CHAPITRE PREMIER
Les problèmes relatifs au Progrès et au Regrès des sociéte's relèvent de la sociologie dynamique, c'est-à-dire de la philosophie des phénomènes vitaux des agrégats sociaux ; ils peuvent et doivent être étudiés sous deux aspects différents, bien que complémentaires l'un de l'autre : le premier, principalement subjectif, est du domaine de la psychologie collective ; le deuxième, surtout objectif, embrasse les conditions et les facteurs de la réalisation de ces phénomènes dans l'histoire, c'est-à-dire dans la vie concrète des sociétés. A ce double point de vue, l'histoire particulière des civilisations dégage à son tour des formes transitoires de leur structure et de leur activité des lois générales, universelles, constantes et nécessaires, De Greef. 1
dont la connaissance constitue la philosophie du progrès et de la décadence de l'espèce humaine, abstraction faite des conditions spéciales de l'évolution ou de l'involution de celle-ci; ainsi, l'histoire proprement dite a pour couronnement une Sociologie dont une partie est consacrée aux lois progressives et régressives abstraites c'est-à-dire communes à toutes les variétés sociétaires dans le temps et dans l'espace.
Cet essai sur le progrès et la régression dans les sociétés commencera donc par une étude de psychologie collective pour finir, en passant par l'observation des modes de progression et de régression dans les sociétés particulières, par une indication des lois les plus générales que, dans l'état de nos connaissances, il nous est possible d'abstraire des données antécédentes.
Quelles furent et comment se développèrent les croyances et les théories des siècles passés relativement au progrès et à la décadence des sociétés? L'idée du progrès est-elle innée dans l'espèce humaine ou lentement et tardivement acquise ? Est-ce une notion simple ou complexe, continue ou discontinue qui s'obscurcit et se perd, par intervalles, comme le progrès même ? S'il est vrai, comme nous le croyons, que la pensée, aussi bien collective qu'individuelle, est en un rapport constant avec la structure et avec la vie générales de tous les êtres organisés depuis ceux en qui apparaissent les premières lueurs de l'intelligence jusqu'à ceux qui s'élèvent aux sommets les plus élevés de la science et de la méthode, nous pouvons espérer découvrir dans cette partie du domaine des sciences que les Allemands appellent Volkerspsychologie et qui sertde transition naturelle entre la physiologie et la psychologie d'un côté et la sociologie de l'autre, une première indication
de ce qui constitue le progrès et la régression. Les croyances et les doctrines ne font-elles pas partie intégrante de la vie sociale ? Elles aussi ne se manifestent-elles pas extérieurement par des institutions, c'est-à-dire pas des organes ? Ceux-ci ne sont-ils pas appropriés à une structure d'ensemble elle-même en correspondance avec la vie collective? Connaître les pensées, conscientes ou non, des sociétés et les lois de formation de ces pensées c'est donc en définitive s'initier à l'organisation de ces sociétés et aux lois de leur évolution soit régressive soit progressive. L'évolution et l'involulion de l'idée sont une représentation de celles du monde social ; elles sont un élément considérable dans la solution du problème sociologique si angoissant pour la fin de notre xixe siècle. Ce problème nous allons essayer non pas de le résoudre, notre prétention ne va pas jusque-là, mais de l'éclairer en indiquant spécialement les difficultés nombreuses, actuellement même en partie insurmontables, qui s'opposent à toute réponse complète, exacte et définitive à cette question, notamment : un avenir progressif continu est-il dès à présent et nécessairement assuré à la civilisation européenne ? Là, où des solutions scientifiques ne nous paraîtront pas pour le moment possibles, nous essaierons du moins pour autant que ces solutions dépendent seulement de l'état de nos connaissances et non de celui même de la civilisation, d'indiquer, en y insistant tout particulièrement comme nous l'avons fait dans nos travaux antérieurs, les méthodes les plus convenables à suivre pour atteindre des conclusions réellement scientifiques et non pas simplement sentimentales ou métaphysiques telles que nous en fournissent en trop grand nombre les théories aussi audacieuses que prématurées, soit générales soit fragmentaires, aux-
quelles donnent régulièrement naissance avec une incroyable fécondité, égalée seulement par une précoce mortalité, l'optimisme satisfait et béat et le pessimisme chagrin bien que généralement aristocratique dont l'absolutisme déprimant se dispute la conscience publique. Si la sociologie positive ne peut dès à présent fournir la solution complète de toutes les questions sociales, elle met cependant à notre portée les pures méthodes scientifiques qui peuvent nous en rapprocher successivement ; la foi en la science est aussi une religion ; nous n'en connaissons pas de plus universelle et de plus haute ; le savant sait attendre et espérer ; s'il est des choses qu'il ignore, et certainement leur nombre est illimité et dépasse celui des vérités découvertes, sa conscience est tenue en éveil mais non troublée, et il n'a pas besoin de recourir aux dogmes religieux et aux formules métaphysiques pour conquérir cette paix de l'âme et maintenir cette énergie au travail que procure naturellement à ses disciples la seule philosophie des sciences.
C'est déjà un facteur précieux pour la découverte ultérieure des vérités scientifiques que la claire et saine conscience que certaines questions ne sont pas encore connues et ne peuvent pas même être encore résolues parce qu'elles ne sont pas arrivées à maturité. C'est en effet, au moment où nous en apercevons le plus lucidement les difficultés, que nous sommes précisément dans la situation mentale la plus convenable pour les résoudre. Cette situation mentale favorable est elle-même le produit de toute une longue évolution psychique antérieure. L'histoire de cette dernière est la confirmation éclatante et constante de cette loi générale que toute découverte est le développement régulier et organique d'un processus antérieur et continu
de découvertes préparatoires et le point de départ, le germe, d'investigations et d'inventions subséquentes.
Les idées ne s'associent pas seulement d'une façon simultanée mais successivement, cela est également vrai de l'enchaînement des pensées collectives. En somme, c'est l'espèce humaine dans son ensemble, à chaque moment de son existence, dans la suite ininterrompue de ses générations, qui, depuis ses origines les plus lointaines, a successivement pensé le progrès avec ses inflexions et ses défaillances ; de même elle a extériorisé ses croyances instinctives ou raisonnées, ses émotions, dans son activité et dans ses institutions, dans son fonctionnement et dans sa structure.
C'est cette pensée collective, cette conception du progrès et de la régression des sociétés, depuis ses états d'obscure inconscience jusqu'à ses stades de conscience plus ou moins claire, que nous allons essayer tout d'abord de dégager. Ce que l'humanité entière par ses organes, spéciaux ou non, a pensé de la question est certes plus instructif que ce qu'un théoricien isolé peut nous apprendre. Ce dernier lui-même n'est-il pas du reste aussi l'organe plus ou moins parfait et fidèle de la pensée collective ou tout au moins d'une des contradictions ou objections qui tâchent de s'y équilibrer pour produire cette stabilité de la conscience aussi bien individuelle que générale, stabilité mobile qui accompagne continuellement chacune des mutations de cette dernière.
Cependant, chez les sociétés comme chez les autres êtres organisés, les croyances, c'est-à-dire la pensée collective, ont pour point de départ et comme caractère commun d'être des réflexes qui, plus ou moins compliqués, centralisés et coordonnés, en arrivent à s'élever jusqu'à être des
doctrines et des théories scientifiques. La psychologie collective du progrès se confond donc à un certain moment avec celle des conditions et des facteurs mêmes de la réalisation du progrès, la pensée sociale avec l'activité et la structure sociales. La science et la conscience du progrès et de la régression ne sont-elles pas en rapport avec le progrès et la régression mêmes? Dans l'affirmative, les lois de leur développement ne sont-elles pas communes et identiques ou tout au moins en correspondance constante? Là, par exemple, où nous ne rencontrons pas la notion du progrès continu, n'est-ce point que le progrès continu n'existait pas en réalité, ni dans la structure ni dans la vie sociale ? Là où dominent les doctrines soit pessimistes soit optimistes, n'est-ce pas qu'en fait le mal l'emporte sur le bien ou celui-ci sur celui-là? Les organes qui formulent ces pensées sociales sont-ils autre chose que les interprètes de la société ou de diverses parties de la société? On le voit, le problème du progrès et de la régression des sociétés n'offre pas seulement un intérêt scientifique important ; il touche directement à ce qui concerne aussi bien le bonheur individuel que le bonheur de l'espèce. Peut-être nos constatations elles-mêmes en réduisant à des conditions normales, moyennes et relatives les oscillations réelles et idéales extrêmes représentées par les décevantes illusions optimistes et les déprimantes désespérances pessimistes nous amèneront-elles à une vue plus calme et plus exacte de la réalité sociale. Le déterminisme scientifique, en sociologie, est aussi éloigné du fatalisme que de la doctrine du libre-arbitre; tenant compte de la nature même, à la fois si plastique et si intellectuelle en partie du grand corps social, il proclame l'intervention de plus en plus régulière et méthodique d'une volonté collective
bienfaisante et e'clairée dans la direction des phénomènes sociaux. Le débat métaphysique qui s'agite encore aujourd'hui entre l'individualisme et le socialisme a dès le berceau de toutes les civilisations été résolu en fait; partout et toujours l'ensemble de la collectivité a réagi sur l'activité et la direction de chacune de ses parties ; partout et toujours la structure et le fonctionnement de chacune de ces dernières ont été limités et déterminés par la structure et le fonctionnement de toutes les autres ; toute la question se résume dès lors à savoir s'il est ou non plus convenable que cette action des parties sur l'ensemble et de l'ensemble sur les parties s'exerce d'une façon régulière, méthodique et consciente. La réponse ne saurait être douteuse. Ce qui est vrai, c'est que dans l'histoire du développement des sociétés humaines les organes régulateurs de la force collective se perfectionnent progressivement, créant une coordination de plus en plus puissante de tous les agents sociaux. N'en est-il pas de même dans la série hiérarchique de toutes les espèces vivantes et n'est-ce pas la mesure de leur organisation qui leur assigne leur place sur l'échelle animale ? De même pour les sociétés, le degré d'organisation est la commune mesure, le mètre du progrès ; il n'existe pas d'autre critérium de leur valeur respective et relative dans l'histoire générale des civilisations.
Une étucie historique de la conception du progrès se justifie par cette pensée d'A. Comte, applicable à tous les problèmes sociaux, qu' « une conception quelconque ne saurait être bien connue que par son histoire *». L'évolution de l'idée du progrès est du reste un des aspects du progrès même. D'après Benjamin Jowett, lequel au surplus s'est contenté de faire sienne une observation superficielle que l'on retrouve dans presque tous les écrits de ceux qui se sont occupe's de la question, l'idée de progrès, comme celle de philosophie de l'histoire, compterait tout au plus un ou deux siècles d'existence. Cette vue ne serait exacte que si on restreignait la notion au sens complexe et spécial qu'elle comporte dans cette période limitée ; mais dans les périodes antérieures il y eut, à n'en pas douter, des mutations sociales soit en bien soit en mal, faisant succéder une situation plus heureuse à des conditions moins favorables et vice versa ; à moins de soutenir que ces sociétés antérieures au xvne siècle de notre ère étaient privées de toute sensibilité au plaisir et à la douleur et de leur dénier toute notion du bien et du mal
(1) Cours de philosophie positive.
comme aussi toute intelligence et toute conscience et par conséquent tout esprit de conduite en vue d'éviter ce qui est nuisible et de se rapprocher de ce qui est bon, ce point de vue étroit doit être abandonné et c'est au contraire dans les sociétés primitives que nous devons chercher le germe et l'explication première de la conception composite produite parles stratifications successives qui se sont superposées dans les bas-fonds de notre vie inconsciente ne laissant plus apparaître à la surface que les acquisitions récentes dont l'aspect superficiel plus mobile, et non encore organiquement assimilé, attire principalement notre attention.
Certes, la conception du progrès et le progrès lui-même, avec la signification complexe et précise que nous attachons à ce mot, n'apparaissent que dans des sociétés suffisamment étendues et continues dans l'espace et dans le temps pour que des mutations puissent s'y produire et être enregistrées par la mémoire collective, par la tradition. Ces conditions d'espace et de temps, ces associations mentales dans l'intelligence sont aussi indispensables pour la production des phénomènes progressifs et régressifs que pour leur éclosion psychique. L'étendue explique les mutations simultanées avec la conservation d'une partie de la masse sociale dans son état antérieur ; le temps explique la succession des phénomènes ; la complexité croissante des phénomènes résultant des variations dans le temps et dans l'espace force l'homme à recourir à des classifications et à des méthodes exactes. Ainsi peu à peu s'infiltre dans les intelligences la conception d'un certain arrangement, d'un ordre plus ou moins régulier de coexistence et de séquence, d'un développement continu à la fois simultané et successif.
Ces états de la conscience collective parallèles aux états sociaux réels auxquels ils sont étroitement associés, donnent naissance à de nouvelles formations à la fois idéales et objectives, c'est-à-dire à des sociétés où la croyance au progrès ou au regrès est elle-même fonction spéciale de la vie progressive ou régressive de ces sociétés et concourt à faciliter leur évolution ou leur involution, à les généraliser, à les régulariser et à les consolider dans l'une ou l'autre voie. C'est ainsi que la tendance au progrès ou à la régression suscite et provoque des progrès ou des reculs ultérieurs.
Ainsi la conception d'un ordre simultané et surtout celle d'un ordre successif, plus encore celle d'un ordre soit progressif soit régressif, n'apparaissent naturellement que dans les sociétés dont la structure est suffisamment continue dans l'espace et dans le temps et spécialement, avec les derniers caractères, que dans celles où la différenciation et la coordination sociologiques sont suffisamment accusées pour permettre d'établir des comparaisons entre leurs structures et leurs activités respectives. Pour connoter des changements et surtout des progrès dans la vie aussi bien animale que sociale, il faut nécessairement que cette vie soit suffisamment large, longue et profonde pour que des variations et des perfectionnements puissent non seulement s'y produire mais s'y observer.
Cependant, une société, quelque simple et homogène qu'elle soit, est, dans tous les cas, quelque chose de plus vaste, de plus différencié, de plus complexe et de plus durable que chacune des unités qui, dans un milieu physique quelconque, concourent à sa formation. Si les phénomènes biologiques sont surtout des phénomènes simultanés et les phénomènes psychiques des faits successifs,
les phénomènes sociaux sont naturellement, par leur masse et leur triple caractère à la fois physique, biologique et psychique, dans tous les cas et dans une mesure également importante, simultanés et successifs ; ils sont à la fois, peut-on dire, d'ordre physique, biologique et psychique mais avec une organisation collective de tous ces éléments constitutifs en plus. Les associations de sentiments, d'émotions, d'idées et les états de conscience correspondants sont surtout successifs ; chaque état de conscience, comme collectivité, tend à exclure tous les autres ; ils sont une chaîne dont les anneaux unis les uns aux autres se déroulent régulièrement ; dans les sociétés au contraire, l'ordre simultané des fonctions vitales est d'importance au moins égale à leur ordre de succession.
Ainsi, toute société, si rudimentaire soit-elle, tissée à la fois de matériaux anorganiques, organiques et psychiques, comporte un ordre à la fois statique et dynamique ; toute société est une organisation vivante par conséquent variable, douée d'un équilibre instable dès lors à chaque instant fixe et mobile dans sa structure et dans sa vie.
Il ne faut donc pas s'étonner mais au contraire s'efforcer de découvrir dans les sociétés les plus rudimentaires sinon le concept moderne du progrès, ce qui serait impossible, du moins quelques-uns des éléments les plus simples et les plus généraux qui ont servi de point de départ à l'agrégat de notions et de croyances qui s'est développé au cours des temps et que nous avons finalement classé sous cette dénomination. Dans toutes les sociétés les plus simples que l'on ait observées se produisent des actions et des réactions du dehors au dedans ou du dedans sur le
dehors ou bien encore des actions et des réactions du milieu interne vis-à-vis de lui-même et de chacune de ses parties les unes à l'égard des autres ; ces actions et réactions s'exécutent nécessairement d'après un mode, réflexe ou non, par le fait seul de l'existence à l'état social même le plus grossier. L'expérience journalière, la répétition de ces actes feront naturellement considérer les uns comme favorables, les autres comme nuisibles ; ceux-ci provoqueront l'aversion, ceux-là l'imitation ; la tradition viendra confirmer et fixer les enseignements résultants de ces expériences accumulées, et plus tard des organes spéciaux seront affectés à cette transmission régulière des acquisitions relatives à ce qui est bon et mauvais, bien et mal. Si nous mettons ces conditions élémentaires de toute vie sociale en rapport avec les croyances générales primitives et notamment avec la confusion qui chez les populations ignorantes existait et continue à exister entre la nature animée et la nature inanimée, entre la vie et la mort, nous comprendrons immédiatement comment la confusion même de ces notions ou plutôt de ces superstitions régnantes a pu réellement servir de berceau aux conceptions complexes et scientifiques actuelles. A ce point de vue,' l'inconscience primitive récèle la philosophie consciente la plus profonde. En voici un exemple pris entre mille que l'on peut observer partout dans les mêmes conditions :
« Les Santals croient que du fonds de la tombe voisine, obscure et silencieuse, les générations passées observent leurs enfants et les enfants de leurs enfants et jouent un rôle dans leur existence avec des intentions qui ne sont pas entièrement malveillantes. Néanmoins, les esprits habitants du tombeau sont des critiques âpres, ils distri-
buent à la ronde des membres contrefaits, des crampes, la lèpre, à moins qu'on ne les apaise '. »
Cette croyance primitive implique déjà une certaine expérience sociale, une distinction grossière entre ce qui est désirable et ce qui ne l'est pas, une certaine coordination sociale attribuant la direction de la société aux esprits des ancêtres, c'est-à-dire à une influence traditionnelle et en outre cette persuasion que cette influence est plutôt bienfaisante que mauvaise pour la société et les individus qui la composent ; elle suppose également une critique, seulement hypothétiquement exercée par les morts et en réalité, peut-on dire, exercée par les morts puisque le résultat de cette critique si âpre est de ramener les vivants à la soumission à l'égard de l'expérience traditionnelle.
Mais qu'est l'appel à l'autorité des ancêtres morts, bien que considérés comme toujours vivants, sinon la conscience encore obscure du lien de continuité qui relie le présent au passé, conscience sans laquelle la notion du progrès ne pourrait pas même se produire ?
