Cours. Tome 11, p
C'est en effet sur la partqui lui revient dans l'œuvre produite, que l'ouvrier perçoit la récompense légitime de son travail. Or, il y a un proverbe qni dit : a Là où il n'y a pas de quoi, le roi perd son droit; w ce proverbe reçoit ici son application : si le produit est insuffisant comment voulez-vous que la récompense de celui qui le fabrique soit abondante?
Pour que les produits soient de bonne qualité et abondants, la condition première, c'est que l'intelligence et les forces de l'ouvrier aient pu se développer; il faut que depuis l'enfance (et c'est ici que je reviens au sujet que je traite devant vous, et dont j'ai pu paraître m'éloigner un instant), il faut que depuis l'enfance les forces du corps et de l'esprit puissent se développer; il s'agit d'empêcher que des générations chétives, dépourvues de ressources matérielles et mo-
raies, soient conduites sur le champ de bataille de la concurrence.
Voici Tenseignementqui découle des efforts tentés par le législateur pour la protection de renfance.
Je vous ai dit que l'expérience avait déjà prononcé.
En effet, si nous consultons les enquêtes qui se renouvellent -d'année en année sur cette grave question de l'autre côté du détroit, nous voyons qu'aujourd'hui ceux qui s'étaient opposés à la promulgation des lois sur le travail des enfants dans les manufactures y applaudissent sans réserve. Les ouvriers y voient un des éléments les plus puissants de leur avancement dans la vie sociale ; les chefs d'ateliers se félicitent de ce qu'une génération plus forte et meilleure vient peupler les manufactures et les ateliers; l'État tout entier recueille larécompense de la formation d'une
population plus éclairée, plus active , qui peut donner lieu à quelques reproches secondaires, mais qui, prise en masse, marche et progresse sans cesse dans les voies de la richesse, comme dans la voie de l'intelligence.
Tel a été le résultat obtenu par la loi du travail des enfants dans les manufactures. On craignait pour la suprématie de l'industrie britannique, on redoutait une diminution dans les produits des ateliers et des manufactures. Depuis que la loi sur le travail des enfants a été appliquée, depuis 1833 jusqu'en 1866, pendant un tiers de siècle seulement , les exportations anglaises ont plus que quadruplé !
. En outre le salaire, la récompense du travail des ouvriers, s'est accru de moitié, parce que le travail est plus énergique, plus éclairé, parce que les forces des ouvriers
DANS LES MAxNUFAGTUHES 43
ont été mieux ménagées dans l'enfance.
L'Angleterre a donné au monde un grand et noble exemple. L'Angleterre, qu'on n'envisage d'habitude que comme un pays froidement égoïste, fermé à toute idée généreuse, ne songeant qu'à écraser les autres nations, c'est la vieille Angleterre, c'est l'Angleterre vue à travers le prisme du passé !
Il est maintenant une jeune et noble Angleterre, l'Angleterre desBright, des Gladstone, des Gobden, qui marche à la tête des nations modernes dans les voies de la civili-' sation et de la liberté 1 Cette grande Angleterre a fait la loi du travail des enfants dans les manufactures , elle en recueille aujourd'hui les heureux résultats. Si l'envie pouvait se glisser dans notre âme, nous dirions que nous envions à l'Angleterre cette application généreuse d'une gra;nde pensée.
Mais la France possède aussi, nous dirat-on, une loi sur le travail des enfauts dans les manufactures. Oui, et je rends hommage à ceux qui l'ont élaborée, et notamment à mon vénérable et savant confrère, M. le baron Charles Dupin, et à M. Renouard. Cette loi date déjà de plus d'un quart de siècle; mon respectable ami, M. Gunin-Gridaine, qui élait alors ministre du commerce, laissera une trace dans l'histoire, parce qu'il a attaché son nom à cette œuvre utile.
Mais cette loi n'est pas assez généralement obéie; la durée du travaildes enfants qui s'y trouve inscrite, n'est pas assez réduite; les écoles qui doivent nécessairement en compléter l'application ne sont pas encore assez généralement multipliées, pour qu'elle puisse porter tout le fruit qu'on est en droit d'en attendre.
