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VI. La science et l'enseignement de la langue arabe

M. R. Flint n'exagère point quand il dit que si Ibn Khaldoun avait en histoire des supérieurs, même parmi les Arabes, il n'en avait pas comme théoricien de l'histoire : « Il était admirable à la fois par son originalité, sa sagacité, sa profondeur et sa largeur de vues. » Ce processus universel, social et individuel qui jusqu'à lui n'avait été compris que métaphysiquement même par Aristote, Khaldoun le conçoit comme résultant des rapports naturels des choses et des êtres ; l'histoire est un processus de mouvements et de changements continus ; « les empires passent à travers diverses phases ; ils sont soumis à des variations générales et régulières qui affectent tous les éléments de la société et agissent sur les sentiments et les modes de penser et d'agir de tous les membres d'une génération 2 ». Reinaud a montré la grande sensation produite au début de ce siècle par l'apparition dans l'Europe chrétienne de Y Histoire universelle de Khaldoun. On était habitué à voir chez les historiens orientaux des récits de faits, des légendes et même des suites de phrases dépourvues de sens, « on rencontrait enfin un esprit qui Avait médité sur la nature des choses et qui, sans résoudre

(1) Traduction française des Prolégomènes historiques.

(2) Ibn Khaldoun, p. 169.

toutes les questions de la matière la plus convenable, avait le mérite de les soulever ».

Son mérite par excellence fut de chercher dans les caractères sociaux eux-mêmes et notamment dans les milieux sociaux l'explication de l'organisation et du développement collectif. Il établit la philosophie de l'histoire sur ses deux bases fondamentales : la mésologie et la loi de continuité. Il est le précurseur de Bodin, de Montesquieu et de Yico.

Bien que rapidement dépassée par la civilisation arabe, la Perse elle-même avait été pendant plusieurs siècles au niveau général de la civilisation qui pendant le moyen âge s'étendit non seulement sur l'ancien empire romain mais encore sur des populations qui n'avaient jamais été assujetties à son autorité. Il semble que pendant cette période la plupart des peuples de l'Europe, de l'Asie, et même d'une partie de l'Afrique aient été placés sur la même ligne grâce à des influences identiques et dans des conditions d'égalité de point de départ telles qu'ils pourraient dorénavant évoluer pari passic dans la carrière du progrès. Mais en somme c'eût été là une cause de stagnation, le progrès s'opérant surtout comme nous le verrons clans la suite par des variations et par la sélection.

Quoi qu'il en soit, la Perse avait, elle aussi, participé directement à l'efflorescence de la société musulmane et ainsi, par l'intermédiaire de celle-ci, elle avait agi sur l'Europe. Les Arabes lui avaient emprunté un grand nombre des idées sur le gouvernement et l'art militaire. La Perse cependant allait pendant longtemps encore s'endormir dans son providentialisme intolérant mêlé des superstitions les plus grossières ; mais au moyen âge celte infériorité n'était pas encore apparente et bien des

fitals européens paraissaient aux yeux des voyageurs du temps comme barbares en comparaison des cours orientales. Le Siasset-Nameh, traité de gouvernement composé pour le sultan Melik-Châh par le vizir Nizam oul-Moulk qui fut premier ministre de 1063 à 1092, est un des spécimens les plus intéressants pour l'étude des croyances et des doctrines sociales du temps dans cette partie du monde. La dédicace au souverain en contient la philosophie naïve : « Que le Très-Haut daigne assurer la durée de ce règne, jusqu'au jour de la résurrection ! Qu'il éloigne de ce gouvernement l'influence néfaste du mauvais œil et les dangers qui menacent tout ce qui atteint la perfection complète ! » Selon les idées des Orientaux, adoptées par le christianisme, le catholicisme et la métaphysique, la perfection est l'attribut de Dieu seul ; tout ce qui, dans ce monde, se rapproche de la perfection est condamné à une décadence et à une ruine prochaines. M. Charles Scheffer, le savant traducteur du traité cité ci-dessus, fait en outre remarquer que, dans les auteurs persans, les mots essence de la perfection sont souvent associés à ceux de mauvais œil ; les exemples en sont nombreux '.

Roger Bacon (1214-1294) avait étudié les écrivains hébreux, grecs et arabes ; il s'était assimilé des sciences tous les trésors recueillis par les temps antérieurs ; il était un de ces admirables organes individuels de transmission collective et héréditaire que les siècles ont produits et cet héritage scientifique il le met admirablement en valeur et il l'accroît. 11 est le précurseur de la philosophie scientifique dont les temps cependant ne sont pas encore venus, mais il imprime à la pensée de son siècle

(1) Siasset-Nameh, trad. par M. Charles Scheffer, membre de l'Institut, 1893.

une impulsion et une direction telles que la métaphysique à venir ne servira plus en réalité qu'à masquer provisoirement, et sans grand résultat, les imperfections inévitables mais toujours moindres de l'ensemble des sciences. A partir de lui, la science et la philosophie ont reconnu leurs méthodes, elles peuvent être considérées comme devenues indépendantes de la théologie scolastique ; celle-ci va s'élever dans l'absolu à des hauteurs vertigineuses et se transformer en métaphysique, se retirant de plus en plus devant sa rivale et lui abandonnant en réalité les seuls terrains cultivables de la connaissance pour se cantonner là où plus aucune végétation n'apparaît et où le roc stérile est couvert de neiges éternelles.

