XV'-XVI^ SIÈCLE
Ce volume roulera sur les changements économiques et sociaux qui se sont accomplis en Europe depuis la seconde moitié du xv^ siècle jusqu'au dernier tiers du xviii^. Cette vaste période est pour notre continent une époque de croissance, d'expansion, de progrès matériel en tout genre. L'invasion turque, qui submerge Constantinople, les Balkans, la Grèce et déferle un instant sous les murs de Vienne, est la dernière qu'il ait subie ; .dès lors c'est lui qui, comme un réservoir où surabondent les hommes et les énergies, déborde sur le reste du globe ; c'est lui qui conquiert, colonise, porte au loin ses mœurs et ses croyances : c'est lui qui devient le maître de la mer et impose aux pays dont il force l'entrée sa suprématie et sa civilisation.
L'Europe chrétienne est alors divisée en deux mondes très distincts : l'Orient, où des peuples encore à demi barbares servent de rempart à la chrétienté contre la poussée musulmane qui vient d'Asie et jouent ainsi un rôle aussi utile qu'héroïque ; l'Occident, qui, protégé par
G. Renard et Weclersse. 1
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eux, peut se développer à l'aise et leur rend en idées et en culture ce qu'il leur doit en sécurité. Mais c'est en Occident qu'est la vie féconde et créatrice, et c'est là qu'il nous faut la suivre et l'étudier.
§ i. — Trois révolutions y précèdent ou y accompagnent la révolution économique ; elles 'la déterminent et l'expliquent.
Il s'y produit d'abord une révolution politique. Elle est caractérisée par deux faits essentiels, la formation de grands Etats et l'établissement dans ces Etats d'un pouvoir central assez fort pour assurer l'ordre et la tranquillité. Lasses de l'anarchie féodale, où tout pays est frontière, où la paix est un accident, les nations modernes prennent conscience d'elles-mêmes ; les patries se constituent ; la France s'est sentie française après son long corps à corps avec l'Angleterre ; la perpétuelle croisade contre les Maures a donné une âme au peuple espagnol ; et, partout où elle s'opère, cette œuvre d'unification relative, de simplification territoriale et administrative, se fait au profit de la monarchie et aux dépens des puissances sociales qui partageaient avec elle le territoire et la souveraineté.
Au Moyen-âge l'Europe occidentale était une au point de vue religieux, morcelée en fiefs et en villes libres au point de vue politique. La société nouvelle va offrir l'aspect contraire.
L'Eglise, reine des âmes, maîtresse de l'éducatiun, dépositaire de la science, au point que clerc fut synonyme de savant, propriétaire aussi d'immenses domaines et revenus, est menacée dans son autorité, ses privilèges, ses possessions. Non seulement les concordats conclus par Louis XI et François I^"^ ont mis tous les biens, toutes les dignités de l'Eghse de France à la disposition du sou-
INTRODICTION 3
verain ; non seulement en Espagne les Fois qni s'intitulent catholiques se font accorder par le pape le droit de nommer les titulaires à toutes les hautes charges ecclésiastiques, non seulement ils s'érigent en grands maîtres des ordres monastiques les plus illustres et trouvent dans la Sainte Hermandad une sorte de milice spirituelle, de gendarmerie sacrée à leur dévotion. Mais aussi et siu'tout, dès que Luther s'est levé contre le Saint Siège, Rome perd la moitié de ses fidèles ; la tunique sans couture est déchirée : TAllemagne du Nord, les Pays Scandinave* brisent le joug du dogme ; le roi d'Angleterre se proclame chef suprême d'une Eglise nationale ; la Suisse, la France, l'Ecosse sont à demi ou tout à fait la proie de l'hérésie ; et, partout où triomphe la Réforme, les biens des couvents et des évêcliés sont confisqués ou, comme on dit alors, sécularisés.
La féodalité laïque, comme le clergé, est frappée de coups terribles. En France, la chute retentissante de la maison de Bourgogne a montré qu'il n'était plus de vassal assez puissant pour tenir tête au roi ; un demi-siècle plus tard, la haute noblesse préfère la domesticité dorée de la cour à une stérile et morose opposition ; et les hobereaux, chassés de leurs nids de vautours par la faim ou par la force, se disputent l'honneur et l'avantage de servir dans les armées royales. En Angleterre, les grandes familles ont été décimées par la guerre des Deux Roses et leurs terres échoient en récompense aux serviteurs dociles de la dynastie victorieuse. En Espagne, Ferdinand et Isabelle font raser nombre de châteaux et profitent de ce que les nobles ne paient pas l'impôt pour interdire aux plus importants d'entre eux l'entrée des Gortès. C'en est fait, sinon des prétentions, du moins de la domination des grands et petits seigneurs.
