont des organismes bien réels; c'est le degré de perfectionnement
de lenrs organes spéciaux, de leurs appareils, de leurs systèmes et de leur structure intégrale, qui est surtout de nature à nous faciliter d'une façon concrète, surtout au point de vue descriptif, qualitatif et synthétique, le rang de chaque société dans l'ordre hiérarchique et naturel des civilisations. C'est ainsi qu'on a procédé en zoologie po®r la classification hiérarchique des espèce», d'après les caractères distinctifs de leur organisation générale depuis la simple monère jusqu'à Vhomo sapiens, le type le plus élevé des vertébrés ^
D'après ce qui précède, le progrès ou le regrès de l'espèce humaine en général en tant que ne formant ou tendant à ne former qu'une société universelle, une humanité, auront pourélémentd'appréciation l'invenlairegénéraldont nous avons parlé ci-dessus mais comme mètre, une commune mesure empruntée à tous les organes, appareils, systèmes et sociétés particulières dont le développement ou la disparition sont de nature à favoriser ou à empêcher l'avènement d'une structure et d'une vie internationales auxquelles les sociétés particulières de l'avenir seront subordonnées de la même manière que les individualités et une foule de divisions sociales particulières, primitivement indépendantes, se sont déjà antérieurement dans l'histoire de nos civilisations successivement surbordonnées à des centres de plus en plus élevés. A ce point idéal, l'humanité ne pourra plus être comparée qu'à elle-même et mesurée par elle-même.
Les organismes sociaux n'ont pas seulement avec les organ}'"^ «iw^iw' *^gg ^^^ analogie ibrmelle, mais des
(1 > pour le troisième volume de notre Inlroduc-
tîo i n /'/M , consacré à la Structure générale des sociétés la,
c. . -^iicalioii ' AFctiique des variétés et des types sociaux.
ressemblances réelles ; ils sont la continuation naturelle, un mode spécial et plus compliqué des phénomènes vitaux y compris les phénomènes psychiques. La méthode d'étude de la régression des sociétés ne peut en définitive dififérer des méthodes et des modes d'appréciation en usage dans les sciences naturelles en général. Ce sont aussi ces dernières, qui, comme nous l'avons montré par des exemples, nous préparent le mieux à reconnaître les lois régressives des sociélcs.
Au commencement de cette étude, nous avons rattaché la conception et le phénomène du progrès à leur condition la plus simple, celle d'une mutation ou variation; nous avons en outre montré que le progrès impliquait une continuité réelle, une causation entre Tétat précédent et l'étal nouveau. Comme les sociétés sont des organismes, cette conliniiilé dans leur transformisme revêt le caractère spécial d'hérédité en tant que cette dernière fixe dans les formes nouvelles les formes antérieures avec tout ou partie des acquisitions intermédiaires. Ces variations et ces transmissions héréditaires ont dans les sociétés comme dans les îfutres organismes pour facteurs principaux l'adaptation, la sélection naturelle et, plus que dans tous les autres organismes, la sélection et l'adaptation artificielles, conscientes, raisonnées et méthodiques des formes sociales les plus avantageuses telles que primitivement la coopération esclavagiste, servile, par la contrainte et finalement la coopération volontaire par le consentement mutuel, modes distincts d'un même lien organique, et qui peuvent du reste, à mesure qu'ils s'intègrent dans l'organisme, devenir insconscients et automatiques.
La sélection naturelle et artificielle est elle-même un
des procédés de l'adaptation des organismes à leur milieu; cette adaptation se fait directement parles variations organiques produites par les variations du fonctionnement, lesquelles sont en rapport avec tout le milieu externe et interne, ou indirectement par la rétrogradation ou l'élimination des individualités ou des organes sociaux que leur état d'infériorité condamne à se réduire ou à disparaître.
Tout progrès suppose une croissance et en outre une mutation ou variation, c'est-à-dire une différenciation ; la différenciation constitue une adaptation qui n'est progressive que parce qu'elle est une diÉFérenciation ; car une régression vers des formes plus homogènes peut dans certaines circonstances être une condition favorable à la conservation de l'organisme sans constituer un progrès, par exemple la contraction de tout l'organisme social qui s'opère en temps de guerre ; l'hérédité transmet et fixe la croissance et la différenciation; l'imitation n'en est qu'un agent auxiliaire. Quant à la sélection elle agit aussi bien dans le sens du progrès que dans celui du regrès puisqu'elle n'a pour objet que la conservation et la production des formes les plus avantageuses à la conservation des sociétés*; que ces formes soit progressives ou régressives, peu importe. Ceci a été généralement perdu de vue. Certes les progrès de la puissance psychique par exemple, se font par la sélection naturelle ; ils se fixent et se transmettent par l'hérédité. Les êtres simples ont été suivis d'êtres de plus en plus compliqués dans la série des âges géologiques de sorte que le progrès, quand il y a progrès^ consiste en une complication de plus en plus grande avec une coordination de plus en plus parfaite. Mais la sélection n'implique pas le progrès, mais, seulement la correspondance la plus
avantageuse, suivant les circonstances, des êtres avec leur milieu ; dans un milieu hostile, une sélection sociale dans le sens d'une régression militaire et despotique, peut constituer un avantage sans être un progrès. La correspondance, la vie sont des effets ; la vie n'est ni cause première, ni cause finale, elle est un rapport.
La confusion du progrès et de la sélection naturelle a été exagérée aussi bien en psychologie et en physiologie qa*en sociologie. D'après M. H. Spencer, contrairement à M. Wallace qui admet que la sensibilité de la peau est due à la sélection naturelle, ni sa sensibilité générale, ni sa sensibilité spéciale, au point de vue de la distribution locale, ne sont dues à la sélection. Pour M. H. Spencer, la genèse du système nerveux ne peut être due à la survivance du plus apte *, mais aux effets directs de réciprocité entre la surface et le milieu ; la preuve en est, qu'au cours du développement, les centres nerveux commencent par être superficiels et émigrent vers l'intérieur dans la suite *.
Des variations fortuites peuvent aussi se transmettre, qu'elles constituent ou non un avantage ; la sélection naturelle agit pour favoriser les organismes qui présentent des variations avantageuses soit progressives, soit régressives. Quant aux caractères acquis, ils ne se transmettent que quand ils sont intégrés dans l'organisme, avant il n'y a que des tendances favorisées ou non pas la sélection.
La conception de l'hérédité organique et sociale n'a été de son côté bien comprise que très tard ; il s'y attacha d'abord naturellement une idée de fixité et d'accumulation avant qu'elle ne fût conçue surtout comme une fonction
(1) Problèmes de Morale et de Sociologie : Les faateurs de Vévolu- . iion organique,
(2) Jàid. L'insuffisance de la sélection naturelle.
De Greef. 27
41 î LE PROGRÈS ET LE REGRÊS DES SOCIÉTÉS
dynamique de transmission ; elle peut agir aussi dans un sens aussi bien néfsiste que favorable. Elle capitalise les folies des ancêtres aussi bien que leurs expériences ; elle transmet le tout en bloc et aggravé à leur descendance.
Au point de vue invelutif, nous avons constaté antérieurement, mais il est utile de le rappeler, que toutes les régressions constituent nécessairement une désorganisation, une dissociation. L*épilepsie est une dissociation des centres moteurs, l'hystérie en partie des centres nerveux et moteurs, la neurasthénie, des centres nerveux et principalement de Téçorce, elle est superficielle à la différence de l'idiotie et de rimbécillité qui constituent une dissociation générale. Nous avons vu que d'abord s'affaiblit la volonté, puis l'intelligence, ensuite les sentiments, enfin la sensation. Plus la lésion atteint un organe essentiel, plus la dégénérescence est rapide. Il y a une hiérarchie naturelle dans la dégénérescence comme dans le progrès. L'atavisme est un cas d'hérédité régressive. La personnalité des sociétés aussi bien que celle des individus est un faisceau de sous-personnalités coordonnées ; elles se dissocient quand il y a régression ; elles se socialisent quand il y a progrès. Du reste, que l'hérédité soit progressive ou régressive, elle peut agir dans les deux cas en enlevant à la vie une partie de ses phénomènes conscients, en annihilant ou en renforçant des influences inhibitoires et régulatrices, en empêchant ou en favorisant des irradiations vers des centres voisins, en raccourcissant on en prolongeant une partie du temps nécessaire à la réaction contre l'excitation, en favorisant ou en comprimant la décharge nerveuse ou l'action sociale ; généralement elle est favorable aux actes réflexes c'est-à-dire qu'elle est plus conservatrice que novatrice. C'est ainsi, qu'avec la plus grande facilité et
malgré tous les arguments d'une raison consciente, les plus anciennes institutions sociales, la royauté par exemple, se transmettent à la lettre héréditairement dans les sociétés les plus avancées.