Cette conception rudimentaire et fausse, au sens scientifique, du monde moral et social est donc en réalité beaucoup moins absurde et superstitieuse qu'elle peut paraître à première vue aux yeux d'une critique purement négative ; elle est au contraire sociologiquement et relativement heureuse ; elle est l'origine très positive et en partie exacte bien que très vague encore de cette conception actuellement plus précise et plus scientifique de l'hérédité, de la continuité de l'être social et. de l'influence toujours de plus en plus considérable et constante de la tradition, c'est-à-dire du passé régulièrement transmis,
(l) limiter. Annals of Rural Bengal, 1868.
sur le présent et l'avenir. Une critique philosophique superficielle pourrait seule méconnaître le lien véritablement organique qui relie ces croyances rudimentaires aux doctrines contemporaines les plus hautes. La superstition du pauvre et ignorant Santal est l'embryon respectable et adorable de la même pensée développée, grandie et perfectionnée d'A. Comte d'après laquelle le Grand Etre humanitaire se compose des morts qui s'y incorporent successivement et croît ainsi continuellement de telle sorte que « les vivants sont toujours et de plus en plus dominés par les morts ». Nous la reconnaissons également dans la formule analogue de M. II. Spencer d'après lequel « avant qu'aucun appareil défini pour l'exercice de l'autorité sociale se soit développé, il existe une autorité provenant en partie de l'opinion publique des vivants et plus encore de l'opinion publique des morts ». Ces profondes conclusions de la philosophie contemporaine sont la continuation de la croyance primitive de ces populations ignorantes qui, sans s'en douter, récelaient dans leur pensée obscure la même conception sociologique que la nôtre et procédaient inconsciemment, par des voies naturelles, à l'établissement des assises fondamentales de tous les développements scientifiques ultérieurs.
Les croyances des Santals et les croyances analogues d'un grand nombre de populations primitives sont donc en rapport étroit avec l'évolution de la psychologie collective du Progrès et en même temps avec l'histoire des états sociaux correspondants ; elles expliquent le progrès à la fois comme noumène et phénomène, comme idée et comme fait. Toutefois les croyances des Santals constituent déjà elles-mêmes la représentation d'un état mental et social complexe et spécial ; les esprits des morts y sont
déjà considérés et honorés comme principalement bienveillants et bienfaisants dans leur fonction rectrice social.' : même les esprits mauvais peuvent être apaisés par «les prières et des sacrifices; une lutte existe entre les éléments bons cl les éléments méchants dans ce gouvernement traditionnel et conservateur de la collectivité aneestrale divinisée ; les dirigeante vivants subissent cette critique et ce contrôle modérateurs de cette opinion publique d'outretombe qui modère leur tyrannie tout en soumettant les dirigés à celle des coutumes, des usages, et d'une certaine jurisprudence dans les commandements et \<-< décisions. Cet état social, où la conception d'une prédominance relative du bien sur le mal l'emporte sur la conception contraire chez certaines populations rudimentaires ne peut pas s'expliquer par un progrès réalisé par ces populations sur un état social antérieur moins heureux. Il doit être attribué à ce fait considérable dans l'histoire des sociétés humaines que, des leurs origines les plus lointaines, certaines, soit par des dispositions naturelles physiologiques et psychiques, soit par leur isolement, soit par leur existence dans des milieux plus favorables, revêtirent une structure et eurent un développement principalement pacifique, tandis que d'autres, et ce fut la presque généralité, dans des milieux physiques et sociaux hostiles et peut-être avec certaines prédispositions plus brutales, se modelèrent dès l'origine suivant des formes militaires et inégalitaires où nécessairement les influences malfaisantes des esprits des ancêtres et surtout celles des chefs morts eurent une importance e'gale et même supérieure à celle des services réels qu'ils avaient rendus de leur vivant et continuèrent à rendre après leur mort au groupe social dont ils avaient eu et ne cessaient pas d'avoir la direction. Dans ces petites
ou grandes sociétés guerrières, les maux l'emportent sur les biens, la méchanceté sur la bonté.
C'est ainsi qu'en observant les formes sociales primitives nous rencontrons, à côté d'un nombre assez restreint de populations pacifiques et le plus souvent égalitaires et communautaires caractérisées par une supériorité incontestable du bien sur le mal reflétée dans des croyances corrélatives, des types sociaux bien plus considérables caractérisés par un pessimisme à peu près général, résultant de rapports sociaux à peu près tout à fait différents des formes pacifiques et égalitaires des populations telles que les Santals. Chez la plupart des races inférieures, Nègres, Australiens, Malais, la principale préoccupation est l'esprit du mal. En somme, la croyance à la supériorité des esprits du bien sur ceux du mal apparaît généralement comme étant en rapport étroit et direct avec le plus ou moins de bonheur réel des sociétés primitives. Cependant comme les hommes sont plus sensibles à la douleur et aux maux qu'au bonheur et aux plaisirs, la douleur étant surtout positive et le bonheur, y compris la santé physique, surtout négatifs, les puissances malfaisantes sont naturellement l'objet des craintes religieuses les plus vivaces,
Primos in orbe deos fecit timor.
Puis à quoi bon prier et adorer les esprits qui sont considérés comme naturellement bons ? Les victimes et les prières vont surtout aux puissants les plus cruels pendant leur vie et après leur mort. Au moyen âge encore le rôle du diable n'est-il pas plus considérable que celui de Jésus? Il ne faut pas non plus négliger dans l'appréciation des croyances et des doctrines relatives au progrès que les
idées et les théories officielles, les seules qui surnagent bien souvent, ne représentent pas toujours la pensée collective ni surtout l'état social réel. L'homme s'habitue et se complaît même souvent à être victime et puis les théories des castes dominantes sont généralement optimistes sauf à leur déclin quand elles sont sur le point de peseta les privilèges qui leur font dire et même croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. INous aurons souvent à faire ces réserves et à tenir compte de cette face du problème psychique et sociologique dans l'histoire des croyances et des doctrines relatives au progrès.
Les recueils à la fois poétiques et religieux de l'Inde, de l'Egypte, de la Perse, de la Judée, nous font assister à la lente formation par des sociétés de plus en plus étendues et complexes de leurs panthéons de divinités bonnes ou méchantes ou l'un et l'autre à la fois comme le sont 1rs hommes et les sociétés humaines également. Le fait même que, dans les croyances de ces grandes civilisations antiques, l'âge d'or était généralement placé à leur origine, prouve que chez elles la somme des maux dépassait celle des biens ou du moins qu'elles étaient plus sensibles aux premiers qu'aux seconds.
En général, l'unification religieuse, dans ces grandes civilisations, réduit et régularise les influences incohérentes et troublantes des innombrables esprits du bien et du mal chez les sociétés moins développées ; cette unification est du reste parallèle à, leur unification politique laquelle elle-même a pour base l'extension de la vie sociale économique. Les plus anciens souverains Egyptiens étaient sorciers, mais ils avaient centralisé en eux l'innombrable sorcellerie antérieure, et ainsi ils l'avaient De Greef. 2
modérée, régularisée et en partie réduite en l'unifiant ; la coordination de l'erreur est elle-même un bien social parce qu'elle est un lien supérieur aux attaches locales et particulières antérieures. II résulte des documents antiques qu'après l'apothéose de Toutmès III « on le regarda comme le bon dieu de la contrée qui préservait de l'influence mauvaise des esprits du mal et des magiciens ' ». La transformation complète est accomplie sous la période Thôbaine, quand l'unification politique est réalisée et qu'Ammon est devenu le dieu national suprême. Alors les anciens esprits tant du bien que du mal passent à l'état de démons antisociaux et sont repoussés comme tels par la société et il en est de même des anciens sorciers et magiciens locaux et régionaux ; ils sont, comme les sociétés inférieures dans leur ensemble, réduits, subalternisés ou même supprimés. Le catholicisme n'agit pas autrement vis-à-vis du paganisme et l'Etat moderne vis-àvis du catholicisme.
L'Inde aussi passe par tous les stades précédents de croyances ; elle aboutit à une philosophie générale du monde physique et social d'après laquelle les âges successifs se composent de millions de siècles et sont représentés chacun par un Boudha lequel incarne le nouveau développement et y préside . Conception grandiose du développement social et de sa continuité ! Combien nous sommes loin déjà de ces stades inférieurs de civilisation où l'intelligence humaine sait à peine dépasser dans ses calculs et ses observations quatre ou cinq unités numériques et n'a que des pensées éphémères aussi fragiles que les états sociaux où elles disparaissent à mesure qu'elles
(I) Brusch. Hislory of Egypt, i, 406.
se produisent, sans le moindre enregistrement dans un organisme quelconque de la mémoire collective !
De même la Perse, au moment où elle accomplit sa grande évolution religieuse, prend conscience d'un devenir continu et progressif. Elle aussi conçoit alors L'histoire générale comme une série d'évolutions à chacune desquelles préside un prophète. Chaque période est de mille ans ; la succession de ces périodes prépare le règne d'Ormuzd et le paradis définitif. Alors, la terre sera une plaine dont les habitants n'auront qu'une langue, une loi, un gouvernement. Cet événement sera précédé par de grands désastres causés par le Dahak ou Satan qui, ayant rompu ses fers, dévastera le monde. Deux prophètes viendront consoler les hommes et annoncer le triomphe du bien. Celui-ci coïncidera avec la résurrection finale et générale et avec la fin du monde. Alors le Ciel s'ouvre à tous les êtres; le génie du mal, Ahriman, est lui-même purifié, « le plus méchant des darvands deviendra pur, excellent, céleste ». L'Humanité entière vit désormais dans le Ciel ; la terre cesse d'être, et, comme il n'y a plus de Mal, Ormuzd, le Génie du bien, n'a plus de fonction, il n'agit plus, cesse d'être et disparaît à son tour.
Notons et retenons cette croyance au triomphe final du bien et à une résurrection universelle dans un monde idéal, supra-terrestre, et l'originalité de cette conception encore mystique mais dont se pénétrera de plus en plus la science positive, de l'atrophie de l'organe du mal par la cessation de sa fonction.
L'Inde et la Perse, non sans raison peut-être, croient également à un âge d'or antérieur; on est porté à admettre en effet qu'elles connurent des états sociaux plus heureux bien que moins développés ; dans ce cas leurs légendes
comme celle d'un âge d'or antérieur en géne'ral ne seraient pas une simple illusion, un ide'al transposé mais correspondraient à une réalité tout au moins partielle. L'existence de tribus primitives pacifiques, égalitaires et vivant au milieu d'une nature généreuse et abondante permet d'accepter cette hypothèse dans des cas particuliers sans étendre la même explication à toutes les conceptions sociales où se rencontre la même légende. Il faut en effet tenir compte de la tendance naturelle à tous les hommes de préférer leur jeunesse à la vieillesse d'où la propension à étendre la même appréciation aux différents âges de la civilisation. « Le Parsi se reporte à l'heureux gouvernement du roi Yéma, alors que les hommes et les bestiaux étaient immortels, que l'eau et les arbres ne se séchaient jamais et que la nourriture ne faisait jamais défaut, alors qu'il n'y avait ni froid, ni chaleur, ni envie, ni vieillesse. Le Bouddhiste regrette l'âge des glorieux êtres élhérés vivant sans péché, saus sexe, sans besoin de nourriture, et qui subsista jusqu'à l'heure malheureuse où ils goûtèrent une délicieuse écume formée à la surface de la terre et tombèrent dans le péché, étant arrivés avec le temps par l'effet de la dégradation à manger du riz, à être condamnés aux douleurs de l'enfantement, à bâtir des maisons, à diviser la propriété et à établir des castes. Durant des siècles, la mémoire garda le souvenir des circonstances qui avaient accompagné cette dégénérescence. Ce fut le roi Ghéteya qui prononça le premier mensonge ; la vie des hommes ne raccourcit de plus en plus et ce fut le roi Mala Sàgana, qui, après le court règne de 252,000 ans, fit la triste découverte du premier cheveu gris ' . »
(1) Aveslâ, trad. Spie.nel et Bleeck, II, p. 50. — Hardy. Manuel du Bouddhisme, p. 61, 128 ; Tylor, i, p. 46.
Ainsi à mesure que l'intelligence collective embrasse des périodes de plus en plus longues de l'histoire sociale et qu'elle prend conscience de la continuité de cette dernière, elle établit aussi des comparaisons entre les états successifs du devenir social, elle s'élève à l'idée d'un certain transformisme et elle se crée un idéal résultant précisément de ses besoins inassouvis et de cette comparaison entre des types sociaux divers. Cet idéal elle le place dans le passé ou dans l'avenir ; généralement d'abord dans le passé, et puis à la fois dans le passé et dans l'avenir comme nous le voyons dans l'Inde et dans la Perse, jusqu'au jour où l'homme tournera définitivement ses regards vers un idéal futur de plus en plus progressif, mais conçu comme un développement régulier et perfectionné de tous les stades antérieurs. Notons en attendant que, comme nous venons de le voir, le problème tel qu'il s'affirme dans ces grandes civilisations antiques se complète et se précise de mieux en mieux ; si l'on croit à un âge d'or, c'est que l'on a aussi observé des phénomènes de décadence et de dégénérescence ; si l'on dislingue des périodes, c'est que l'on a reconnu des états sociaux non seulement successifs mais différents. C'est ainsi que naissent en effet dans la conscience générale, alors profondément religieuse, les problèmes soumis actuellement à notre conscience scientifique et relatifs aux lois du transformisme, du progrès et de la régression des sociétés.
La même évolution psychique s'opère dans les croyances de la Judée sous l'influence au surplus en partie des grandes civilisations dont nous venons de parler et de tous les états mentais antérieurs que la Judée reproduit plus ou moins rapidement depuis les origines de son histoire ; insensiblement chez ses prophètes et notamment
dans les Livres de Daniel et d'Henoch nous voyons à l'ancienne croyance mosaïque d'un paradis perdu se substituer la vision d'un âge d'or à venir ; le monde grécoromain en partie spontanément, en partie sous l'influence des idées orientales subira à son tour la même transformation intellectuelle que nous voyons se dégager avec ampleur du Livre III, 97-817, des Livres Sybillins de la Rome antique.
Toutes les croyances relatives au progrès et à la régression des sociétés que nous avons rencontrées jusqu'ici, se rattachent à des conceptions essentiellement religieuses comme les croyances en général des sociétés rudimentaires et des civilisations antiques extra- européennes. Dans le inonde gréco-romain, le passage se fait de la religion à la philosophie scientifique par l'intermédiaire de la métaphysique. Cependant par sa population autochtone et par les colonies qui viennent successivement la peupler, les croyances de la Grèce de même que celles de la Grande-Grèce et de l'Italie en général reproduisent plus ou moins rapidement, suivant des modes abrégés, les stades successifs de toutes les civilisations depuis les formes superstitieuses les plus grossières jusqu'aux doctrines religieuses les plus vastes.
A l'époque des Homérides et d'IIesiode, la période monarchique est déjà à son déclin ; nous nous trouvons donc déjà en présence d'une civilisation relativement complexe et avancée. Delphes et la Rome Dorienne ; Sparte ne s'élève pas cependant au-dessus d'un polythéisme plus ou moins centralisé, d'une oligarchie de dieux analogue à son oligarchie politique : l'admission dans la cité des
seules poésies d'Homère la relie manifestement au fond commun des croyances générales et populaires des Hellènes. A Athènes, le vieux culte pelasgique survit aux cultes des immigrants, mais Apollon reste le dieu de la noblesse jusqu'à Solon à partir duquel seulement tout Athénien eut le droit de sacrifier à la divinité de la caste conquérante ; peu à peu dans la suite s'affirma la suprématie du culte de Jupiter Olympien.
Les croyances primitives de la Grèce nous ont été transmises par des recueils poétiques ; les plus anciens sont les poésies légendaires recueillies dans un ensemble coordonné par les écoles d'Homérides, de Smyrne et de Chios, vers l'an 900 avant Jésus-Christ, et transcrites beaucoup plus tard sous les Pisistratides, au vin siècle. Au moment où ces poètes, formulateurs du polythéisme grec, chantent la guerre de Troie et les aventures maritimes des Ioniens, la royauté était déjà probablement abolie à Athènes (1045) et l'ancienne tradition monarchique était minée dans le reste de la Grèce. Thersite, dans Ylliade, est la caricature faite par les homérides réactionnaires d'un orateur d'opposition de la plèbe ; mais la noblesse surtout était liguée contre les trônes et le démos ne faisait que prendre naissance. La société subit une crise aiguë non seulement politique mais sociale. Les homérides, comme tous les publicistes attachés à la destinée des institutions décadentes, sont naturellement pessimistes : « de tous les êtres qui respirent et qui rampent à la surface de la terre, il n'y en a pas de plus malheureux que l'homme » ; dans le transformisme social qui s'accomplit sous leurs yeux ils ne voient que ruine et désolation : « les hommes tels qu'ils sont à présent » sont inférieurs à ceux des générations précédentes.
A partir d'Hésiode, vers 800 avant Jésus-Christ, la crise sociale devient de plus en plus intense. Avec l'invasion des montagnards Doriens, la société grecque est devenue plus complexe; un élément aristocratique, essentiellement militaire s'est introduit dans l'ancienne organisation, pas assez puissant cependant pour absorber celle-ci mais suffisamment pour rompre la structure où il a pénétré. Le culte revêt une forme moins familiale, le rôle des oracles s'étend, la puissance religieuse se centralise notamment à Delphes. Pour la rédaction des sentences de l'oracle, il fallait des hommes doués de facultés poétiques éminentes; c'est à Delphes qu'on attribue l'invention de l'hexamètre ; il fallait des chants de fêtes, des hymnes ; ses prêtres formèrent les premières confréries de chanteurs sacrés ; ils attirèrent à eux les hommes supérieurs. L'école la plus considérable fut celle qui s'organisa sous le nom d'Hésiode ; elle fut la première qui fit un tout des sentences, des oracles, des hymnes et en composa un poème embrassant sous une forme religieuse, toutes les conditions de la vie sociale. Les poésies d'Hésiode, « les Travaux et les Jours », furent la codification des croyances religieuses de la Grèce, comme Y Iliade et Y Odyssée l'avaient été de sa vie pratique au moment même où les formes anciennes allaient se modifier. L'esprit aristocratique, réactionnaire et conservateur y est apparent ; cet esprit cependant ne fut qu'un moment dans l'évolution grecque, comme une reproduction abrégée par l'ontogenèse grecque de l'évolution religieuse universelle antérieure. Les poésies d'Hésiode appartiennent à l'histoire des croyances ; elles tentent une explication religieuse de la décadence au moins apparente que subit le peuple grec ; elles prophétisent la chute générale de la royauté et la ruine des peuples si la voix de la Justice divine est méconnue :
« 0 Persée, écoute la Justice. Couverte d'un nuage, elle suit les peuples pour châtier les méchants. La cité qui l'honore prospère ; la paix nourricière l'habite, car Jupiter, qui sait tout, n'envoie jamais la guerre impitoyable ni la famine au milieu des hommes justes. Pour eux la terre porte de riches moissons ; sur la montagne le chêne donne ses fruits, les brebis se couvrent d'une toison pesante et les femmes enfantent des fils semblables à leurs pères. Mais souvent une ville tout entière est punie à cause d'un seul méchant qui manque à la vertu et machine de criminels projets. Du haut du Ciel, le fils de Saturne lance sur eux un double fléau, la peste et la famine, et les peuples périssent, les femmes n'enfantent plus, les familles décroissent. Ou bien il détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles, on se venge sur leurs navires qu'il engloutit dans la mer. 0 rois! vous aussi, songez à ces vengeances, car trente mille génies, ministres de Jupiter, ont les yeux ouverts sur les actions des hommes et parcourent incessamment la terre ; la Justice, vierge immortelle, est assise à côté du maître des Dieux. »
Dans cet admirable passage dont Bossuet n'a dépassé ni la grandeur ni l'éloquence il y a toute une théorie du progrès et de la régression des sociétés ; ils dépendent essentiellement de l'observation ou de la violation de la justice ; les défaites militaires, les crises économiques, la décroissance de la population, les épidémies, la criminalité sont les conséquences de l'injustice. Quant à la justice, elle est d'origine divine et les prêtres en sont naturellement les interprètes. Comme ceux-ci appartiennent à la caste conquérante, ils lancent impitoyablement leurs foudres à la fois contre les rois et les peuples dans l'intérêt de l'aristocratie qui se prépare à s'emparer de l'autorité :
« 0 rois corrompus, redressez vos sentences et renoncez à vos jugements iniques! » Hésiode appelle aussi les rois Swpocpayoi, mangeurs de présents, de dotations. On sent qu'une révolution va s'accomplir et que la royauté, sourde aux oracles et aux objurgations des poètes de Delphes, est condamnée.
