Le travail des enfants dans les manufactures
Je dois vous parler aujourd'hui d'un sujet qui me tient fort à cœur, et auquel tous vous devez attacher une haute et légitime importance. Je veux parler du travail des enfants dans les manufactures.
Un poëte anglais a dit dans un langage sublime. « L'enfant est le père de l'homme. « En effet ces tendres et frôles existences recèlent tout l'avenir des sociétés humaines et suivant la manière dont les enfants seront
élevés, instruits, initiés au travail, nous aurons des générations fortes et vaillantes , éclairées et actives, ou bien des générations faibles et miserai )les. L'avenir de la société est dans l'enfant.
A plusieurs reprises, pour caractériser l'époque actuelle, on s'est servi de diverses dénominations. Une de celles qui ont rencontré fortune, appelle le xix^ siècle, le siècle des machines. L'application de plus en plus développée, de plus en plus énergique et féconde, des découvertes de la science à la production industrielle, l'esprit d'invention qui grandit sans cesse et qui étend son empire sur les diverses régions, formant le domaine de l'activité humaine, a naturellement attiré l'attention et provoqué l'admiration générale, elle a fait proclamer Tavénementdus/^c/^^6s?wac/a"/ics. Mais j'ai pour mou temps une ambition plus haute; si personne
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n'admire plus que moi les merveilleuses conquêtes de la mécanique, il est quelque chose qui l'emporte âmes yeux sur l'instrument employé et sur l'énergie productive qu'il procure, c'est le producteur lui-même, c'est celui qui, à l'aide des instruments qu'il a su façonner, et des forces qu'il a su ravir à la nature, étend de plus en plus ses conquêtes sur le monde extérieur.
Les siècles passés se sont surtout occupés des produits ; le système réglementaire qui a précédé 1 789 s'applique avec un soin infini à définir le mode suivant lequel chaque objet doit être fabriqué, le nombre des fils qui doit entrer dans la composition des tissus, les divers modes de teinture qu'on doit employer.
Le xix^ siècle s'est ému d'une autre sollicitude. 11 veut améliorer non-seulement la fabrication des produits, mais le sort de
rhomme lui-même ; c'est le signe du temps. L'an des orateurs dont l'Angleterre s"honore le plus, Gladstone, disait dans une réunion d'ouvriers anglais qu'il entretenait nonseulement de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs : <( Notre siècle est le siècle de l'ouvrier. » Cette parole est grande ; elle ne sortait pas d'une Louche suspecte , car M. Gladstone n'est pas de ceux qui flattent le peuple au lieu de le servir.
M. Gladstone, dont je partage les convictions et les aspirations , M. Gladstone envisage l'homme comme l'élément primordial de la production des biens; la liberté qu'il a conquise puise la force dans l'énergie de l'âme unie à la santé du corps, dans l'élévation de l'esprit qui donne une habileté personnelle de plus en plus développée. La liberté n'est pas la possibilité de faire tout ce qui vous passe parla tête; elle consiste dans
l'emploi légitime des forces et des facultés, uni au resp'^ct des droits d'autrui, et dans la pleine jouissance du produit du travail, pour la part qui correspond au service rendu, à la tâche accomplie.
Le mot d'ordre de la révolution de 1789 a été : Guerre aux privilèges, c'est-à-dire, guerre aux droits réservés seulement à quelques-uns. La liberté conduit à la concurrence, à cette concurrence qui n'est autre chose que la manifestation pratique, la face matérielle de la liberté.
La concurrence impose des conditions sévères; il faut lutter sur le champ de bataille industriel, et l'arène est ouverte à tous; ceux qui s'y précipitent doivent être des hommes bien trempés : il faut donc ne pas les exténuer par un travail trop précoce; il faut aussi qu'ils profitent des conquêtes de l'intelligence. La concurrence veut que
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riiomme qui travaille s'instruise , car il n'est plus confiné, ainsi que dans les sociétés antiques, dans une sorte de vie végétative, rivé à la glèbe, et puisant comme la plante dans le sol natal toute la sève qui le nourrit.
