‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 139 sur 151 · Levasseur, op. cit., U, p · texte numérisé non relu

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créait sa situation nouvelle, et qu'elle avait intérêt à ne pas négliger. Au xviii^ siècle les maîtres-imprimeurs s'entendent pour réserver le produit de certaines taxes, d'ailleurs levées sur le personnel, au soulagement ou à l'encouragement des travailleurs qu'ils emploient. Des secours seront distribués aux ouvriers malades, aux anciens ouvriers que l'âge ou les infirmités auront fait tomber dans la misère ; des primes à ceux qui seront restés plus de trente ans dans le même établissement et qui s'y seront signalés par une conduite exemplaire. La Compagnie des glaces approvisionne ses ouvriers à prix réduit pendant les disettes ; en 1760 elle institue à leur intention dix pensions de retraite. Ceux des Gobelins et de Saint-Gobain, logés dans l'enceinte de la manufacture, y avaient la jouissance d'un jardinet. Les directeurs de la manufacture d'acier de la Noiraye, près d'Amboise, accordaient des prix aux meilleurs de leurs employés. Henri IV avait eu soin de stipuler que dans toute exploitation minière 1 /30 du produit net devait être consacré à l'entretien d'un service de secours matériels et spirituels : des aumôniers et des médecins devaient se tenir en permanence à la disposition des mineurs. Un siècle et demi plus tard, la Compagnie d'Anzin dépense chaque année cent mille livres en secours fournis aux ouvriers malades, en pensions servies aux veuves et aux orphelins de ceux qui avaient péri à la tâche.

En faveur des victimes " du chômage la classe bourgeoise tout entière, et l'aristocratie avec elle, s'associent aux initiatives de l'Administration pour créer des œuvres « d'assistance par le travail ». Sous Louis XVI, le marquis d'Hervilly ouvre à cette intention une fabrique de toiles ; la marquise de Choiseul-GoufTier une papeterie ; et un peu partout se fondent, visant le même but, des « maisons de charité » et des sociétés philanthropiques i.

1. La machine à filer d'Arkwright est assez vite adoptée par quelquesunes de ces sociétés.

G. Renard et Weulersse. 33

Turgot, au moment même où il précipite les ouvriers dans la liberté, déclare qu'ils méritent une protection particulière ; et Léopold de Toscane, en dissolvant les corporations, prend soin de les remplacer par des Chambres de Commerce, d'Arts et Manufactures dont une des fonctions sera d'encourager et de soutenir les artisans pauvres. En France, un administrateur tel que Trudaine de Montigny ose aborder et trancher dans un sens favorable aux travailleurs le problème essentiel de la nouvelle économie sociale, celui du taux des salaires. « En général, écrit-il à l'intendant d'Auvergne Montyon, les salaires sont trop faibles. C'est un avantage pour les entrepreneurs, mais c'est un désavantage pour l'Etat. La multitude est sacrifiée à la fortune particulière de quelques-uns... L'Etat fait déjà beaucoup pour les maîtres en repoussant ou en gênant la concurrence étrangère. Il ne doit pas les favoriser en maintenant à bas prix les salaires des ouvriers nationaux « (1766) i. Et lorsque les papetiers de Thiers, par exemple, fondent une association patronale exprès pour résister aux prétentions ouvrières, le gouvernement ne les soutient que par intermittence ". En Angleterre, les juges de paix conserveront jusqu'en 1813 le pouvoir que leur avait définitivement attribué le statut des Artisans de 1563, de fixer le prix de la main-d'œuvre, et le prolétariat britannique grandissant mettra quelque temps son espoir dans cette survivance d'une législation archaïque.

Au moins, si les ouvriers devaient courir les dangers de la liberté, fallait-il aussi qu'ils en recueillissent tous

\. Voir Levasseur, op. cit., t. II, p. 803-804.

2. Voir Lavisse, LouisXVl.p. 242, ^t Germain Martin, Grande industrie sous le règne de Louis XV. Extrait des statuts de l'association : « Art. 3. Les papetiers pourront se servir de n'importe quels ouvriers à leur bon plaisir, sans que les compagnons puissent s'en plaindre... Art. b. Les papetiers pourront prendre tel ou tel nombre d'apprentis qu'il leur plaira. Art. 6. Les compagnons feront leurs journées comp'ètes. »

les avantages. Dans un siècle où déjà se sont élevées les voix éloquentes d'un Montesquieu, du Swedenborgien Wardstrom, de Wilberforce enfin, pour l'abolition de l'esclavage des noirs, est-il possible que des ser^^tudes industrielles presque aussi dégradantes s'abattent sur toute une partie de la race européenne ? Les tories anglais, qui redoutent de voir l'agriculture sacrifiée à l'industrie et la propriété foncière écrasée sous les charges croissantes du paupérisme urbain, ne manquent pas de dénoncer le scandale. Et quand un entrepreneur d'Auvergne demande que l'on fasse reconduire par la maréchaussée à sa manufacture deux ouvriers qui en sont partis, Trudaine ne se fait pas faute de lui répondre « qu'il est de principe que les ouvriers ne sont point esclaves en France, et qu'ils ne sont assujettis que par leurs propres conventions i ». Dans les campagnes de ce même royaume, cependant, n'existait-il pas encore des serfs par milhers ? Et, là même où le servage proprement dit avait disparu, quelles atteintes les droits féodaux ne portaient-ils pas à la liberté économique des roturiers ? L'édit rendu en 1771 par le roi de Sardaigne, qui force les seigneurs de la Savoie et du Piémont à accepter le rachat de leurs droits, apparaît comme un avant-coureur des résolutions fameuses que la Constituante devait prendre dans la nuit du 4 août 1789, et que les armées de la Répubhque et de l'Empire napoléonien allaient rendre exécutoires dans tout l'Occident.

Une ère nouvelle va donc s'ouvrir, où le développement prodigieux du machinisme, en unifiant jusqu'aux, limites de la planète le domaine du commerce, et en déterminant d'énormes concentrations de capitaux, bouleversera les conditions du travail et réduira pour un

1. Voir Levasseur, p. 667, du même Trudaine : « Les règlemcnls qui défendent de débaucher les ouvriers sont inconciliables avec le principe que ceux-ci sont libres. »

temps la majorité des travailleurs, en dépit de leurs libertés nouvellement acquises, à une situation précaire. Autant que la révolution politique, cette révolution économique et sociale, avec les agitations qu'elle provoquera et les interventions qu'elle rendra nécessaires, caractérisera l'époque contemporaine ^

1. Voir dans la même Collection, les trois volumes consacrés à l'Histoire du Travail depuis cent cinquante ans.

La révolution économique et sociale au début de l'ère moderne (xv-xvr siècle)

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