‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 3 sur 151 · Pirenne. Démocraties des Paijs-Bas, p · texte numérisé non relu

Pirenne. Démocraties des Paijs-Bas, p

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liefe' mêmes dtes gentilshommes ruinés, ou les biens- soignieuriaiix tombés en diéshéremc-e. Forts de leiTP argent et de hur savoir, iils chassent des charges de judicatiare et des bénéfices eeclésiastiques les- csudets de famille ignorants et paresseux. Ils écrasent de leur luxe l'aristocratie de naissance, quand ils ne daignent pas redorer ses blasons en glissant dans ses rangs une de leurs filles bien dotée.

Tout en bas les ouvriers de fabrique, abaissés à la fois dans leurs conditions d'existence et dans l'estime publique.

L'effort qu'on exige d'eux est plus pénible et plus long. La Réforme a diminué le nombre des jours chômés ; catholiques et protestants sont d' accord pour condamner lés anciennes méthodes d'assistanee et les charités indiscrètes. Désormais fes infirmes à Fhôpital, les pauvres valides à l'ateher ! C'est le règne du travail obli^ratoiirequicoîm'mence, et souvent du travail forcé, pour les gens sans avoir. Plus aucun espoir poureux de s'élever au rang de patrons ; ils n'ont pas le capital qui les affranchiarait ; ils sont parqués pour toujours dans leiir situation iniférieure de salariés ; et de véritables incapacités légales commencent à les frapper. En maint endi'oit cette engeance mécanique, comme on l'appelle dédaigneusement, est exclue' des fonctions moinkipales; elle annonce déjà le futur prolétariat..

Ces travailleurs sont victimes, en même temps, de l'esprit aristocratiqrue qui fnt celui de la Renaissance. Non seulement le système d'édi^cation qui a pour pivot la ci^nnalssanice' dn grec et du latin trace une ligne de- démarcation .infranchissable entre leurs enfants et ceu-x de leurs maîtres ; mais l'artiste et l'artisan, ces frères jumeaux, se disjoignent alors pour longtemps. Pendant que l'un devient un gros personnage, qui fréquente princes et banquiers, l'autre est relégué dans la plèbe. Les peintres ne veulent plus rester confondus avec les- badi-

G. Renard et Weulersse. 2

geonneurs dans les cadres de la Confrérie de Saint-Luc ; les architectes entendent se distinguer des maîtresmaçons, héritiers déchus et méprisés du titre qu'avaient porté les constructeurs des cathédrales. C'est à peine si dans quelques grandes manufactures d'Etat, comme celle des Gobelins, on évitera ce funeste divorce. Il est convenu que le travail manuel est quelque chose de servile, de déshonorant : « Les gens de sang noble peuvent seuls mener les choses à leur perfection. Il n'y a point de génie chez les gens de peu qui travaillent de leurs mains et qui n'ont point le loisir de cultiver leur intelligence i. » Ainsi s'exprime Laurent de Médicis et l'assertion est d'autant plus significative qu'elle émane d'un fils de marchands parvenus. Le droit romain, oracle des temps nouveaux, de même qu'il consacre le pouvoir absolu des rois, affirme la prérogative absolue du propriétaire ; il ne connaît point le droit du travailleur.

Entre ces deux classes, qui sont aux deux pôles* du monde qui besogne, il en subsiste pourtant une troisième, mais qui va déclinant. Petits boutiquiers, petits artisans continuent à végéter ; ils sont les derniers et fidèles tenants du régime corporatif. Seulement ce régime, fait pour l'enceinte d'une ville, est déplacé dans les limites d'un grand État ; il n'y a plus sa raison d'être. Battu en brèche par les princes, mauvais voisins de toute liberté, et par les grands commerçants, impatients de toute entrave, miné de plus par ses vices intérieurs, par ses querelles entre compagnons et maîtres ou entre corporations rivales, par ses prétentions au monopole du métier et par sa réglementation tracassière, il est en voie de disparaître. C'est une forme vide et désuète d'où la vie se retire. L'avenir est ailleurs.

Reste l'agriculture. C'est là que la diversité est la

1. Georges Renard, Histoire du travail à Florence, t. U, ch. xx.

plus grande. Climat, cultures, conditions juridiques de

la propriété, modes d'exploitation, situation sociale de ceux qui cultivent la terre diffèrent extrêmement de pays à pays. On est embarrassé, quand on veut saisir qiielques faits généraux parmi tant de particularités locales.

20 LE TRAVAIL D AWS l'eUROPE MODERNE

Cependant l'économie agirieole subit le contreH?oiip des transformations qui s'opèrent autour d'elle.

Elle profite des dœouyertes géographiqufos. Enbi-i l'Europe et ses colonies se fait un échange fécond : le Vieux monde domae-aa Noirveaii te ekeval, le bœuf, le mouton,, la voLàilTe, quantité de légumes et d^arbres à fruit ; r.Ajnérique lui rend la pomme de terre, le tabac, le cacao, la vanille, la tomate, des bois de teinture ou d'ébénisterie,. et des f Leurs ; puis beaucoup de productions originaires de rOrient, comme le café, la canne à sucre, le coton, I'indigo,qui étaient encore des raretés, vont devenir, une fois- transplantées aux Antilles ou au Brésil, dès objets de consommation courante.