Aujourd'hui, les hommes communiquent de plus en plus les uns avec les autres, ils échangent et les produits et les idées. Le fruit de l'œuvre locale se voit sans cesse disputer le marché par des articles créés dans d'autres régions du même pays ou dans d'autres contrées. Il faut donc que les hommes deviennent plus forts et plus éclairés, car les conditions du commerce, si elles sont plus fécondes pour l'homme laborieux et habile, deviennent périlleuses pour ceux qui manquent de lumières, d'habileté et d'énergie. Pour accroître ces lumières, cçtte habileté, cette énergie, il faut s'y prendre dès l'enfance.
I.e travail des enfants est donc devenu à juste titre nn des plus graves sujets de préoccupation pour le temps dans lequel nous vivons.
Un autre motif concourt au même résultat.
Je parlais tout à l'heure des machines, de ces merveilleuses inventions à l'aide desquelles l'esprit de l'homme contribue autant et plus que la main, que l'effet matériel, à la création des produits. A mesure que les machines ont fourni la force matérielle, elles ont permis d'invoquer le concours des plus faibles, de ceux qui, dédaignés jusque-là , lorsqu'il s'agissait d'un labeur de bête de somme, se relevaient au contact d'un appel fait à un simple effort de la pensée, pour une œuvre d'attention et de surveillance. Les enfants, les adolescents de l'âge le plus tendre, les jeunes filles, les
femmes, ont de plus en plus pris le chemin de la manufacture, du moment oà la besogne qui auparavant demandait un grand développement de forces musculaires , s'est transformée en une tâche plus douce -sans doute, mais relativement tout aussi pénible. Le travail exercé uniquement par des hommes arrivés à l'âge viril, recruta déplus en plus les femmes et les enfants.
Nous devons veiller à ce que l'engrenage industriel qui les saisit n'arrive pas à les broyer, à oe que le travail qu'on leur demande, ce travail que l'aide de la machine a rendu plus facile, ne risque point d'épuiser les sources mêmes de la vie, en dépassant la limite légitime du temps. Un effort même léger qui peut être dépensé pendant quelques heures par l'enfant, et pendant plus d'heures par la femme, s'il doit trop se répéter et absorber une trop longue journée, aboutit
à une fatigue exténaaute; il épuise surtout l'eiifcuit. eu taaut le fruit dans la fleur,
t Flétrit jusqu'aux boulons tendre et frêle espérance. »
Voilà le poiut de départ de la législatioa dont nous devons vous entretenir.
Chaque loi a sa raison d'être ; le point de départ de la législation sur le travail des enfants et des femmes est dans l'introduction de plus en plus générale des machines puissantes qui ne demandent de la part de ceux qui les. mettent en œuvre, qu'un développement moindre de la force matérielle et qui font appel surtout à l'exercice de l'intelligence. Comme une certaine dose d'intelligence est le lot commun des créatures humaines, les jeunes ouvriers et les femmes ont de plus en plus trouvé place dans les ateliers et dans les fabriques ; il devient donc indispensable de veiller au
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régime qui leur sera fait, aux conditions sous lesquelles ce genre de labeur devra être accompli.
Une objection s'est produite avec force lors des premières tentatives dirigées dans ce sens ; elle s'appuie sur des motifs sérieux. Il importe de ne pas la laisser de côté.
On a dit : comment, dans ce siècle d'émancipation générale et d'indépendance individuelle, dans ce siècle où le gouvernement, l'état, la loi doivent de moins en moins peser sur la volonté et l'action de l'homme, on prétend faire des règlements et formuler des règles pour limiter la durée du travail, pour en déterminer le mode, pour le soumettre à des conditions restrictives. On viole ainsi la liberté elle-même, la première, la plus imprescriptitile de toutes, la liberté de disposer de ses forces et de ses facultés.
Cette objection ne prouve qu'une chose,
c'est qu'il n'y a pas de principe si vrai et si sacré, dont on ne puisse abuser en le faisant passer indéfiniment par le laminoir d'une déduction logique en apparence.
L'indépendance humaine, oui, il faut la respecter, mais chez qui? chez celui qui est maître de ses actious, chez l'homme. Est-ce que l'enfant se trouve dans cette condition? Est-ce que la femme en jouit pleinement? Interrogez-vous, regardez autour de vous, la réponse ne sera pas douteuse.