Le poème est d'une valeur morale suprême ; à côté d'un pessimisme incontestable qui semble surtout politique il dégage de partout une confiance rigoureuse dans la puissance et la dignité du travail : t Les dieux et les homme* détestent celui qui vit oisif semblable au lâche frelon qui dévore le miel des abeilles. Le travail n'est point une honte ; c'est l'oisiveté qui est la honte. » « C'est la Justice qui garantit le Travail dans la paix, par elle les hommes se distinguent des animaux ! » « Jupiter a voulu que les poissons, les oiseaux, toutes les bêtes se dévorassent les unes les autres mais aux hommes il a donné la justice. » Noble et humaine conception que nous livrons aux méditations des darwinistes outranciers en sociologie qui ne voient pas que la coopération dans la vie est supérieure à la lutte pour la vie l
On sent que le pessimisme de l'école hésiodique n'est que transitoire et qu'on se trouve en présence d'un peuple qui trouvera la force de réagir et d'évoluer progressivement pendant une série de siècles.
Cependant la conception fondamentale du poème est pessimiste : « Oh ! pourquoi suis-je né dans ce cinquième âge du genre humain! Que ne suis-je mort plus tôt ou né plus tard ! car c'est l'âge de fer... »
Ce pessimisme est une maladie qui ne doit pas étonner notre xixe siècle qui a subi et subit encore un état pathologique analogue. Hésiode le formule en système dans sa. célèbre théorie des cinq âges de l'humanité.
Les dieux ont fait d'abord la race d'or, race parfaite et heureuse, vivant sans travail et sans souffrance dans une paix constante. Cette race s'éteignit; ses membres devinrent, par la décision de Zeus, les démons gardiens invisibles de l'humanité, dispensateurs de tous les maux et de tous les biens suivant les bonnes ou les mauvaises actions des hommes dont ils sont les appréciateurs. Ceci est au fond le développement des croyances primitives aux esprits mais avec un élément moral et humain déjà bien plus considérable ; la chute originelle et le travail considérés comme une peine, restent cependant à la base de la doctrine comme dans tous les systèmes religieux.
Ensuite les dieux firent la race d'argent, race moralement et physiquement inférieure d'hommes sans foi ni loi, méchants les uns pour les autres, pleins de dédain pour les dieux immortels auxquels ils n'offraient plus ni sacrifices ni prières. Zeus les engloutit sous terre ; ils sont cependant les bienheureux des enfers.
Zeus créa alors la race d'airain, race dure et querelleuse ne semant pas et ne se nourrissant pas de pain; leurs armes, leurs maisons, leurs instruments étaient d'airain; il n'y avait pas alors de fer; par leurs combats continuels ils finirent par succomber jusqu'au dernier et descendirent au royaume d'Hadès sans nom ni privilège aucuns.
La quatrième race formée par Zeus fut beaucoup plus juste et meilleure que la précédente. Ce sont les héros et les demi-dieux qui combattirent au siège de Troie et à celui de Thèbes. Cette génération périt en partie à la guerre, le reste passa, grâce à Zeus, dans les îles bienheureuses où au sein de la paix et du bien-être, récoltant trois fois par an les productions spontanées de la terre, elle est gouvernée par Kronos. Cette interruption provisoire dans la
dégénérescence doit être retenue parce qu'elle révèle une idée déjà beaucoup plus complexe de l'évolution sociale; elle implique la reconnaissance de mouvements régressifs et progressifs alternés1.
Cependant la tendance régulière est à la décadence finale. La cinquième race, celle parmi laquelle Hésiode a le malheur de vivre, est de fer, méchante, malhonnête, injuste, ingrate, adonnée au parjure, ne se souciant pas du lien de la famille, ni des ordres des Dieux; le bien y est en faible proportion; elle est en proie aux crimes, aux soucis, à des maux sans fin. Elle s'éteindra comme les précédentes sans qu'Hésiode ose prédire quelle génération lui succédera. Ou plutôt, il le voyait sans doute fort bien, mais conservateur attaché au Sanctuaire et malgré ses attaches aristocratiques il sentait l'ancien culte et la royauté historique s'effondrer et il s'en attristait.
A la fin du vie siècle avant notre ère, avant la guerre contre les Perses, la royauté est partout abolie sauf à Sparte où elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Cette révolution s'étend à la Grande Grèce et à Rome même où la royauté s'écroule en olO avant Jésus-Christ.
Vers cette époque, des écoles de Sages, d'où par la suite, par voie de différenciation sociologique, naîtront d'un côté les philosophes, de l'autre les législateurs, se distinguent en partie des confréries principalement religieuses comme celle de Delphes, écoles bien plus démocratiques comme le régime politique même qui entraîne la Grèce dans une évolution progressive. De même apparaissent les Gnomiques ou poètes à sentences, les uns conservateurs et réactionnaires, les autres démocrates, plus ou moins détail) Hésiode, v, 109-201.
chês de Delples et des anciennes formes religieuses. A peine la royauté abolie, une crise nouvelle s'ouvre, la lutte entre l'aristocratie et le peuple. De là, chez les représentants intellectuels des classes qui se sentent en péril et chez ceux qui n'ont pas la confiance dans le succès, de nouvelles croyances pessimistes.
Mais le phénomène le plus considérable qui s'accomplit alors est parfaitement caractérisé par la légende grecque elle-même d'après laquelle le trépied Delphique qui jusqu'alors avait été transmis d'un sage à l'autre, est attribué définitivement à Thaïes, père de la spéculation philosophique : cette transmission symbolique figure admirablement et confirme, en la fortifiant de l'attestation pour ainsi dire collective du peuple grec lui-même, cette vérité si bien mise en lumière par la philosophie scientifique moderne que la métaphysique est née par voie de filiation organique de la religion. Rien du reste n'est plus remarquable que de reconnaître une évolution exactement correspondante dans une grande civilisation à peu près complètement en dehors de l'évolution européenne, la Chine, où nous voyons aussi aux livres religieux succéder des ouvrages principalement moraux, des recueils de sentences colligées par des sages et jouissant de la plus grande autorité, et finalement de grands traités philosophiques.
Avec la période philosophique de la Grèce vont surgir des théories de la plus grande importance au point de vue des conceptions de l'ordre évolutif des sociétés. II est loin d'être exact comme l'affirme A. Comte que « toute idée du progrès social était nécessairement interdite aux philosophes de l'antiquité faute d'observations politiques assez complètes et assez étendues. Aucun d'eux, même parmi les plus anciens et les plus judicieux, n'a pu se soustraire
à la tendance, alors aussi universelle que spontanée, à considérer directement l'état social contemporain comme radicalement inférieur à celui des temps antérieurs1. »
L'Ecole ionique notamment est loin d'être pessimiste ; elle coïncide avec la période la plus brillante de l'autorité grecque ; le pessimisme est antérieur, ou bien aussi nous le voyons réapparaître avec les théories spiritualistes et sceptiques pendant les crises sociales où finit par succomber la société grecque du moins dans sa forme particulariste. Nous avons en outre déjà fait remarquer pour les tendances et les doctrines pessimistes antérieures au vi° siècle, qu'elles n'impliquent pas toujours une désespérance absolue ; il faut en effet toujours distinguer entre le pessimisme déprimant des sociétés qui s'abandonnent et ce pessimisme fécond qui provoque par une réaction énergique de nouveaux progrès sociaux. La Grèce et nos sociétés modernes en o firent de nombreux exemples.
Contrairement à l'observation superficielle d'A. Comte, nous devons admettre que chez les Grecs et les Romains, outre la conception d'un processus de détérioration sociale, se manifeste la notion de progrès bien que sans une profondeur ni une consistance véritables et spécialement la notion d'une évolution circulaire. C'est du reste une illusion bien naturelle que celle d'après laquelle les jours de la jeunesse paraissent meilleurs que ceux de la maturité ; mais en Grèce et à Rome, à un certain moment, comme le remarque fort bien M. Flint, l'évidence que les origines des choses sont faibles et étroites, la connaissance de peuples grossiers et sauvages, la science de l'histoire de la filiation des premiers temps jusqu'aux siècles d'Auguste et
(1) Cours de philosophie positive, iv, p, 170.
de Périclès suscitent chez les esprits les plus élevés notion de Progrès; la conception cyclique des astres e' la vie des plantes et des animaux conduisent égaleme la conception favorisée par les idées fatalistes et pantl tiques que les événements humains se déroulent en cev> qui se ressemblent et se répètent '.
Même en ce qui concerne la théorie de dégénérescf1^. d'Hésiode, M. Flint fait également observer avec rai.que cette conception est surtout orientale ; ain:légende de la boîte de Pandore et celle de la découve , ; du feu par Prométhée, origines de tous les maux de l'espèce humaine et d'autres fables analogues comme i e du fruit défendu sont des traditions sémitiques introduites en Grèce par les Phéniciens2. En outre, M. Flint signale, comme nous l'avons déjà fait, à propos de la tradition antique des populations aryennes relative à la dégénérescence graduelle de l'espèce humaine d'âge en âge, que dans cette légende la dégradation n'est pas représentée comme entièrement continue puisqu'elle comprend un âge qui n'est pas dénommé d'après un métal et qui est supérieur au précédent. D'après M. Flint, la vraie explication de cette exception est que l'âge héroïque ne pouvait pas, d'après les traditions qui représentaient les héros comme les fondateurs des familles et des cités grecques, être harmonieusement ajusté dans les séries symbolisées par les métaux par le motif que cet âge ne pouvait être fixé ailleurs qu'avant celui des mortels ordinaires, contemporains d'Hésiode. De son côté, Goettling interprète le texte d'Hésiode comme une expression de la croyance à la théo-
(1) R. Flint. Hislory of Ihe philosophy of hislovy, 1893.
(2) Hésiode, 42-105.
les cycles, « son interprétation ne semble être justi-
par rien que par l'ingéniosité dans l'erreur. »
mérité est que la Grèce ne fut jamais pessimiste qu'à
et que c'est précisément dans la philosophie
: [iic et puis romaine que, comme nous allons le voir,
ée d'un développement circulaire el puis d'un âge d'or
.al s'affirmèrent comme croyance, à la fois populaire et
matique.
qui est certain c'est que la conception de cycles ou de
• > tions successives sans rapport les uns avec les autres et prenant naissance chacun à la suite de la destruction du
• ire ',nt, à peu près comme dans le système des révolutions Uu "globe de Cuvier, précède généralement, mais pendant la période et sous une forme religieuses, la conception philosophique de cycles progressifs ou d'un âge d'or final et à plus forte raison celle d'un progrès continu déterminé régulièrement par les états sociaux antérieurs. Chez les Chinois, les Egyptiens, les Babyloniens et les Hindous, la théorie des cycles cosmiques et humains apparaît sous ces formes rudimentaires. Dans l'Inde, l'existence individuelle est considérée comme un stage dans le cours de la transmigration ; on y croit à de vastes cycles chronologiques, chacun divisé en quatre époques à travers lesquelles l'univers el ses habitants passent de la perfection à la destruction, de la force et de l'innocence à la faiblesse et à la dépravation jusqu'à ce qu'un nouveau maha-yuga ou grand cycle commence.
La philosophie grecque introduit dans ces croyances religieuses des éléments plus scientifiques; sous son influence, la conception du devenir social se précise, mais comme les sciences les plus générales et les plus simples ont seules à ce moment consolidé leurs premières assises, De Greef. 3
les explications d'ensemble du système social sont naturellement des hypothèses métaphysiques, c'est-à-dire ou bien des extensions de ce qui est connu à ce que l'on ne connaît pas encore ou à ce que Tonne connaîtra jamaif ou bien des systématisations fondées sur la recherche et la supposition de causes premières et finales elles-mêmes indéterminées et par conséquent non scientifiques.
La grande et bienfaisante fonction sociale des religions avait été de re'duire à un petit nombre de croyances les innombrables superstitions primitives ; peu à peu les divinités ou causes concrètes, grâce à la philosophie métaphysique sont remplacées par de pures abstractions qui réduisent encore le nombre des hypothèses, permettent ainsi aux croyances collectives de devenir encore plus universelles que les religions et présentent surtout ce caractère social éminemment favorable au progrès de se baser sur l'autorité de la raison humaine ce qui tôt ou tard doit amener nécessairement la transformation de la philosophie métaphysique en une philosophie générale des sciences qui elle pourra enfin devenir la foi commune de l'espèce humaine sans distinction de nationalités, de races ou de variétés quelconques.
Les philosophes de l'école ionique sont surtout astronomes mathématiciens, physiciens, géomètres1. Leurs explications du monde sont physiques et mécaniques, ce sont des généralisations d'observations en partie exactes mais prématurément systématisées. « Si Thaïes, écrit Curtius, a cru trouver la cause première dans l'eau, c'est qu'il y était prédisposé déjà parla constitution particulière de son pays natal. En effet, la formation du sec par l'humide et de la
(1) Né vers 6i0, Thaïes passe pour avoir prédit l'éclipsé de 585 av. J.-C. Aristote désigne toute l'école sous le nom de physiciens.
terre par l'eau, n'a nulle part pu frapper les yeux des Grecs comme en face même de Milet, à l'emDouchure du Méandre limoneux1. » Il n'a pas encore complètement brisé tout lien avec les croyances religieuses ; l'eau est le principe éle'mentaire de toutes les formes, le protoplasma, la substance élémentaire absolue, mais les dieux restent toujours les moteurs ou forces physiques. 11 a des notions générales que nous retrouvons chez tous les philosophes anciens sur les rapports des sociétés avec leur constitution économique ; la cité la mieux affermie est celle où l'on ne voit ni citoyens excessivement riches, ni citoyens excessivement pauvres ; il a une conception ultra-libérale du gouvernement politique : « Le plus heureux des Etats est celui où le Souverain peut prendre sans danger le plus de repos1. » Ce sont là des rudiments d'une statique et d'une dynamique sociales, mais dans tout ce qui nous a été rapporté de sa philosophie, nous ne rencontrons aucune conception sociologique d'ensemble, ni surtout une théorie du progrès sauf l'idée générale de la dérivation de toutes les formes d'un élément primitif dont l'origine elle-même est inexpliquée.
D'après Anaximandre, son disciple, le premier principe est l'athmosphère infinie ; tout ce qui existe, y compris l'homme est une combinaison de l'azE-.pov, c'est-à-dire de l'indéterminé, de l'infini, de l'informe ; tout ce qui est en sort par séparation et y retourne à l'heure fixée par le Destin afin que la vie circule sans cesse et passe à des êtres nouveaux. 11 y a une infinité de mondes, 6sot, qui tour à tour se forment et périssent. C'est dans l'eau que se sont formés les premiers animaux, d'où sont sorties peu à peu
(1) Curlius. Histoire grecque, u, 68.
(2) Plutarque. Banquet des sept sages.
les espèces supérieures. L'homme est issu du poisson. Les individus et les espèces changent toujours, l'aitsipov incréé est seul indestructible, éternel ; l'atmosphère enveloppe, crée, gouverne tout, elle est la divinité, to Oetov. On attribue à Anaximandre la découverte du cadran solaire et l'hypothèse de la sphéricité de la terre. Sa théorie du progrès est remarquable ; elle est une vision des théories les plus scientifiques modernes, mais elle ne s'étend pas au delà des formes physiques et biologiques.
Rappelons simplement que pour son élève Anaximène (557 ans av. J.-C), l'air est l'universelle et première substance, infinie, éternelle. La voûte céleste est solide, elle tourne avec les astres autour de la terre que l'air soutient.
D'après Heraclite, l'élément primitif est quelque chose de plus subtil encore que l'air atmosphérique d'Anaximène, c'est un feu, un souffle chaud, irup, tyvytf ; tout ce qui est en dérive et y retourne ; il n'a pas eu de commencement et n'aura jamais de fin ; il y a une fin du monde, mais en ce sens seulement que toutes choses finissent par redevenir ce qu'elles ont été ; le monde renaît et meurt éternellement. Le devenir, l'écoulement perpétuel des choses est le résultat de deux courants opposés ; l'un venant d'en haut transforme successivement l'élément primitif en matière solide, végétale, animale, intellectuelle, à la surface de la terre, l'autre remontant de celle-ci vers le ciel ramène les formes engendrées vers leur source originaire à partir de laquelle le même cours recommence. C'est avec ce caractère grandiose, que la philosophie de la Nature née dans l'Ionie s'installe avec Heraclite sur le continent grec à Ephèse (544 av. J.-C). Heraclite semble avoir étendu sa doctrine au monde social. Les deux courants opposés dont il a été question ci-dessus y deviennent
LE MONDE GnËCO-ROMAIN 37
deux actions opposées qui luttent dans l'espace : la guerre ou la discorde qui est la source des générations et des variétés passagères et la paix ou la concorde qui finalement ramène le monde à l'unité dans un embrasement suprême. Observons aussi que nous voyons apparaître chez lui la notion d'une psychologie collective, supérieure à l'esprit individuel. « Il faut, d'après lui, se confier à la raison générale. Toutes les fois que nous nous mettons en communion avec elle, nous sommes dans le vrai ; nous sommes dans le faux, au contraire, toutes les fois que nous nous abandonnons à notre sens individuel1. » Avec Heraclite, la conception d'un devenir perpétuel, continu, s'est donc développée ; il ne s'agit plus de créations cycliques distinctes ; c'est le même cercle qui se refait toujours ; c'est déjà en germe la conception moderne de la persistance de l'énergie et de la force, de la désintégration et de l'intégration de la matière ; du passage de l'homogène à l'hétérogène et de celui-ci à celui-là; c'est également une explication hardie des formes successives de ce qui est, y compris l'intelligence et la constatation du rôle important joué par la discorde dans la formation des espèces. La plus grande gloire d'Heraclite à ce dernier point de vue est peut-être d'avoir eu pour disciple Hippocrate, le grand médecin de Cos au ve siècle, l'ancêtre des vitalistes et des animistes modernes et qui, comme Hérodote, son contemporain, jeta aussi les bases de la mésologie sociale.
