RÉGRESSIONS PHILOSOPHIQUES, SCIENTIFIQUES ET MORALES APPARENTES
Le développement de la masse des connaissances et la différenciation ou spécialisation en matière scientifique sont actuellement plus considérables et plus intenses qu'à aucun moment de Thistoire ; ces laits ne sont contestés par personne. Où le doute naît, c'est quand il s'agit de savoir si la coordination philosophique de ces éléments a suivi un développement parallèle. Que cette coordination ne soit pas aussi avancée que Taccroissement de la masse et la différenciation des diverses parties de cette dernière, cela ne présente rien que de naturel ; la coordination suit la spécialisation comme celle-ci est de son côté une conséquence de la croissance. Nous avons certes, surtout au commencement du xix« siècle et actuellement, à cause de la transformation économique qui s'effectue, vu se produire des affaissements philosophiques caractérisés par des retours de l'idéalisme soit optimiste soit pessimiste, et ces régressions locales et particulières ne sont pas apparentes mais au contraire bien réelles, mais quant à la sociologie
positive que nous voyons depuis un demi-siècle relier de mieux en mieux les diverses sciences sociales et quant à la philosophie positive en général qui embrasse dans sa sinthèse la conception et l'explication de plus en plus unifiées du monde physique, intellectuel, moral et social, elles n'offrent pas la moindre apparence de retour aux conceptions primitives et leur évolution est le démenti le plus éclatant de la loi de Hegel d'après laquelle l'esprit conscient de l'humanité retourne Cnalement en se repliant sur luimême à sa forme inconsciente,
A. Comte et les positivistes dans le sens large de ce mot et non dans la signification étroite de l'école qui a suivi le maître jusque et même surtout dans ses erreurs, ne méconnaissent pas la crise sociale et notamment philosophique et morale qui tourmente le xix® siècle, mais tant que les sciences et surtout la vie économique se perfectionneront il n'y a pas lieu de désespérer. A l'intérieur des sociétés, nous sommes en présence d'une transition d'un état social vers un autre meilleur, vers une socialisation plus parfaite d'éléments insuffisamment ou même nullement incorporés à l'organisme collectif. Beaucoup d'anciennes croyances sont mourantes ou mortes ; d'autres se développent graduellement; elles deviendront organiques, et constitueront de plus en plus une foi nouvelle non seulement raisonnée mais inconsciente à mesure qu'elles seront intégrées dans la structure et la vie collectives. Entre les sociétés une croissance s'effectue aussi ; les anciennes limites sont percées ou abattues en mille endroits et remplacées par des liens et des articulations ; des structures internationales s'élaborent ; elles ne se feront pas par la conquête violente comme antérieurement ; il faudra un long temps avant que ces relations soient régulières et constantes, mais elles
s'établissent et se fixent avec une puissance de plus en plus indomptable dans la vie économique, dans le mélange des populations, dans Tumûcation des sentiments esthétiques et affectifs et surtout dans la science et dans la philosophie des sciences lesquelles s'étendent au-dessus de toutes les frontières économiques, ethniques, religieuses et politiques. De cette évolution dont l'éclat est tel que certains en sont aveuglés, il naîtra une morale, un droit, une politique, en un mot une société nouvelle. £n attendant il y a crise mais non régression si ce n'est des fonctions et des organes devenus ou en voie de devenir inutiles.
Ce mouvement progressif de la science et de la philosophie a été fort bien reconnu par Tun des plus illustres historiens contemporains de la philosophie : « La philosophie métaphysique écrit M. Lewes a toujours été un mouvement, mais le mouvement a été circulaire, et ce phéno mène est encore mis en plus fort relief par son contraste avec le progrès linaire de la science. Loin de se trouver perpétuellement, après des années de gigantesques efforts, retournée au point précis de son départ^ la science se trouve d'année en année, et presque de jour en jour, avancer pas à pas, chaque accumulation de puissance ajoutant à son stade de progrès, chaque évolution, semblable aux évolutions d'un développement organique, apportant avec elle une nouvelle supériorité fonctionnelle qui à son tour devient l'agent de développements plus élevés *. »
Cependant, même en ce qui concerne la métaphysique, ce retour circulaire n'est en grande partie qu'apparent et formel, le fond a changé continuellement et a fini par la
(1) G. H. Lewes. History of philosophy, Fifth édition^ vol. I,
p. XXVI.