L'enfant est naturellement, je ne dirai pas livré, car je respecte au plus haut degré la puissance paternelle, mais l'enfant est confié à l'autorité , à l'affection paternelle. Le droit de la famille est le premier de tous ; la famille est le noyau de la vie sociale tout entière ; pour avoir une idée plus nette des relations que celle-ci consacre, c'est delà famille qu'il faut partir et non simplement de
l'individu. Personne plus que moi ne vénère l'autorité paternelle ; mais celle-ci ne saurait échapper à la loi commune ici-bas, elle rencontre une limite, elle ne constitue pas un pouvoir absolu; nos mœurs et nos sentiments n'admettent plus la rigueur des lois romaines, qui donnaient aux pères droit de vie et de mort sur les enfants.
La présomption est pour le père, le législateur se fie avec raison à Taffection paternelle, mais il doit intervenir alors que cette affection s'éteint ou s'égare dans des actes coupables. Et de même que le père chez nous n'aura plus le droit de vie et de mort sur ses enfants, de même que le père n'a pas le droit de priver l'enfant de la nourriture nécessaire et d'amener ainsi une mort lente par une exténuation successive, le père n'a pas non plus le droit de priver l'enfant de la vie intellectuelle et de le condamner de
trop bonne heure à une tâche qui excède ses forces, et qui amène une mort prématurée ou le condamne pour toujours à une existence misérable. Le législateur a donc le droit d'intervenir, il fait bien d'intervenir ; il ne porte pas atteinte à la liberté alors qu'il ne fait qu'empêcher des actes coupables auxquels l'ignorance et quelquefois, il faut bien le dire avec tristesse, la cupidité font prêter les mains.
Le législateur intervient parce qu'un grand intérêt humain se trouve ici en souffrance; le législateur intervient parce que la constitution actuelle de l'atelier et de la fabrique commande de veiller à l'emploi de plus en plus fréquent d'êtres qui ne peuvent se défendre par eux-mêmes. La société a surtout pour but là défense des faibles, des incapables : la loi doit étendre sur eux une protection bienfaisante et salutaire.
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Tel a été le principe de la loi sur le travail des enfants; tous ceux qui ont un cœur, et qui compatissent aux souffrances de ces pauvres petits êtres trop souvent victimes d'une brutale cupidité, doivent bénir les efforts du législateur.
La loi sur le travail des enfants n'est pas seulement un acte d'humanité, elle constitue un acte de sagesse et de prévoyance. Nous vivons sous le régime de la liberté. Il faut, comme je vous le disais tout à l'heure, préparer, pour les luttes de la concurrence des générations de plus en plus aguerries.
Gomment les y préparer si on voue les enfants à un travail délétère, comment les y préparer, si parmi singulier et cruel renversement des traditions religieuses, c'est l'innocence qui se trouve livrée à la torture et 'vouée au feu éternel, si la machine à vapeur empêche l'enfant de se développer,
de croître, de se livrer aux jeux qui lui sout aussi nécessaires que l'air même qu'il respire? N'oubliez pas que, s'il faut initier l'enfant au travail, il faut l'initier aussi aux lumières de Tintelligence, car riiomme libre doit penser, et rien ne doit être négligé pour qu'il pense juste. Qu'on s'en inquiète ou qu'on s'en réjouisse, il faut le reconnaître: quelle que soit la position qu'ils occupent, les hommes pensent aujourd'hui, et je suis loin de m'en plaindre. Il y a des gens qui disent : mais c'est un grave danger social, tout le monde se mêle de tout, parle de tout ! Oui, le peuple pense aujourd'hui ; loin de m'en afQiger, je m'en applaudis, mais il naît aussi un devoir pour tous ceux qui prennent intérêt à l'avenir, c'est de ne rien épargner pour que le peuple pense bien, qu'il pense sagement, car s'il pensait mal, s'il se laissait entraîner par de décevantes
chimères, malheur à tous, malheur à la société tout entière !
C'est dans le développement de l'esprit des enfants, que réside non-seulement la puissance, mais aussi la sécurité de l'avenir.