Au point de vue sociologique, il y a aussi lieu de tenir compte de la loi biologique que Tontogénèse reproduit la phylogénèse ; cette loi est la confirmation de révolution ou du transformisme aussi bien biologique que social. Les embryons et les larves des représentants les plus élevés de chaque groupe se développent suivant une série de stades dans lesquels ils ressemblent plus ou moins aux représentants inférieurs de même groupe. L'explication en est aussi dans les lois de l'hérédité et de la variabilité. L'hérédité fait que les caractères d'un organisme, à chacun des stades de son existence, sont reproduits chez ses descendants à des stades correspondants ; la variabilité fait que les descendants ne ressemblent jamais de tout point aux parents. De ces deux lois combinées, il résulte qu'une variabilité continue d'un même type primitif peut s'accentuer, chaque variation acquise tendant à se fixer par l'hérédité. Une loi dérivée et connexe est que tout organisme reproduit les variations héritées de tous ses ancêtres aux stades successifs de son développement individuel, stades qui correspondent à l'ordre successif de ces variations chez ses ancêtres. Mais cette loi, comme toutes les lois n'est que tendancielle ; ^elle est en réalité déformée par d'autres influences ; cette reproduclioa ou récapitulation est toujours abrégée ; les stades sont franchis grâce à l'économie réalisée par la nature par la survivance des êtres mieux constitués qui se développent plus directement ; ainsi Tordre et l'époque du développement et en outre des caractères organiques accessoires, mais utiles à l'embryon
et à la larve, peuvent modifier la loi. En biologie également des organes au cours de leur développement passent dans des formes inférieures ^
Toutes ces considérations, toutes ces lois générales et spéciales sont, sous réserve de certaines circonstances plus complexes et plus spéciales, applicables à la sociologie. Il faut y ajouter la loi d'hétérochronie, signalée déjà par H. Spencer et d'après laquelle, surtout dans les sociétés très avancées, de nouvelles sociétés peuvent se dififéreneier par colonisation, par exemple en instituant tout d'abord leurs organes les plus spéciaux et les plus élevés ; c'est ainsi aussi que le cerveau de Tembryon humain, au point de vue surtout de la masse, atteint un développement di^roportionné et antérieur à celui de Tensemble.
£n sociologie comme en biologie, des variations se produisent par usage ou non-usage, ce sont des variations fonctionnelles ; elles affectent généralement les fonctions les plus récemment acquises, celles-là se perdent très facilement par non-usage. La loi générale de ces variations dans les deux ordres de phénomènes est que plus les fonctions se spécialisent et deviennent élevées et superficielles, moins aisément elles sont transmissibles ; elles sont en effet les plus exposées à toutes les influences perturbatrices, elles sont les plus fragiles, les plus malléables, précisément parce qu'elles sont les dernières acquises. Quand elles se transmettent, ce n'est en général pas dans les mêmes conditions que les plus anciennes. Cela est conforme à la loi de stabilité décroissante des fonctions et des organes supérieurs. L'adaptation à des conditions nouvelles, aussi bien en biologie qu'en sociologie, ne constitue pas nécessaire-
(1) F. Balfour. Traité dP embryologie^ t ï-
LE PROGRÈS EN SOCIOT.OCTl^ «^«
ment, un progrès ; ces conditions elles-mêmes peuvent en effet être plus simples et plus générales ou plus complexes et plus spéciales. Par exemple, l'épuisement de la terre, exige l'application d'engrais artificiels très coûteux, mais il n'y a pas dans ce procédé un progrès nécessaire, au point de vue sociologique, sur les sociétés où les terres sont naturellement fertiles. Mais si les conditions spéciales sont préexistantes, si par exemple la civilisation, avec tous les progrès réalisés ailleurs^ parvient à s'implanter et à ig'acclimater dans des milieux antérieurement inabordables, soit en modifiant ces milieux, soit en s'y pliant, ^lors il y a extension de la civilisation par adaptation à des milieux spéciaux, il y a progrès.
En terminant son étude ^mt Y insuffisance de la sélection naturelle, M. fl. Spencer dit fort bien que « la réponse correcte à la question de savoir si les caractères acquis sont ou non héréditaires, décidera de la correction des croyances, non seulement en biologie et en psychologie, mais aussi en éducation, en morale et en politique* ». C'est là un bel exemple de la loi d'interdépendance des fonctions sociales et aussi de l'action régulatrice de la science sur les fonctions sociales les plus hautes, telles que celles indiquées par l'illustre écrivain. Son observation confirme la conclusion de toute la première partie de notre travail, que ce sont les sciences immédiatement antécédentes à la sociologie, la biologie et la psychologie, qui ont transformé nos croyances et nos doctrines relativement au progrès et au regrès des sociétés.
Pour finir en ce qui concerne la sélection naturelle et l'hérédité, nous croyons également pouvoir dire avec
(1) Problèmes de morale et de sociologie, l'aris, p. 376.
M. H. Spencer : « La séleclion naturelle ou la survivance du plus apte est presque uniquement à Tœuvre dans tout le monde végétal et dans le monde des animaux inférieurs qui est caractérisé par une passivité relative. Mais, en s'clevant vers les types d'animaux supérieurs, ses effets se fondent de plus en plus avec ceux que produit Thérédité des caractères acquis, jusqu'à ce que chez les animaux à structure complexe, Thérédité devienne une cause importante, sinon la principale cause d'évolution*. »
Le progrès social, d'après tout ce qui précède, implique donc un^ variation telle que l'état social présent est la continuation de l'état antérieur dont les caractères lui sont transmis héréditairement avec en plus cette variation résultant de l'adaptation de cet état antérieur à des conditions nouvelles ; la société continue avec ce changement parce que celui-ci constitue un élément avantageux dont la sélection naturelle entre sociétés et aussi la sélection artificielle par le fait de l'intervention relative de la société même dans sa propre organisation, expliquent la formation et le développement. Cependant, comme nous l'avons vu, les formes sociales les plus avantageuses pour la lutte entre sociétés rie sont pas nécessairement progressives ; des formes inférieures régressives peuvent être, à certains moments, plus avantageuses ; pour qu'il y ait progrès, il faut qu'il y ait perfectionnement de l'organisation et de la vie sociales; sous ce rapport, M. H. Spencer semble être dans le vrai lorsqu'il trouve la simple explication darwinienne insuffisante et lorsqu'il croit qu'on a peut-être trop perdu de vue les conceptions de Lamarck, de Goethe et de Geoffroy Saint-Hilaire ; à ce point de vue,
(1) Problèmes de morale et de sociologie. Paris, p. 345.
TF PI^OQRftS EN SOCTOLOGIE 423
Técole a du reste été plus exclusive et absolutiste que le maître. Le perfectioanement des animaux et des sociétés consiste dans une adaptation à des milieux de plus en plus spéciaux ; l'usage et le non-usage expliquent donc aussi, au moins en partie, Torganisation et la désorganisation, c'est-à-dire le progrès et la régression qui sont les deux pôles du transformisme biologique et social ; la sélection naturelle ne suffit pas à expliquer le progrès, elle opère seulement dans le sens de la survivance des formes les plus avantageuses; or, la simplification régressive peut constituer un avantage de ce genre ; tel un Parisien retourne à la vie simple pendant deux mois de villégiature pour refaire son système nerveux ébranlé.
Dans tous les cas, une variation est la condition primaire d'un progrès ou d'une régression. Chez les êtres vivants et chez les sociétés qui sont les êtres vivants les plus vastes et les plus complexes, ces variations sont en rapport avec leur sensibilité. Nous savons, par nos études antérieures, que les organismes sociaux sont les plus sensibles de tous les organismes, puisque toutes leurs unités constituantes sont plus ou moins sensibles et conscientes, ce qui n'est pas le cas des unités constituantes des organismes individuels.
Cette sensibilité organique est en rapport avec la mobilité organique. En biologie, plus les parties de notre corps sont mobiles, plus leur sensibilité est exquise ; au contraire, plus leur motilité est pauvre, plus leur sensibilité est obtuse. Il en est ainsi entre les divers organismes comparés et la même loi s'observe entre les diverses parties des sociétés et entre les diverses sociétés, suivant leur degré de structure.