LE RETOUR APPAREîtT AUX FORMES PRIMITrVES 501
briser tout à fait comme la philosophie elle-même avait à certains moments des civilisations particulières, rompu la structure religieuse qui lui avait servi de matrice. Considérées de haut, la métaphysique est un développement de la religion et la philosophie des sciences une croissance de lu métaphysique.
Le progrès de la morale n'est pas davantage un retour aux formes primitives ; il n*y a de commun entre la morale ancienne et la morale future que la communauté d'origine et la continuité de leurs formes successives et progressives; la morale évangélique serait incapable de donner une solution satisfaisante aux conflits de la conscience contemporaine, à plus forte raison ne pouvons-nous trouver dans les civilisations primitives que les rudiments des règles de conduite convenables aux sociétés actuelles. L'étude scientifique des âges anciens n'a servi qu'à nous éclairer sur les conditions positives de la morale individuelle et sociale.
Toutes les fois que surviennent des régressions morales elles sont bien réelles. Ainsi les guerres extérieures et les guerres sociales et civiles ont une influence rétractile fatale sur toutes les formes les plus élevées acquises en dernier lieu par les civilisations et notamment sur la morale, le droit et les formes politiques démocratiques ; elles désorganisent finalement Téquilibre etla structure économiques; elles sont le principal danger de la civilisation moderne ; par la paix et la science, tous nos autres antagonismes sociaux peuvent se résoudre régulièrement et avantageusement ; par la guerre, l'équilibration ne peut se faire que par le retour à des formes inférieures; agression et régression sont fonctions l'une de l'autre.
En dehors de cette cause générale de régression de la moralité, l'inéquilibre économique et tout spécialement les
50e LE PROGl\l!:S ET LE REGllÈS DES SOCIbikiiS
bas salaires sont des agents essentiellement malfaisants. La statistique démontre, par exemple, que c'est précisément dans les classes les plus dépendantes, celle notamment des domestiques du sexe féminin, que se produit le plus grand nombre d'infanticides ; elle démontre que les naissances illégitimes augmentent en même temps que les salaires baissent, et qu'il en est de mêiîie pour la criminalité *.
Il est certain que les sociétés subissent des crises économiques ; celles-ci sont même souvent si régulières qu'elles ont pu élre considérées comme périodiques, et par les optimistes à outrance de l'économie politique, comme des facteurs nécessairement constants etéternelsdela vie sociale. En vertu des lois d'interdépendance de toutes les fonctions de la vie sociale, ces crises doivent nalurellement se répercuter sur tout l'organisme collectif, sur sa moralité et sur celle de tous les individus qui y sont englobés. Le xix^ siècle, comme les précédents, nous montre donc des périodes critiques indéniables de régression de la moralité ; ces régressions ne sont malheureusement pas apparentes mais bien réelles.
Ce qui n'est pas exact c'est que le progrès de la morale puisse jamais consister dans un retour aux formes primitives ; la morale primitive est religieuse ou, dans tous les cas, superstitieuse et très despotique, surtout quand elle est coutumière et même dans les sociétés rudimenlairesles plus pacifiques et les plus égalitaires ; elle peut nous tromper, en ce qui concerne ces dernières, par sa simplicité et même sa pureté, mais dans tous les cas elle est, à moins de rester dans le vague, absolument insuffisante pour régler nos rapports sociaux actuels à la fois si complexes et si
(i) G. De Greef. Les Lois sociologiques. Paris, F. Alcan, 1896, «• éd.