Pour que les enfants puissent s'instruire, il faut qu'ils puissent apprendre autre chose que le métier manuel ; qu'ils se livrent à autre chose qu'à la répétition monotone des mouvements presque automatiques. Il faut que l'enfant apprenne, communique avec ses semhiables , non pas seulement avec ceux du lieu dans lequel s'écoulera son existence, mais aussi avec ses semblables des contrées éloignées ; il faut que les affectionspuissent se développer par une communication incessante avec les autres membres de la grande famille humaine; il faut qu'il puisse profiter du mouvement qui entraîne les esprits et les éclaire ; il faut qu'il puisse,
pour être un homme digne de ce nom, acquérir ces premiers éléments de Tinstruction : la lecture, l'écriture, le calcul, à l'aide desquels il pourra communiquer avec ses semblables. Ce n'est pas faire son éducation que d'apprendre à lire, à écrire et à compter, mais c'est se rendre maître de l'instrument indispensable de l'éducation ; cet instrument il faut que l'enfant puisse le conquérir. Comment y parviendra-t-il ? En faisant alterner les travaux de l'atelier avec ceux de l'école. Il faut que l'enfant employé dans la manufacture fréquente aussi l'école.
On parle souvent de la contagion du mal ; quand sévit la pes'.e ou quelque autre grave maladie, elles répandent tout autour leurs effets délétères. Mais il y a aussi une [contagion du bien qui sert de contre-poids à cette contagion fatale.
Quand on s'est occupé de l'enfant, quand
on a songé à édicter des lois pour empêcher que ses forces ne soient pas épuisées par un travail trop prolongé , immédiatement s'est posée cette question: Que fera l'enfant quand il ne sera plus retenu dans la fabrique? Ceux-là même qui tiennen t le plus à ménager les forces de l'enfant diront : Mieux vaut l'atelier que la rue, mieux vaut encore le travail auquel il est attelé, que les mauvais exemples qui pourront l'entraîner, si en place d'un ouvrier vous créez un vagabond. Comment employer utilement le temps de l'enfant quand il quittera l'atelier et la fabrique ? 11 n'y a qu'une réponse possible, il faut l'envoyer à l'école. L'école complète l'œuvre que le législateur a poursuivie, alors qu'il s'est occupé d'abréger la durée du travail des enfants; l'école sert en même tQm])s de contrôle à l'exécution sérieuse de ia loi. Si l'enfant est à l'école, s'il
étudie, s'il a des moyens de constater sa présence devant l'instituteur qui enseigne les premiers éléments des connaissances humaines , immédiatement le contrôle s'établit à l'égard du tempspassédanslamanufaciure.
Si l'école n'était pas là, qu'arriverait-il? Ce qu'on a vu malheureusement dans quelques contrées où l'on avait négligé ce point de vue. On verrait des parents ne songeant qu'à profiter du temps que leurs enfants passent dans les ateliers pour recueillir le mince salaire gagné par ces pauvres petits êtres, et pour le dépenser .souvent à des emplois iiidignes ; on les verrait, dis-je, faire passer leurs enfants d'un atelier dans un autre, les faire travailler le matin, pendant le nombre d'heures autorisé par la loi chez un fabricant, puis les transporter chez un f autre fabricant pour iju'ils y travaillent- le reste de la journée.
Si, au contraire, en même temps que la loi limite la durée du travail dans les fabriques et les ateliers, elle oblige les enfants à se présenter à l'école, et à suivre la classe pendant le temps où le travail de l'alelier ne les retient plus, ces deux mesures de prévoyance et d'utilité publique se complètent l'une par Tautre; il y a, comme je vous le disais, contagion du bien, il y a certitude de voir accomplir régulière la pensée prévoyante du législateur.
