‹ Le transformisme social; essai sur le progrès et le regrès des sociétésChapitre 34 sur 45 · RÉGRESSIONS POLITIQUES APPARENTES · texte numérisé non relu

RÉGRESSIONS POLITIQUES APPARENTES

La législation directe, le Référendum, la nation armée sont invoqués comme ces phénomènes de retour aux formes primitives. Ce ne sont aussi que des régressions apparentes.

La législation dans une société étendue et organiquement différenciée par la division du travail social est nécessairement un centre de coordination difTérent, et comme structure et comme fonctionnement, de la législation directe dans une société homogène, étroite et simple. A vrai dire dans cette dernière, il n'y a pas même en réalité de législation, en ce sens que celte fonction collective n'est pas différenciée et se confond dans l'activité uniforme générale. Dans les sociétés supérieures, il y a des fonctions

et par conséquent des intérêts distincts, en même temp» que des fonctions et des intérêts communs ; dans les sociétés rudimentaires les intérêts sont surtout communs. Les sociétés complexes sont aussi généralement plus vastes ; les fonctions administratives, représentatives, délibérantes, executives, tendent à y devenir de plus en plus permanentes et régulières, malgré l'inamovibilité décroissante de leurs titulaires individuels; dans les sociétés simples au contraire, les fonctions sont irrégulières et peu fixes ; leurs titulaires individuels sont le plus souvent héréditaires et inamovibles, bien que cela même soit déjà un progrès sur l'instabilité antérieure, de même que la périodicité des assises judiciaires et des assemblées politiques. Dans les sociétés primitives, à une question simple, l'assemblée peut répondre par oui, ou par non ; dans les sociétés complexes, les questions sont aussi complexes et les solutions peuvent être aussi nombreuses que différentes, autant que les intérêts en présence. Le modèle le plus parfait de législation directe dans une société de civilisation avancée serait la représentation des intérêts ; c'est une forme supérieure et dérivée de la législation directe; ce n'est pas un retour à celle-ci; elle s'en écarte autant que l'Angleterre moderne, par exemple, diffère de l'Angleterre des premiers siècles de notre ère ; les anciennes divisions en sections de dizaines, centaines et mille y sont actuellement inapplicables autant que la division inorganique des populations en sections de mille habitants proposée par Rittinghausen; autrefois cela était une organisation, aujourd'hui ce serait une désorganisation, c'est-à-dire une régression parce que cette classification simpliste ne tient aucun compte des autres affinités sociales qui, depuis lors, ont contribué à la formation d'une structure plus complexe et plus parfaite. En outre,

le projet de Rittinghausen aboutit à une centralisation des votes où les minorités sont, dans tous les cas, sacriûées, tandis que Tidéal du système représentatif consiste dans un accord, une conciliation où toutes les parties trouvent non plus leur avantage absolu et exclusif mais leur satisfaction relative et sociale * .

Le Référendum^ avec ou sans initiative populaire, n'est pas comme le croyait Rittinghausen une transition vers son système ; c'est une adaptation, dans des cas spéciaux, aux sociétés modernes ; c'est un perfectionnement de la législation directe, perfectionnement inférieur à la représentation des intérêts, et qu'il a été possible d'introduire notamment en Suisse, mais à côté de tous lés rouages représentatifs et exécutifs généraux et spéciaux, nationaux et locaux existants. Il n'est donc ainsi qu'un retour apparent aux formes primitives puisqu'il se superpose en réalité aux formes existantes sans les abolir.

Quant à la Niztion armée, telle que le principe en est réalisable chez les peuples civilisés, elle diffère totalement de la structure militaire primitive. Celle-ci est caractérisée par le fait que tous les gens valides prennent part à la guerre et pendant tout le temps qu'ils sont valides, même parfois les femmes et les adolescents. Au contraire, à nos sociétés complexes la division du travail social s'impose et bien que la défense de la société constitue un intérêt général et que tout le corps social se contracte en vue de cette nécessité de la conservation collective, la différenciation sociologique est devenue tellement grande qu'on a essayé de se conformer aux conditions qu'elle impose soit par la

(1) M. Rittinghausen. La législation directe par le peuple, — G. de Greef. Lé Régime Repi^ésentatif, 1892 ; id., La législation directe, 1893. » ■ - -*. •'• • : . '

conscription et le tirage au sort d'où la révoltante iniquité du prolétariat transformé moyennant salaire en chair à canon, soit dans les sociétés les plus industrielles et les plus commerçantes par l'organisation du volontariat lequel aboutit à la nation désarmée, c'est-à-dire à la liberté du despotisme d'une famille, d'une caste ou d'une classe. Aujourd'hui les démocratie's tendent à concilier ces avantages et ces désavantages en généralisant le service militaire mais en le réduisant à une durée extrêmement limitée de manière à accommoder les nécessités de la défense collective avec celles de la permanence des autres fonctions sociales et surtout avec la préoccupation que la nation armée, dans ces conditions, sera une transition vers une organisation internationale qui facilitera le désarmement des nations.