LE RETOUR APPARENT AUX FORMES PRIMITIVES l)0:i
Spéciaux. La réforme religieuse du xvi® siècle qu'on cile parfois comme exemple d'un retour progressif aux doctrines de la primitive Église chrétienne, fut la première, par exemple, à s'inféoder à l'autorité politique, à persécuter les consciences et à détruire sans pitié les malheureux qui, acceptant, comme paroles d'Evangile, les théories des apôtres et des Pères de l'Eglise, s'insurgeaient contre leurs seigi.eurs et leurs propriétaires.
REGRESSIONS JURIDIQUES APPARENTES
L'évolution du droit se manifeste dans les sociétés progressives par un développement énorme de la masse des règles juridiques; c'est en vain que les esprits simplistes s'épouvantent de ce phénomène ; celui-ci n'en est pas moins naturel ; c'est un fait de croissance en rapport avec tous les développements croissants de la structure sociale ; cette croissance de la masse de la matière juridique est en outre caractérisée par une dilTérenciation progressive non seulement de la législation en codes spéciaux, mais en institutions judiciaires déplus en plus spéciales : tribunaux de commerce, conseils de prud'hommes, chambres de conciliation et d'arbitrage, conseils d'usines, etc. Enfin, toutes les règles juridiques, de despotiques ou même religieuses qti'elles étaient antérieurement, deviennent de plus en plus contractuelles non seulement par ce que le domaine du contrat s'étend progressivement mais parce que les institutions qui président à la législation et même à la constitution des tribunaux deviennent de mieux en mieux l'émana-tion directe et la représentation des divers intérêts sociaux dont les désaccords et les conflits par cela même ne peuvent régulièrement se résoudre que par des transactions et des
50i LE PROGRÈS Ef LE REGRËS DES SOCIÉTÉS
accord? ' onlinus, c'est-à-dire suivant des modes contractuels. Tel est désormais et tel sera de plus en plus, si nous progressons, le seul organisme central qui par son étendue et sa flexibilité soit capable de coordonner ce développement et d'unifier cette différenciation croissante de l'activité juridique collective contre lesquels il serait vain de se révolter puisqu'ils sont conformes aux lois générales de l'évolution des sociétés.
L'évolution du droit contractuel nous le montre aussi comme retirant de plus en plus de valeur aux conventions ou, comme on Ta dit si bien, à ces mensonges conventionnels de la civilisation, où les contractants se sont trouvés dans dus conditions inégales, où leur liberté n'est qu'apparente ; la législation intervient de plus en plus pour assurer la liberté réelle des contractants en les mettant dans des conditions sociales égales.
Ce serait ne tenir aucun compte des faits observés et de l'expérience que d'assimiler et de confondre cette évolution progressive avec un retour vers les formes primitives. Une telle organisation n'était réalisable qu'à la suite des développements antérieurs de la fonction juridique et il y a autant de différence entre elle et le droit primitif qu'entre un protozoaire et l'homme. Dans les sociétés primitives, communistes et égalitaires, qui sont l'exception, il n'y a naturellement guère de complications privées et collectives ; lorsqu'il en survient, tout le groupe est à la fois juge et partie et même il se fait l'exécuteur de la décision prise ; c'est un droit public général qui domine ; comme il n'y a pas de division du travail social, le régime contractuel n'y a pas même d'objet. Dans les sociétés inégalitaires primitives qui sont la règle ou qui la sont tôt devenues, le droit est impératif et c'est le chef politique qui est à la
LE RETOUR APPARENT AUX FOnMES PRIînTIVES ^05
fois le législateur, le juge et la fonction executive. La civilisation a été en s'éloignant de ces origines et non en s'en rapprochant. Les retours invoqués ne sont quo des retours apparents.