Nous n'avons plus. Dieu merci, à faire de simples hypothèses, nous pouvons profiter de ce qui est le plus instructif en toute matière, l'expérience. Une longue expérience se trouve acquise à l'application de la loi sur le travail des enfants, surtout dans un pays vers lequel la pensée se reporte naturellement, alors qu'il s'agit des grandes questions industrielles. L'expérience a été largement
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et longuement accomplie en Angleterre ; la loi sur le travail des enfants est originaire de ce pays. Cela a été quelquefois un des motifs pour lesquels on a voulu la repousser ailleurs. Nous vivons maintenant sous l'empire de nouvelles idées et d'autres principes ; grâce à Dieu, on ne regarde plus comme suspects les produits étrangers. La liberté commerciale, en répandant les Lienfaits , a de plus en plus familiarisé les hommes avec les avantages de l'échange, de réchange des idées comme de l'échange des produits.
Dans un temps pas trop éloigné du moment oii nous parlons, ce qui venait de la perfide Albion était regardé avec méfiance et n'était accueilli qu'avec peine ; on s'est dit : c'est l'Angleterre qui a créé la loi sur le travail des enfants, défions-nous, il doit y avoir quelque chose là-dessous ! Ce
qu'il y avait là-dessous, c'éLaiL un profond sentiment d'humanité , en même temps qu'une prévoyance habile pour l'avenir.
Ce qu'il y avait là-dessous , le voici : les Anglais avaient compris que l'instrument humain, si on peut descendre à employer ce terme d'instrument, alors qu'il s'agit de l'homme, que l'instrument humain avait d'autres besoins et obéissait à d'autres nécessités que l'instrument matériel : la durée du travail ne prouve pas à elle seule l'augmentation de la quantité et delà valeur du produit; il est d'autres conditions dont on doit s'inquiéter, afin que rinstrunfent humain devienne plus habile, plus énergique, plus productif.
Et l'Angleterre s'est dit : Il faut veiller sur l'enfant, il faut préparer une génération éclairée et forte ; elle s'est occupée du travail des enfants dans les manufactures, aussi
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bien dans un Lut philanthropique qu'à un point de vue industriel.
Ici, d'ailleurs, la visée industrielle était une visée noble, utile et grande, c'était le moyen de démontrer que faire le bien, profite de toute manière ; on ne satisfait pas seulement ainsi aux inspirations morales , on recueille aussi un profit; Tégoïsme seul a la vue courte. L'enseignement recueilli en Angleterre montre que le crime qiii consiste à exploiter sans grâce ni merci la faiblesse de l'enfance, rencontre une punition matérielle, en même temps qu'il révolte le sen-" timent moral.
C'est à la fin du siècle dernier et au commencement de ce siècle qu'a commencé la grande conscription des enfants pour le travail des manufactures, car c'est de cette époque que date l'application de plus en plus générale de la force mécanique*à l'in-
dustrie. La machine, je dois rappeler cette idée fondamentale, a permis l'emploi d'êtres plus faibles; elle a eu également un autre résultat sur lequel il importe de fixer l'attention : c'est qu'à des créatures vivantes qui donnent l'impulsion à la fabrique, créatures dont les forces peuvent être exténuées par l'abus, mais qui rencontrent, quand même, une limite nécessaire dans les conditions de la constitution humaine, se sont substituées des forces d'impulsion infatigables qui ne s'arrêtent jamais, qui peuvent faire travailler la fabrique la nuit comme lejour, sans trêve, sans repos.
Vous voyez combien le danger s'accroît, comment la tentation de profiter de cette force tant qu'elle marche, et elle peut marcher toujours, risque d'entraîner à un travail trop prolongé pour les hommes et mortel poui: les enfants.
Cette cOLiscriptioii des enfants, cette conscription aussi meurûrière que celle qui envoie les soldats sur le champ de bataille, s'était produite sur une large échelle au commencement de ce siècle; la lutte dans laquelle l'Angleterre se trouvait engagée contre le continent, contribuait à augmenter le nombre des enfants dans les manufactures. Le vieux Pitt, ce grand homme auquel les animosités nationales ne doivent pas empêcher de rendre la justice qu'il mérite; Pitt qui voulait la grandeur de son pays, engagé par lui dans une lutte sanglante contre la France; Pilt savait que les manufactures anglaises filaient l'or à l'aide duquel il soudoyait les armées du continent coalisées contre la France. Pour augmenter la puissance dont les manufactures pouvaient disposer, pour accroître l'énergie de la production, il conseilla d'enrôler ces malheureux
enfants en les poussant vers les manufactures. En 1802, retenez cette date — quand on étudie l'histoire on apprend les dates des batailles, et il y en a sans doute qui ont réagi d'une manière souveraine et utile sur les destinées du monde — mais permettez-moi de vous le dire, je n'attache pas moins d'importance aux dates des victoires remportées dans la voie de l'humanité ; cette date de 1802 me paraît être aussi glorieuse que la date de la plus glorieuse bataille; c'est la date de la première victoire remportée au profit du travail des enfants dans les manufactures...