II n'y a dans cette évolution progressive aucune trace de retour aux formes primitives. La guerre est devenue une fonction spéciale très limitée dans le fonctionnement vital des sociétés modernes, un organe de plus en plus réduit relativement à l'ensemble de leur structure ; dans les sociétés anciennes elle était la fonction générale, les autres étaient confuses et accessoires ; les plans de structure sont donc essentiellement différents. Même, dans le système de la nation armée, certaines fonctions spéciales qui nécessitent des connaissances et des soins particuliers et permanents se détacheront de plus en plus de l'ensemble de l'organisation militaire, ainsi le génie, l'artillerie, l'administration ; de la fonction militaire les cadres seuls seront finalement vivants. Ainsi l'organe se réduit de plus en plus à mesure que sa fonction se restreint en se spécialisant. Aujourd'hui la vie sociale ne conlinue-t-elle pas, bien qu'amoindrie, en temps de guerre et cela par suite de la différence

même de la structure contemporaine? Par le fait seul, par exemple, que la guerre ne s'alimente plus, comme autrefois par elle-même, elle n'est plus une fonction d'alimentation sociale par le rapt et le pillage ; elle se nourrit principalement de la substance de la collectivité qu'elle a pour mission de défendre ; elle est presque un parasite. Cette évolution naturelle n'est pas une régression même apparente, c'est un progrès.

J'ai exposé ailleurs que la souveraineté du peuple avec sa transformation progressive des pouvoirs en fonctions au service de la société n'a rien de commun avec le régime des communautés primitives qui, répétons-le, ne sont dans certains caâ égalitairesque parce qu'elles ne sont pas difiërenciées. Je crois inutile d'insister sur ce point si ce n'est pour signaler qu'il n'est pas plus que les autres exemples invoqués un cas de retour aux formes primitives.

En résumé, le retour aux formes primitives ne constitue jamais un progrès, mais des régressions réelles de certains organes sociaux et de systèmes sociaux complets peuvent, dans certaines circonstances et notamment lorsqu'elles coïncident avec la formation d'organes ou de systèmes supérieurs, être des conditions favorables au Progrès.

L'étude que nous avons faite d'un côté des croyances et des doctrines relatives au transformisme et spécialement au Progrès et au Regrès des sociétés, de l'autre des conditions et des lois mêmes de leur évolution soit progressive soit rétrograde, aboutit, comme le lecteur l'aura compris par le seul exposé de ce double aspect à la fois subjectif et objectif du processus social, à la synthèse positive que les croyances collectives sont en corrélation avec l'ensemble de la vie collective. Dans des périodes de décadence réelle ou dans les crises momentanées qui sont inséparables de toute transformation organique, les croyances et les théories pessimistes accompagnent les autres dépres^ sions sociales. Aux époques d'évolution réellement progressive apparaissent également les croyances et les théories optimistes. Celles-ci tendent à l'emporter de plus en plus à mesure que la civilisation devient plus vaste et plus parfaite. Cette loi est conforme à celle que nous avons antérieurement reconnue et d'après laquelle les réarrangements sociaux complets deviennent d'autant plus difficiles que la structure de la société est plus élevée et plus parfaite ; il en résulte en effet que dans une organisation supérieure la régression devient de plus en plus utopique et irréalisable ; tout progrès consolide le passé et assure

de nouveaux pas en avant. De même tout progrès confirme et développe la croyance au progrès.

Jamais, à aucun moment de l'histoire de Thumanité, la civilisation générale n'a été aussi vaste et aussi complexe que de nos jours, jamais ses organes de coordination n'ont été aussi parfaits ; la vie progressive du corps social est donc mieux assurée que dans les civilisations précédentes et nous pouvons crier, avec une conviction ardente, aux générations présentes et futures : confiance et courage ! Courage surtout parce qu'il en faut encore et beaucoup pour éliminer des sociétés contemporaines ces facteurs de décadence qui ont fini par désorganiser les sociétés anciennes les plus puissantes et les brillantes, et dont le plus terrible et le plus irrésistible est Tinéquilibre économique lequel entraîne fatalement après lui la ruine de tout le reste.

Notre théorie n'est donc pas et ne peut-être ni pessimiste, ni optimiste ; le bien et le mal, le progrès et le regrès ne sont ni une fatalité ni un produit de notre libre arbitre, ils dépendent de conditions positives qu'il appartient à la science sociale de dégager, de proclamer et surtout de réformer. C'est ce que nous avons essayé de faire en élucidant quelques-unes des lois du transformisme social. Le déterminisme sociologique n'est ni pessimiste, ni optimiste ; il nous enseigne seulement à quelles conditions les sociétés progressent ou régressent suivant des lois naturelles.

Le bonheur social comme la santé individuelle est dans l'accomplissement normal des fonctions dans des structures appropriées; il n'estjamais absolu ; le bonheur est essentiellement relatif, variable, social. Le progrès et la croyance au progrès impliquent eux-mêmes la non-satisfaction actuelle de besoins, de désirs, d'aspirations et d'un idéal, Dk Greef. 33

par conséquent une certaine souffrance et plus les sociétés s'élèvent plus s'accroît aussi leur sensibilité à la douleur et au plaisir, mais cela même est une condition favorable à des progrès nouveaux ; alors lasoufTrance même est une joie.

Le bonheur individuel est également inséparable du bonheur social ; l'un est impossible sans l'autre; ils progressent et régressent parallèlement ; l'individu et la société ne sont pas une antithèse ; chacun d'eux au contraire est, l'un en petit, l'autre eu grand, la synthèse et l'image fidèles de l'autre.

LE TRANSFORMISME SOCIAL PLAN d'Études présenté en 1894 a la section de sociologie

DE l'institut des SCIENCES SOCIALES DE BRUXELLES

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