A la suite de Sénèque *, Roger Bacon détruit cette illusion optique invétérée et encore persistante qui faisait considérer comme antiques les civilisations primitives. Le chancelier F. Bacon reprend plus tard la même idée : « C'est à la vieillesse du monde et à son âge mûr qu'il faut attacher le nom d'antiquité. Or, la vieillesse du monde, c'est le temps où nous vivons, et non celui où vivaient les ancêtres; ce dernier en était la jeunesse 2. » Les deux Bacon placent naturellement l'âge d'or dans l'avenir et non dans le passé. Pascal 3 et Fontenelle 4 ne firent que répéter ce qui avait été dit plusieurs siècles avant eux, en restituant aux civilisations anciennes le caractère de jeunesse qui leur avait été enlevé- Ce qui frappait ie plus l'attention et l'admiration de R. Bacon, c'était le progrès général des sciences ; de là à en

(1) R. Racon. Opus majus, ch. vu.

(2) Fr. Racon. Novum Organum, liv. I, aphor. 84.

(3) Préface du Traité du vide.

(4) Dialogues des morts, Raymond Lulle et Artémise

arriver à considérer le progrès scientifique comme le facteur essentiel de la dynamique sociale, comme le comprirent et systématisèrent Condorcet et A. Comte, la pente était facile. Ce progrès scientifique, l'enthousiaste frère mineur l'envisageait comme illimité : « Quand un homme vivrait des milliers d'années, il apprendrait toujours, sans parvevcnir à la perfection de la science. Ce sont les derniers venus qui sont les anciens, puisqu'ils profitent des travaux de leurs prédécesseurs. Ce qu'on appelle l'antiquité est la jeunesse du monde, » et ailleurs : « Rien dans les inventions humaines n'est fixé et achevé. Les siècles les plus récents sont toujours les plus éclairés. Un temps viendra où ce qui est aujourd'hui caché sera révélé au grand jour par l'effet même de la succession des générations et par le travail d'une humanité plus longtemps prolongée. » Peutêtre y avait-il dans cette façon de comprendre la nécessité du progrès comme un effet du temps et de l'accumulation des générations, les germes d'un certain fatalisme optimiste, mais l'idée était juste en ce sens que l'accumulation même des acquisitions sociales assure la constance, la régularité et même l'accélération des acquisitions futures ; cependant le noble enthousiasme de Bacon nous signale un danger : celui de considérer le progrès comme dès maintenant assuré et de croire avec lui que les siècles les plus récents sont nécessairement les plus éclairés. Il y a dans l'humanité des régressions partielles et même générales qu'il est impossible de se dissimuler ; les sciences notamment n'ont pas progressé au moyen âge.

Ce qui est important, c'est que désormais la lourde conception religieuse s'évanouit; le progrès n'est plus simplement, pour les individus et l'espèce, le salut après la mort et la résurrection. Comme Condorcet, Bacon prévoit même

la prolongation de la vie sous l'influence de l'hygiène et de la médecine. Deux siècles plus tard, un autre savant qui n'est pas sans une certaine analogie avec R. Bacon, l'omniscient Pic de la Mirandole affirmait également le progrès continu des connaissances humaines !, mais alors la cause était déjà gagnée ; la philosophie, bien que persécutée, allait définitivement pouvoir se dépouiller de la robe monacale et s'abstenir des rétractations que Clément IV à qui il adressait son Opus majus exigeait de l'audacieux frère mineur 2.

La conciliation entre la foi et la philosophie n'était pas possible; la tentative de saint Thomas d'Aquin devait échouer par cela même que toute conciliation est un acheminement vers la fin du régime qui fait des concessions à un régime supérieur. Cette alliance de la religion et de la philosophie qui entraîna les esprits les plus élevés du catholicisme au moyen âge, les fascine encore maintenant que la situation est totalement changée et que les concescessions sont en réalité demandées par la religion à la philosophie scientifique. Un des ouvrages les plus remarquables à ce point de vue est Y Histoire de la philosophie de Zéphirin Gonsalvez, archevêque de Séville, thomiste comme Léon XIII et l'un des chefs incontestés de la philosophie catholique contemporaine. M. Fonsegrive dans le compte rendu qu'il fait de cet ouvrage attire l'attention sur les deux idées principales que le cardinal développe dans sa préface : 1° la marche de l'humanité est en somme une marche progressive vers la vérité, malgré tous les

(1) De Imilatione, i, 512.

(2) Fralris Rogeri Bacon, ordinis Minorum, Opus majus ad Clemenlem quartum pontificem Romanum. Ex. M. S. codice Dubliniensi, cum aliis quibusdam collecto, nunc primum èdidit. S. Jebbr M. D. Londini, 1733. I, ch. vi et vu.

retours imprévus vers l'ignorance que présente l'histoire ; 2° les deux principaux agents de ce progrès sont la philosophie et le christianisme *. Vox damans in deserto ! La philosophie des sciences ne cherche plus dans le passé que la connaissance de ses origines en vue d'assurer sa marche de plus en plus progressive et indépendante. En réalité le moyen âge et l'ère de la conciliation finissent avec R. Bacon. Maintenant la Renaissance et la Réforme vont briser l'unité de l'Église malgré les flots d'encre et de sang que le catholicisme fera verser pour sa défense ; le type structural du moyen âge a vécu, comme avait vécu l'empire romain et la cité ; les cathédrales gothiques et les temples des dieux païens ne se reconstruiront pas !

(1) Z. Gonzalez. Histoire de la Philosophie, trad. par le R. P. G. de Pascal., 4 vol. in-8°. Paris, 1890-1891.

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