En 1802 fut rendue la première loi à l'aide de laquelle la surveillance publique a pénétré dans le sein des vastes communes industrielles, formées aujourd'hui autour de la machine à vapeur, de ces vastes communes peuplées de milliers d'ouvriers.
La loi de 1802 a fixé l'âge auquel les enfants pouvaient entrer dans les manufactures et limité la durée du travail.
Les enfants devaient être âgés au moins ; . . de huit ans, la durée du travail ne devait pas dépasser douze heures par jour. C'était trop encore, mais il s'agissait d'un premier pas dans une voie nouvelle.
A cette première conquête, à cette première législation sur le travail des enfants, se rattache un nom devenu depuis doublement glorieux, le nom de Peel. /
Robert Peel P^, qu'il me soit permis d'ajouter à son nom cette désignation qui n'appartient d'ordinaire qu'aux souverains, qu'il me soit permis de l'employer, alors que je parle d'hommes qui ont exercé une influence souveraine par leur intelligence et les services rendus ; Sir Robert Peel, le père du grand Peel, de l'initiateur de la li-
berté commerciale, a fait rendre eu 1802 la première loi sur le travail des enfants dans les manufactures.
Cette loi ne fut appliquée que modérément ; j'aime beaucoup la modération, mais non quand il s'agit de la protection des enfants ; je désire que celle-ci s'exerce sérieusement et rigoureusement. Les prescriptions légales furent trop souvent éludées, le législateur s'est vu plusieurs fois appelé à remettre la loi sur le métier, à l'améliorer dans ses détails, pour en assurer mieux l'exécution ; jusqu'en 1833 l'exécution n'était que partielle, incomplète et faible.
La loi qui date de cette dernière époque est due particulièrement aux efforts de lord Asbley, aujourd'hui comte de Ghaftesbury, le gendre de Palmerston, l'un des grands seigneurs de l'Angleterre, de ce pays dont la puissante aristocratie a toujours tenu à bon-
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neur de s'occuper directement, activement de l'intérêt des ouvriers.
Cette loi de 1833 résolut véritablement le problème.
Lavéritable sanction, une sanction efficace, fut inscrite alors dans le code du travail des enfants. On créa des inspecteurs chargés par l'État de veiller à l'exécution de la loi et de provoquer la punition de ceux qui lui désobéiraient. L'inspection du travail des enfants dans les manufactures a été la cheville ou- \Tière qui en a assuré Tapplication sérieuse.
Depuis 1833 cette loi a réellement produit pour l'Angleterre les grands résultats que l'on devait en attendre. Je tacherai de les résumer d'une manière rapide , de façon à montrer combien il est utile, combien il est urgent que la France entre dans la voie, si glorieusement parcourue par l'Angleterre.
Ainsi que je viens de le dire, la loi de 1833 a créé l'inspection.
Depuis lors, on a rapidement marché vers de grands et utiles résultats. La législation a été successirement remaniée, en 1844, en 1864, en 1867, pour ne citer que les dates des modifications le plus efficaces.
La loi a vu étendre son empire au moyen de l'abréviation de la durée première, tolérée par le travail des enfants, et au moyen de l'application qui en a été faite à des industries nombreuses.
La multiplication des écoles et surtout le système du demi-temps^ dont je vais vous dire deux mots, car il est peu connu dans ce pays, ont singulièrement aidé au succès d'une œuvre aussi généreuse que féconde.
Je viens de nommer un système qui porte un titre singulier, le Système du demi-temps.
Il est dû à l'infatigable initiative, à l'acti-
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vite énergique d'un homme modeste, (]ai a bien mérité de l'Angleterre, et que l'Institut de France s'est adjoint dernièrement comme un de ses correspondants pour la section de morale de l'Académie des sciences morales et politiques. C'est M. Édwin Chadwlck.