Les cités souveraines, les Communes indépendantes, qui, au milieu de l'oppression générale, se dressaient comme des refuges, des citadelles et des îlots de liberté, ont suc-
combé presque partout, conquises par des capitaines <i'aventure ou endormies par des princes -marchands, abattues, là où il y a des monarques, par leur jalousie défiante. Louis XI nomme les maires, les échevins de toutes ses bonnes villes, ainsi que les chefs des milices bourgeoises ; aux maîtres des corporations il impose un serment de fidélité à sa personne. En Espagne, la police urbaine tombe tout entière aux mains des rois, qui suppriment les prérogatives municipales. En Angleterre, les autonomies citadines ne sont plus guère qu'un souvenir, et sous le despotisme des Tudors, la Chambre des Communes est aussi abaissée que celle des Lords. En Allemagne, les villes impériales, qui n'avaient qu'un maître nominal, sont réduites à l'impuissance par leurs divisions ou leur isolement. Les républiques italiennes, si brillantes et si remuantes, meurent avec Gênes et Flo-' rence. Seuls, Venise dans ses lagunes, la Confédération suisse dans ses montagnes, et plus tard les Pays-Bas protestants dans leurs marais, résistent partiellement au courant qui emporte les nations européennes vers le régime des pouvoirs forts et de la centralisation monarchique.
La royauté pour se consolider a fait alliance avec la bourgeoisie riche. Cette bourgeoisie n'est-elle pas intéressée au maintien de l'ordre, trop longtemps troublé par les querelles de ville à ville et de château à château ? Les Louis XI, les Edouard IV ne se donnent-ils pas pour ses compères et protecteurs ? N'est-ce pas elle aussi qui possède l'argent, nerf de la guerre et ressort du gouvernement ? Le roi a besoin d'elle pour payer une armée qui devient permanente. Maximilien d'Autriche, dans ses domaines héréditaires, substitue aux milices féodales des troupes régulières de lansquenets et de reîtres. Partout des ressources financières énormes sont nécessaires pour solder les professionnels du métier des armes, pour entretenir une artillerie coûteuse. Et alors il ne suffit pas que
l'impôt devienne permanent comme l'armée; à la gabelle, aux aides, à la taille, devenues perpétuelles et dont le rendement va sans cesse croissant, au produit des douanes extérieures et du domaine royal, il faut que François I^r ajoute ce que pourront lui fournir les nouveaux droits d'enregistrement, la loterie, les emprunts, la vente des charges et des offices. En Angleterre, les biens confisqués des nobles et des monastères mettent un capital immense à la disposition des Tudors, qui, s'ils ne peuvent élever à leur gré les taxes pesant sur leurs sujets, se procurent par d'autres moyens, au besoin par de fructueux monopoles, le supplément dont ils ne peuvent se passer. C'est l'âge d'or de la royauté absolue en France comme en Espagne, en Angleterre comme en Russie ; pourtant l'Angleterre, isolée derrière la ceinture d'argent que lui fait la mer, conserve, mais presque réduit à rien, le système parlementaire qui est né chez elle et qui est destiné à envahir plus tard l'Europe et la moitié du globe.
A cette révolution politique, dont l'importance est considérable, se joint une révolution intellectuelle et morale^ qui prend une double forme.
C'est d'abord la Renaissance. L'antiquité grecque et romaine, cette Belle au bois dormant, s'est réveillée en Italie après des siècles de sommeil. Ceux qui l'accueillent et l'admirent au sortir de cette mort temporaire regardent en arrière et en avant, comme Janus. D'une part ils retournent au passé, à ses traditions, à son idéal païen, à la joie de vivre, à la jouissance paisible des biens de la terre et des raffinements du luxe ; mais, d'autre part, à travers les Anciens, ils retrouvent la nature ; ils émancipent l'individu des liens multiples qui le garrotaient ; ils font appel à l'initiative, à l'esprit inventif, à l'observation directe des choses, à la* science.