C'est à tort que les criminalistes qui voient dans la défense sociale le fondement du droit répressif invriju ont leur propre doctrine comme un exemple de r tour aux formes primitives. En réalité, la défense sociale n'est que l'élément primitif du droit pénal ; il est l'action collective réflexe et naturelle qui sert de point de départ à son évolution postérieure ; mais celle-ci est plus compliquée ; le droit pénal moderne exige d'autres explications et justifications que le fait rudimentaire d'une réaction collective contre une aggression soit individuelle, soit collective ; il doit notamment chercher de plus en plus sa légitimation dans les facteurs moraux dont il n'est qu'une application particulière à des cas détenuinés et notamment dans le facteur moral le plus élevé de tous, la justice qui implique aussi bien des responsabilités sociales vis-à-vis des individus que des responsabilités individuelles vis-à-vis de la société.
Il en est de même pour le droit international. < Avec la]usticei;itcinilionale, écrit M. Novicow, on entrera dans une phase nouvelle : celle des compétitions pureincLLricntalcs. La lutte des idées passera au premier plan. Or, comme la propagande des idées pour acquérir son maximum d'intensité, doit s'allier au sentiment, elle revêtira la forme religieuse. Les luttes religieuses, voilà probablement les dernières phases de la lutte pour l'existence. C'est là une confirmation de ce qu'on pourrait appeler la loi du mouvement hélicoïdal. Cette ligne se relève puis se rabaisse au même niveau qu'auparavant, mais en s'éloignant en dircc-
tion horizontale, de son point de départ. Nombre de phénomènes sociaox semblent suivre une courbe de cette nature. Ainsi les langues ont commencé par le monosyllabisme. Elles y seront ramenées dans l'avenir : seulement, dans les langues monosyllabiques de l'avenir, les rapports s'exprimeront de la façon la plus parfaite. Les premières luttes intellectuelles ont été les guerres de religion, la dernière phase du combat sera peut-être encore la guerre religieuse. Seulement, elle se fera sans guerre, sans violence, par des procédés intellectuels d'une perfection, d'une efficacité et d'une rapidité que nous pouvons difGcilement nous représenter aujourd'hui *. »
La guerre se fera donc sans guerre ; mais c'est là en réalité non pas un retour, fût-ce même un retour hélicoïdal et horizontal, au droit international primitif mais une transformation complète de ce dernier. Ce sera la propagande des idées par une dynamique purement intellectuelle ; en réalité ce sera la paix, l'abolition du régime militaire, le progrès continu de la science et de la philosophie. En quoi cela constitue-t-il un retour? Quand et où dans le passé trouvons-nous réalisé et surtout organisé cet idéal qui actuellement encore sera par beaucoup considéré comme utopique? Il y aurait retour et ce qui pire est, régression, si, comme le suppose à tort M. Novieow, la lutte mentale devait revêtir la forme religieuse ; on peut ajouter que, dans ce cas, elle cesserait également bientôt d'être pacifique, elle redeviendrait ce que furent toujours les luttes religieuses, intolérantes et cruelles. Le sentiment ne doit pas nécessairement être religieux pour être vif et intense ; la science développe les caractères et les nobles
(t) La lutte entre le9 Sociétés. Paris, Alcan, p. 530.
passions plus que la religion ; elle a sur celle-ci Favantage de régler et de modérer notre émotivité par la vue exacte des choses qu'elle nous impose comme une discipline salutaire et par le triomphe progressif du relatif naturellement tolérant sur l'absolu exclusif et despotique aussi bien en philosophie qu'en politique. Les conflits sociaux les plus généraux sont du reste les luttes économiques plus intenses et plus constantes que toutes les autres ; les guerres religieuses sont des phénomènes postérieurs dérivés. Quant au retour de la linguistique de l'avenir au monosyllûbisme, nous laissons cette théorie hasardée pour compte à l'auteur. Reconnaissons toutefois qu'il admet que ce monosyllabisme exprimerait mieux d'après lui que sous sa forme primitive les rapports complexes des choses. Il serait donc à la fois plus simple et plus complexe, donc autre; en réalité ne serait-il pas le langage articulé?