La Société fondée par la protection du t. avaii des enfants dans les manufactures , établie à Paris l'année dernière sous la présidence de M. Dumas, notre illustre chimiste, vient de décerner à M. Chadwick une médaille d'honneur légitimement acquise, car il est un des hommes qui méritaient le mieux les récompenses qu'elle destine à ceux qu^-^^^l^p^tj^ les services les plus signalés à l^cause^de l^enlfence.
M. É^Nvin Ûhad^^'îckwcÀlt reconnaître à la suite cessais imuUiJïliés/ que les enfants placés daii^utïë'^^itî^r^lus favorable de famille, qui eTîtt&Wm'oyés la journée en-
tière à l'école, n'apprenaient pas davantage, apprenaient même moins que les enfants, dont le travail alternait entre l'école et l'atelier.
C'est en quelques mots le système du demitemps : demi-temps de la journée employé à l'école, demi-temps employé à l'atelier.
La variété des occupations met tantôt enjeu les muscles, et amène le développement matériel du corps de l'enfant, tantôt elle met en jeu l'intelligence ; les résultats ont été excellents. Les fabricants anglais ont reconnu que les meilleurs parmi les jeunes ouvriers des ateliers étaient ceux qui fréquentaient régulièrement l'école. En même temps les instituteurs ont constaté que les élèves les plus intelligents étaient ceux qui fréquentaient pendant une partie de la journée les ateliers.
Le temps ne me permet pas de lire
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ici les dépositions officielles dans ces grandes enquêtes que l'on multiplie de l'autre côté du détroit, ni les déclarations si explicites de la presse anglais.e, des journaux: placés le plus haut dans l'estime du monde, du Times par exemple, qui a toujours été fidèle à réconomie politique. Il n'a pas déserté pour cela la cause de l'humanité, avec laquelle on a voulu trop souvent mettra en opposition la doctrine des économistes. On a prétendugue les économistes étaient des homm^Yroids,"sah^cœur, sans entrailles, s'océ^âB^ tiniq-uenieVt de la déduction rigoure{ise des principes posés par eux, et s'inquiètent peu de laisser écraser les populations ouvrières sous les roues du char triomphal de l'industrie. Ce sont là des déclamations banales ; les hommes qui les produisent prouvent seulement qu'ils n'ont pas étudié les écrits dont ils parlent.
qu'ils n'ont pas su apprécier l'influence considérable que ces écrits ont exercée au profit des classes laborieuses.
Puisque l'occasion se présente, je la saisirai pour protester, par exemple, contre les attaques indignes dont a été l'objet Malthus, un des écrivains pénétrés de l'amour le plus pur de l'humanité. Ceux qui ont prétendu l'attaquer avec le plus de violence, en font une espèce de monstre.
Je ne suis pas un partisan aveugle des doctrines de Malthus; c'est un motif déplus pour que je reconnaisse les mérites de ce profond penseur, de cet homme de bien; je ne suis pas ce qu'on appelle chez nous un malthusien, en attachant à ce mot un sens odieux, je ne suis pas un malthusien parce quej'ai lu Malthus, ce que n'ont sans doute pas fait ceux qui lui ont imputé leurs propres élucubrations et leurs rêves malsains.
Voici quelques lignes qui suffiront pour faire apprécier la portée de ses doctrines ; elles peuvent faire juger de la valeur de l'homme et de la loyauté des attaques dirigées contre lui:
« 11 est fort à désirer que les ouvriers soient » bien payés par une raison, plus importante )) que toutes les considérations relatives à la » richesse, je veux dire pour le bonheur de » la plus grande masse de la société ^ ...
)) Si un pays n'avait d'autre moyen, pour » devenir riche, que de demander le succès » dans la lutte à la réduction des salaires, je » dirais sans hésiter : Périssent de telles » richesses -. )>
Si Malthus est coupable d'avoir écrit c^s lignes, il le paraîtra bien plus encore, car il ajoute ^ :
i. Principes d'économie politique. Édit. Guil. p. 361.