Soyons justes, rendons d'abord un écla-
DANS LES MANUFACTURES i7
tant hommage à ceux qui ont été les promoteurs de la loi, aux généreux manufacturiers de l'Alsace, toujours au premier rang, dans les voies du progrès industriel. Us ont pris l'initiative de la construction des habitations ouvrières. Ils ont provoqué aussi l'introduction en France delà loi du travail des enfants. C'est en Alsace qu'elle est encorde mieux appliquée et que la transformation à laquelle elle conduit, se produit de la manière la plus remarquable.
Cette loi a besoin non-seulement de la prévoyance du législateur et des efforts vigilants de Tadministration, elle a besoin aussi de la création d'une inspection sérieuse, qui n'existe pas. C'est la condition essentielle de son application sérieuse; il faut que cette application soit uniforme partout; si elle varie suivant les industries, suivant les localités, les fabricants qui obéissent à la loi ont
le droit de se plaindre : en présence des concurrents moins scrupuleux qui ne la respectent pas, ils peuvent subir des pertes considérables. Il faut que k loi soit respectée partout , ce n'est qu'avec une inspection forte et centralisée qu'elle peut produire ce bienfait. La nécessité de cette règle est si fortement entrée dans les esprits en Angleterre, qu'aujourd'hui dans ce pays qui pourtant n'aime par la centralisation , on songe à la fortifier encore pour l'exécution de cette loi, on songe à remplacer par un seul inspecteur général , les deux inspecteurs généraux qui ont sous leurs ordres les quinze sous-inspecteurs chargés de veiller à son application.
Ces deux inspecteurs sont des hommes de premier ordre; cependant, on trouve certaine différence dans leur manière d'entendre et d'appliquer la loi , selon les régions
sur lesquelles s'étend leur empire, et on demande qu'il n'y en aiL qu'un seul, qui donne l'impulsion pour qu'il n'y ait qu'une seule manière d'inteppréter la loi.
En dehors de ces conditions d'exécution de la loi, il en est une autre qui est indispensable. Il y a* longtemps que je m'occupe de cette question ; voici trente années d'écoulées, depuis que j'ai fait des leçons sur le travail des enfants ; je me rappelle que, m'improvisant inspecteur spontané et volontaire des manufactures, il y a un quart de siècle à peu près , je me suis rendu dans une filature qui existait alors au faubourg Saint- Antoine. J'y ai vu un enfant x maigre, chétif, étiolé, employé toute la journée comme raLtacheur, et je m'écriai : Comment est-il possible que cet enfant soit ainsi maintenu au labeur de l'atelier ? Le contre-maître auquel je m'adressais me ré-
pondit : Voici sa mère. Je me tournai vers celle-ci, qui gagnait d'assez bonnes journées, c'était une ouvrière habile, et je lui dis : Votre enfant va succomber à la peine, si vous le laissez encore ici! Savez-vous ce qu'elle me répondit? Ces paroles sont gravées dans ma mémoire , elles ont déchiré mon âme : « De quoi vous mêlez-vous, » me dit-elle avec aigreur, « pourquoi vous occupez-vous de cet enfant? j'ai été élevée comme lui, il peut bien être élevé de même ; ne vous mêlez pas de ce qui me regarde seule. »
Non, cela me regardait, parce que je suis homme, cela me regardait parce que lessouffrances de cet enfant éveillaient une sorte de remords dans mon âme : ma parole n'avait pas été efficace, la loi protectrice de l'enfance n'était pas exécutée î
Gela ne vous regarde pas , disait-elle ! Ce qui concerne l'avenir de la population labo-
rieuse regarde tous ceux qui ont un cœur et des idées de prévoyance pour l'avenir, tous ceux qui s'occupent de l'intérêt général ; celui qui voudrait s'abstraire de cet intérêt serait tout à la fois un imprudent et un mauvais citoyen.
Etendre, raffermir et faire appliquer les dispositions qui protègent les jeunes ouvriers, c'est accomplir une des parties les plus utiles et les plus fécondes de l'œuvre dévolue à notre temps, celle de l'amélioration du sort des populations laborieuses.
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