M. Durckheim observe l'extrême lenteur avec laquelle
le droit pénal évolue ; d'après lui, il «e modifie plus diffîcilement que les mœurs et il est la partie du droit positif la plus réfractaire au changement. Cette observation est exacte, sauf en ce qui concerne les mœurs ; celles-ci sont plus stables que la morale, laquelle Test plus que le droit ^
Dans les sociétés inférieures, le droit est presque entièrement pénal, et dès lors peu sensible, très stationnaire ; cette fixité est en rapport avec la fixité des formes de la conscience collective auxquelles le droit correspond; il s'applique du reste à des cas plus spéciaux que la morale et les mœurs et dès lors naturellement il -varie dans des circonstances également spéciales, tandis qu'une transformation de la morale et des mœurs exige pour ainsi dire une transformation générale des bases sociales ; mœurs et morale sont plus vagues, plus diffuses, plus communes, surtout les mœurs.
Plus nous nous rapprochons des phénomènes sociaux qui se rapportent à la vie matérielle ou nutritive des sociétés, plus la stabilité et la fixité, c'est-à-dire l'insensibilité relative, augmentent. Nous avons déjà constaté, d'après M. P. YioUet, qu'il en est ainsi, notamment pour les formes juridiques d'acquisition de la propriété. A l'origine toute propriété s'acquérait par l'occupation ou prise de possession. On met des milliers d'années à concevoir que la propriété se puisse acquérir par le seul consentement et on n'y arrive même que par la voie, habituelle en pareil cas, de la fiction et du symbole. En effet, la notion matérielle de l'occupation persiste dans la théorie de la tradition romaine. Au fait naturel, déjà en voie de décadence, se substitue la fiction d'occupation, car on n'eût générale-
(1) Durckheim. De la division du Travail social. F. Alcan, édiU, p. S2.
ment pas osé s'avouer que la propriété pût être transmise par la seule volonté. Cette fiction ménage la transition vers ridée nouvelle d'acquisition de la propriété par la seule volonté, par le seul consentement, t Ainsi s'élabore en quelque mille ans une idée nouvelle *. »
Combien moins sensibles encore sont les mutations du droit même de propriété et des formes de la propriété!
La première loi de la variabilité ou du transformisme social est donc que les phénomènes les plus spéciaux, les plus extérieurs, les derniers acquis sont aussi les plus sensibles et les plus exposés à des mutations. Ce sont aussi ceux-ci qui se transmettent le plus difficilement par l'hérédité collective. Cette loi a pour contre-partie que plus les arrangements sociaux sont complets, plus les réarrangements deviennent difficiles. Ceci s'applique à tous les organismes et doit être mis en rapport avec les autres lois de l'hérédité qui tendent à fixer les variétés et les espèces. Des variations importantes sont devenues très difficiles notamment chez les vertébrés si^périeurs malgré certaines défectuosités désavantageuses et, dans tous les cas, inutiles de leur .structure ; il en est ainsi précisément parce que îes défectuosités actuelles sont le résultat d'une longue évolution héréditaire et que pour modifier maintenant l'une ou l'autre partie, il faudrait aussi modifier tout le reste et tout d'abord faire rebrousser chemin par tout l'organisme le long de toute la route parcourue par lui pour lui en faire suivre une autre réputée meilleure. Telle est la conception de M. de Roberty d'après laquelle le progrès est souvent le retour vers les formes primitives par l'humanité quand elle reconnaît qu'elle a erré. Certains retours partiels sont incontestables, d'autant que les structures sociales sont
(1) Paul VioUet. Histoire du Droit civil français, p. 522.
en général plus plastiques que toutes les autres, mais la loi de difficulté croissante des réarrangements sociaux complets n'en reste pas moins une règle constante du transformisme social.
Cette loi de là difficulté progressive des organismes sociaux à subir des réarrangements à mesure précisément que leur organisation est plus complexe et, en un certain sens, plus complète, doit être admise bien que les agrégats sociaux soient plus aisément modifiables que les organismes individuels. Les types sociaux doivent donc être considérés comme moins fixés que les types individuels, mais comme ayant cependant une tendance à se Oxer. Cette tendance à la fixation apparaîtra naturellement surtout dans les phénomènes les plus simples, les plus généraux et, dans chacune des fonctions sociales, suivant qu'elles sont aussi plus générales et plus anciennement organisées. En somme, chaque addition à la structure sociale est un pas fait dans le sens de la fixation des acquisitions antérieures.
Cependant, dans les sociétés, l'achèvement et la perfection du type sont beaucoup moins concevables et réalisables que dans les organismes ordinaires ; l'arrêt dans leur structure ne peut actuellement être encore entrevu comme pouvant résulter de ce que le type social serait complet et cela pour deux raisons fondamentales : d'abord la masse et l'étendue des phénomènes sociaux et de leurs unités composantes sont tellement vastes que la formation d'un type social complet embrassant toute la planète et toute l'espèce humaine qui la recouvre, suppose une évolution dont la durée n'est pas déterminable ; ensuite, chacune des variétés sociales particulières actuelles et surtout la société universelle dont les premiers linéaments
commencent à peine à se dessiner sont esicore susceptibles d'un nombre incalculable de combinaisons ultérieures dont, loin de pouvoir entrevoir actuellement la fin, nous ne concevons que très difficilement la transfiguration la plus rapprochée et le commencement. En fait, mais cette image même est insuffisante, car aucune image ne peut figurer ce qui est indéterminable, Tespèce humaine est encore, relativement à son avenir, dans les langes de son enfance ; la coordination de tous ses membres est encore loin d'être entièrement effectuée ; l'humanité n'est encore que la terre promise et c'est lorsqu'elle n'existe pas encore que l'on parle et que l'on s'inquiète déjà de l'arrêt de sa croissance et de sa fin!
M. H. Spencer admet que < la différenciation et la croissance ^sociales s'arrêtent, comme chez l'individu, lorsque l'organisme a réalisé complètement le type qui marque la maturité et précède le déclin ». La formule est exacte in abstracto ; mais il est impossible de fixer ces époques de maturité et de déclin pour les sociétés à venir et surtout pour le type humanitaire futur; nous ne pouvons tout au plus les déterminer que pour les sociétés historiques particulières réellementéteintes et encore devons-nous tenir compte de ce que, pour les plus élevées, le déclin apparent n'a été généralement qu'une transformation sans discontinuité réelle entre les formes anciennes et les formes nouvelles. Les phénomènes de discontinuité, d'arrêt et de mort complets et définitifs se rencontrent surtout dans les formes les plus rudimentaires de la vie sociale, de même que les phénomènes de régression. Plus les formes sont vastes et élevées, plus il y continuité de la vie, stabilité et régularité du fonctionnement dans le temps et fixation de la structure dans l'espace.
En biologie et en psychologie, les parties dont le développement est le plus tardif ont aussi la destination fonctionnelle la plus haute. Les organismes mettent d'autant plus de temps à se développer, qu'ils sont plus grands et plus complexes. Les sociétés sont donc naturellement plus durables que les individus ; elles impliquent plusieurs générations successives au moins ; certaines fonctions sociales ne peuvent apparaître que par la coexistence et la succession de plusieurs individus. Les races et les sociétés supérieures arrivent plus tard au bout de leur développement mental et social que les inférieures ou, tout ou moins, elles sont conditionnées pour avoir, sauf accident, une plus longue durée de développement.
Cette loi doit être mise en rapport avec celle de Taccélération du progrès par le progrès même, loi que nous avons déjà indiquée antérieurement et qui a été signalée par divers sociologistes et notamment par M. J. Novicow*; elle est l'application en sociologie d'une loi physique, biologique et psychique plus générale. Toute force agissant d'une façon continue produit une accélération de mouvement ; il en est ainsi en astronomie, en mécanique et dans toute la série des sciences naturelles ; l'exercice répété facilite la fonction ; de là la transformation de certains actes d'abord conscients en actes inconscients et réflexes. Cette loi d'accélération s'observe jusqu'en géologie : les couches des terrains primitifs atteignent vingt-cinq kilomètres, celles des terrains primaires quinze ; secondaires, cinq; tertiaires, un. Les peuples primitifs sont les plus conservateurs. Les Somalis d'aujourd'hui sont encore identiques à ceux d'il y a trente^huit siècles et dont les bas-reliefs nous
(1) La lutte des Sociétés, Paris, F. Alcaa, p. 188 et suiv.
font connaître les ti-aits, les mœurs et les costumes. L'art égyptien ne se distingue guère de lui-même à deux mille ans d'intervalle. En Grèce, les mutations sont rapides, plus encore en Italie et dans les temps modernes. Or ces dernières civilisations sont moins longues en durée absolue qoe celles d'Egypte et de la Chine. En sens inverse de la loi d'accélération, il y a une loi de ralentissement du progrès et aussi une loi d'accélération du regrès à mesure que celui-ci continue.
D'après M. Novicow, les rythmes progressifs et régressifs sont plus longs dans les sociétés primitives ; ils sont plus courts dans les sociétés avancées ; il faut ajouter plus réguliers.