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C'est ^nsuit/e la Réforme, qui a pour berceau l'Allemagne. On peut la défmir une Renaissance chrétienne. Elle est de même tournée veïs le passé et vers l'avenir. Elle oppose le christianisme primitif au catholicisme du ]\ïoyen-âge, saint Paul à saint Thomas d'Aquin, la Bible aux décrets des papes et des conciles ; mais dans le domaine religieux, elle émancipe aiuissi rindi\àdm, du moins à demi ; car, si elle le soumet à l'autorité d'un livre, elle lui permet de l'interpréter ; elle lui apprend à discuter et à former lui-même ses croyances; elle contient en germe un principe de libre examen ; et, en conviant tous ses adeptes à lire les Ecritures, elle imprime une impulsion vigoureuse à l'instruction populaire.
L'Europe est de la sorte secouée par deux grands mouvements, T'un qui vient du Nord et l'autre du Midi. Ds se heurtent et se combattent à outrance dans la région intermédiaire. Mais chose curieuse i comme s'il y avait pour les peuples d'avant-garde une rançon de l'hoïineur qu'ils ont d'être à certains moments des porte-flambeau, les deux pays, d'où est partie la secousse, sont bientôt en pleine décadence.
L'Itahe ne réussit pas à faire son unité. Le pape et remj>ereur, rivaux et ennemis l'un de l'autre, mais sachant se réconcilier pour empêcher les petits Etats de la péninsule de s'unir contre eux, y maintiennent une incurable division. Les ïtahens n'ont pas de patrie commune. Ils sont citoyens de cités mortes, d'Athènes ou de la Rome antique. Ils sont citoyens du monde, de la république des Lettres ou des Arts. Mais ils sont incapables de défendre leur sol contre les envahisseurs ; ils sont pour trois siècles condamnés à la d<Miination étrangère. Seulement, de même que la Grèce vaincue par les Romains, l'Italie s'empare de ses vainqueurs ; elle les séduit, les affine et parfois les corrompt ; elle leur communique ses modes et son amour de la beauté, ses vices et ses élégances ; elle leur enseigne à goûter les tableaux et les sta-
tues, les parfums et les bas de soie, les pourpoints de satin et les robes de brocart, les dentelles et les miroirs, les parquets de marqueterie et les plafonds sculptés ; elle leur met au cœur l'envie de posséder et de savoir fabriquer tout cela et elle leur en fournit les moyens. C'est comme une transfusion du sang italien dans les A^eines de l'Europe, opération qui laissera la pauvre Italie anémique jusqu'à nos jours.
Tout aussi morcelée apparaît l'Allemagne, et ce n'est pas sans raison qu'on dit alors les AUemagnes. Le pouvoir central n'y est qu'une ombre ; les principicules et les villes libres y pullulent ; le Nord et le Sud y sont séparés par leurs intérêts comme ils le seront bientôt par la religion. Elle a sans doute, à la fin du Moyen-âge, son éclat et sa grandeur ; elle dote l'humanité de l'imprimerie ; les horloges de Nuremberg portent partout le renom de son industrie ; les banquiers d'Augsbourg, les vaisseaux de la Ligue hanséatique attestent sa prospérité commerciale. Unie à l'Espagne sous Charles-Quint, elle peut reprendre le rêve impérial d'une hégémonie universelle. Mais, quand sa piété inquiète aura déchaîné les fureurs des guerres religieuses, quand luthériens, anabaptistes, catholiques, dans des luttes impitoyables, auront jonché la contrée de ruines sanglantes et fumantes, elle de; meurera pour de longues années abattue, pantelante, épuisée ; elle n'aura point de part aux conquêtes transocéaniques ; elle aussi, elle attendra plusieurs siècles avant de pouvoir réaliser son unité.