Quand à l'école spiritualiste qui se développe en Grèce en même temps que l'école ionique, elle apporte peu de matériaux à la conception du progrès et de la régression des sociétés ; elle introduit en Grèce, avec plus d'abstrac-
(1) Passage cité par Sextus Empiricus.
tion métaphysique, les idées orientales sur l'immortalité des âmes et la métempsycose, celle aussi d'une divinité suprême, intelligente et cause ordonnatrice de tout ce qui existe (Phérécyde) ; Xénophane critique à ce point de vue le polythéisme ; ce qui le recommande peut-être davantage à l'attention de la postérité c'est son hypothèse que la terre entière avait été recouverte par les mers. Finalement quand, avec Zenon d'Elée, le spiritualisme primitivement dualiste s'établit dans la Grèce continentale, il devint monisle comme le matérialisme ionien et aboutit à la croyance en un être unique, et à une psychologie où l'esprit est dépouillé de toutes ses conditions objectives y compris les sens et le cerveau.
Dès lors le matérialisme et le spiritualisme absolus se disputent la philosophie; Empédocle d'Agrigente, né vers 500, vient enseigner à Athènes un mélange e'trange de métaphysique et de superstitions ; il admet comme causes premières les quatre éléments mais combinés deux à deux, l'eau avec la terre, l'air avec le feu ; il proclame la nécessité d'un Logos ordonnateur de toutes choses ; au point de vue de la question qui nous occupe, il est moins un philosophe qu'un hiérophante. Sa doctrine admet l'existence de mauvais génies nés de la chute originelle, la déchéance de la race humaine, le péché originel, la métempsycose avec passage dans des formes soit inférieures, soit supérieures, même végétales suivant la conduite morale antérieure. Cependant, finalement, la vertu triomphera et l'âge d'or reviendra sur terre. Les quatre éléments étant également primitifs, ils s'agrègent et se désagrègent continuellement, de là l'infinie variété et les mutations constantes des corps. L'Amour et la Haine sont les principes de ces mouvements en sens contraire ; leur
lulte a produit les plantes, les animaux, les hommes, mais l'amour finira par vaincre et les quatre cléments se confondront alors dans un nouveau chaos. De là une alternance fatale d'union et de séparation destinée à se continuer do siècles en siècles. La vie est l'expiation du désir de l'âme de vivre d'une existence séparée. Tour à tour plante, animal, homme, l'âme se relève progressivement et par les abstinences, les jeûnes, la continence, elle finit par devenir digne de rentrer en Dieu, c'est-à-dire dans la Sphère où à l'origine de toutes choses elle était confondue avec tous les êtres.
Tandis qu'avec Parménide et Zenon, le spiritualisme devient absolu et nie la réalité substantielle du monde physique, Anaxagore proclame l'éternité de la matière à Côté de l'éternité d'une intelligence impersonnelle et ordonnatrice assez analogue à l'Idée de Hegel, à la Volonté de Schopenhauer et à l'Inconscient de de Hartmann et qu'il substitue à la Nécessité. Sa doctrine se complète par celle de l'atomisme de Leucippe lequel est lui-même le maître de Démocrite, l'un et l'autre continuateurs d'Anaximandre. La philosophie atomistique est certes la conception philosophique la plus scientifique, malgré son hypothèse matérialiste fondamentale, à laquelle se soit élevée la pensée grecque. Elle implique une conception très positive et très nette du progrès confirmée en partie par la science moderne ; cette conception n'est encore que synthétique et physique dans Démocrite au moins d'après le peu que nous connaissons des soixante-douze ouvrages qu'il. avait composés et qui embrassaient le cycle entier des connaissances humaines y compris la morale et cette partie de la science politique si importante chez les anciens, la Stratégie. C'est chez Epicure et Lucrèce que plus tard nous
trouverons les applications de la philosophie de Démocrite à la science sociale et spécialement au problème du Progrès. D'après De'mocrite, il n'y avait pas d'autre critérium scientifique que l'expérience et l'induction ; la matière et le vide expliquent tout, le monde n'est qu'un composé d'atomes dont les combinaisons diverses dans le vide donnent naissance à toutes les formes de la nature par leur seul mouvement dans l'espace ; ainsi toutes les fonctions y compris l'instinct et l'intelligence, par conséquent aussi la vie sociale, sont une combinaison de la matière ; rien ne vient de rien ; rien ne retourne à rien. La science moderne en réalité n'a fait que transporter le matérialisme absolu dans le domaine du relatif en enlevant à l'atome et au vide leurs caractères simplistes et irréductibles.
Ainsi, en commençant par des croyances incohérentes et grossières par laquelle elle se rattachait aux stades primitifs des sociétés les plus rudimentaires, la civilisation grecque avait évolué, dans sa conception du progrès, d'une façon générale de la religion à la philosophie soit matérialiste, soit spiritualiste et, dans ce vaste cadre, elle avait passé de la croyance à une dégradation fatale à celle de cycles successifs et indépendants, puis d'un cycle continu -T à chacun de ces stades, mais généralement plutôt dans lesderniers que dans les premiers, elle imagine un âge d'or iinal plus ou moins fixe et absolu où le bonheur se confondra avec le repos. Cependant au terme de la période historique des croyances et des doctrines que nous avons parcourue jusqu'ici, nous aboutissons avec Démocrite à une conception où l'idée dominante est celle d'une évolution naturelle continue dont on n'entrevoit ni le commencement ni la fin et par conséquent d'une succession de formes.
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anorganiques, organiques et sociales qui ne diffèrent entre elles que par la complexité des combinaisons dont elles sont le résultat.
La discussion et l'appréciation de cette dernière hypothèse seraient prématurées pour le moment; elle est un germe dont les développements ne se produiront que lentement et très tard après avoir pris racine dans la civilisation romaine avec Epicure et Lucrèce, et seulement à partir de la fin de la période métaphysique dans l'Europe occidentale, au xix° siècle.
Nous ne connaîtrions cependant que d'une façon incomplète et inexacte les croyances de la Grèce relatives à l'évolution des sociétés humaines si nous ne consultions à cet effet que les systèmes théologiques ou métaphysiques; renseignement de ceux-ci n'émanait que de quelques intelligences d'élite et ne se répandait que dans un cercle restreint de croyants ou de disciples. Pendant la période de la pensée grecque que nous venons de parcourir, les sciences et les hautes doctrines destinées à les coordonner sont restées le monopole d'une aristocratie dont nous retrouvons du reste l'action prépondérante dans l'ensemble de la structure sociale d'alors, même à Athènes où la démocratie est plus apparente que réelle.
Maintenant, par la littérature, les arts et surtout parle théâtre les abstractions philosophiques et sociales vont se répandre dans la masse d'une façon concrète et pour ainsi dire matérielle ; l'idée va s'incarner dans des acteurs, dansdes représentations imagées, spécialement dans la tragédie où se déroule tout le drame de la pensée et de la société grecques, et dans la comédie qui va dissoudre toutes lesstructures existantes, et permettre à la civilisation hellénique de s'étendre au delà de ses limites primitives. Dans-
la tragédie et la comédie, c'est particulièrement le chœur qui est chargé de formuler les émotions et les pensées collectives.
La notion du progrès apparaît clairement dans Eschyle (525 à 45*6 av. J.-C), notamment dans son Prométhée où il décrit l'état primitif des hommes jusqu'à ce que l'immortel supplicié des dieux jaloux, apprit aux êtres humains à écrire, à compter, à observer la situation et le cours des astres, à bâtir des maisons, à dompter et à élever des animaux, à guérir leurs maladies, à naviguer sur la mer et à pratiquer les divers modes de divinisation. Comme plus tard le Christ, Prométhée est victime de son humanité, quoique Dieu; comme lui, il a prévu et voulu son supplice. Eschyle, imbu de la philosophie physique des Ioniens place la nécessité au-dessus de tous les dieux, alors qu'à peu près vers la même époque le père de l'histoire, Hérodote, continue à se complaire dans un providentialisme grossier où se mêlent encore toutes les croyances anciennes à la divination et à la sorcellerie.
Avec Sophocle (499-414 av. J.-C), les passions humaines prennent la place de la nécessité dans une plus large mesure ; il célèbre le génie humain : « l'homme s'est formé à la parole et à la pensée aussi prompte que le vent, et aux lois propres à régir les États. » Les lois divines supérieures aux lois humaines sont immuables. Dans les Trachiniennes, il décrit les unions primitives des sexes, et dans Œdipe-Roi, il montre, signe des temps, l'instabilité du bonheur. Dans Œdipe à Colonne, le pessimisme l'emporte ; le chœur chante : « Heureux celui qui n'a jamais connu le jour ! heureux celui qui, après l'avoir connu, l'a perdu aussitôt *. »
(1) Vers 451-515.
En même temps que la cité grecque dépouille son ancienne structure, les idées étrangères font irruption ; l'école des Sophistes bouleverse les vieux et respectables systèmes métaphysiques ; Protagoras est d'Abdère, Gorgias de Sicile, Prodicos de Céos, Diagoras de Melos. Les Sophistes mettent, comme Eschyle, Sophocle et Euripide, les problèmes philosophiques et sociaux à la portée du public, mais spécialement du public payant alors au contraire que le théâtre est gratuit. Orateurs, dramaturges, philosophes deviennent les directeurs spirituels et en réalité, les destructeurs, les fossoyeurs de l'ancienne cité grecque. La logique sous sa forme principalement dialectique inaugure le règne de la raison pure et individuelle qui va procéder à la critique et à la dissolution de toutes les croyances et de toutes les institutions existantes.
Dans le théâtre d'Euripide, le moi sensible et raisonneur entre victorieusement en scène ; le génie humain est, dans les Suppliantes, par la bouche de Thésée proclamé la véritable providence du monde '. « L'homme, dit Protagoras est la mesure de toutes choses, le critérium de la vérité » et c'est dans la maison d'Euripide qu'il donne lecture de son « Traité sur la nature des dieux • après lequel il est obligé de fuir tandis que tous ses livres sont brûlés sur la place publique d'Athènes par les ordres de magistrats qui , pour défendre les vieux intérêts sociaux menacés, font appel aux plus grossières passions et superstitions populaires. Prodicos, son disciple, accusé d'athéisme et dénoncé par Aristophane est condamné à boire la ciguë. Le peuple ne comprenant rien à la métaphysique, se rattachait à ses vieilles croyances qu'entretenaient sans con-
(I) Vers 201-218.
viction aucune, les classes dirigeantes. Les divinités de de la nature ne sont plus pour celles-ci que des sujets poétiques et artistiques; la religion meurt ainsi comme elle avait commencé ; quant à la philosophie, à moins d'être conservatrice et officielle, c'était l'ennemie de la Société et de l'Etat. La démocratie Athénienne devient de plus en plus un mensonge ; la division des classes, des riches et des pauvres, apparaît de plus en plus nette et effrayante. Un scepticisme de plus en plus dissolvant s'empare de la philosophie et de la conscience collective ; le plus grand conservateur du temps, Aristophane est en même temps le démolisseur inconscient de toutes les anciennes institutions qu'il bafoue. Dans les Nuées et les Chevaliers, il combat la démocratie parce qu'elle tend avec Socrate et Platon, bien que ceux-ci soient aristocrates, à la libre pensée et au communisme. Dans les Guêpes, il ridiculise lajustice exercée par le peuple ; mais comme le chœur dans ses Acharniens révèle bien l'état misérable de cette pseudo-démocratie basée sur l'esclavage : « Que de tourments dans ma vie ! des plaisirs j'en ai eu peu, bien peu, quatre peut-être, mais les peines sont innombrables » ; ainsi se lamente le pauvre Dicéopolis qui regrette les formes sociales primitives, son bourg qui seul produisait tout tandis qu'a. Athènes on ne parle que d'acheter. L'assemblée du peuple, c'est-à-dire le principe même de la Souveraineté dans la démocratie grecque est mise à nu dans sa corruption et son incapacité.
Une fois encore cependant, l'année où Sparte est exclue des jeux d'Olympie, tandis qu'Alcibiade y est proclamé vainqueur, Euripide, dans ses Suppliantes, se risque à être optimiste : « les biens l'emportent sur les maux, car s'il en était autrement nous ne pourrions vivre. » (420 av. J.-G.)
LE MONDE GRÉCO-ROMAIN ib
Tandis que, dans sa République utopique comme celle de Platon, construite par les oiseaux dans les nuages, Aristophane au nom de l'esprit réactionnaire, critique et outrage les réformateurs socialistes d'alors et la constitution populaire d'Athènes où il voit la source de tous les maux, survient le désartre de Sicile, désastre irréparable qui clôt définitivement la période d'expansion de la cité grecque par excellence comme Etat. Déjà, artistes, poètes et philosophes se réfugient à l'étranger et d'abord en Macédoine. On est las; on veut la paix à tout prix ; c nous enfantons des fils pour les voir partir à l'armée, » disent les femmes en grève de la Lysistrata. Lysandre est au Pirée. Sparte l'emporte. C'est en vain qu'ensuite la tyrannie des Trente est abolie et que la constitution athénienne redevient plus démocratique qu'elle n'avait jamais été ; tout cela n'est plus que fiction et mensonge, Xénophon a été banni ; Socrate a bu la ciguë ; Platon s'est enfui à l'étranger. Cependant l'histoire et la philosophie se sont développées ; mais la pensée qui les anime n'est plus essentiellement grecque ; elle est plus large ; elle est internationale et cosmopolite ; elle cherche dans les institutions des sociétés particulières et dans les événements des lois supérieures et générales. Thucydide n'est plus un simple chroniqueur et observateur comme Hérodote ; il établit des connexions sociologiques, il reconnaît des enchaînements de faits sociaux ; ainsi, il constate qu'en Grèce le pouvoir électif succéda généralement à la monarchie héréditaire et que « des tyrannies s'établirent dans les cités à mesure que les revenus y augmentèrent ». Il ne place pas l'âge d'or à l'origine de la Grèce ; les ancêtres étaient des barbares, des pirates, des voleurs. Il comprend l'influence prédominante des modes de répartition de la richesse sur
les formes politiques; si Agamemnon parvintà rassembler sous sa direction tous les princes grecs « c'est parce qu'il était le plus riche des Grecs de son temps ». Bien qu'il soit convaincu de la supériorité de la civilisation de son époque sur celle des temps primitifs, il n'a pas la notion d'un progrès continu et nécessaire ; il croit au contraire à la décadence fatale de toute société : e s'il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir. » Cet appel, heureusement entendu de la postérité, n'a-t-il pas été en réalité le lien héréditaire de notre civilisation européenne entière avec la pensée grecque et orientale ' ?
Malheureusement il suffit de lire dans les Nuées d'Aristophane la description de l'enseignement tel qu'il se donnait dans la ville à ce moment la plus policée du monde pour comprendre combien la vulgarisation des connaissances scientifiques dans la crise de transformation sociale qui s'opérait était absolument insuffisante ; au sommet de tout l'enseignement, la philosophie, malgré les efforts sincères de Socrate, se séparait de plus en plus de la vie sociale pratique et réelle ; l'avenir au moins pour quelques temps jusqu'à Aristote était à l'idéalisme, soit conservateur, soit réformateur, c'est-à-dire aux anciens principes ou au socialisme utopique.
Chassée de partout, la philosophie se réfugie dans la conscience de la liberté morale indépendante de toutes les conditions extérieures aussi bien de la contrainte du corps que de celles des lois positives et sociales. De là la distinction fondamentale du reste et d'une importance capitale au point de vue de la notion du progrès, établie par
(1) Thucydide, II, § 6i.
Socrate entre les lois; les unes écrites, transitoires, locales, les autres non écrites, éternelles, universelles ' ; cette distinction passe de Socrate à Platon, puis aux Stoïciens, à Gicéron, au Christianisme, à saint Augustin et rtboutit a la création du Droit naturel tel qu'on le comp tend jusqu'au xvm' siècle à partir duquel les lois morales et sociales tendent à perdre leur caractère absolu. Socrate et Xénophon font découler tous les progrès sociaux de la réforme morale; mais ils préparent une coordination m nivelle bien que fragmentaire encore des divers éléments sociaux bouleversés par la crise où sombre l'ancienne cité grecque. Ils ont une conception économique nouvelle, un idéal de la femme et de la famille, des vues originales sur l'ail et l'éducation ; ils sont surtout moralistes et leur morale aboutit à une conception générale du Droit. Voilà donc tous les matériaux à pied d'œuvre pour une constitution sociale différente ; Platon va les utiliser dans sa République idéale en attendant qu'avec le Christianisme ils entrent dans la structure et dans les croyances réelles d'une société plus vaste encore que la civilisation grécoromaine.
La Cyropédie de Xénophon est un premier essai d'Utopie sociale ; son Cyrus est un type idéal du parfait souverain, mais asiatique, ramenant tout à l'unité du pouvoir; il y assimile le Prince au pasteur d'un troupeau. Les doctrines et les événements vont désormais converger vers la création de grands empires qui eux aussi, à leur déclin et dans leur crise de transformation, reviendront à la conception d'un pasteur encore plus idéal et plus universel. En attendant, notons que Xénophon explique la décadence
(l) Xénophon. Memorabilia, iv, 3, 6.
de la monarchie persane par l'extension du luxe et de la paresse et que par là il ne quitte pas absolument le terrain de la réalité.
Nous n'examinerons ici la philosophie sociale de Platon qu'au point de vue de sa conception du Progrès ; sa République, comme toutes les premières Utopies sociales qui en arrivent à présenter des systèmes d'ensemble et coordonnés, a son idéal dans le passé, mais ce n'est là en réalité que le cadre, la forme extérieure, la plus apparente de l'œuvre ; en réalité l'utopie de Platon comme toutes les utopies sociales prépare l'avenir avec lequel sous la poussée même des événements qui se déroulent les systèmes sont toujours en relation étroite. Les doctrines ont beau être idéalistes; elles sont des phénomènes sociaux et finissent par se réaliser dans des institutions telles que le Christianisme et le Catholicisme ; seulement, alors qu'elles ont ainsi pris chair, elles revêtent des formes réellement positives généralement non prévues par leurs auteurs. Ce fut le sort de l'idéalisme platonicien et plus tard du Christianisme évangélique.