Elle profite des modèles d'irrigation et de culture savante que lui offrent l' Italie et même FEspagne ; les gentilshommes français, au retour de leurs expéditions au delà des ^\lpes, imitent les nobles de Toscane et du ]\îilanais qui consacrent à FaméHoration de leurs domaines leur intelligence et leur argent. Parmi les artistes et artisans que le roi de France Charles VIII amène" d'Outre- Monts, figurent, à coté de parfumeurs, de brodeurs,, de Muturiers, des jardiniers et même « un inventeur subtil à faire couver et naistre poulets ».

Elle profite des débouchés nouveaux qui lui sont ouv<:'rts. Les Mes ée Pfrovenee vont faire eoneurrence à Florence et à Rome aux blés de Sicile. La Bretagne nourrit en partie le Nord de l'Espagne. Les graros de la Baltique viennent au secours de FAngleterre.

Ce qu'on peut encore signaler,, c^est l'extension des terrains cultivés par le défrichement des forêts, par les empiétements des Hollandais sur la mer, ety dans les pajs réformés, par les sécularisations de biens d'Eglise, qui sont de la sorte mobilisés et rentrent dans la circulation.

C'est, grâce à la hausse du prix des laines, qui sont recherchées par une population soucieuse d'être mieux

vêtue, l'extension des pâturages : les moutoiii« y chassent devant eux les kommes, ils contraignent à fuir dans les villes les labouTeurs, devenus inutiles sur un sol où quelques bergers suffisent. Le mouvement s'étend depuis les plateaux espagnols jusqu'aux montagnes de la Suisse, depuis la Campagne romaine jusqu'aux plaines du Sleswig-Holstein ^. Il y a dès lors un exode rural ; il est sensible surtout en Angleteire, où il remplit les routes de vagabonds et les faubourgs de travailleurs au rabais.

Thomas Morus écrit dans son Utopie " : « La noblesse et la valetaille ne sont pas les seules causes des brigandages qui nous désolent ; il en est une autre exclusivement particulière à notre lie.

«Et quelle est-elle ?

«Les troupeaux innombrables de moutons qui couvrent aujourd'hui toute l'Angleterre. Ces bêtes si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez nous tellement voraces et féroces qu'elles mangent même les hommes et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages. »

Quant à la condition des paysans, elle varie à Tinfini. Si le servage se maintient et même s'accroît dans l'Europe orientale, il est envoie de disparaître dans l'Europe occidentale et centrale. Là les tenures féodales, qui imposaient aux cultivateurs des corvées et des services mihtaires dont les seigneurs n'ont plus que faire sous le nouveau régime pohtique, s'éteignent peu à peu ; elles- sont remplacées par le métayage ou bien par le fermage à bail temporaire et à rente fixe. On pourrait dire que la propriété campagnarde s'embourgeoise ; c'est en eïïet la bourgeoisie qui achète les terres enlevées à la noblesse et au clergé ; elle a dès lors sa large part de la richesse foncière comme elle possède déjà ia quasi-totalité de la richesse mobilière.

1. Cf. Ci. ia.nik&l. Grandes époques de l histoire éC9nomiqu&, p. 301-30i'. '1. Livre I.

En somme, ce qui se prépare, ce qui s'ébauche, dans ce début de l'ère moderne, c'est d'abord la prépondérance de l'Europe et l'essaimage sur les autres continents des peuples qui habitent son Occident ^ ; c'est ensuite, pour ces peuples, une prospérité commerciale qui va déterminer chez eux une floraison d'opulence et de bien-être autant que de science et d'art ; c'est enfin l'avènement au pouvoir de la classe aisée, maîtresse du capital et directrice du travail.

Après ce coup d'œil d'ensemble, dans quel ordre convient-il de présenter les différents Etats d'Europe que nous allons maintenant passer en revue - ? Plusieurs sont possibles ; aucun n'est parfait. Il nous a paru que l'on pouvait ranger ces Etats dans l'ordre même où ils se sont développés, où ils ont eu leur période de grandeur et de prospérité. Or ce sont les nations d'Occident qui ont eu alors l'honneur d'être en tête de la civilisation ; nous commencerons donc par l'Europe occidentale et nous étudierons tour à tour l'Espagne, le Portugal, les Pays- Bas, l'Angleterre et la ^France, Puis nous aborderons les nations de l'Europe centrale et nous rencontrerons sur notre chemin, en allant du Sud au Nord, l'Italie. l'Empire d'Allemagne avec les contrées qui gravitent dans son orbite économique (Autriche et Suisse), et les Etats Scandinaves. Nous terminerons par l'Europe orientale, comprenant la Pologne et la Russie.

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

CvNNiNGHAM. Western Civilisation in sonie of its économie aspects.

T. II : Modem limes. Londres, 1900.

Jannet (Claudio). Les grandes époques de Vhistoire économique.

1 vol. in-80. Paris, 1897.

Oppel. Natur und Arbeit. 2 vol. in-8o, 1904.

1. Ce débordement de l'Europe sur les autres parties du monde est en partie la conséquence et comme le contre-coup de l'invasion turque.

2. Les cadres politiques s'imposent pour l'étude de .cette période où précisément triomphe l'économie nationale.

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