L'observation est vraie également en ce qui concerne le mouvement des fonctions générales par rapport aux plus spéciales. Ainsi les frontières ethniques, linguistiques, économiques se déplacent lentement, insensiblement, les frontières politiques brusquement.
Il faut aussi combiner les deux lois ci-dessus avec la loi dynamique générale et commune à tous les corps, qu'une quantité plus grande de changements est produite à la surface externe que dans la masse interne. De même, en sociolo^e, nous constatons l'instabilité supérieure par exemple, des industries de luxe, du goût, de la mode et de toutes les professions en raison directe de leur spécialité croissante. En outre, il faut se rappeler que plus une masse est vaste et complexe, plus elle est variable.
Le progrès par sa continuité assure de plus en plus la stabilité des acquisitions nouvelles, c'est-à-dire du progrès. Cette loi consolante et encourageante se manifeste spécialement aujourd'hui précisément dans l'institution successive des formes internationales, destinées à régler la
vie collective de toute l'espèce humaine, en subordonnant de plus en plus les sociétés particulières actuelles, royaumes, empires ou républiques à une structure d'ensemble ayant ses organes supérieurs de relation et de coordination. Cette formation d'un grand corps social unique se fait et se fera de mieux en mieux suivant les mêmes modes qui ont présidé à la formation des grandes civilisations anciennes et des Etats modernes, mais avec une prépondérance croissante des moyens pacifiques sur les procédés violents. La Suisse, les Etats-Unis, l'Angleterre avec son cortège de colonies, nous montreront de plus en plus les extensions possibles des formes fédératives qui qous permettront de nous élever à un stade supérieur à celui des nationalités. Ces dernières ne sont-elles pas déjà constituées par l'union, il est vrai généralement violente, mais consolidée par la paix, des éléments les plus disparates à l'origine ? M. Novicow observe fort bien que l'un des organes spéciaux de cette extension de la vie internationale a passé par les mêmes phases : « les Etats ont commencé par envoyer des ambassadeurs en des occasions extraordinaires seulement. Plus tard, les légations sont devenues permanentes. Ce fut un immense progrès. La permanence de la représentation diplomatique marqua la permanence des rapports juridiques. Les congrès internationaux sont maintenant intermittents, ils deviendront périodiques, comme les ambassades sont devenues permanentes. Ce dernier fait s'est accompli non pas parce que les hommes sont devenus meilleurs, mais )arce qu'ils y ont trouvé un intérêt. De même l'assemblée législative internationale s'organisera, non pas pour l'amour du prochain, mais pour l'amour de soi*. >
(1) Les luttes entre les Sociétés humaines^ p. 622. Nous faisoBS des réserves en ce qui concerne la recherche métaphysique des causes
Ces transformations progressives dans le sens de Textension, de la fixité, de la stabilité et de la régularité des relations sociales se manifestent dans les diverses catégories de fonctions nationales et internationales et surtout dans l'organisation de la monnaie, des banques, des chemins de fer, des services maritimes, des postes, des télégraphes, des expositions, des offices de renseignements, etc., etc., toutes organisations qui, devenues collectives, régulières et fixes d*abord dans des sociétés particulières, tendent à le devenir aussi maintenant dans la vie d'ensemble des sociétés. Ainsi se modèlent successivement depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, les formes de ce grand corps social unique auquel les membres épars de l'espèce humaine ont, dans la longue série des temps, apporté leur contribution consciente ou non de matériaux et d'efforts.
Ces phénomènes de la constitution d'une vie intersociale collective confirment la loi de sensibilité croissante des formes supérieures les plus récemment acquises. Ce sont les plus mouvementées mais aussi les plus exposées à des variations régressives ; elles sont les plus sensibles, mais, précisément à cause de cela, elles élèvent la conscience collective d'un degré, car c'est en elles que se représentent les besoins nouveaux, les idéaux, les hésitations, les troubles et les crises qui caractérisent naturellement le passage de formes sociales inférieures et devenues habituelles vers des i ormes supérieures inaccoutumées. Si aujourd'hui la sujétion des peuples à une loi et à une foi communes ne s'opère plus, comme sous le catholicisme et l'islamisme, par des
sociales, intérêt, amour de soi, etc., qui déparent les justes réflexions du savant écrivain russe et pour l'évolution des faits internationaux du même ordre nous renvoyons le lecteur au livfe si rempli d'érudition de M. le professeur E. Nys sur Les origines du droit international y Paris, 1894.
432 LE PROGRÉS ET LE REGRES DES SOCIÉTiiS
procédés systématiquement sanguinaires, les souffrances qui accompagnent les transformations actuelles n'en sont peut-être que plus vives. Elles échappent dans tous les cas de plus en plus à des diagnostics et à des ' remèdes locaux. C'est ainsi, par exemple, qu'individus, Etats et continents particuliers sont entraînés dans des crises monétaires internationales qui, comme un cyclone, bouleversent à de certains moments sur leurs parcours les structures et architectures particulières ea apparence les plus solides et proclament par Tégalité devant la destruction cette unité de la vie mondiale dont les troubles mèmies appellent nécessairement l'intervention d'institutions régulatrices supérieures aux organes de nos civilisatiojQs exclusives et locales.
Le fait que tout progrès s'effectue dans le sens de la fixité et de la régularité par cela même qu'il consolide les formes anciennes en les complétant et en les perfectionnant par l'adjonction et la superposition de formes nouvelles, est en somme une application particulière de la loi générale d'évolution qui se manifeste progressivement par l'intégration, régressivement par la dissolution. En France, par exemple, et ailleurs, une organisation nationale, c'est-à-dire interprovinciale, a successivement modéré et régularisé les rapports locaux en les rattachant et en les subordonnant à une vie d'ensemble ; de même, en Suisse et aux Etats-Unis, cette coordination s*est opérée entre divers Etats ; de même, si nous savons progresser, les relations internationales actuelles se consolideront par des institutions correspondantes qui, à leur tour, deviendront de plus en plus fixes, stables, régulières et permanentes. Ce progrès continuera à s'effectuer comme il s'effectue dès maintenant, dans les rapports intersociaux
les plus simples et les plus généraux d'abord, ceux de la vie économique et de la reproduction de l'espèce ; un type unique tendraà émerger par la formation des liens économiques résultant notamment de la division croissante du travail social et par le mélange des races comme en Amérique, en Australie et dans tous les grands centres de civilisation ; les arts et les sciences créeront de plus en plus des croyances et des sentiments communs et universels ; il se formera une morale commune déterminée par des convictions communes; les cas les plus spéciaux, les moins intégrés dans la conscience, seront réglés par un droit international de procédure, de défense sociale, par une législation commerciale, civile, etc. ; en dernier lieu se formeront des organes centraux de représentation, de délibération et d'exécution. Là se manifesteront d'une façon consciente les troubles les plus vifs de la sensibilité collective, mais sous une forme atténuée et pacifique, comme ils se manifestent déjà dans nos organes nationaux de représentation et d'exécution du reste eux-mêmes encore si imparfaits et par cela même si excitables, si sensibles, si agités.
Est-ce à dire que, lorsque le monde sera ainsi doté de ses organes sociaux et politiques les plus élevés, la perfection sera atteinte, la loi de variabilité cessera d'exercer ses effets et qu'il se produira un arrêt par suite de la réalisation et de l'achèvement du type international ? Non, pas plus que dans nos sociétés particulières, l'organisation des formes juridiques et politiques les plus hautes ne ferme la voie à des progrès ultérieurs, soit au point de vue du perfectionnement même* de ces formes, soit au point de vue d'une spécialisation et d'une différenciation croissantes dont les limites sont indéterminables et exigent toujours De Gbeef. , 28
dfe.> «ioordinations nouvelles, pas plus, au point de vue de rorganisationinternationale, il n'est encore possible d'entrevoir des limites à l'intensité de la différenciation organique et par conséquente la production correspondante et nécessaire de centres de coordination de plus en plus élevés.
L'arrêt social est inconcevable d'une façon absolue; l'état stationnaire ne se comprend que comme un moment du progrès ou du regrès des sociétés en tant que tout mouvement social correspond toujours et nécessairement à un équilibre ; l'état social n'est jamais que l'équilibration constante de la vie sociale.
Examinons maintenant les phénomènes sociaux de régression, et voyons si réellement, leur ordre est inverse de leur ordre de progression, comme nous en avons soulevé l'hypothèse par déduction des lois analogues en biologie et en psychologie.