Et, pendant ce temps, des nations, qui, au début de cette période, ont reçu l'étincelle de l'Italie et de l'Allemagne, mais qui ont eu la chance ou le talent de former des diverses parties de leur territoire un tout sohdairo et harmonieux, bénéficieront de l'avance que leur vaut sur leurs voisines cette heureuse concentration de leurs forces. C'est la France, c'est le Royaume-Uni de Grande- Bretagne, qui obtiendront ainsi la prépondérance.
b LE TRAVAIL DANS L EUROPE MODERNE
Une résolution géographique vient encore modifier l'importance relative, ce qu'on peut appeler la hiérarchie des puissances européennes. Christophe Colomb, en cherchant par l'Ouest la route des Indes, a rencontré l'Amérique. Vasco de Gama, en cherchant par l'Est les mêmes Indes, a côtoyé et tourné l'Afrique. Des terres inconnues s'ouvrent à la curiosité comme à l'avidité de ceux qui les ont trouvées. La Méditerranée, d'ailleurs âprement disputée entre musulmans et chrétiens, cesse d'être le centre de l'activité maritime. L'axe du vieux monde est déplacé ; il passe à l'Occident. L'Océan Atlantique devient la voie merveilleuse où s'élancent toutes les espérances,, toutes les cupidités. Les contrées situées sur ses bords : Espagne, Portugal, France, Angleterre, Pays-Bas, sont par là-même privilégiées et en passe de se créer un empire colonial.
Comment de pareils changements n'auraient-ils pas eu leurs répercussions sur les conditions économiques et sociales des peuples d'Europe ? Elles sont si nombreuses, si profondes, ces répercussions, que nous devons y insister : cat c'est vraiment le commencement d'une nouvelle ère.
§ 2. — La première conséquence de la révolution politique et géographique, c'est l'élargissement du marché intérieur et extérieur. Les barrières qui emprisonnaient chaque petite communauté dans des limites étroites viennent d'être renversées ; la frontière du pays où l'on est chez soi est reportée au loin, à la crête d'une moritagne, aux bords d'un grand fleuve ou de la mer et même, par delà les océans, dans des régions qu'on ne connaît pas et qu'on a peine à se figurer.
Cet élargissement entraîne à son tour une transforma-
tion du système économique, qui, sans principes nettement formulés, d'une façon toute empirique et spontanée, s'était constitué au moyen âge. L'économie régnante y avait été ou domaniale sur les terres des seigneurs, ou urbaine là où les villes avaient conquis leur indépendance, dans les deux cas locale, bornée à un espace clos et restreint. Les seigneurs s'étaient préoccupés avant tout d'avoir en suffisance des hommes et de quoi les nourrir, les vêtir, les armer ; les villes s'étaient attachées surtout à produire pour elles-mêmes et pour leur banlieue et à maintenir chez elles l'abondance des vivres ; quelques-unes seulement, comme Florence ou Venise, comme Bruges ou Gand, centres industriels et financiers, fabricantes de draps, de soieries, de verreries, colporteuses d'objets de luxe, sièges de banques puissantes , avaient travaillé pour des chents lointains et aléatoires, pour le commerce interrégional, pour les foires qui en étaient les organes ordinaires. La politique de ces villes actives et opulentes avait été. en général, la libre importation chez elles des produits de la campagne et des matières premières nécessaires à leur industrie, la prohibition d'entrée pour les produits manufacturés qui pouvaient faire concurrence aux leurs, la prohibition de sortie pour ce qui paraissait indispensable à la vie et au travail des habitants, voire même pour les secrets des différents métiers et pour les artisans qui en étaient détenteurs.
Or l'économie des grands Etats, en devenant nationale, présente avec V économie urbaine, telle que nous venons de la résumer, des différences et des ressemblances frappantes. Impossible désormais de légiférer pour une seule ••ité, de sacrifier l'une à l'autre, ou les campagnards aux litadins. Sur toute l'étendue du territoire soumis à un même prince, une circulation, une concurrence, une solidarité, imparfaites sans doute, mais bien plus intenses que jadis, s'établissent entre les diverses parties qui le composent. Quoique les douanes et péages entre provinces soient
loin d'être supprimés, les relations, au sein des royaumes unifiés, deviennent plus faciles et plus fréquentes ; lois et règlements, monnaies, poids et mesures tendent à devenir uniformes sur toute la surface de l'Etat agrandi. Paris est ainsi rapproché de Bordeaux ou de Marseille, Londres de Bristol ; l'esprit de clocher fait place à des conceptions dont l'horizon est moins fermé. En même temps, au delà des mers, en Amérique, aux Indes, en Afrique s'entr'ouvrent des débouchés nouveaux, des Eldorados riches de promesses ; regards et rêves, convoitises et efforts se tournent de ce côté-là et s'étendent forcément à des distances où n'atteignait pas la courte vue des générations précédentes, et pour ces pays-sujets, traités en vaches à lait, «'ébauchent des procédés d'exploitation que n'ont pas connus les hommes du Moyenâge.