D'après Platon (430-347 av. J.-C), l'unité est le caractère de toute substance ; l'unité suprême est Dieu, préexistant au monde. L'unité absolue est aussi la perfection absolue; c'est la bonté divine et non la nécessité qui a organisé l'univers. Dieu a formé le monde sur les idées; celles-ci sont les modèles et les exemplaires éternels de tout ce qui existe, il n'a fait qu'un seul monde de même qu'il n'y avait qu'un seul modèle, qu'une substance. L'âme du monde, formée par Dieu, l'anime pour qu'il se meuve et se développe conformément à ce modèle éternel et unique. Le mal n'est pas une nécessité, il provient de la volonté pervertie de l'homme, laquelle dérive de son ignorance ;
l'homme, être fini, peut ignorer la loi de son âme et celle du monde, de même que la justice et la vérité, précisément parce qu'il est raisonnable; à cause de cela aussi il etl libre, donc responsable. La cité terrestre est faite sur le modèle de la cité de Dieu. C'est donc à bon droit que sainl Augustin, plusieurs siècles plus tard, rattachera la doctrine chrétienne tout particulièrement à la philosophie de Platon1. De ces principes philosophiques sont déduites les doctrines politiques de celui que l'Eglise peut revendîquer comme son ancêtre direct, Platon bâtit un Etat par la pensée, l'Etat parfait ; toutes les autres formes sont défectueuses et instables, car leur défaut c'est l'absence d'unité. « Les changements qui arrivent dans tout gouvernement politique ont leur source dans la partie qui gouverne lorsqu'il B'élève en elle quelque division ; sinon, quelque petite qu'on suppose cette partie dirigeante, tant qu'elle >era d'accord avec elle-même, il est impossible qu'il se fasse dans l'Etal aucune innovation. « Cependant, tout ce qui naît est soumis à la ruine. Pour les plantes, pour tous les animaux, il y a des retours de fertilité et de stérilité. Ces retours ont lieu quand chaque espèce termine et recommence sa révolution circulaire, laquelle est plus courte ou plus longue, selon que la vie de chaque espèce est plus longue ou plus courte. » D'après Platon, les différents membres de la société sont frères, mais Dieu a fait entrer l'or dans la composition des magistrats, l'argent dans celle des guerriers, le fer dans celle des laboureurs, l'airain dans celle des artisans. Cependant un membre de la classe d'or peut avoir un fils mélangé d'argent. De même d'après les codes de Manou, les castes étaient toutes
(1) De cantate Dei, vin, c. vin et ix.
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issues de Brahma mais de parties différentes et plus ou moins nobles de la divinité et l'on ne pouvait passer d'une caste à l'autre. Dans la République de Platon, l'Etat parfait sera dès lors altéré quand les magistrats feront à contretemps contracter des mariages par les guerriers, mariages d'où naitront des enfants d'un mauvais naturel, indignes par conséquent de succéder dans les dignités de leurs pères; ces enfants commenceront par négliger la musique et la gymnastique ; les magistrats, de plus en plus dégénérés, n'apporteront plus assez de précaution pour discerner les races d'or et d'argent, d'airain et de fer ; un mélange se fera ; de là un défaut de convenance, de régularité et d'harmonie, défaut qui partout et toujours engendre la guerre et l'inimitié. Telle est l'origine de la division qui a pour conséquence la ruine de l'Etat.
Pour Platon comme pour la plupart de ses prédécesseurs, le mouvement social est une évolution circulaire ; sa théorie des variations sociales résultant des mélanges des classes est une tentative d'explication remarquable en tant qu'elle est tirée des phénomènes sociaux eux-mêmes, mais, il est vrai, incomplètement observés ; sa conception que toute dégénérescence sociale provient d'une dislocation des facteurs sociaux, bien que confuse encore, n'est pas moins profonde que la conception correspondante que l'Etat parfait est celui qui est harmonique ou, comme nous dirions aujourd'hui, coordonné. Gomme tous les théosophes et comme tous les philosophes spiritualistes, Platon ne conçoit du reste le monde, y compris les sociétés, que comme une création d'une divinité parfaite et supérieurement intelligente ; pour tous, la société est quelque chose d'artificiel, et c'est pour cela qu'ils s'imaginent
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pouvoir la façonner à l'image de l'idéal qu'ils portent en eux-mêmes.
Dans la Grande Grèce aussi, depuis longtemps, un spiritualisme religieux s'est répandu <ous l'influence de l'Asiatique Pythagore et de ses disciples, tels que Timée de Locres, Ocellos de Lucanie, Archytas de Tarente et, en Grèce, Philolaos, Symnias, Cebès et plus tard Lysis, précepteur d'Êpaminondas. Pythagore introduit d'Egypte et de l'Inde en Italie et en Grèce la croyance à la transmigration des âmes ; sa société est une théocratie communiste ; Raumer et Grote comparent les associations, Cosmoi, que les Pythagoriciens créent partout, à l'Ordre des Jésuites. Toutefois, au point de vue philosophique, l'école italique dont Pythagore est le chef comble ou plutôt complète la série des causes premières dont l'école ionique, à peu près à la même époque, avait fait la base de sa métaphysique. Le monde était considéré par Pythagore comme une harmonie de nombres sans substance ; la décade était le nombre par excellence, Dieu était l'unité. Il y avait cependant au fond de cette métaphysique une pensée profonde que déjà Philolaos avait reconnue bien des siècles avant les fondateurs de la philosophie positive, en ces termes : t Le nombre réside dans tout ce qui est connu. Sans lui, il est impossible de rien penser, de rien connaître, sans lui on ne peut s'éclairer ni sur les choses en elles-mêmes, ni sur les rapports des choses... Dans toutes les actions, dans toutes les paroles de l'homme, dans tous les arts, et surtout dans la musique, se manifeste la toute-puissance du nombre. » Seulement le nombre au lieu d'être considéré comme une simple relation était envisagé comme le principe créateur, la cause première de tout ce qui est. Sous cette forme métaphysico-religieuse, l'Ecole italique
aide au développement des sciences mathématiques, mécaniques et astronomiques; elle ajoute à l'hypothèse d'Anaximandre de la Sphéricité de la Terre, celle d'une révolution non pas annuelle mais diurne autour d'un feu invisible situé au centre du monde ; ce feu est invisible pour nous parce que notre hémisphère est tourné vers le dehors de l'orbite. La Providence pythagoricienne était le Logos, le Verbe, les Latins diront Fatum; c'est toujours au fond la croyance & l'oracle, aux dieux parlant et rendant des sentences. Ainsi se répandent dans le monde, brisant partout les cercles étroits et durs des cités, les formules religieuses et mystiques, les métaphysiques matérialistes, spiritualistes, et les premièress systématisations des sciences les plus générales et les plus simples. Que sortira-t-il de ce mélange? Une philosophie scientifique du progrès social ou seulement une religion et un mysticisme nouveaux? Qui l'emportera d'Apollonius de Tyane ou d'Aristote dans la conscience du monde agrandi qui va succéder aux petits Étals grecs? Ou bien, comme généralement, s'opérera-t-il un mélange de mysticisme religieux et de connaissances exactes, en proportions variables, qui sera le point de départ de combinaisons et d'évolutions sociales nouvelles? Dans tout cela que vont devenir la Conception du Progrès et le Progrès lui-même ? La notion semblé disparaître dans la philosophie Pythagoricienne, à moins qu'on ne puisse faire sienne ce passage de la Nature de l'Univers d'Ocellos de Lucanie, ouvrage que Ritter soutient ne pouvoir être attribué à un pythagoricien : « tout ce qui appartient à ce monde est mobile et changeant ; les sociétés naissent, croissent et meurent comme les hommes, pour être remplacées par d'autres sociétés, comme nous le serons par d'autres hommes. »
Aristote en réalité n'est pins un philosophe grec pas plus qu'Alexandre, son élève, n'est le chef d'un Etat grec ; l'un et l'autre, le premier scientifiquement, le second politiquement, dominent une civilisation plus vaste, le monde gréco-oriental. Jetons donc avant d'aller plus loin, un coup d'oeil sur les acquisitions successives de la notion <lu Progrès. La source primitive en est dans l'expérience des biens et des maux, du plaisir et de la douleur. Dana la conscience aussi bien collective qu'individuelle, les états heureux ou malheureux sont ou simultanés ou successifs ; ils sont plus ou moins prépondérants l'un sur l'autre ou en équilibre ; dans le premier cas domine le pessimisme ou bien l'optimisme, dans le second une inconscience à peu près générale. Les biens et les maux sont rattachés dans les superstitions primitives à des forces extérieures, généralement à l'influence des esprits des ancêtres morts, esprits qui animent également tous les corps de la nature. Ces forces incohérentes et innombrables se coordonnent dans des systèmes religieux de plus en plus vastes et unifiés puis dans des abstractions métaphysiques matérialistes ou spiritualisles, dualistes ou monistes. La conscience des défectuosités sociales produit naturellement ou la conception d'un état social meilleur; des observations plus ou moins exactes et aussi des illusions nées de l'ignorance des formes sociales antérieures donnent naissance à la conception d'un âge d'or, d'un paradis supposés antérieurs à la société existante; les progrès des connaissances historiques introduisent insensiblement l'idée que l'âge d'or doit être au contraire déplacé du passé dans l'avenir ; cependant la doctrine d'une évolution continue n'apparaît encore qu'à l'état embryonnaire dans la pensée philosophique ; l'observation du cours des
grands phénomènes naturels, des astres, des saisons, de la vie des plantes, des animaux et des hommes suggère surtout la théorie d'un mouvement circulaire, de cycles d'abord distincts et indépendants les uns des autres, puis d'un cycle universel et continu. La pensée ancienne ne s'élève guère au delà. Dans tous les cas, sa croyance même à un âge d'or final implique celle d'une forme limite terminale que nous voyons de nos jours réapparaître perfectionnée et plus précise dans les théories sociologiques de M. A. Loria, par exemple. A un certain moment, un type absolu définitif est atteint, dans le Ciel ou sur la terre, peu importe, l'idée est identique au fond, sa réalisation seule diffère.
A côté de cette conception, celle d'après laquelle le mouvement des sociétés serait un simple mouvement circulaire n'a pas moins d'importance ; sous des aspects plus scientifiques, elle se perpétue aussi jusqu'à nos jours. La Constitution successive des sciences les plus simples et les plus générales, notamment en Grèce et dans la grande Grèce, y est intimement liée au développement des systèmes philosophiques et sociaux ; l'ordre naturel de la formation hiérarchique des sciences explique parfaitement l'apparition et la persistance de la grande doctrine des cycles de création avec ses extensions à la science des formes politiques et des révolutions des Etats. C'est à ces phénomènes superficiels du transformisme social que s'applique principalement le génie de l'antiquité grecque et romaine, malgré des vues profondes sur les causes économiques fondamentales de ces perturbations politiques. II en sera ainsi pendant longtemps jusqu'aux deux derniers siècles de l'ère moderne quand la science économique, constituée enfin en science distincte dans ses rapports avec les
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autres sciences sociales aura mis à nu les assises et le fonctionnement intimes des sociétés dans leurs parties naturellement les moins apparentes.
Les sciences mathématiques, mécaniques, astronomiques et physiques, les premières constituées, firent pendant longtemps prédominer l'aspect statique dans les tentatives de coordination des connaissances humaines ; les conceptions dynamiques suivirent. La théorie d'un ordre régulier et nécessaire, supérieur à la volonté aussi bien des dieux que des hommes, sera la gloire éternelle de l'école ionique matérialiste. L'observation du retour périodique des mêmes phénomènes à des intervalles réguliers susceptibles de prévision et cela jusque dans la vie des êtres organisés eut nécessairement une influence prépondérante sur les croyances et les doctrines relatives à l'évolution des sociétés. Ces idées de nécessité, de régularité, de périodicité, de retour, servirent d'explication première aux mouvements plus spéciaux et plus complexes du monde organique, moral et social. Toute philosophie, comme toute religion, est une interprétation générale de l'univers au moyen des acquisitions vraies ou fausses, complètes ou incomplètes de la conscience ; cette interprétation ne se parfait qu'avec le progrès des sciences particulières y compris les sciences sociales. Ainsi, la philosophie scientifique succède régulièrement à la théologie et à la métaphysique dont la fonction s'épuise lentement mais sûrement à mesure que la première se développe en embrassant et en coordonnant dans sa conception d'ensemble, supérieure et plus vaste que toutes les théodicées et tous les systèmes, les phénomènes et les lois observés et reconnus par la série complète des sciences particulières. Cette victoire de la philosophie scientifique est lente et
pénible ; elle l'est surtout au point de vue de la conception positive de l'ordre progressif des sociétés pour deux raisons essentielles : d'abord l'aspect statique est prédominant dans les sciences mathématiques et physiques lesquelles sont les premières systématisées ; ensuite, le point de vue statique continue à rester prépondérant même en biologie et en psychologie ; il en fut ainsi jusque même après la découverte des lois de la circulation du sang ; le caractère statique et eu partie cyclique du phénomène déguisa et absorba pendant longtemps ses caractères dynamiques de formation et de transformation. Il en fut de même en sociologie. En agriculture, les saisons, les travaux et les jours, la grande loi de restitution ne sont-ils pas de véritables retours circulaires? De même les formes politiques ne succèdent-elles pas régulièrement les unes aux autres, revenant toujours à leur point de départ pour recommencer un cycle nouveau? Encore aujourd'hui pour M. H. Spencer comme pour Heraclite, Anaximandre et Démocrite, l'univers ne va-t-il pas continuellement de l'homogène à l'hétérogène, de l'intégration à la désintégration et n'est-ce pas dans ces premiers principes que se trouvent aussi les raisons générales de l'évolution des sociétés? Et si les formes organisées les plus hautes, telles que les sociétés, sont fatalement entraînées dans cette alternance de composition et de décomposition où seul reste debout la persistance de l'énergie et de la force, où donc, sinon dans des formes éphémères, où donc y a-t-il place pour le Progrès? N'entrevoyons-nous pas déjà que l'idée du progrès et le progrès lui-même sont inconciliables avec l'absolu soit théorique soit pratique et que si les systèmes religieux et les doctrines métaphysiques malgré leurs prétentions à l'absolutisme ont pu coopérer à l'évolution
progressive des sociétés humaines c'est précisément parce qu'ils sont eux-mêmes des états transitoires et relatifs de cette évolution?
Aristote (384-322 av. J.-C.) est un encyclopédiste; il résume dans sa philosophie générale les acquisitions et les conclusions les plus exactes du monde gréco-oriental dans toutes les sciences y compris la biologie, la psychologie et la science sociale. Sa pensée va bien au delà de la cité grecque; il a étudié et comparé cent cinquante constitutions politiques différentes. Il ne conçoit plus les sociétés comme des créations artificielles des dieux ou des hommes mais comme des organismes naturels. Là est la grande révolution doctrinale à laquelle nous aboutissons avec ce précurseur incomparable de la sociologie positive. Chose étrange, dans les milliers de volumes qui lui ont été consacrés, cette pensée fondamentale est peut-être celle qui a le moins attiré l'attention de ses commentateurs; elle est cependant capitale ; elle relie le monde grec à la pensée moderne la plus avancée.
La famille, le village, l'état sont des groupes naturels. L'homme, de sa nature, est un être sociable ; le sauvage, par organisation est un être dégénéré ; l'homme est plus sociable que les abeilles et les autres animaux qui vivent en groupe ; la justice fait de l'homme le premier des animaux. « La société est un géant ayant des mains, des pieds, des sens innombrables, un moral et une intelligence en proportion. » De lui cette conception organique passera à Ilobbes qui, moins heureusement cependant, dira dans son Léviathan : « L'Etat, en latin civitas, n'est qu'un homme artificiel, bien que de taille et de force bien supérieures à celles de l'homme et où la souveraineté est une sorte d'àme artificielle donnant la vie et le mouvement à
tout le corps. » Ici l'hypothèse d'un moteur artificiel domine encore, mais Pascal complétera cette vue imparfaite en étendant la même idée au développement social dans le temps de toute l'espèce humaine envisagée comme un seul individu. Plus tard encore P. Leroux, dans la phase religieuse du socialisme, écrira : « Nous sommes non seulement les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes1, » mais combien il restera inférieur à Aristole qui du moins crut inutile de conclure à l'identité de Dieu et de l'homme et de rajeunir le dogme de la métempsycose !
La dynamique sociale d'Aristote est bien plus compliquée et plus savante que celle de Platon. Celui-ci s'arrêtait à l'idée d'une évolution simpliste : le passage successif de l'aristocratie à l'oligarchie, à la démocratie et à la tyrannie ; toutes ces formes étaient du reste considérées par lui comme défectueuses ; l'état parfait n'existait que dans notre pensée, son modèle était supraterrestre ; dès avant le Christ, il préparait la formule que le royaume de la justice n'est pas de ce monde et, avant saint Augustin, il traçait le plan de la cité idéale, celle de Dieu. Aristole critique la loi de succession des formes politiques proposée par Platon ; cependant l'un et l'autre, malgré les divergences radicales de leurs méthodes et de leurs conclusions, ne conçoivent pas autrement l'histoire que comme la succession continue de formes sociales dans un cercle.
C'est surtout dans sa physique et sa métaphysique que le grand péripatéticien s'élève à la conception d'une loi de continuité du progrès ; la nature ne peut se contenter d'aucune forme imparfaite ; un désir infini la pousse sans cesse
(t) De VHumanité, 1840. Déjà longtemps avant, saint Paul avait dit que la Société est un corps unique en Christ.
vers le mieux ; le minéral aspire à la vie du végétal, celuici à ta vie de l'animal ; l'animal aspire à la vie de l'homme, ce dernier à la vie divine. Chacun de ces stades renferme le précédent avec quelque chose en plus; il en diffère tout en le continuant. Ceci prépare Darwin et II. Spencer, tout comme Heraclite annonçait Hegel. Toutefois, d'après Aristote, cette évolution aboutit à un but final, « il faut s'arrêter ». Ce but final est Dieu qui est aussi le moteur premier, la cause initiale et finale elle-même immobile. C'est par cette théologie et cette métaphysique que pourra pendant des siècles dominer le catholicisme, tandis que les observations réellement scientifiques du Maitre, mises au second plan ne seront dignement appréciées que par quelques intelligences d'élite surtout à partir de Thomas d'Aquin. Dans la pensée d'Aristote, l'évolution bien que progressive suivant une loi continue, constitue un retour constant de l'effet à la cause ; celle-ci est considéré»' à la fois comme le moteur, le mobile et le but universels. Dans la science politique, où il est bien moins systématique comme dans la plupart des sciences particulières où il est avant tout observateur, il s'attache surtout aux révolutions des formes politiques, mais il en pénètre les conditions profondes spécialement l'inégalité des fortunes. L'histoire économique des cités grecques et leur absorption finale dans de grands empires n'étaiênt-elles pas l'image de l'évolution de leurs formes propriétaires? Toutefois sa conception de la dynamique sociologique reste une représentation circulaire.