Le progrès de la structure sociale est, nous le savons, parallèle au progrès du fonctionnement social. Il est caractérisé d'abord par une augmentation de la masse sociale, c'est-à-dire du territoire ou de la population, ou des deux à la fois, ensuite par la différenciation croissante des parties et des organes de cette masse, en dernier lieu par la coordination progressive des fonctions et des organes ainsi différenciés.
Le regrès social, suivant notre hypothèse, se ferait en sens contraire ; il se manifesterait d'abord par la dissolution des centres les plus spéciaux et les plus élevés de coordination pour finir par ceux des plus généraux et des plus fondamentaux, ensuite par un retour graduel aux formes antérieures d'indivision et d'homogénéité des unités sociales, enfin par une réduction de la masse sociale, territoire ou population, ou de l'une et l'autre à la fois.
De même contrairement à ce qui se manifeste sous le régime progressif, la variabilité, la sensibilité, la motilité, l'intensité et la durée de la vie et de la structure sociales et leur adaptibilité deviendraient moindres; quant à
436 m PROGRÈS ET LE REGRÉS DES SOCIÉTÉS
Thérédité et à la sélection naturelle et artificielle elles continueraient naturellement à agir mais à rebours.
La réaction spontanée et naturelle se ferait régulièrement de haut en bas de Téchelle hiérarchique des phénomènes sociaux suivant leur ordre de complexité et de spécialité décroissantes.
La réaction méthodique et systématique la plus efficace serait celle qui par la politique désorganiserait la structure et la vie économiques, de manière à entraîner ainsi Técroulement de tout le reste. Au contraire la réaction, méthodique ou non, de haut en bas serait très faible, très peu opérante, plus lente et surtout, à ses origines, tant que les lésions organiques ne sont pas profondes, susceptibles de guérison.
Ici donc, comme au point de vue progressif, l'élément modificateur, la lésion serait d'autant plus grave qu'elle atteindrait les organes les plus intimes, les moins superficiels de la société, ceux de la vie nutritive et génésique.
Les institutions supérieures les plus exposées et les plus irritables ayant successivement rétrogradé ou disparu, les institutions inférieures les plus générales, désormais directement sous rinfluence des causes de variations deviendraient à leur tour plus sensibles, moins stables, d'où un inéquiiibre de plus en plus général finissant comme pour les organismes individuels par des mouvements convulsifs, épileptiques , brusques, déréglés et violents pouvant entraîner la mort et la dissolution sociales.
Rappelons aussi, que, de même que pour l'ordre progressif des sociétés, nous avons à examiner le regrès social sous divers aspects en partant' des cas les plus simples et les plus généraux pour arriver méthodiquement à la considération des cas les plus complexes et les plus spéciaux.
Nous aurons à étudier le problème d'abord au point de vue de chaque classe de phénomènes sociaux considérée séparément et de chacune des subdivisions de ces classes. Ce procédé, comme pour le progrès ne fournit cependant que des indices et des présomptions. Il doit être complété par un examen des rapports qui existent dans la régression entre plusieurs et puis entre toutes les classes de phénomènes sociaux. La même opération doit ensuite être efiFectuée en ce qui concerne les fonctions et organes sociaux relatifs à chacune des classes susdites et des appareils d'organes, des systèmes d'appareils dans chaque classe, enfin l'examen doit porter sur l'ensemble de la structure et du fonctionnement des sociétés, d'abord particulières puis en tant que constituant une civilisation spéciale et en dernier lieu la civilisation générale, l'humanité.
Il faut également vérifier si dans le regrès, contrairement au progrès, la fonction disparait ou non toujours avant l'organe ou l'institution, le caractère commun étant d'une façon constante l'antériorité d'apparition ou de disparition par rapport à l'organe. Il faut du reste toujours distinguer dans la régression comme dans le progrès, la fonction de l'organe, le fonctionnement général de la structure générale. Dans la dégénérescence sénile, la structure générale, du moins apparente, indépendamment de celle des tissus et de la composition cellulaire, reste la même; il n'y a pas en réalité retour à l'enfance, mais le fonctionnement redevient infantile par l'oblitération successive des fonctions les plus élevées. Il n'y a plus correspondance entre la structure apparente et la vie réelle. La mort est la suite naturelle de ce défaut grandissant de correspondance. La forme survit ou plutôt persiste après le fond, l'organe après la fonction. Stanley Jevons observe.
par exemple, que c même lorsque les balances (pour peser les métaux servant de n>onnaie) n'étaient plus en usage, la coutume d'en apporter une se conservait encore à Rome, dans la vente de certaines choses comme une formalité légale* >. Voici un exemple plus frappant emprunté à une grande structure sociale : nominalement et en droit, l'empire romain a duré jusqu'au 6 août 1806 ; au fond, il ne vivait plus depuis bien des siècles. Il y a ainsi nombre de momies sociales aussi anciennes que celles de l'antique Egypte. Dans chacun des cas à étudier, il y aura lieu de tenir compte de l'ordre successif de rétrogradation.
Après cet examen sommaire que nous nous réservons de développer dans le quatrième volume de notre introduction à la sociologie, nous pourrons enfin nous rendre compte si, conformément à certaines théories en vogue actuellement, le progrès peut constituer un retour aux formes primitives et si ce retour prétendu n'est pas au contraire plus apparent que réel, le regrès seul étant un retour à ces formes et encore non pas suivant des ressemblances absolues et rigides mais conditionnées par des circonstances spéciales en vertu de la loi d'homogénéité des phénomènes sociaux, les caractères généraux des types régressifs étant surtout reproduits, les caractères spéciaux pas ou moins.
Nous avons déjà établi dans nos considérations relatives au progrès que ni la statistique, ni ce que M. B.-E. Tylor appelle un inventaire, d'une ou de plusieurs classes de phénomènes sociaux ne peuvent servir de mesures au regrès des sociétés et nous avons donné comme exemples la diminution de la natalité en France, l'accroissement de la rente
(1) La monnaie et le mécanisme de Rechange, p. 7, ii.
foncière, etc., etc. Il est donc inutile d*y revenir ici. Ce que nous avons dit à propos du progrès de plusieurs classes de phénomènes sociaux et de toutes les classes considérées conjointement s'applique évidemment à leur régression. Le mètre du progrès devant être emprunté à l'organisation sociale, il ne peut y en avoir d'autre pour le regrès, c'està-dire pour la désorganisation sociale.
C'est ce que perdent de vue les économistes orthodoxes et même M. Gh. Gide, lorsqu'ils en arrivent à se demander en quoi consiste le progrès dans l'ordre économique. D'après M. Gide, c le progrès dans Tordre économique consiste à réduire sans cesse le travail nécessaire pour un résultat donné >. L'homme peut par le progrès ou diminuer son travail en produisant la même richesse ou aug» menter sa richesse en maintenant son travail ; d'après lui c'est toujours ce deuxième système qu'il a adopté. Malheureusement nous avons vu et il a été constaté que l'accroissement de la richesse peut être parfaitement parallèle à l'accroissement de la misère et nous savons aussi qu'un système nouveau tend à s'introduire qui par la réduction de la durée du travail remédierait en partie à cet inéquilibre. Le progrès et le regrès économiques sont donc une question d'organisation non seulement économique mais intégrale, et non seulement, ajoutons-nous, nationale et sociale, mais internationale et intersociale * .
A propos du Congrès des religions, tenu à Chicago en 1893 et où M. Goblet d'Mviella voit un indice de syncrétisme religieux alors qu'au point de vue du degré philosophique atteint de nos jours ce serait plutôt un phénomène de crétinisme régressif, le savant professeur de
(1) Ch. Gide. Principes d'économie politique, p. 378 et suiv.
théologie de l'université de Bruxelles écrit : c On peut relever trois étapes sur la route qui mène à cette synthèse des religions. C'est l'admission d'abord, que le service de l'humanité est un devoir envers la divinité ; en second lieu, qu'il est le devoir religieux par excellence et, par conséquent, que toutes les religions sont bonnes dans la mesure où elles favorisent ce dernier ; enfin, qu'on peut faire son salut dans toutes les Églises pourvu qu'on croie avec sincérité, qu'on pratique la justice et qu'on se dévoue à autrui. > Je demande où est la religion dans cette troisième étape, 4. moins que M. Goblet ne mette dans le même panier les croyances scientifiques et les croyances religieuses ? Je n'y vois qve le triomphe de la morale purement humaine. Si les adhérents au congrès veulent subordonner cette morale à une théologie quelconque, fût-elle la quintessence de toutes les religions, nous disons que c*est une régression sociale vis-à-vis des conquêtes déjà réalisées non seulement par la philosophie purement scientifique mais même par la philosophie métaphysique.
