RÉCOLTE DU SUC PANCRÉATIQUE
Ce n'est pas sans raison que j'ai relaté la série des incidents qui marquent l'établissement de la fistule pancréatique permanente. J'ai voulu montrer comment, en pareille matière, des problèmes en apparence faciles se résolvaient difficilement.
Naturellement notre solution n'est pas encore idéale. 11 serait extrêmement désirable de posséder une méthode permettant au suc de s'écouler tantôt au dehors, pendant l'expérience, tantôt dans l'intestin, le reste du temps. En cfîet, abstraction faite de la conservation du suc pour les besoins de l'organisme, il importe aussi tout particulièrement d'exclure la possibilité d'altérations importantes dans le fonctionnement des glandes digestives, par le fait de la fistule pancréatique. On peut penser, en efîet, que la soustraction permanente au canal digestif d'un réactif aussi important que le suc pancréatique est compensée, d'un côté, par une augmentation de travail ou par des modifications de sécrétion des autres glandes ; et, d'un autre côté, atténuée encore par le fait d'une diminution de valeur du suc qui s'écoule , constamment inutilisé. Il ne faut pas toutefois exagérer l'importance de ces suppositions subtiles. Au cours de cet exposé nous verrons combien nombreux, clairs, indiscutables et instructifs sont les résultats fournis par notre méthode. — Un procédé récent publié par un auteur italien, Fodera (1), se rapproche beaucoup des conditions idéales. Cet auteur est parvenu à faire enkyster dans le conduit excréteur un tube métallique en forme de T, ce qui lui permet, on le comprend, soit de recueillir le suc au dehors, soit, après oblitération de l'extrémité externe du tube, de dériver le suc vers l'in-
(I) Moleschott's Unlersiiclaingen zur Naluiiehre der Menschen und der Tiere, Bd. XVI, 189G.
testin. Ce procédé a cependant, de toute évidence, un défaut important : nous n'avons aucune garantie que, malgré l'écoulement du suc au dehors, une quantité indéterminée de cette sécrétion ne se déverse en même temps dans l'intestin.
La technique pour l'obtention et l'observation de la sécrétion gastrique a présenté dans son développement non moins de lenteur et de difficulté. Nous laisserons de côté les procédés anciens, d'une insuffisance manifeste, pour nous arrêter plus longuement sur ceux qui ont été le point de départ de notre méthode actuelle, à savoir l'établissement de la fistule gastrique. En 1842, notre compatriote le Prof. Bassow (1) et, en 1843, le médecin français Blondlot (2), indépendamment l'un de l'autre, ont conçu l'idée de reproduire expérimentalement, chez les animaux, le cas chirurgical d'un niédecin américain, relatif à un malade porteur, sur la paroi abdominale, d'une fistule s'ouvrant directement dans l'estomac et consécutive à un coup de feu. Ces deux auteurs pratiquèrent sur le chien, à travers la paroi abdominale, un orifice à l'estomac et y fixèrent un tube métallique se fermant au dehors à l'aide d'un bouton. Le tube s'enkyste solidement dans la plaie et peut rester en place pendant plusieurs années, sans aucun inconvénient pour l'animal.
Cette méthode a fait naître de grandes espérances, à un moment donné, car on obtenait toujours ainsi facilement un libre accès vers l'estomac. Toutefois, avec le temps, les espérances du début firent place à des déceptions croissantes. Pour se rendre compte des propriétés fermentatives du suc gastrique, presque tous les auteurs
(1) Bullelin de la Soc. des nalur. de Moscou, T. XVI.
(2) Traité analytique de la digestion, 1843.
FISTULE GASTRIQUE ET ŒSOPHA.GOTOMIE. 15
se sont servis de macérations dô muqueuse stomacale, parce que par les fistules on obtenait très peu de suc, et encore n'était-il pas pur. Du fait que le suc gastrique se mélangeait aux aliments, il était également très difficile de se faire une idée de la marche de la sécrétion gastrique pendant la digestion, et d'étudier les propriétés du suc dans différentes conditions. Aussi convint-on que la fistule gastrique ne justifiait pas les espérances fondées sur elle et qu'elle était complètement inutile.
C'était là une exagération provoquée par le ressentiment que causait la lenteur avec laquelle progressaient nos connaissances sur les phénomènes de sécrétion du tube digestif et particulièrement de l'estomac. Et cependant que d'observations importantes ont été faites autrefois à l'aide de la fistule ! Plus tard il a suffi d'un petit perfectionnement technique, pour que, grâce à elle, des problèmes de premier ordre aient pu être résolus.
En 1889, nous avons pratiqué, M""" Schumoiv-Simanowski et moi, sur un chien porteur d'une fistule gastrique ordinaire, l'opération de l'œsophagotomie^ c'est-àdire la section de l'œsophage au cou : les deux bouts sectionnés étaient séparés l'un de l'autre et fixés dans -les angles de la plaie opératoire par la cicatrice. Nous obtenions ainsi une séparation anatomique complète de la cavité buccale d'avec la cavité gastrique. Les animaux ainsi opérés et bien soignés peuvent se rétablir complètement et vivre plusieurs années dans un parfait état de santé. Naturellement on les nourrit en déposant directement les aliments dans l'estomac. Sur de tels animaux on peut faire l'expérience suivante très intéressante : vient-on à donner de la viande au chien, elle retombe évidemment au dehors par l'extrémité supérieure de l'œsophage; l'estomac, complètement vide et préalable-
ment lavé à l'eau, fournit alors une sécrétion abondante de suc gastrique, sécrétion qui dure aussi longtemps que l'animal mange la viande et se prolonge même quelque temps après. De cette façon, on peut avec facilité recueillir des centaines de centimètres cubes de suc gastrique. Tout en réservant pour de prochaines leçons la question de savoir pourquoi il y a écoulement de suc dans ces conditions, et aussi la signification que peut avoir ce phénomène dans le mécanisme général de la digestion, nous ferons seulement observer ici que le problème de l'obtention du suc gastrique pur se trouve définitivement résolu par cette méthode. On peut, avec des animaux ainsi opérés, recueillir, tous les deux jours ou même tous les jours, 200 centimètres cubes de suc, sans préjudice notable pour la santé des animaux. On retire, en définitive, à ces chiens du suc gastrique comme on trait du lait à une vache.
Plus n'est besoin maintenant, dès lors, de recourir aux macérations de muqueuse gastrique, pour expérimenter sur les ferments de l'estomac. Avec beaucoup plus de commodité, en beaucoup moins de temps, sans sacrifier l'animal, on dispose d'une grande quantité de ferment aussi pur que possible. L'animal opéré devient une source inépuisable du produit le plus pur. C'est à cela que devrait, il me semble, tendre aussi la pratique pharmaceutique, quand la médecine considère comme utile, et, dans certains cas, comme indispensable, l'usage de la pepsine et de l'acide chlorhydrique. Des essais comparatifs précis, faits par le Dr. Konowaloio avec des solutions de pepsine du commerce et le suc naturel fourni par nos animaux, ont montré que les premières ne sauraient rivaliser avec ce suc. Le fait que celui-ci a été emprunté à un chien ne saurait être un obstacle