Ces transformations frappent dès l'abord l'observateur le moins attentif : mais il convient de les examiner de près et d'analyser leur complexité.
Le commerce qui, dans toute cette période, se classe en première ligne, prend un essor soudain et magnifique. Quel coup de fouet donné à son activité ! Dans l'intérieur de chaque Etat, où les routes sont plus sûres, où circulent plus aisément voyageurs et marchandises, que de forces employées jadis à la guerre ou dépensées à s'y préparer, que d'existences qui eussent été fauchées par elle peuvent maintenant se consacrer aux labeurs pacifiques ! Et, dans ces populations qui s'accroissent, quelle aspiration vers le bien-être, vers la richesse ! Les cours donnent partout l'exemple d'un luxe inusité. Regardez la France : c'est François I^r qui fait assaut de somptuosité avec Henri VIII au Camp du Drap d'or ; dans la première moitié du xvi^ siècle, au dire d'un contemporain, « en tous Etats l'orgueil croît de plus en plus. Les bourgeois des villes
se sont voulu habiller à la façon des gentilshommes, les gentilshommes aussi somptueusement que les princes. Le laboureur, écrit Bernard Pahssy, veut faire de son fils un bourgeois. Tout ouvrier veut manger de la viande comme les riches i. » En Allemagne, de même, « le rustre veut égaler le noble ». En Angleterre, en Hollande, c'est le moment où s'affirme le goût national pour le confort domestique; plus de salle sans cheminée ni vitrage, de lit sans oreiUer, de repas sans bière ou sans vin !
Aussi honneur à qui apporte une satisfaction à ces besoins récemment éveillés ! Le grand commerçant, comme Jacques Cœur, est admis au conseil des rois. Plus tard, Colbert, le grand ministre de la paix du roi Louis XIV, sera un fils de marchand. C'est Tépoque des hardis aventuriers qui, aux Indes ou en Amérique, installent des comptoirs sur les côtes ou conquièrent au roi, leur maître, des Etats si démesurés que le soleil ne s'y couche plus. C'est l'époque des grandes Compagnies, officielles ou non, qui se fixent pour tâche la mise en coupe réglée de telle ou telle partie de la terre habitée.
EUe est bien nommée mercantile^ la politique économique du temps. Les Etats s'assimilent eux-mêmes à des maisons de négociants en gros ; ils prennent pour mesure de leur prospérité ce qu'ils appellent la balance du commerce, ils sont contents s'ils ont vendu plus qu'acheté.
Le commerce de l'argent, autrement dit la banque, marche de pair avec les autres. Banques privées et banques d'Etat, bourses de valeurs et de marchandises, financiers et spéculateurs, trésoriers et fermiers généraux apparaissent de toutes parts. A la fin du xv^ siècle, les métaux précieux commençaient à manquer en Europe ; les rare? filons s'épuisaient ; une quantité dVir et d'argent s'immobilisait dans les trésors des éghses, dans les caves des
1 . Emile Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France avant 1789, t. II, p. 8.
manoirs, dans les cachettes des Juifs, sans parler de ce qui se perdait par l'usage et du drainage constant qui s'opérait vers les marchés de l'Orient. Mais, à partir de 1545, les galions espagnols apportent chaque année du Mexique et du Pérou plus de 300.000 kilogrammes d'argent ; le numéraire qui circule se trouve, en une cinquantaine d'années, quadruplé ; et il s'ensuit la faôihté rendue aux échanges, un secours inespéré donné à l'organisation du crédit, la baisse progressive de l'intérêt, que Calvin, au contraire des anciens théologiens, reconnaît comme légitime. Grand bénéfice pour la bourgeoisie qui peut, sans encombre, accumuler dans ses coffres des trésors ; mais renchérissement général des choses, qui atteint les seigneurs, parce qu'ils ne peuvent relever le taux des redevances paysannes fixé par la coutume, qui atteint aussi, à l'autre bout de l'échelle sociale, les ouvriers dont les salaires montent plus lentement que le prix des denrées. Le XVI® siècle finissant connaît ainsi une crise monétaire qui est près de déterminer une crise sociale.