D'après un tableau fort intéressant annexé par le savant écrivain à son étude, Vahoniissemeni progressif de la théologie serait, c Dieu ramené à l'énergie » inconsciente et infinie dont tout procède, l'admission de notre impuissance à nous représenter ce Dieu autrement que par des symboles, d'où l'impuissance de l'éthique religieuse et la < conviction que la réalisation de l'idéal moral est le seul but connu assignable à la divinité et que la participation de l'homme à cet objet constitue tout le devoir religieux ». Gela c'est la théologie même : l'énergie, d'ordre purement scientifique et relatif qu'elle est, devient cause première et cause finale ; on la représente symboliquement et dès lors il ne reste plus à restaurer avec M. Goblet que la liturgie et le culte, et à y
faire participer également rhonime comme à c une expression esthétique » des aspirations spirituelles et morales. Les institutions religieuses ne se sont pas formées autrement ; c'est ainsi que partout < le prêtre est devenu simple fonctionnaire de la communauté des fldèles », mais c'est ainsi aussi que parlant au nom d'une énergie extramondaine il s'est transformé en une autorité et que la religion a été une des formes delà contrainte sociale inférieure à la forme de consensus volontaire que réalise la philosophie scientifique. Actuellement synthétiser les religions existantes ne serait que coordonner la régression sociale *.
Ce fut en vertu d'un syncrétisme régressif de ce genre, qu'au VI® siècle la philosophie fut chassée par Justinien des écoles de l'Orient devenu chrétien ; on retomba dès lors dans les hérésies religieuses ; la scolastique grecque elle-même, plus que celle de l'Occident, devint presque tout à fait religieuse, sauf chez les classes instruites.
Parmi les régressions particulières apparentes ou réelles d'organes sociaux, il faut admettre celles de la philosophie. Ainsi M. G. Lewes note comme première crise celle qui suivit les deux premières époques de la philosophie grecque ; la première avait essayé de donneruhe explication physique du système du monde ; la seconde une explicacation psychique. Leur insuffisance pour résoudre le problème de l'existence et pour établir une base de certitude pour nos connaissances produisit le scepticisme et l'école des sophistes. Cependant la philosophie émergea de cette crise, qui, à vrai dire, ne constitue pas. une régression ; cette crise a donc sa véritable place dans les régressions apparentes ; en effet, l'école des sophistes donna directe-
(1) Goblet d'Alviclla. La loi du Progrès dans la Religion^ 1894.
442 LE PROGRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÏ^TfiS
ment naissance à des développements nouveaux caractérisés par l'application d'une nouvelle méthode, la dialectique, transition indispensable, bien que surtout négative et critique, pour arriver à établir les méthodes inductives. De Socrate à Platon et de celui-ci à Aristote, la logique et les méthodes de preuves, d'abord surtout subjectives, se perfectionnent de plus en plus et, avec ce dernier, la philosophie devient véritablement encyclopédique. Mais une deuxième crise naît de l'influence des méthodes subjectives et de nouveau, avec Pyrrhon, renaît le scepticisme ; puis viennent les Epicuriens, les Stoïciens, la nouvelle Académie d'Arcesilaus et de Carnéades, toutes écoles idéalistes, rationnelles, subjectives, coïncidant avec la régression générale de la civilisation gréco-romaine. Nous voyons d'abord le néoplatonisme, la raison, transiger et s'allier avec la foi dans l'école d'Alexandrie et chez Philon. Après de longs débats entre le christianisme et le néo-platonisme sur la Trinité et la doctrine de l'émanation, la philosophie ancienne fait retour à la théologie. Ceci est un cas de régression réelle d'une civilisation particulière, régression du reste confirmée par celle de chacun de ses autres organes ^ il resterait à examiner si, au point de vue de la civilisation générale de l'ensemble de l'espèce humaine, cette régression ne fut pas une condition favorable à des progrès futurs plus étendus et plus élevés. Ce fut dans tous les cas une troisième crise dans l'histoire de la philosophie, crise nécessairement plus longue et plus profonde que celles qui avaient précédé, précisément parce qu'elle était corrélative à une dissolution de tous les autres organes de la structure d'ensemble à laquelle s'était élevée la société gréco-romaine.
(1) G. Lewes. History of philosophy.
VOWT)RE R«?f:nFCSTF EN ^OCîTOTOCTF 413
A la fin du moyen âge le progrès se refît par la scolastique, c'est-à-dire en sens inverse du regrès. Celui-ci avait rétrocédé de la philosophie à la scolastiqne, de la scolastique à la religion ; le progrès procéda de la religion à la scolastique, de la scolastique à la philosophie. Grâce à rinfluence des Arabes et de la renaissance italienne, la philosophie purement scientifique reprit insensiblement le dessus reconstituant pour ainsi dire l'écorce cérébrale de la civilisation européenne ; avec Bacon et Descartes, elle se rendit indépendante de la théologie; depuis lors elle se développa en suivant pas à pas et en s'incorporant les acquisitions progressives des sciences particulières. Il y eut encore, il est vrai, des crises analogues à celles qui concoururent à la dissolution du monde gréco-romain, mais elles furent momentanées, de moins en moins intenses, de plus en plus courtes. Ces crises superficielles survinrent chaque fois que les méthodes subjectives et Tidéalisme prenant le dessus conduisirent les sociétés au scepticisme. Il en fut ainsi par exemple, après l'idéalisme subjectif de Descartes et Tidéalisme panthéistique de Spinoza. Des régressions semblables mais plus faibles se produisirent de nouveau après Tidéalisme de Berkeley avec le septicisme de Hume et enfin après l'idéalisme de Kant, de Hegel, de Fichte et de Schelling, quand le pessimisme et le scepticisme de Schopenhauer, coïncidant avec.des crises sociales plus graves parvinrent pendant quelque temps à entraîner les dilettanii de l'art et de la littérature. Ces crises finales n'exercèrent du reste pas la moindre influence sur le progrès scientifique et sociologique, si ce n'est indirectement et sans le vouloir en montrant l'inanité des classes officielles et dirigeantes. En dernier lieu, la constitution définitive de la physiologie et de la psychologie en complétant la série hiérarchique des
sciences assura le triomphe de la philosophie positive, c'est-à-dire de cette foi scientifique collective à laquelle pourront se rattacher successivement et de mieux en mieux les diverses parties de l'humanité.
La fin de la civilisation gréco-romaine coïncide avec une régression incontestable de Tart ; la régression se fit de la peinture à la sculpture, de la sculpture à l'architecture; celle-ci se maintient la dernière avec quelques arts industriels plus rapprochés des simples besoins de la vie nutritive ou économique. Le progrès se refît en sens inverse. Toutes les fois cependant qu'il s'agit de régressions de sociétés particulières et plus ou moins locales, il faut tenir compte que les formes surtout dépérissent, mais qu'à côté des organes anciens quidéclinent, d'autres naissent très souvent susceptibles de développements supérieurs. Une régression organique particulière ou même d'une société particulière n'est pas nécessairement un recul au point de vue de l'ensemble de l'évolution socialq.
Si nous examinons les modes de régression des formes ou organes directeurs des sociétés et des fonctions correspondantes, nous observons les mêmes lois de décadence.
Avant la conquête romaine par César, la Gaule était divisée en civitates indépendantes au point de vue de la souveraineté et de l'existence politiques; ces civitates formaient des organismes complets ayant une vie sociale relativement autonome. Nous disons relativement, parce que l'indépendance sociale absolue n'est qu'une abstraction. L'absence même de rapports intersociaux influe sur la structure réciproque des sociétés ; nous l'avons montré ailleurs par l'exemple de l'Europe et de l'Amérique avant la découverte de cette dernière et depuis; l'absence de rapports conscients entre l'une et l'autre détermina la
structure et la vie des deux continents ; cette structure et cette vie corrélatives furent seulement modifie'es par les relations d'abord irrégulières, puis fixes et permanentes qui s'établirent.
Antérieurement à la conquête romaine, les cités gauloises avaient donc une direction propre. Après la conquête, l'assimilation amène la création de rapports de différenciation et de subordination. Auguste ne détruisit pas les organismes anciens ; il les conserva au contraire presque absolument, seulement il les subordonna à l'organisation centrale ; ils devinrent des organes administratifs et judiciaires. La même organisation se conserva avec le christianisme ; les anciennes civitates devinrent presque exactement les circonscriptions ecclésiastiques des évêchés et il en fut ainsi jusqu'à la révolution. Toutefois une nouvelle différenciation s'est ainsi accomplie entre la fonction spirituelle et la fonction temporelle, [d'où des coordinations nouvelles qui, coïncidant avec des transformations économiques ont produit des formes nouvelles, un Etat nouveau, l'ancienne France fortement indépendante au point de vue de la direction politique surtout après la féodalité et le moyen âge, mais beaucoup moins indépendante au point de vue de la coordination religieuse.