Au point où nous sommes arrivés, de grandes lois sociologiques abstraites émergent avec une clarté de plus en plus vive des croyances d'abord religieuses, puis métaphysiques et finalement en partie positives, relatives au
progrès ; les sociétés sont, dans leur ensemble et dans la plupart de leurs fonctions et de leurs organes, conçues comme variables; ces variations sont considérées comme reliées entre elles par des liens de corrélation et de continuité d'où sortira plus tard la notion plus nette d'une hérédité collective. L'évolution même des croyances et des doctrines relatives au progrès nous montre en action ces différentes lois ; les diverses écoles théologiques et métaphysiques ne voient sans doute pas elles-mêmes combien elles se rattachent les unes aux autres ; mais leur continuité et leur solidarité réelles, malgré leurs antagonismes souvent violents, seront dans la suite démontrées en fait par leur absorption dans des croyances syncrétiques; de même la solidarité et la continuité de l'espèce humaine seront réalisées par la fusion dans de vastes empires de toutes les cités particulières dont les contrastes et les inimitiés, comme entre Sparte et Athènes , semblaient irréductibles et inconciliables. Cette synthèse s'opère par Alexandre le Grand et par la puissance romaine qui coordonnèrent des masses de plus en plus considérables et différenciées du genre humain dans des Etats supérieurs.
Après Platon et Aristote, la transformation des croyances et des doctrines philosophiques s'effectue parallèlement à celle des autres institutions sociales. Déjà avec Diogène (414-324) l'école cynique avait nié la patrie ; son chef se vantail de n'avoir droit de cité nulle part. Cratès disait que sa patrie à lui était le mépris de l'opinion des autres ; la patrie n'était plus l'enceinte d'une ville ; l'homme est citoyen de l'univers.
Les Epicuriens se détachent systématiquement des affaires publiques. « N'y mettez pas la main, dit Epicure (341-270), à moins que quelque puissance supérieure ne
vous y contraigne. » Ce qui est important, c'est la théorie d'Epicure relative à l'homme primitif, théorie reprise par Lucrèce et confirmée par la science moderne '.
Rome n'a pas besoin de refaire toute l'évolution métaphysique de la Grèce ; elle s'assimile rapidement ce stade de civilisation dont l'évolution est en partie accomplie. Vainement les Stoïciens tentent de reconstituer une science politique; Zenon, Cle'aiitlie, Chrysippe écrivent de nombreux traités sur le gouvernement des Etats. Leur conception sociale à la fois individualiste et fraternitaire est en contradiction avec les nécessités positives de la politique. D'après Pseudo-Plularque 2, « Zenon, dans son traité sur le gouvernement, s'est proposé de nous montrer que nous ne sommes pas les habitants de tel dème ou de telle ville, séparés les uns des autres par un droit particulier et des lois exclusives, mais que nous devons voir dans tous les hommes des concitoyens, comme si nous appartenions tous au même dème et à la même cité. » 11 concevait de même le Dieu de l'univers. L*idée de la cité universelle est exprimée par Sénèque 3, par Plutarque l et par Marc- Aurèle, lequel disait : « Comme Antonin, j'ai Rome pour patrie; comme homme, le inonde. »
Epictète ajoutait, parlant des esclaves : « Rappelez-vous qu'ils sont par nature, vos semblables, vos frères, la descendance de Dieu 5.
Malheureusement, en fait, la puissance romaine, de
(1) Lire la Morale d'Epicure, par Guyau, notamment le chapitre intitulé le progrès dans l'Humanité.
(2) Fortune d'Alexandre, i.
(3) Ad Marctam, 4; id., De tranquillilate, 14.
(4) De exsilio.
(5) Disc., i, 13.
même que la propriété quiritaine et l'esclavage, était fondée sur la conquête ; la structure sociale du temps était surtout autoritaire et militaire ; le progrès vers la fraternité ne pouvait s'effectuer que par la rupture même de l'organisation romaine.
Tandis qu'Epicure et son élève Lucrèce, continuaient Démocrite tout en abandonnant sa métaphysique et fondaient le progrès humain sur la sensibilité de plus en plus exquise de l'homme à la douleur et au plaisir et par conséquent sur une adaptation de plus en plus exacte à ses intérêts mieux compris, tandis que Lucrèce notamment, dans ses vers immortels, exposait d'une façon magistrale les progrès successifs de l'espèce humaine depuis ses origines les plus grossières et concevait la dynamique sociale aussi bien qu'universelle comme un enchaînement continu d'effets et de causes sans aucune intervention d'une volonté rectrice ', l'école stoïcienne retombait dans l'idéalisme absolu du moi individuel exclusif de toute conception positive du progrès. La notion du libre arbitre humain apparaissait pour la première fois dans les croyances et dans la philosophie avec ses caractères inconditionnés ; des stoïciens la notion passera plus tard dans les écrits de Philon le Juif. C'est le commencement du divorce qui se prépare de plus en plus entre le monde réel et le monde idéal, entre l'empire romain et la pensée dominatrice et
(1) André Lefèvre. De Rerurn natura, Introduction, p. xii et Lucrèce, v, 925-1457. Il convient de noter aussi la vue exacte de l'évolution par Lucrèce, confirmée par l'archéologie moderne, dans les vers suivants :
Arma antiquamanus, lingues dentesque fuerunt , Et lapides, et item silvarum fragmina rami, Posterius ferri vis est serisque reperta, Et prior œris erat quam ferri cognitus usut.
De Rerum natura, V, 1231.
LE MONDE GRKCO-ROMALN 63
étroite bien qu'envahissante qui a animé ses développements successifs ; désormais on appellera libre l'homme vert ueux, et esclave l'être vicieux, celui-ci soit-il placé sur le trône, et celui-là dans une prison. Et puis pour être vraiment libre, la volonté n'a-t-elle pas comme dernière ic-source le suicide ?
Voilà les nobles mais il élevantes pensées auxquelles se rattachent les hommes vertueux de cette période de transformai ii m di' l'Etat romain ; quant à la masse des classes dirigeantes en Grèce et à Rome, elle tombe dans le pyrrhonisme ou plutôt dans un scepticisme bien réel et corrupteur dont lé point de départ philosophique se trouve dans l'idéalisme dialectique de Socrate et de Platon.
Cependant à cette époque, il ne faut pas s'y tromper, lis progrès scientifiques sont considérables dans les centres intellectuels du monde romain ; malheureusement ils sont comme noyés dans les flots de la superstition générale et la banqueroute métaphysique leur enlève pour le moment toute influence rectrice et décisive sur le développement social.
C'est en vain qu'au ine siècle avant Jésus-Christ, Hikétas et Archimède, avec une pléiade de savants de tous les pays, élèvent les sciences mathématiques, physiques, mécaniques et astronomiques à un degré de perfection qu'elles ne dépasseront que difficilement et beaucoup plus tard. C'est en vain qu'Aristarque de Samos propose de substituer au système géocentrique d'Aristote l'hypothèse du mouvement de la terre autour du soleil et que sa théorie est adoptée par Séleucus deSéleucie, en Babylonie, ces découvertes contrarient les tendances générales ; la pensée collective refuse de se les assimiler et les rejettera longtemps encore ; cela dérange l'idéalisme d'un côté, la
religiosité de l'autre. Cette théorie scientifique est déclarée impie par les stoïciens, comme des siècles après elle continuera à l'être par l'inquisition romaine ; elle est même répudiée par la science officielle représentée par Ptoléinéo le plus célèbre astronome d'Alexandrie. Il faudra attendre jusqu'à Copernic, Kepler, Galilée, la fin du déluge religieux qui va s'étendre de plus en plus.
Avec Polybe (202-120) l'histoire ne s'élève pas au-dessus de la conception du mouvement cyclique des sociétés : « tous les Etats, toutes les entreprises suivent la même marche ; toute chose s'élève, tend vers un certain état de perfection, enfin déchoit et tombe '. » C'est du reste aussi le fond de la pensée chez les stoïciens et par là ils ont avec le scepticisme et le pessimisme des rapports étroits qui se reconnaîtront encore mieux dans la mixture de toutes les superstitions religieuses et de toutes les métaphysiques qui se fera sous le Christianisme. Pour Sénèque le Philosophe, « la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle 2 » . Plutarque croit que « la fatale destinée tourne continuellement donnant faveur tantôt à l'un, tantôt à l'autre3 ». La philosophie métaphysique ne contient plus en elle, comme autrefois, toutes les sciences ; de leur côté les sciences particulières n'ont pas encore de philosophie. Les efforts scientifiques d'Euclide, d'Eratosthènc, d'Apollonius de Perga, d'Arystille et de Timocharus, puis d'Hipparque en géométrie, en astronomie et en géographie, de Galien en médecine, seront stériles pendant longtemps; toute l'Europe végétera pendant quinze siècles sur
(1) Hist. de la Rep. Rom., vi, frag. 6.
(2) Quaesl. nat., i, 35.
(3) Vie de Paul Emile.
ce fond scientifique qu'elle ne saura pas même toujours conserver intégralement.
Ne l'oublions pas cependant, tous ces états de conscience collective, et notamment toutes ces croyances relatives au Progrès sont déterminés, comme les effets le sont par leurs causes, non seulement par l'état social présent, mais par tous les états sociaux antécédents et spécialement par la longue chaîne des croyances qui rattache, par tous les anneaux que nous venons de dérouler, les doctrines actuelles aux superstitions primitives les plus grossières ; le développement de la conscience et du champ de la conscience est continu ; reste à voir si ce développement constitue un progrès également continu. Ceci est le problème théorique que nous aurons à scruter plus tard, problème dont l'époque que nous abordons maintenant ainsi que le Christianisme et le moyen âge sont des éléments essentiels.
Si les systèmes philosophiques au commencement et dans la suite de la période impériale romaine ne nous fournissent plus de théories d'ensemble du progrès, la notion cependant n'en est pas perdue ; un double phénomène s'accomplit ; d'un côté, les vues concernant ces questions deviennent pour ainsi dire fragmentaires comme il arrive après la fin de toute grande période organique en philosophie, ensuite, et ceci est le plus remarquable, mais en rapport avec le phénomène précédent, une philosophie spéciale, à allure positive, c'est-à-dire basée par sa nature sur l'observation et la généralisation des faits se détache de l'ancienne métaphysique pour constituer ce que depuis on a appelé la Philosophie de l'histoire.
Cicéron (107-44) signale à diverses reprises le progrès De Greef. 5
de la philosophie et de la science ' ; de même Sénèque ; dans sa tragédie de Médée, le chœur au deuxième acte, annonce la découverte d'un nouveau monde.
Virgile (69-19) dont la lyre vibre à toutes les impressions du siècle comme celle de la plupart des grands poètes, est partagé entre deux tendances. Il parle d'un âge d'or, de Saturne, où la souffrance et le mal étaient inconnus, où tout était commun, où la Nature pourvoyait abondamment à tous les besoins, mais il croit que, dans un but bienfaisant, Jupiter priva l'homme de cette situation heureuse pour l'obliger à trouver dans son propre esprit et dans son application à la nature extérieure la satisfaction de ses désirs et afin que l'expérience lui fit créer les divers arts au cours d'un perfectionnement graduel2. Il combine ainsi l'idée d'une chute avec celle du progrès et l'une et l'autre avec la croyance aux cycles du monde. Dans son admirable Eglogue IV, il exprime au contraire l'idée que la simplicité, la paix, le bonheur, l'âge d'or en un mot seront finalement restaurés. En réalité les deux croyances ne sont pas contradictoires; une déchéance originelle ne s'oppose pas à une rédemption finale ; il appartenait à ce grand poète, précurseur du Christianisme, de le prophétiser.
Horace (64-7) est au contraire pessimiste dans des vers restés célèbres, mais c'est surtout le reflet de la dégénérescence des idées religieuses et morales des hautes classes de son temps ; ailleurs il décrit parfaitement l'état primitif de sauvagerie et le progrès des arts et des institutions3. Le
(1) Académies, i, 4; n, 5. De legibus, i, 9.
(2) Géoryiques, i, 120-149.
(3) Ode 6, liv. ÏII. Satires, I, sat., 8.
décadent Ovide est naturellement pessimiste jusque dans ses aimables Métamorphoses :
Aurea prima sala est aelas...
Xon galeae, non ensis erant : sine militis usu
Mollia securae peragebanl otia génies ' .
Il faut mettre toutes ces impressions poétiques en rapport avec les années correspondantes de cette période complexe de la civilisation romaine ; mais ces états d'âme individuels montrent les conflits auxquels est livrée à ce moment la conscience collective. Lucrèce lui-même, malgré son admirable conception des origines primitives de l'espèce humaine et des conquêtes successives qu'elle a réalisées, ne déclare-t-il pas aussi que ce monde comme toutes les choses mortelles doit périr? Il est vrai que, dans ces limites, cette croyance n'a rien d'antiscientifique :
Mullosque per annos Suslenlala ruet moles et machina mundi.
Cela n'a rien de commun avec le retour d'Ovide à la croyance banale et populaire des quatre âges de dégénérescence continue complétée par la légende que Jupiter s'est rappelé qu'il est écrit dans le livre du Destin que le temps doit venir où tout doit périr2.
La science au contraire et quelques représentants de la
(1) Liv. I.
(2) Métamorphoses, i, 89-150. Il faut noter son récit relatif à la dégénérescence de la colonie de Tomes sur les bords de la mer Noire. Il y signale l'abandon du jardinage, l'oubli des arts textiles et l'usage barbare des vêtements de peau. Mais s'y agit-il bien, comme le croit M. Tylor d'une dégénérescence bien caractérisée? Ovide signale le fait comme général sur le rivage du Pont-Euxin. Ces populations bien que mêlées de colons grecs et romains étaient barbares et continuellement inquiétées par les incursions des Sarmates, « hoslis ab agricola vix sinit Ma fodi ». S'agit-il bien d'une rétrogradation ? « Palladis uti arte Tomitanae non didicere nurus. - Le texte ne parait pas décisif. Ovide, Ex Ponlo, III, 8 ; voir aussi Crote, History of Greece: XII, p. 641 et suivantes.
m L'EVOLUTION DES CROYANCES ET DES DOCTRINES
philosophie ne désespèrent pas encore. Pline l'Ancien engage à « avoir la ferme confiance que les âges vont vers un perfectionnement continu ». Sénèque, dans une maxime profonde, établit, pour ainsi dire en passant et sans doute sans pénétrer lui-même l'étendue de son idée, un des principes fondamentaux de la sociologie : « non fit slatim ex diverso in diversum transi tics », c'est-à-dire la négation des variations brusques, des cataclysmes sociaux et comme conséquence, la loi de continuité et d'hérédité1.
Cette loi de continuité devait se dégager naturellement de l'histoire romaine à la fois si régulière et si longue dans ses développements ; l'idée d'une histoire universelle devait être le résultat de l'Empire universel de Rome ; le Christianisme y ajoutera plus tard la conscience d'une unité spirituelle de l'espèce humaine, formulée du reste déjà partiellement par la philosophie ; il le fera, il est vrai, sous une forme théologique, mais telles sont les conditions mêmes de l'évolution de l'intelligence collective.
Florus, le contemporain de Tacite et de Pline dont M. V. Duruy trouve uniquement à dire « qu'il laissa un abrégé emphatique de l'histoire romaine », eut cependant cette supériorité sur les autres historiens d'essayer de coordonner les faits sociaux d'une longue série de siècles et de jeter les fondements de la philosophie de l'histoire. Certes nous avons déjà rencontré ailleurs sa conception de l'analogie de la vie des sociétés avec celle des individus; mais, ce qui est capital, c'est qu'il en fait le cadre même de son travail, le fonctionnement d'ensemble auquel il ramène toutes les activités spéciales et en apparence parfois divergentes de la civilisation romaine. D'après lui, les
(I) Hist. îXalur., xix, 1-4.
nations passent par les mêmes âges que les individus; il assimile le peuple romain avec ses développements successifs à un seul individu. Son premier âge, comprenant deux cent cinquante ans, s'écoule sous les rois ; c'est son enfance; il se dispute avec les voisins autour de son berceau. Le deuxième âge s'étend du consulat de Brutus et de Collatinus jusqu'à celui d'Appius Claudius et des deux Fulvius ; il embrasse une durée égale à celle du premier, et comprend la conquête de l'Italie; c'est la période entièrement guerrière de la jeunesse. Le troisième âge, celui de la maturité, est de deux cents ans et s'arrête à César Auguste; c'est celui de la conquête du monde, de l'apogée de l'Empire. Le quatrième âge englobe toute la période suivante jusqu'à l'époque où écrit Florus ; il comprend aussi deux cents années, c'est la période de la vieillesse et de la faiblesse sauf que maintenant, sous Trajan, contrairement à l'attente générale, la vieillesse de l'Empire, comme par une renaissance juvénile fleurit avec une nouvelle vigueur.
Ces divisions étaient en réalité superficielles et artificielles ; les faits sociaux que Florus tentait de coordonner en un système de philosophie historique n'embrassaient aussi qu'une certaine classe de phénomènes sociaux les plus apparents, ceux relatifs à la croissance politique de la puissance romaine. L'évolution économique, familiale, artistique, scientifique, morale et juridique restait presque totalement inaperçue. L'auteur observait cependant fort bien l'état de décrépitude de cette structure malgré certains retours de vigueur de plus en plus rares. En vérité l'empire romain, en tant que structure sociale d'une espèce particulière, déclinait et se préparait à mourir, comme étaient mortes la cité grecque et les anciennes cités
latines, comme avaient succombé d'autres empires moins complexes mais très étendus et une infinité de formes primitives. Avec l'accroissement de l'Etat par la conquête, s'étaient accrues aussi toutes les inégalitéssociales. La terre était devenue un monopole, le Sénat et l'Empire l'étaient devenus également ; l'équilibre ancien était détruit ; il n'y avait plus en présence qu'une plèbe et un empereur, celuici à la fois maître et esclave de la force militaire, génie malfaisant qui préside à la naissance et à la mort de Rome.
Maintenant la cbute et en même temps la transformation des croyances sociales et morales vont se précipiter, mais toujours avec une régularité et une continuité admirables ; la notion et le fait du progrès vont décliner pendant des siècles bien que la dissolution de l'ancienne philosophie et l'avènement d'une foi nouvelle, sous sa forme théologique provisoire, puissent être relativement considérés eux-mêmes comme des facteurs favorables à des développements progressifs ultérieurs.
La conquête romaine par ses extensions successives a mis en contact et fusionné non seulement des choses et des hommes, mais des croyances qui elles-mêmes sont déjà le produit coordonné de lentes acquisitions antérieures dont le fond laisse toujours apparaître l'insondable abîme des superstitions primitives ramenées de temps à autre à la surface par les remous sociaux. Une mixture étrange d'égyptianisme, de judaïsme, de bouddhisme, de polythéisme hellénique et de mysticisme, de sorcellerie et de spiritisme, énerve et trouble les intelligences et c'est dans ce délire général qu'agonisent et meurent enfin les derniers représentants de la philosophie antique.