Cette intensité accrue du négoce ne va pas sans modifications dans son caractère. Dans toute l'Europe occidentale les foires déclinent ; elles représentent une étape dépassée, le temps où les commerçants avaient coutume et besoin d'aller tenter le client et régler leurs comptes à des époques et à des endroits fixes. Or le trafic est devenu régulier, quotidien pour les pays qui tiennent la tête de la civilisation. C'est seulement en Allemagne, en Russie, que les foires conservent ou acquièrent de l'importance. La Ligue hanséatique, qui, elle aussi, incarne des méthodes surannées, périt autant par ce défautlà que par les divisions intestines qui mettent aux prises villes catholiques et villes protestantes.
En revanche, le commerce maritime fait un bond immense en avant. Devenu océanique, il ne peut plus se contenter de l'ancienne navigation côtière. Adieu les galères à rames ! Pour mieux capter les vents, il faut
hausser les mâts, multiplier les voiles, accroître leurs dimensions, varier leur forme, leur position, leur inclinaison. Pour soutenir la pression de ces amples voilures et aussi pour braver des tempêtes plus formidables, il faut augmenter la hauteur et toutes les proportions des navires, renforcer leur membrure. On lance des caravelles de 1.100 tonneaux, grandes comme les bricks à charbon d'aujourd'hui et qui paraissent des monstres. Pour les recevoir, les anciennes places maritimes, situées le plus loin possible des incursions du large et le plus près des marchés intérieurs, ne possèdent plus de chenaux assez profonds ; et alors, « au lieu de se cacher dans les estuaires ou les lagunes, beaucoup de ports descendent hardiment vers la mer». En vain les rivalités nationales, qui se poursuivent sur les flots comme sur terre, en vain la piraterie qui sévit en permanence dans l'hémisphère austral et par intermittences dans les eaux européennes, opposentelles de sérieux obstacles à la navigation. Les convois marchands, escortés par des vaisseaux de guerre, sillonnent sans répit les Océans violés et domptés.
Où le commerce fleurit, l'industrie ne chôme guère. Pour la clientèle plus nombreuse éparpillée sur un large espace, il faut produire davantage. Mais, pour produire davantage, il faut produire autrement. L'industrie va donc changer son outillage et son organisation.
La grandeur croissante des entreprises introduit presque nécessairement au sein de chacune d'elles une croissante division du travail. Il s'était déjà produit, au cours des siècles, une certaine spécialisation des métiers ; tel métier, d'abord unique, s'était fractionné en branches séparées et indépendantes les unes des autres.. Maréchauxferrants, cloutiers, couteliers, chaîniers, armuriers représentaient, par exemple, autant de 'démembrements de
l'industrie du fer. Mais cela n'est point assez. Si le maître d'un modeste atelier, qui travaille seul ou à peine aidé de quelques compagnons et apprentis, est obligé d'accomplir successivement toutes les multiples opérations que comporte la fabrication des objets qu'il vend, il n'en est plus de même du moment que l'atelier grandit avec , le personnel employé. Il y a, dès lors, spécialisation des tâches entre plusieurs séries de travailleurs. C'était le cas. de longue date, dans les villes où l'on fabriquait en grand ; une même pièce de drap passait tour à tour entre les mains d'une équipe entière ; une même armure était l'œuvre de plusieurs catégories d'ouvriers s'enehainant et s'engrenant entre elles. On touchait ainsi dans certaines industries au point où la fabrication se décompose en une suite régulière de mouvements simples, toujours pareils, indéfiniment répétés et devenant par là même presque macliinaux : de ce travail sérié, parcellaii'e, et par là même plus productif, au travail mécanique, il n'y avait qu'un pas à franchir.
Or l'esprit d'invention allait souffler sur l'Occident. La Renaissance, de deux façons diverses, favorisait le développement économique. Elle substituait à l'ascétisme chrétien du Moyen-âge la recherche de toutes les jouissances de la vie, de tous les moyens d'être heureux, non plus dans un autre monde, mais en celui-ci ; elle orientait les hommes vers une maîtrise plus complète de tout ce qui était propre à satisfaire leurs besoins matériels. D'autre part, elle menait à l'affranchissement des traditions, à la destruction des routines ; elle invitait à pénétrer les secrets de la nature et à domestiquer ses énergies ; elle suscitait des « surhommes » qui étaient à la fois, témoin Michel-Ange et Léonard de Vinci, peintres, architectes, sculpteurs, ingénieurs, chimistes, et qui rêvaient déjà la conquête de l'air et la transmutation des métaux.