Nous observons ici le développement de deux États, la puissance romaine qui croit par la subordination des civitates gauloises ; le royaume de France qui se constitue par la désorganisation et la dislocation de la puissance romaine. Gomment et dans quel ordre s'effectuent cette désorganisation et cette régression.
L'Empire romain se démembre d'abord par la subdivision de plus en plus grande en provinces et en diocèses, ensuite par le partage de l'autorité impériale d'abord
avec indivision- de Tempire, plus tafd avec le partage de Fempire lui-même, finalement par le démembrement inté* gral de l'empire par les barbares et le retour à d'autres formes relativement primitives plus ou moins analogues aux anciennes civitates avec certains éléments en plus hérités des combinaisons sociales antérieures dont un grand nombre continuent à persister.
Il y a là certainement une régression des institutions et du système politiques, et cette régression s'est effectuée régulièrement en commençant par la désorganisation des formes les plus hautes, celle de la puissance impériale qui s'est partagée d'abord sans rompre absolument l'unité de l'empire, et puis a accompli la rupture complète, jusqu'à ce que de régression en régression, les barbares aidant, après des convulsions de plus en plus profondes, le démembrement politique général devint un fait accompli exprimé par la dissolution de la puissance romaine.
Ce regrès ne fut certes pas définitif; il est le point de départ de développements nouveaux destinés sans doute à dépasser le régime politique de Rome précisément à cause du complexus incroyable de civilisation dont les éléments étaient en germe dans ce mélange énorme de tous les résidus de la civilisation ancienne avec les facteurs ethniques, économiques, moraux, religieux, juridiques et politiques nouveaux apportés par des populations plus simples, mais pas cependant tellement disparates de la civilisation romaine que le mélange ne pût se produire. En attendant la croissance ultérieure de ces germes, le regrès politique est incontestable. Les formes politiques superficielles ont disparu les premières ; les formes fondamentales, celles des anciennes civUates^ ont persisté les dernières dans des conditions plus ou moins différentes.
Voici du reste les principaux stades de Tinvolution régressive des formes directrices ou politiques inférieures dans Tempire romain :
D'abord l'élection des magistratures municipales est enlevée à la plèbe ; cette élection et cette magistrature sont réservées aux seuls décurions ; il y a donc retour du régime démocratique au régime aristocratique ; cette régression est officiellement opérée en vertu des rescrits de Marc-Aurèle et de Verus. Le peuple est donc désintéressé de la vie politique générale par l'impérialisme d'abord, puis de la direction des fonctions particulières et locales plus simples et plus générales par l'exclusion du droit électoral municipal, comme il l'était aussi de plus en plus de la propriété foncière au profit d'une féodalité terrienne qui à elle seule, même sans le secours des conquérants barbares, eût suffi à constituer une féodalité politique correspondante. Cette régression ne s'opère pas sans hésitation, sans certaines oscillations ; Septime Sévère ouvre de nouveau l'accès des magistratures à la plèbe, mais Garacalla l'en exclut encore. La même révolution s'opère dans les pagi ; un préfet y remplace les magistrats. Les comices des pagi ne sont plus régulièrement convoqués ; enfin, au milieu du m® siècle, leurs attributions passent aux curies. Celles-ci deviennent dès lors les organes superficiels directeurs les plus exposés aux variations ; la régression s'attaque donc à elles à leur tour. Les curies des pagi disparaissent en efî'et absorbées i^ar les curies des municipes ; enfin, les curies des municipes chargent des délégués de gouverner les pagi en même temps que le curateur de l'empereur gérait leurs finances *.
(1) E. Glasson. Histoire du droit et des Institutions de la France^ ly p. 340 et suiv. et Fustel de Goulanges, passim.
Dès lors, à la fia, il ne reste plus que le pouvoir, en apparence absolu, de l'empereur ; force insuffisante dans une socie'té énorme pour coordonner la vie politique et pour protéger les frontières contre les barbares. Du reste une féodalité terrienne et aristocratique réelle du dedans était prête à faire cause commune avec les conquérants du dehors et à se transformer avec eux en puissance politique. La puissance impériale se démembre donc naturellement comme nous l'avons vu, d'abord fonctionnellement, puis réellwnent comme institution. L'involution parallèle de la propriété et des formes gouvernementales aboutit au régime féodal, à une constitution aristocratique et hiérarchique de la vie et de la structure économiques, familiales, artistiques, religieuses, morales, juridiques et politiques, c'est-à-dire à un nouveau système social intégral.
Ce système est-il un retour absolu aux. formes aristocratiques qui précèdent ou suivent partout les monarchies antiques ? Oui, au point de vue du type structural ; non, au point de vue des conditions spéciales de la nouvelle structure. Ainsi, un lien moral de subordination, tout au moins plus vaste qu'autrefois, se consolide dans la papauté. Même au point de vue temporel, l'ancien empire romain se survit en partie ; les formes sont moins locales, plus universelles. De même une civilisation plus vaste que celle de l'empire romain, et reliée entre ses diverses parties par d'autres liens, tels que le contrat féodal, est préparée par cette régression. Aucune des acquisitions anciennes n'est définitivement perdue ; nous sommes en présence d'un cas de transformisme général caractérisé par la régression et la disparition des anciens organes sociaux mais avec élaboration et apparition d'organes nouveaux qui, dans des conditions favorables, pourront être supérieurs au
stade précédent. Toutefois, pour le moment, la régression est bien réelle.
L*ordre de régression des institutions religieuses confirme la même loi. Ce qui subsiste le plus longtemps en elles c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les sacrifices, les cérémonies ; la foi païenne n'existait plus qu'on punissait encore sévèrement toute atteinte portée aux rites. Les fonctionnaires de toutes les religions moribondes tiennent plus à l'observance des pratiques qu'au maintien de la sincérité de la croyance ; la première peut s'imposer même quand la seconde est rebelle. Ce qui persiste à peu près aussi longtemps que les formes religieuses extérieures après que leur fonction sociale est éteinte, ce sont les croyances les plus grossières, contemporaines ellesmêmes des âges religieux primitifs ; les religions sont irrémédiablement mortes lorsqu'on cesse de les pratiquer, de croire aux miracles, aux sortilèges, aux idoles et aux fétiches des saints, à toutes ces superstitions les plus grossières qui ont été les facteurs primitifs et sincères alors de leur formation ; ce sans quoi elles n'auraient pas vécu est précisément ce qui, à un certain moment, les empêche de continuer à exister. Les miracles de Lourdes sont le commencement et la fin d'une religion.
Gicéron nous apprend qu'à Rome les aruspices continuaient leurs sacrifices même après avoir cessé d'y croire *; la croyance donc s'éteint avant la disparition de l'organe de la croyance ; la fonction paraît et disparaît avant l'institution. De même, le souvenir des sacrifices humains s'était perpétué en France jusque dans les derniers temps du règne de Napoléon III d'une façon quasi officielle ; on
(1) De natura deorum^ i, 71.
De Greef. 29
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jetait encore dans les feax de la Saint-Jean des mannes contenant des animaux, chiens, chats, renards, loups. Au Tvin® siècle, les autorités présidaient encore à ces cérémonies païennes dont la signification pour tous, à l'exception de quelques savants, était perdue.
La décadence se manifeste de même dans les institutions économiques ; toujours la forme survit au fond , et les formes anciennes aux acquisitions récentes.
M. E. Vandervelde signale à propos de VEvolution régressive des corporations de la West-Flandre ^ que : € en résumé, le cycle est complet ; la corporation finit comme elle a commencé ; parvenue à Tétat rudimentaire, elle ressemble tout à fait à ce qu'elle était au début. Les structures formées les dernières ont été les premières à dégénérer et à disparaître *. > Ainsi leurs fonctions militaires et politiques ont disparu en première ligne, les autres ensuite. L'auteur se demande cependant s'il est en présence d'une loi générale ou non.