Jésus n'est qu'un nom, une date dans l'histoire; le christianisme et l'Evangile sont une doctrine qui n'est l'émanation ni d'un dieu ni d'un homme mais de la conscience collective de toute une civilisation. La Judée s'était, comme société particulière, ainsi que d'autres sociétés, élevée à des conceptions théologico-philosophiques qui elles-mêmes du reste n'étaient pas originales mais en parlie produites par le contact et le mélange de croyances étrangères, égyptiennes et asiatiques.
La Judée, comme toutes les civilisations, avait parcouru
les divers stades des croyances religieuses, depuis le culte des esprits et des idoles, jusqu'à un monothéisme plus ou moins épure'. Les écrits rabbiniques parlent sans cesse de la science et du pouvoir magiques de Salomon ; il est non seulement le roi de la terre entière, mais le souverain des bons et des mauvais esprits ; il a le pouvoir de les faire sortir et de les introduire du corps des hommes dans celui des animaux. Les Hébreux avaient eu leurs sorciers, inspirés par « des esprits familiers », leurs magiciens1 des voyants ; plus tard ils eurent leurs prophètes ; Samuel évoquait le tonnerre et la pluie. Avant l'Evangile, des prophètes, des voyants, vêtus de peaux de moutons ou de chèvres se retiraient dans les montagnes, les déserts et les cavernes et prêchaient la bonne parole, la venue des temps meilleurs. Nous retrouvons en Judée, dans les livres de Daniel et d'Henoch, la même philosophie que dans le cycle des poèmes prophétiques romains et que dans Virgile. Deux anciens prophètes devaient ressusciter pour servir de précurseurs au Messie. Renan considère l'auteur du livre de Daniel, avec une certaine exagération, comme le fondateur de la philosophie de l'histoire : « l'auteur du livre de Daniel, vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple Juif1. » Bossuet ne fera que développer cette théorie qu'Hegel et les métaphysiciens allemands étendront à la philosophie de l'histoire en attribuant à des civilisations successives des fonctions prédéterminées et systématiques dans l'évolution générale.
(I) Esaïe, vin, 19.
Ce qui est important, c'est qu'avant l'avènement du christianisme, l'âge d'or en Perse, dans l'Inde dans le monde gréco-romain, dans la Judée n'est plus, dans les croyances collectives, placé à l'origine mais à la fin de l'histoire. La femme Vierge-mère écrase la tète du serpent ; c'était la revanche de la chute originelle ; la même légende se rencontre partout. L'idéal est eu avant, c'est une vision encore obscure, mais elle se précisera avec les siècles. Ce qui est pire, c'est la tendance universelle à extérioriser cet idéal au monde terrestre, à le placer dans le Ciel ; mais puisque cet idéal était de par L'héritage spirituel de la religion et de la métaphysique considéré comme une finalité fixe et absolue, n'était-il pas préférable en somme que cet absolu fut chassé de ce monde puisqu'il n'est pas conciliaire avec ce dernier? Ce que la croyance instinctive opérait sans s'en douter, n'est-ce pas le résultat que la philosophie positive saura réaliser bien des siècles plus tard ?
A côté de cette croyance à un âge d'or final, persiste cependant partout aussi et souvent dans les mêmes légendes et les mêmes écrits, comme pour attester par ce mélange l'obscurcissement général des consciences, la croyance à la fin du monde ou à son renouvellement à la suite d'une destruction complète effectuée généralement par le feu. C'est la menace dont les prophètes-réformateurs usent contre les populations terrifiées. Cette doctrine était du reste essentiellement orientale ; de l'Orient la théorie de vastes cycles chronologiques avait réapparu en Grèce peut-être comme une légende orphique ', dans tous les cas, dans le monde gréco-latin, comme un dogme de la philosophie stoïcienne. D'après celle-ci, les mondes étaient
(1) Creuzer. Sytnboliqne, ni, 315 et suiv.
7i L'EVOLUTION DES CROYANCES ET DES DOCTRINES
éternellement et successivement créés par Dieu qui est l'àme de l'Univers; chaque nouvelle création était la reproduction exacte de la précédente et chaque chose sans exception tournait dans chaque monde, depuis le commencement jusqu'à la fin, dans le même ordre suivant un mouvement circulaire. A des périodes fixes, tout était détruit par le feu et le monde recommençait à nouveau '.
Cette conception était cependant trop compliquée pour les prophètes et les propagandistes populaires, les uns préconisaient simplement un âge d'or final soit terrestre soit extra-terrestre, les autres, les pessimistes, la destruction et la fin définitive du monde avec un jugement dernier, la récompense des justes et le châtiment des méchants. Aux plus mauvaises heures de misère et de désespérance du moyen âge, ce sera cette dernière croyance qui dominera.
La réforme évangélique, au moins dans ses origines, dépasse certainement ces dogmes métaphysiques et ces superstitions grossières ; elle revêt un caractère nettement progressif; le renouvellement du monde qu'elle a en vue est un renouvellement social et surtout un perfectionnement moral. Le Christianisme proclama la supériorité dela loi de Jésus sur celle de Moïse sans renier cependant ses liens de filiation avec cette dernière ; il reconnaît en ce qui concerne le passé et la foi nouvelle le principe sociologique de continuité, mais lui-même s'affirme comme un idéal fixe, comme un arrêt dans l'évolution.
Ce que le Christianisme se sent et est réellement impuissant à résoudre, si ce n'est pas des conseils, ce sont lesproblèmes sociaux fondamentaux de la civilisation de son
(1) Némesius. De Natura Hominum; C. 38. — Cicero. Nalura Deorum, 11, 46. — Origène. Contra Cels., iv.
temps. Il abdique en politique : € Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, » c'est-à-dire payez le tribut signe de la soumission politique et conservez, comme l'avaient dit les stoïciens, votre liberté de conscience. « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Cela eependanl est grave; c'est un des stades de l'irrémédiable dégénérescence de l'Empire; il est atteint dans ses formesintellectuelles et morales les plus bautes; peu à peu il sera réduit à ses fonctions réflexes et automatiques jusqu'à ce que son organisme entier se disloque et se dissolve. Tins tard, quand de nouvelles structures politiques seront nées «les dépouilles romaines, le Christianisme leur insufflera son esprit, mais il ne le fera qu'en se pliant lui-même aux conditions nouvelles, il ne sera plus le Christianisme mais l'Eglise Catholique avec, au sommet de sa hiérarchie, la puissance pontificale.
Maintenant que la propriété romaine et le droit romain qui ont abouti aux plus odieux monopoles continuent leur évolution fatale, les barbares s'empareront de cet héritage dans lequel la masse est et se sait sans intérêt; le Christianisme n'y peut rien ; l'égalité qu'il préconise est extramondaine, ni politique, ni économique, mais € les riches entreront difficilement dans le royaume des Cieux » ; quandcependant la religion nouvelle sera devenue celle des puissances, des accommodements avantageux se feront entre le ciel et la terre; à la masse des miséreux, le Christianisme, comme le Bouddhisme, n'apporte que des conseils de résignation et la foi en une justice économique posthume ; Moïse avait au moins conduit son peuple en vue dela terre promise ; Jésus ne lui laisse entrevoir que le ciel, ce vide infini qu'il remplit de toutes les aspirations des déshérités de ce monde vers le bonheur. Au ciel est la cité
promise où « les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers' ».
Je'sus, fils de Dieu, rachète donc, il est vrai, les hommes de leur chute originelle, mais cette rédemption est surtout morale et, à vrai dire, idéale; aussi, sur terre, le catholicisme pourra-t-il plus tard, même en invoquant les textes évangéliques, s'abaisser aux plus honteuses compromissions jusqu'à défendre l'esclavage en plein xvnc siècle par l'organe de Bossuet, lui-même servile adorateur de la monarchie absolue. Dans les paroles de Jésus, l'Eglise trouvera aussi des arguments pour imposer sa suprématie au pouvoir temporel et alimenter ce conflit entre les deux puissances qui sera le grand problème du moyen âge. Jésus n'a-t-il pas dit à Pierre « Fais paître mes brebis » ; n'a-t-il pas promis à ses apôtres que : « tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel ; tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel2? »
Cependant, pour le moment, la situation générale n'est pas à la révolte ; la faiblesse de la religion naissante impose la résignation : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures. Toute puissance vient de Dieu , celui qui s'oppose aux puissances s'oppose à l'ordre de Dieu... Le prince est le ministre de Dieu pour exercer sa vengeance. » Et ce n'est pas seulement aux autorités bonnes et modérées, mais aux plus arbitraires qu'il faut respectueusement se soumettre3. Tandis que saint Pierre dit : « Soyez soumis à vos maîtres lors même qu'ils sont fâcheux et malfaisants », au moyen âge saint Thomas d'Aquin ne reconnaîtra l'autorité que modo sit justa.
(1) Matthieu, xviii, 18.
(2) Saint Paul, Rom.,xui, i, 7.
(3) Id., I Corinth., xn, 12 ; Coloss., m, n.
Cependant d'après Paul et les apôtres, l'obéissance ne s'applique pas au domaine de la foi; ils proclament le droit de résistance, mais passive seulement et par le martyre, dans le principe. Les principes de l'égalité, de la fraternité, de l'unité humaines auxquels s'était déjà élevée la philosophie passent dans la nouvelle doctrine et par là descendent des hauteurs philosophiques dans les croyances populaires. « Il y a plusieurs membres, mais il n'y a qu'un seul corps. » « Il n'y a ni gentils ni juifs, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbares, ni Scythes, ni esclaves, ni libres, mais Jésus-Christ est en tous. » D'après saint Jean Chrysostome : « la loi humaine peut reconnaître des différences qu'elle a instituées, mais tout cela est nul aux yeux du seigneur commun qui est le bienfaiteur de tous1. » Ainsi toutes les institutions officielles inégalitaires et autoritaires sont contestées ; au fond, à ses origines, le Christianisme est anarchiste et communiste ; toutefois sa propagande ne se fait que par la persuasion et le martyr jusqu'au jour où il deviendra lui-même une puissance. La révolution dans les idées se fait réellement à ce moment dans les masses et non point par l'intermédiaire direct des philosophes et des savants, car ils se tiennent généralement en dehors et à l'écart du mouvement autant par égoïsme de classe que par inintelligence réelle de leur milieu, mais par des propagandistes à peine supérieurs au niveau de la population. « N'est-il pas déplorable, écrit Gécilius, d'entendre des gens sans études, sans lettres sans connaissance même des arts les plus vulgaires, décider des questions les plus hautes ? »
Ces croyances nouvelles qui maintenant semblaient
(1) Homélie 22, sur VEpil. aux Ephësiens.
remplir l'air ambiant étaient cependant, nous l'avons constaté, les filles bien naturelles de toute l'évolution antérieure et elles étaient elles-mêmes liées à l'évolution sociale générale depuis ses plus faibles commencements jusqu'à la grande structure impériale qui allait se transformer à son tour.
Ce qui est important pour la philosophie du progrès, c'est que le christianisme lui-même ne se présentait pas comme une innovation radicale, sans attaches avec le passé. Au contraire, notamment dans le sermon sur la montagne et plus tard dans la lettre aux Hébreux Jésus et saint Paul le montrent comme préparé dès le commencement de l'histoire mais proclamé seulement lorsque la plénitude du temps fut accomplie; ce lien traditionnel était un des arguments des premiers propagandistes chrétiens. Ils proclamaient qu'il y avait eu certains stages progressifs dans la révélation, une certaine éducation du genre humain sagement graduée par la Providence. Cette série de révélations avait toujours été en rapport avec les capacités de l'espèce et adaptée à ses besoins; la dernière en était le couronnement, elle était la vérité absolue, la vie parfaite en Christ; l'avènement de celui-ci était envisagé comme devant opérer progressivement sur l'humanité de la même manière que le levain agit sur la farine jusqu'à la transformation complète de la masse '. Ainsi, d'après les formulaleurs de la religion nouvelle, cette dernière était la continuation des croyances anciennes , celles-ci avaient parcouru des stades progressifs suivant un itinéraire tracé par la Providence, et la forme actuelle était l'idéal absolu qui devait s'imposer de plus en plus à l'universalité des
(!) R. Flint. History of philosophy of history.
hommes. La conception de la continuité dans l'évolution était donc subordonnée à un plan préexistant et artificiel et à une fin fixe et absolue en tant qu'idéale et dont l'extension seule à la masse du genre humain pouvait être différée pendant le temps matériellement nécessaire pour que cette dernière fût ralliée à la foi commune. Les événements, c'està-dire l'histoire elle-même, se chargèrent delà rectification de cette hypothèse idéaliste et optimiste ; ce ne fut pas le Christianisme qui transforma la société, ce fut au contraire la société qui imposa au Christianisme de se conformer aux conditions du type généra] de structure. Celui-ci n'avait pas cessé d'évoluer et de se modifier dans son ensemble et dans chacun de ses organes; l'avènement des croyances chrétiennes avait fait partie intégrante de ces mutations déterminées non pas par une cause première providentielle mais par tous les états sociaux antécédents et cette évolution n'allait pas s'arrêter mais se poursuivre contrairement à l'illusion de tous les réformateurs idéalistes absolus et de la faiblesse humaine qui veut toujours trouver un gîte définitif là où il n'y a tout au plus qu'une hôtellerie de passage.
Le Christianisme au surplus, comme nous l'avons vu, s'était lui-même reconnu impuissant dans le drame social qui angoissait l'ancien monde ; ses formules de résignation, de fraternité, de sacrifice allaient surtout servir à faciliter la transition du régime qui se disloquait vers les institutions nouvelles au sein desquelles il jouera aussi son rôle dans la suite mais également transformé sous le nom de Catholicisme. Celui-ci laissa en définitive protester les promesses du Christianisme primitif relativement aux principaux problèmes dont l'ensemble constituait la question sociale de son temps.
Elle était déjà bien illusoire la doctrine des apôtres sur l'esclavage : en Jésus-Christ, il n'y a point d'esclaves, tous les hommes sont libres et égaux, mais l'esclave doit obéir à son maître, le maître être doux envers son esclave. La philosophie avait proclamé et conseillé tout cela avant Jésus. C'étaient là des aphorismes et des enseignements moraux excellents, mais qui ne concordaient guère avec la réalité de la vie pratique et le droit positif. En fait le Christianisme devenu l'Eglise Catholique s'assimile parfaitement l'esclavage et le servage jusqu'à la veille de la Révolution française de même qu'il s'inféode au despotisme séculier quand il ne réussit pas lui-même à se subalte miser le pouvoir temporel. Saint Augustin, saint Thomas, Bossuet ont admis la justice de l'esclavage.
En ce qui concerne la propriété dont les formes sont si intimement liées à celles du travail, Jésus avait dit : « Si vous voulez être parfait, vendez tous vos biens et donnezles aux pauvres '. » De là les premières communautés chrétiennes. Saint Justin avait ajouté : < Nous apportons tout ce que. nous possédons et nous partageons tout avec les indigents2 », ce que Tertullien précisait ainsi : « Tout est commun entre nous excepté les femmes3. » Cet abandon était volontaire ; le propriétaire, le riche devenait ainsi le dispensateur, l'organe de la distribution économique ; abandonnant son bien à la communauté, il en restait généralement le directeur et dans tous les cas, quel qu'il fût, le directeur devenait le dispensateur de la richesse.
Saint Ambroise était nettement communiste; le communisme économique naissait, naturellement, de la constitu-
(1) Matthieu, xix, 20-23.
(2) Apolog., v, 14.
(3) Apolog., ch. xxxix.
LA FIN DE LA riIILOSOPIIIE ET LE CHRISTIANISME 81
lion de la propriété romaine en un monopole très restreint : « la terre a été donnée en commun aux riches et aux pauvres. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous seuls la propriété l » ? « La nature a mis en commun toutes choses pour l'usage de tous... La nature a créé le droit commun. L'usurpation a fait le droit privé 2. »
En se répandant dans le monde, le Christianisme ne tarde guère à s'accommoder aux circonstances. Déjà, pour saint Clément d'Alexandrie, il ne faut pas renoncer aux richesses, mais simplement les mépriser : t Lorsqu'il nous est ordonné de renoncer à toutes richesses et de vendre tous nos biens, il faut entendre ces paroles des passions et des mauvais sentiments de notre esprit. » Saint Augustin compare la société au corps individuel dont elle suit les mêmes phases de développement. Ce qui est plus important et en grande partie original, c'est que, d'après lui, l'ordre social et par conséquent le progrès sont providentiels, susceptibles de variations, d'augmentation et de diminution : « Dieu sait ce qui convient à chaque âge, à chaque temps ; il change, il ajoute, il ôte. Toutes ces modifications dont la raison nous échappe forment dans ses desseins une belle harmonie ; c'est comme le chant magnifique d'un grand artiste. » Et ailleurs : c Deus ordinem seculorum tanquam pulcherrimum carmen ex quibus quasi antithetis illustravil*.* Il fonde le droit de propriété sur le droit de souveraineté qui est le créateur du droit humain ; contester le premier, c'est mettre en doute le deuxième. Désormais la réconciliation est faite entre la doctrine chrétienne, la propriété et le principe d'autorité.
(1) De Nabuthe Iesraelita, ch. i, 2.
(2) Id. DeOffîciis, liv. I, ch. xxvui.
(3) Cite de Dieu, xi, 18.
De Greef. 6
Cette réconciliation était d'autant plus facile avec les princes, que Tertullien et saint Ambroise ont pu constater avec raison que, malgré les persécutions dirigées contre les chrétiens, il ne se trouva pas cependant jamais parmi ces derniers de tyrannicide ; le respect de l'autorité souveraine fut la doctrine des pères de l'Église pendant les quatre premiers siècles; la lutte entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel y compris toutes ses conséquences, le droit d'insurrection et de régicide, appartient au temps où le Christianisme est devenu lui-même un pouvoir officiel.
La même évolution naturelle s'effectue insensiblement au point de vue de la liberté de conscience ; elle découlait directement de la notion du libre arbitre proclamée par la philosophie stoïcienne et était à peu près le seul refuge des malheureux et des réformateurs sociaux ou plutôt moraux de ce temps. L'Eglise encore débile avait besoin de tolérance. « Nous demandons le droit commun, écrivait Athénagore, nous demandons à ne point être haïs et persécutés pour le seul motif que nous nous nommons chrétiens '. » « La religion est la seule chose où la liberté ait élu domicile. Elle est, par-dessus tout volontaire, et nul ne peut être forcé à adorer ce qu'il ne veut pas. Il peut le feindre, mais non pas le vouloir. Quelques-uns, vaincus par la crainte des supplices, ou par les tortures elles-mêmes, ont pu consentir à des sacrifices exécrables, mais une fois libres, ils retournent à Dieu et essaient de l'apaiser par les prières et les larmes 2. » Tertullien revendiquait dans les mêmes termes la liberté de la pensée et de la foi. Voilà
(1) Apolog., 2.
