CHAPITRE V
L'IiTALIE
A la différence des- pays que nous avons jusqu'ici étudiés, l'Italie ne forme pas un Etat ; smvant le mot célèbre, elle n'est encore qu'une « expression géographique ». Non seulement les multiples groupements politiques- qui. la composent ne parviennent pas- à s'unir, fût-ce par lesr liens souples d'une confédération. ; mais entre eux se poursuivent des rivalités- qui, vers le milieu du xvi® siècle, cesseront à; peine d'être sanglantes. Une sorte de pacification intérieure ne s'établit d'ailleiu-s, à cette époque, que par le triomphe de l'intervention étrangère : car il était inévitable que ce pays divisé contre lui-même servît de champ de bataille aux fortes naonarchies centralisées qui l'entouraient^ et qu& ce riche et beau domaine fût disputé comme une proie. Aucune puissance cependant ne réussit à conquérir la péninsule entière ; et l'influence espagnole qui y règne presque sajos. partage pendant un siècle et demi ' est combattue et contrebalancée ensuite par Tinfluence autrichienne ". C'est donc dans les étroites limites de eh.aq,ue Etat particulier que nous devons suivre le fil de l'évolution économique et sociale ; quitte à nous demander, au terme de cett-e série d'esquisses rapides, si certaines fatalités supérieures n'entraînent pas sur une
1,. La dernière partie du xvi» siècle et tout le xvii»^. 2. De 1713 à 1738 l'Autriche est maîtresse du royaume de Naples, et pendant tout le siècle elle occupe le Milanais.
même voie, enchaînées l'une à l'autre, ces destinées . diverses.
§ 1. — Venise.
Décadence commerciale. — Floraison brillante, mais passagère des industries d'art. — Déclin général de l'activité économique.
Commençons par Venise : car l'altière reine de l'Adriatique est sans conteste, à la fin du xv^ siècle, la première puissance de l'Italie. Deux cent mille habitants se pressent dans le plus étrange site où jamais pareille agglomération humaine se soit formée ; et cette répubhque semiaquatique est parvenue à étendre ses domaines de terre ferme des frontières du Milanais à celles de la Carniole autrichienne. Elle s'est installée dans la presqu'île d'Istrie qui lui fait face, et sur les côtes de la Dalmatie, aux flancs du royaume de Hongrie ; et si la chute de Constantinople a entraîné pour elle la perte immédiate des îles de l'Archipel, elle garde sur le littoral du Péloponèse plusieurs établissements ; elle vient de recueillir en héritage la grande île de Chypre (1489) et elle conserve la Crète.
Sur quels fondements repose ce brillant édifice ? Le précieux trafic de l'Orient méditerranéen où Venise a trouvé les éléments de sa richesse et de sa grandeur ne semblait pas au début sérieusement menacé : l'exclusion de la concurrence génoise compensait presque pour elle les progrès de l'invasion musulmane ; dès 1454,. elle avait été assez habile pour obtenir de Mahomet II lui-même d'importants privilèges ; mille ouvriers travaillaient dans son arsenal, et plus de trente mille marins montaient ses trois mille navires. Tout de même la domination turque gêne le passage des caravanes d'Asie, et la métropole ellemême, abusant de son monopole, fait renchérir encore les épices. Voilà que, pour atteindre ces Indes de jour en jour plus lointaines, les Portugais cherchent et découvrent une route nouvelle, beaucoup moins coûteuse. En
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vain, pour chasser de l'océan Indien ces envahisseurs inattendus, Venise lance au secours de ses correspondants arabes les flottes du sultan d'Egypte ; en vain elle rêve de couper l'isthme de Suez qui seul la sépare de ces rivages enchantés : des siècles se passeront avant que se rouvre le transit de la mer Rouge, et jamais plus il n'aboutira au port du Lido.
L'Empire ottoman, cependant, ne cesse de s'étendre, et Venise, au prix de quels sacrifices ! s'obstine à lui disputer pied à pied cette Méditerranée orientale où elle avait si longtemps régné sans conteste. Elle perd Chypre (1570) ; un siècle plus tard, la Crète (1669) ; enfin ses dernières possessions de Morée (1719); et jamais les sultans n'oubheront ce que leur aura coûté cette héroïque défense : toutes les puissances rivales, la France, la Hollande, l'Angleterre obtiendront du grand Turc des concessions ; à Venise tout sera refusé. Pour abattre ce qui subsiste de son hégémonie commerciale, les boucaniers espagnols se j oignent aux pirates barbaresques, et j usqu'en vue des lagunes, où ils craignent de se risquer, d'impitoyables ennemis osent allumer des incendies. En même temps, de l'Atlantique, moins cruels, mais non moins dangereux, accourent d'autres adversaires : montés avec plus d'économie, les bâtiments anglais et hollandais viennent faire aux armateurs vénitiens, jusque dans leurs propres eaux, une victorieuse concurrence.
Dépouillée de' son commerce actif, Venise aurait pu du moins servir d'entrepôt aux nations qui l'avaient supplantée, et retirer de leurs succès même un profit modeste, mais sûr. Non ; au temps où elle était maîtresse du trafic, cette aristocratie marchande avait pu sans péril accabler de taxes d'entrée et de sortie tout ce qui passait par son port : aveuglément, elle continue. Bien plus, sous le prétexte mensonger qu'elle garantit contre les corsaires la sécurité de l'Adriatique, elle établit des droits nouveaux, que la corruption des fonctionnaires chargés de les per-
cevoir rend encore plus onéreux. La navigation internationale se détourne d'autant plus facilement de cette escale inhospitalière que des cités voisines, Ancône et Trieste, l'attirent par de larges franchises, Venise cesse même d'être le débouché et le centre d'approvisionnement de la Lombardie, avec laquelle pourtant les communications, par voie fluviale, sont si commodes : par la foire de Sinigaglia, ou même, à travers l'Apennin, par Livourne, les marchandises à destination des plaines du Pô arrivent à meilleur compte. Quant au commerce transalpin, il ne conserve quelque activité que -sur une seule route, celle de Primolano et de Pontebba dans la direction de la Garinthie. La répubhque en est réduite à exporter simplement les produits de son cru et à importer ce qui est nécessaire à sa consommation : encore les douanes entravent-elles ce commerce indispensable, et l'active contrebande, à laquelle les premières familles de la ville n'ont point honte de se livrer, enlève au Trésor une grosse part de ce malheureux revenu..
Le gouvernement môme fait de plus en plus prévaloir les intérêts particuliers sur les intérêts généraux. Il est concentré entre les mains de quelques familles riches. Ombrageux, soupçonneux, recourant sans cesse à la délation, il devient un type presque parfait d'oligarchie. Le peuple, privé de toute initiative, se désintéresse chaque jour davantage des affaires publiques et ne connaît plus que de nom la liberté.
La nature enfin, qui avait mis Venise à l'abri des invasions, semble maintenant la condamner à périr dans l'isolement. Tandis que le tonnage des vaisseaux de tous pays s'accroît, ses lagunes se comblent. « Les grands navires, écrit Montesquieu en 1728, ne peuvent approcher de plus de quatre heues ; souvent même, à cette distance, ils sont obligés d'attendre la marée montante, tellement le port du Lido a été obstrué par les sables des caiïaux i. »