M. H Spencer après avoir constaté la formation en Angleterre de divisions en dizames, centaines et comtés sous le régime anglo-saxon avec leurs cours de justice correspondantes, observe que les dizaines disparurent les premières avec leurs cours de justice, puis les centaines dont certaines cours cependant se conservèrent ; enfin les comtés continuèrent à subsister avec leurs courç. Si la loi sociologique que nous croyons pouvoir proposer est exacte, les comtés et les cours de comté doivent être de création antérieure aux dizaines et aux centaines et à leurs cours respectives. Avant toute vérification historique celte supposition est probable. Actuellement encore, les
(1) La Société Nouvelle, mai 1892.
tribunaux les plus spéciaux ne sont-ils pas de création postérieure aux tribunaux généraux, par exemple les conseils de .conciliation d'usine, les conseils de prud'bommes, les tribunaux de commerce, etc. ? Le progrès se fait toujours dans le sens de la spécialisation en même temps que de la coordination croissante, le regrès en sens inverse. Or l'histoire nous prouve précisément pour ce qui concerne l'Angleterre que les comtés avec leurs cours de justice furent de création antérieure aux centaines et celles-ci aiïx dizaines. Les dizaines et les centaines ont été des créations de Tautorité centrale et imposées dans l'intérêt de celle-ci, c'eât-à-dire du centre de coordination autoritaire tel qu'il existait alors. Dans les premiers siècles, l'autorité royale décréta : c Nous voulons que chaque homme libre fasse partie d'un hundred et d'un tything, s'il veut posséder le droit de led ou de wer, au cas où il viendrait à être tué après qu'il aurait atteint l'âge de douze ans ; ou bien il ne possédera aucun des droits de l'homme libre, qu'il soit chef de maison ou serviteur. » (Cnut, II, § XX.) Et Edouard le Confesseur dit : « Dans toutes les villes du royaume, tous les hommes sont tenus à se servir de garants dix par dix, de sorte que, si l'un des dix commet un crime, les neuf autres peuvent l'obliger à faire droit ^ » (XX)
D'après Kumble, gegyldan veut dire c ceux qui paient mutuellement les uns pour les autres, les membres du tything et du hundred^, Fins tard, au x® siècle, nous voyons les citoyens groupés en frithgilds, associations pour le maintien de la paix composées chacune de dix hommes, tandis que dix gylds semblables formaient un hundred^.
(1) Thorpe. Diplomatarium Anglicum Aevi Saœonici,
(2) Stubbs, . ,
Toutefois Torigine de ces derniers organismes, déjà plus libres et volontaires, était dans les corps dont la constitution avait été imposée par les rois dans Tintérêt général ; ces diyisions numériques et locales avaient elles-mêmes été rendues nécessaires par la disparition des communautés homogènes primitives qui les contenaient en germe ; nous les rencontrons au surplus dans les stades correspondants de toutes les civilisations aussi bien dans Tlnde, dans la Chine, en Perse, en Egypte, au Pérou qu'en Europe.
La disparition des cours des lything avant celles des hundred et de celles des hundred avant celles des comtés, est donc historiquement conforme à la loi sociologique de régression des organes sociaux; les cours des comtés étaient les organes les plus anciens, les plus généraux; elles devaient nécessairement se conserver les dernières.
Nous avons déjà vu, qu'avec l'apparition du christianisme et notamment au moyen âge, la philosophie retourne à la théologie, la sculpture et la peinture à Tarchitecture, à Timagerie, aux enluminures et aux arts simplement industriels ; ce sont là des exemples de corrélation et d'interdépendance dans la régression de plusieurs organes sociaux. Dans la structure sociale intégrale, le système politique, le système juridique, le système moral, le système scientifique, le système artistique, le système familial, le système économique sont atteints successivement et déclinent dans Tordre indiqué et dans chacun d'eux en commençant par les formes les plus hautes, par les acquisitions les plus récentes, les moins fixées dans l'organisation sociale ; quand la vie économique ou nutritive est atteinte, la mort sociale suit rapidement, car la désorganisation est complète. Successivement l'équilibre instable qui constitue la vie sociale est ramené de ses états
les plus parfaits à des états inférieurs plus simples ; l'adaptation devient de moins en moins spéciale et de plus en plus générale et homogène, et, quand la base fondamentale à son tour s'écroule, la société telle qu'elle était organisée s'écroule ; il n'en subsiste plus guère, si la régression est complète, que les facteurs élémentaires, le territoire et la population, à moins que ceux-ci ne soient intégrés dans une organisation supérieure ou inférieure mais dans tous les cas plus vaste après l'assimilation qu'avant.
Des sociétés particulières peuvent régresser dans l'intégralité de leur organisation, de môme qu'il peut n'y avoir que des régressions partielles d'organes spéciaux. M. Tylor cite comme exemples de régressions totales, les royaumes existants en Afrique au xvii^ siècle, le Monomotapa entre aulres, et qui sont retournés à des formes inférieures; Sparte et Athènes jusqu'au xix® siècle sont des cas analogues. La décadence de la civilisation romaine ou grécolatine est plutôt un cas de régression d'une civilisation générale qui avait englobé un grand nombre de grandes sociétés particulières. Il faut entendre en effet par civilisations générales, celles qui embrassent dans une structure et dans une vie plus ou moins communes et coordonnées plusieurs sociétés plus ou moins autonomes ayant une organisation et un fonctionnement à peu près simultanés et uniformes; ainsi la civilisation grecque s'étendit au delà de l'Hellade proprement dite ; la civilisation grécoromaine fut encore plus vaste et plus complexe ; l'Europe au moyen âge, sous le régime féodal, présenta à un certain moment, un niveau général de civilisation qui ne diiTérait guère de celui de l'Orient et d'une partie de l'Afrique ; de même la période historique qui comprend le développement des grandes monarchies européennes ; la civilisation
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occidentale telle que Tentendait A. Comte est un autre exemple du même genre, de même actuellement la civilisation intercontinentale qui tend de plus en plus à ramener les sociétés particulières des diverses parties du monde à un type plus on moins uniforme de structure subordonné à des centres régulateurs économiques, artistiques, philosophiques, moraux, juridiques et même déjà en partie politiques universels. Londres, par exemple, est un marché monétaire international, Berne, un centre de la circulation des chemins de fer européens ; des congrès pour la paix dn monde composés de membres de toutes les assemblées législativesse réunissent aussi de plus en plus régulièrement.
La continuité de la civilisation dans le temps et dans l'espace est devenue de plus en plus organique ; les chutes et les régressions particulières et brusques sont devenues moins fréquentes ; les variations dans chaque société et les variations entre les différentes sociétés présentent et continueront, si nous progressons, à présenter de moindres écarts ; la moyenne générale de civilisation sera sujette à moins d'oscillations.
Ceci est conforme à la loi sociologique et naturelle que plus une structure est complète et parfaite, plus les réarrangements sociaux complets deviennent difficiles; l'hérédité tend à la fixation du type que la sélection, la variabilité et l'adaptation tendent toujours au contraire à modifier. Ce sont là bien certainement des progrès de Tordre tant statique qu'évolutif et dynamique des sociétés. Ils doivent nous encourager à persister dans les voies nouvelles que nous indique de plus en plus nettement la sociologie positive.
Sans trancher la question, si la fin de TEmpire romain et les premiers siècles du christianisme et du calholicisme
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furent ou non une décadence absolue, on peut admettre ie fait de la décadence de la société et de la civilisation gréco-latines telles qu'elles étaient construites. La chuté économique est incontestable ; elle est caractérisée par la disparition de la petite propriété et la formation du coli> nat et du serrage ; Tordre familial fut profondément motdifîé et ébranlé, il se releva dans la suite, mais la servitdde économique fut mortelle à la vie familiale comme Test la servitude industrielle moderne; les arts subirent une régression dont les preuves sont sous nos yeux ; les sciences et la philosophie des sciences rétrogradèrent jusqu'aux superstitions les plus grossières ; il y eut, à n'en pas douter, un obscurcissement, un enténèbrement de plusieurs siècles; le communisme chrétien si moral, si fraternitaire, si égalitaire laisse lui-même protester toutes ses promesses; il devient aristocratique, sectaire, intolérant, féodal, propriétaire, esclavagiste même et l'associé de tous les despotismes ; la décadence morale est attestée par le fiiit que la nouvelle religion fut en définitive pessimiste, une religion de désespoir, de résignation et d'abandonnenient général; le droit ne se releva que très tard et la décadence politique alla jusqu'à la restauration de ces royautés barbares dont il nous faut aujourd'hui chercher les analogues dans le continent le moins civilisé du monde. Dans la suite, l'indépendance et la séparation de la fonction spirituelle et morale, en germe dans le christianisme primitif, dégénérèrent pendant tout le moyen âge en un conflit violent entre les deux pouvoirs qui, naturellement, tendaient l'un et l'autre à l'absolutisme. Ce conflit fut favorable à la renaissance de la philosophie et de la morale indépendantes ; quant à la morale chrétienne ellemême, dans sa plus belle période, elle ne fut pas supé-
rieure à la morale philosophique notamment stoïcienne, et le caractère théologique qu'elle revêtit de plus en plus fut une véritable régression corrélative à toutes les autres. La fin de l'empire romain et les premiers siècles du christianisme et du moyen âge peuvent donc être considérés comme un exemple complet de régression d*une civilisation générale.