Le Moyen-âge n'avait guère connu, en fait d'en^ns mécaniques apphqués à la production, que l:s moulins
à eau et à vent. Or, dès le milieu du xv^ siècle, une invention nouvelle, confluent de deux inventions plus anciennes, celles des lettres mobiles et du papier de chilîon, vient soulager l'humanité du fastidieux labeur de copier des manuscrits. C'est l'imprimerie, qui donne des ailes à la pensée humaine, qui lui permet de se répandre au loin et de se reproduire à l'infini, qui multiplie ainsi sa puissance et ses chances d'immortalité. Or l'imprimerie naît mécanique et partant capitaliste ; elle nous fait assister, dès son origine, à des spectacles que le développement du machinisme nous a rendus familiers : perfectionnement incessant des presses ; énorme économie de temps et de main-d'œuvre ; bon marché et identité des produits, si bien que les premiers typographes seront accusés de recourir à l'aide duMahn; lutte vaine autant qu'acharnée des copistes, représentants du travail à la main, contre les procédés diaboliques qui leur enlèvent leur gagne-pain et les réduisent à la famine ; grands atehers, où les ouvriers se comptent bientôt par centaines et manient déjà l'arme de la grève ^
L'imprimerie est bien l'invention-mère, la commune ancêtre des grandes découvertes industrielles qui devaient illustrer l'ère moderne. Elle répond à l'ardeur de savoir, à l'appétit de lecture que provoquent à l'envi et la Renaissance et la Réforme. Aussi comme elle se propage vite ! Le psautier de Mayence, le premier livre daté, est de 1457 ; en 1500, l'Allemagne compte déjà plus de mille imprimeries, sans parler de celles que renferment les couvehts, les châteaux et nombre de riches hôtels particuliers. Cet art allemand, comme on l'a d'abord appelé, devient presque aussitôt un art européen ; Venise et Florence, comme Paris et Lyon, rivalisent avec Francfort et Leipzig : on dispense d'impôts ceux qui s'y adonnent ; on ne leur demande point d'être reçus maîtres
1. H. Hauser, Ouvriers du temps passé, p. 177. (Paris, F. Alcan.
pour s'y livrer. On les considère comme exerçant un art libéral qui échappe à la rigidité des règlements anciens. Et non contente de rendre service aux savants et aux lettrés, la typographie naissante fournit au grand commerce un de ses instruments les plus efficaces. C'est pour servir ses intérêts au moins autant que pour aider les projets des politiques que va éclore la presse périodique. Les premières gazettes sont en grande partie des feuilles d'annonces.
Cette transformation technique, dont nous avons choisi l'exemple le plus éclatant, a pour pendant une transformation de l'organisation industrielle.
Tout d'abord le commerce et la grande industrie se séparent : puis souvent entre celui qui fabrique et celui qui écoule les produits fabriqués surgit un troisième personnage, qui usurpe parfois le nom de fabricant, mais qui est en réalité un entrepreneur. Celui-là est un audacieux initiateur, « aussi âprement attaché à la conquête de la fortune que l'humaniste à la connaissance de la sagesse antique, aussi dénué de scrupules que le diplomate formé à l'école de Machiavel ^ ». Et, dans l'atelier désormais distinct du magasin, agrandi jusqu'aux proportions d'une fabriq^ue, la main-d'œuvre multipliée constitue comme une société à part subordonnée à l'élite dirigeante, astreinte à une discipline sévère, obligée de se plier au rythme d'une production plus active et plus féconde.
Il se forme ainsi dans la masse laborieuse de la nation deux classes, entre lesquelles se creuse un large fossé, deux classes inséparables dont les intérêts sont à la fois solidaires et opposés.
Tout en haut les bourgeois opulents, grands financiers, grands commerçants, grands manufacturiers, qui veulent atteindre le niveau de la noblesse et y réussissent souvent ; car ils achètent non seulement les hôtels, mais les