(2) Lactance. Epitorn. Divin. Instit., ch. nv.
les doctrines de l'Eglise naissante. Quant à l'Eglise triomphante, ses persécutions contre les Ariens, et, en Afrique contre les Donatistes, inaugurent dignement ses longues atrocités et son despotisme épouvantable, de même que le retour aux principes de tolérance caractérise, déjà actuellement, son déclin dans les pays qui ont échappé à sa domination. Ce fut saint Augustin qui fut le principal auteur de cette transformation de la doctrine évangélique ; ici encore une fois, comme pour l'esclavage, il mérita d'inspirer Bossuet. Ce fut lui aussi qui, spécialement dans sa controverse avec Pelage, élabora la doctrine métaphysique de l'accord du libre arbitre avec la nécessité, doctrine qui se parfit lors de la lutte entre les Arminiens et les Calvinistes.
A partir de ce moment, l'ancien royaume communiste, fraternitaire et idéal de Dieu est perdu de vue ; il s'identifie avec celui de l'Eglise.
Que devenait dans cette transformation sociale la conception du progrès ? Nous l'avons retrouvée dans l'Evangile à l'état d'idéal fixe, désormais connu par la seule révélation, et qui n'a plus qu'à se faire accepter par tout le genre humain. En fait, l'humanité allait chercher son salut en Dieu, l'auteur et la fin de toutes choses ; l'amour de Dieu en vue du salut, surtout individuel, et dès lors égoïste, allait être la grande préoccupation du chrétien. C'est ce qui est déjà parfaitement indiqué dans la célèbre Lettre à Biognète ', personnage officiel du temps de Marc-Aurèle et que l'on suppose même contemporain des Apôtres. Le dogme de la Rédemption y est expliqué ; le salut y est promis comme récompense de la foi ; Dieu est l'idéal
(1) Patvum Aposlolicorum opéra, éd. Hefele, p. 304 et xcn des Prolegomena.
qu'il faut imiter. « Si tu l'aimes, ce Dieu si bon, tu l'imiteras ; tu le peux, s'il le veut ; l'imiter voilà le bonheur, ce n'est pas être riche et puissant, ni oppresseur des faibles et des pauvres. » Dieu est la récompense promise à ceux qui confessent ce Dieu si bon, modèle parfait de toutes les vertus, et qui méprisent « ce qu'on nomme ici-bas la mort, car la mort réelle est celle qui condamne au feu éternel ceux qui auront méconnu Dieu ». On voit que l'imitation de Jésus-Christ contenait dès l'origine dans ses replis mystérieux non seulement l'amour chrétien mais le dogme des peines et des récompenses et notamment la menace du feu éternel qui préparait celle des bûchers de l'inquisition.
En réalité aucun idéal, pas plus celui de l'Eglise primitive que celui de la science, n'est fixe et invariable. Ces variations se manifestent dès les commencements de l'Eglise relativement à sa conception du progrès. Les Gnostiques acceptaient le christianisme comme une œuvre divine de rédemption, mais essayaient de s'élever à une notion supérieure en expliquant la religion nouvelle par les principes de la spéculation orientale et en donnant des solutions plus complètes des problèmes les plus profonds de la théosophie : comment la matière est reliée à l'esprit, comment les formes existent, comment la forme religieuse moderne a été développée ; dans quelle mesure il faut tenir compte du mal; quel est le but où toutes choses tendent ; quels sont la place, le dessein et la destinée de l'humanité ; en quoi les religions antérieures a.u christianisme ont préparé et réalisé en partie ce dernier? Mais toutes ces questions étaient discutées et traitées en dehovs des faits, sans aucun rapport avec la méthode historique et ses généralisations sociologiques. Toutes les hardies
formules et discussions gnostiques sur l'évolution, les émanations, les éons, le dualisme n'ont fourni aucune notion claire sur le progrès social.
Les Montanistes préparaient une conception plus large. D'après eux, le Christianisme était incomplet comme révélation ; ils proclamaient une rédemption spéciale moins restrictive ; ils annonçaient le règne du Paraclet dont la venue avait été promise. Tertullien appliquait cette idée d'un nouveau développement progressif dans la défense de son hérésie à toute l'histoire religieuse : « Dans les œuvres de la grâce comme dans les œuvres de la nature, qui procèdent également du même Créateur, chaque chose se développe par des étapes successives et déterminées. De la graine du blé naît d'abord le bourgeon lequel peu à peu croît et forme la tige, qui produit la fleur qui à son tour est suivie du fruit lequel lui-môme arrive par degrés à maturité. » Ainsi le royaume de justice se développe suivant certains stades. D'abord, la crainte de Dieu est éveillée par la voix de la nature, sous une loi révélée, ensuite vient l'enfance du peuple sous la loi et les prophètes ; plus tard, la jeunesse sous l'Evangile ; enfin le développement sous la maturité du genre humain s'opère par la nouvelle révélation du Saint-Esprit conformément à la doctrine de Montanus. Comment supposer que l'œuvre de Dieu reste immobile et ne fasse pas de mouvement progressif, alors que le royaume du mal s'élargit continuellement et acquiert une nouvelle puissance ? C'est ainsi que Tertullien empruntait à la décadence même de la société romaine des arguments en faveur de ce qu'il croyait être le progrès et ne l'était en somme que dans une très faible mesure. Son argumentation restait du reste purement théologique et un pessimiste aurait pu à bon droit lui demander coin-
ment le royaume de Satan pouvait s'étendre si ce n'est au détriment de celui de Dieu i ?
Il s'agissait ici non d'une évolution progressive naturelle et continue déterminée par les seules actions et réactions des facteurs sociaux, mais d'une succession de révélations passant nécessairement de l'hypothèse d'une autorité révélatrice d'un plan prédéterminé en vue d'une finalité également certaine. La grande majorité des chrétiens orthodoxes admettait, avec les Montanistes, l'avènement d'un royaume matériel millénaire. Cette attente n'était pas seulement une . interprétation inexacte des promesses de l'Ecriture, mais le sentiment que le règne du mal ne pouvait être détruit que par une manifestation surnaturelle et extérieure. Cette croyance impliquait au surplus déjà un certain manque de confiance dans la capacité inhérente au Christianisme pour la transformation sociale 2 ; en outre la masse ne se contente pas et ne peut pas se contenter toujours d'une nourriture idéale et extra-terrestre ; le Christianisme sous peine de déchoir était condamné soit à réaliser sur terre son idéal, soit à se plier aux circonstances ambiantes comme la plus vulgaire des doctrines humaines quand elle veut passer de la théorie à l'acte ; dans cette accommodation au milieu social, le Christianisme ne recula pas devant les palinodies les plus honteuses.
Justin Martyr et Clément d'Alexandrie ouvrirent la voie de la réconciliation de la société chrétienne avec l'ancienne en montrant les rapports du christianisme avec le paganisme, et en insistant sur ce que la philosophie païenne
(1) Tertullien. De Virginibus v clandis, ch. i.
(2) R. Fiint. Hislory of philosophy of history.
était une préparation providentielle des gentils à l'Evangile ; d'après eux, la Sagesse païenne avait été tirée des Ecritures juives. Ces appréciations n'étaient exactes qu'en ce qu'elles comportaient la conscience plus ou moins claire de la continuité d'un développement historique ; elles étaient fausses spécialement en ce qu'elles perdaient de vue que la grande tentative de coordination philosophique de l'antiquité reposait en définitive sur un fonds scientifique important bien qu'insuffisant pour permettre cette coordination, fonds scientifique que le christianisme négligeait et rejetait même systématiquement.
Cette absence à peu près complète de bases scientifiques est une des caractéristiques du Christianisme primitif; aussi, lorsqu'il déclare se rattacher à la philosophie antérieure, c'est à ses côtés les moins en rapport avec l'admirable développement rationnel du monde gréco-romain. Les idées d'Origène sur le cours de la création et de l'histoire sont empruntées au paganisme spiritualiste mais modifiées par les doctrines et les intérêts chrétiens ; elles dégénèrent en un mysticisme vague au milieu duquel surnagent quelques conceptions fécondes et profondes qui permettent de supposer que la conscience d'un développement social continu ne fut pas complètement perdue. L'hypothèse d'Origène d'une série de mondes successivement brûlés et renaissants semble être empruntée aux doctrines hindoues ou à la philosophie stoïcienne ; elle ne diffère des premières que par son affirmation du libre arbitre laquelle a été introduite par les stoïciens. Il faut aussi remarquer que son système de formation successive des mondes était en partie original, en ce que, du moins en ce qui concerne les habitants qui les peuplent, ces mondes n'étaient pas l'exacte et monotone répétition les
uns des autres. Quant à la terre, elle avait été peuplée d'anges déchus ; toutefois toutes les créatures tombées finissent par rentrer dans l'unité de Dieu, non pas subitement, mais lentement et graduellement. Dans la série des existences individuelles, durant le cours des âges innombrables et incommensurables embrassés par toutes et chacunes de ces formations mondiales, quelques individus devancent les autres et, par une course plus rapide, tendent à se rapprocher de la perfection, pendant que d'autres suivent tenus pour ainsi dire à la main par les premiers; certains enfin, plus lents encore, restent beaucoup en arrière et c'est ainsi, qu'à travers les nombreux et incalculables ordres d'êtres progressifs qui partis d'un état primitif d'inimitié se sont graduellement réconciliés avec Dieu, le dernier ennemi de celui-ci, la Mort, est finalement détruit pour autant qu'il peut l'être, en ce sens que la Mort cesse d'être un ennemi1. C'était en même temps que la reconnaissance vague de la continuité et de la solidarité de l'espèce humaine, une vue généreuse de l'évolution sociale ; mais cette conception était d'un optimisme absolu; le mal cessait d'être, mais alors pourquoi ne pas être logique jusqu'au bout comme la religion de Zoroastre et ne pas conclure à la mort de Dieu pour cause de suppression d'emploi? Le Christianisme primitif était du reste fort incohérent en ce qui concerne toutes ces questions ; son succès vint d'ailleurs de ce qu'il accueillit toutes les légendes, toutes les idoles même les plus grossières tendant une main à la bêtise et l'autre à la philosophie, pourvu que cette dernière fut conciliable avec sa théodicée et l'immortalité des âmes ; cela se fit du reste
(1) Origène. De Principiis, m, 6.
LA FIN DE LA PHILOSOPHIE ET LE CHRISTIANISME 8t>
naturellement, sans parti pris. Cette conciliation, cette fusion et même celte confusion étaient une solution sociale, solution transitoire comme toutes celles qui règlent la structure et le fonctionnement du plus complexe, du plus malléable et du plus variable des organismes, le monde social.
Cyprien, entre autres, représentait les croyances pessimistes de l'époque et la coexistence de ces points de vue différents prouve que la société d'alors était en réalité un mélange de biens et de maux dont l'appréciation par les écrivains du temps variait suivant leur état d'esprit personnel et celui de leur milieu. Cyprien croyait que le monde, en croissant en âge, vieillissait, ce qui est une idée grossière mais assez naturelle, une absurdité en somme tout en paraissant être une tautologie. D'après lui, le monde perdant toujours de sa force et de sa perfection, tendait nécessairement à la dissolution finale. Cette loi divine était la principale cause des maux que ses comlemporains païens attribuaient à l'impiété des chrétiens envers les dieux '.
Si maintenant, abandonnant pour un moment le mouvement de la pensée évangélique pendant les premierssiècles, nous jetons un regard sur les autres affluents qui concoururent à la formation des croyances collectivesnouvelles, nous constatons que dès le premier siècle, Philon le Juif, contemporain de Jésus, travailla à l'œuvre commune en essayant de concilier le judaïsme avec les doctrines platoniciennes. Toute sa politique, comme celle de Bossuet, est tirée de l'Ecriture sainte. La Providence dirige les affaires humaines ; le grand prêtre, supérieur à
(I) Lib. ad Demelrium, in, iv.
tous les rois, est son interprète ; placé au-dessus de tous les prêtres et par conséquent et à plus forte raison de la communauté des fidèles, il est infaillible mais seulement, quand, revêtu de ses habits pontificaux, il offre le sacrifice annuel. Le Christianisme, en se transformant insensiblement en une forte hiérarchie unitaire, s'assimilera ces théories. Cependant, dans la doctrine de Philon, le Grand Prêtre, tout en étant le représentant de Dieu, était élu par tout le peuple conformément à la loi de Moïse et, ce qui était capital au point de vue de l'organisation même du progrès, à côté du Grand Prêtre l'existence et le fonctionnement d'un véritable Ministère du Progrès étaient reconnus dans la personne des Prophètes ; ceux-ci étaient aussi les hommes de Dieu, directement inspirés par ce dernier; leur mission sociale était de compléter et de rectifier la loi et, dans ce rôle, ils étaient supérieurs même au grand prêtre, au roi et au peuple. Jésus, en sa qualité de prophète, était donc un rouage officiel de la politique juive d'après l'Ecriture ; rien ne démontre mieux la parenté de sa doctrine avec l'ancienne loi. Philon du reste proclamait, et d'une façon beaucoup plus réaliste, les principes d'égalité auxquels le Christianisme servit surtout de dérivatif en les transportant dans le monde idéal. D'après Philon, la politique « est l'art des arts, la science des sciences ». Malgré leur diversité, les gouvernements sont tous basés sur la nécessité de protéger les faibles contre les forts ; le législateur n'a pas à faire régner la vertu, mais la justice. Celle-ci résulte de l'égalité essentielle de tous les hommes, fils du même père. Tout ce que produit l'inégalité est mauvais ; la prétendue inégalité de droit divin ne peut être défendue que par un Caligula. Tout homme est noble, car il est fils de Dieu et appartient à
une race sans égale. Le meilleur gouvernement est celui où règne l'égalité, le plus mauvais de tous l'Ochlocratie. En même temps, dans le monde philosophique, par suite du progrès même des sciences d'observation, y compris celle de l'histoire, la critique s'appliquait à l'étude de la philologie et des religions comparées. Sous la forme d'un éclectisme philosophique, une sélection s'opérait dans le domaine des idées au profit de celles qui correspondaient le mieux à la structure sociale générale et à son milieu. La situation était déplorable sous tous les rapports. La centralisation politique et le monopole des richesses, notamment de la terre, avaient au nc siècle de l'ère chrétienne atteint leur apogée ; les lettres et les arts déclinent; le mouvement scientifique s'arrête. La philosophie réfugiée dans le rêve s'accroche en désespérée à l'idéalisme de Platon. D'après Plotin (205-270), le monde est un épanchement de la vie divine et sa re'sorption en Dieu est le but final de l'existence ; c'est toujours au fond l'ancienne conception circulaire des sociétés, mais elle n'est plus seulement physique et mécanique , elle est religieuse, elle est animée d'un esprit providentiel. C'est cet esprit qui est la source et la fin de tout ce qui est; l'esprit n'est pas une acquisition lente et tardive, il est au commencement des choses; en effet, les degrés de l'épanchement divin sont d'abord la spiritualité, secondement l'animalité, troisièmement la corporéité ; ceux de la résorption sont la résorption de la perception sensible, celle de la raison, enfinja résorption finale par l'intuition mystique. C'est là une des premières et des plus intéressantes hypothèses émises au sujet des lois de croissance et de dégénérescence des organismes individuels et sociaux; elle est du reste absolument antiscientifique ; son intérêt n'est que dans la
formation même d'un concept qui dans la suite sera un des éléments les plus importants de la théorie positive du progrès et de la régression des sociétés. D'après Plotin , l'univers émane de l'absolu, comme la lumière du soleil, la chaleur du feu, la conséquence de l'axiome. En toutes choses émanées de Dieu, il y a un désir vague ou conscient de revenir à lui, épistrophâ ; ceci est bien l'embryon de l'idée que l'on appelle aujourd'hui la loi de retour aux formes primitives envisagée, non plus comme divine, mais comme explication naturelle de certains phénomènes individuels et sociaux. Dans la doctrine néoplatonicienne de Plotin, tout gravite autour de la divinité et tend à se rapprocher d'elle, c'est ce qui fait l'harmonie du monde. Ce retour de l'être à sa source divine, c'est la contemplation. Tintuition, d'où le bonheur de l'âme. Quant à l'émanation primordiale, c'est un mystère, un miracle, comme Dieu même ; ceci était la partie la plus raisonnable de la théorie, mais elle n'eût pas été socialement suffisante pour combler le vide produit par la destruction des anciennes croyances. Remarquons aussi, ce qui apparaissait du reste déjà antérieurement, le lien étroit établi par Plotin entre la philosophie du progrès et la théorie du bonheur ; elles sont en effet étroitement unies dans la conscience comme leurs domaines le sont dans la réalité. Le néoplatonisme tendait aussi au mépris du corps et de tout ce qui n'est pas le pur esprit. Les âmes humaines n'avaient pas toujours été enfermées dans des corps grossiers ; elles avaient commencé par être des âmes célestes, conscientes de Dieu. Ainsi était expliquée la chute originelle de l'espèce humaine ; celte chute et l'incarnation des âmes, leur personnification sous forme de corps terrestres, étaient un seul et même acte. Mais l'âme peut se relever et retourner
à Dieu. De tout cela, le christianisme en atténuant les angles et la précision, se fortifiera et fera son profit. N'était-ce pas du reste déjà aussi le fond des doctrines juives contemporaines, aussi bien des Kabbalistes que de l'école juive d'Alexandrie? Quant aux juifs eux-mêmes, ne se rattachaient-ils pas à la Perse et par celle-ci et par ailleurs à l'Inde ? En vérité, tout conspirait pour former une catholicité de croyances, une conscience collective peu élevée peut -rire mais plus complexe et plus vaste que tous les groupements de consciences antérieurs.
Malheureusement cette coordination pour le moment Be réalise uniquement sous sa forme primitive, c'est-à-dire religieuse. La philosophie grecque retourne de plus en plus à la religiosité mais avec une structure autrement considérable que celle du polythéisme. Cette évolution s'accentue de plus en plus avec Porphyre (mort à Rome en 301), Jambliquc (mort vers 330) et Proclus (442-485). Avec ce dernier, ladégénérescencephilosophiqii'est complète ; la philosophie retombe avec le peuple dans toutes les superstitions grossières d'où elle avait eu tant de peine et mis si longtemps à se dégager; elle finit par où elle avait commencé. Ne s'était-elle pas de plus en plus détachée des sciences qui avaient été son appui dans le cours de sa marche positive ? Pour Proclus, les réalités de la religion, ce sont les pratiques même de la magie. Pour Platon c'était la pratique de la justice. Il y a entre ces deux interprétations de la fonction religieuse toute la distance qui sépare en réalité la philosophie même delà religion et de ses formes les plus basses.
En 524 Justinien ferme l'école d'Athènes au milieu de l'indifférence générale ; il ne fit ni bien ni mal ; il exécuta ce qui était accompli ; le monde était chrétien.