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CONCLUSION
UE faut-il conclure de cette revue rapide des
métaux travaillés? Pouvons-nous en dégager
des prévisions pour l’avenir de cette branche si précieuse de nos métiers d’art, ou même des indications suffisamment précises sur son état à la fin de la vingtième année du xx® siècle? Je vais tâcher de le faire en m’efforçant de ne pas montrer la situation sous un jour défavorable, mais de ne pas non plus dissimuler les efforts qu’il reste à faire pour maintenir le bon renom de nos industries de luxe à l’étranger.
Ecartons la fonte de l’étain. Malgré sa résurrection éphémère et peu justifiée, ce métal est retombé dans l’oubli et ne figure plus que dans les vitrines des musées et sur les comptoirs des marchands de vin. Quant au fer, au bronze, au cuivre, à l’argent ou à l’or, l’originalité des modèles, loin d’être générale, est plutôt exceptionnelle. Je ne prétends pas que dans
chacune de ces branches, il ne se soit pas produit et il ne se produise pas encore des travaux modernes et vraiment nouveaux. J'ai essayé, au contraire, dans les pages qui précèdent, d'en présenter les auteurs et d'en faire ressortir l'intérêt. Mais que pèse cette production de choix, cette création au compte-goutte, — si j'ose dire, — en face de la fabrication industrielle, à quelques exceptions près universellement inféodée à la copie et au démarquage des modèles du passé ? Sans les revues et les journaux d'art, qui soutiennent la cause des modernistes avec une ardeur qui va parfois jusqu'à la partialité, sans que peut-être les intéressés s'en montrent suffisamment reconnaissants, il y a beau temps que le grand public aurait désappris le chemin des expositions et des salons d'art décoratif!
Certes, il y eut aux environs de 1900 pour les arts du métal, comme pour tous les arts appliqués, une fièvre de renouvellement qui entraîna quelque temps les industriels. Mais ce bel enthousiasme s'éteignit vite. On en retrouve encore la flamme en 1920, mais l'effort à accomplir est grand si l'on veut amener le travail des métaux au même niveau de modernisme et d’originalité que la décoration des tissus, par exemple, ou l’industrie du meuble.
Le fer forgé est en excellente posture. On l’emploie dans les travaux de choix. Son succédané, la fonte, remplit pour lui les besognes communes. Avec quel attachement aux modèles désuets ou pastichés du
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passé, je n’ai nul besoin de le rappeler ! Le fer jouit du rare avantage de s’être trouvé intimement lié à la construction et d’avoir eu pour parrains toute une phalange d’architectes modernes, Plumet, Sédille, Sorel, Chédannes, Bellery-Desfontaines et bien d’autres. Avec l’éclairage électrique, il s’est imposé victorieusement dans la décoration intérieure. De simples ateliers de ferronniers-décorateurs sont devenus, sans rien perdre de leur mérite d’art, de véritables usines métallurgiques capables d’approvisionner la France entière de belle ferronnerie.
Le bronze et le cuivre, matières par excellence des usages domestiques, ne sont peut-être pas aussi bien partagés. En vingt ans, bien rares sont les artistes créateurs de nouveaux modèles qui aient rencontré l’industriel ou !e commanditaire leur permettant de réaliser en série leurs appareils d’éclairage, de chauffage, d’ustensiles de bureau ou même de' pièces décoratives simples et à bon marché, tout en gardant l’élégance des lignes et la logique de la construction. Nos artistes s’en consolent sans doute et ne sont au fond pas autrement fâchés de ne pas sortir de la tour d’ivoire où ils continuent à fabriquer, non sans profit, d’admirables modèles. Mais ces pièces uniques et accomplies restent perdues pour la généralité du public, incapable de se plier à des prix faits pour des Mécènes. Seuls les bronzes d’appartement forment une exception. J’ai tenu à la signaler.
On ne peut pourtant pas dire, au moins dans la
catégorie d’objets d’usage en cuivre, que la clientèle réclame du « style ». Le succès avant la guerre de ces dinanderies martelées, de ces lustreries courantes, de ces mille bibelots de bazar, agréables de forme, adaptés à l’usage et bon marché, que nous fournissaient en abondance l’Autriche, la Hongrie et l’Allemagne, est une preuve du contraire. Nous les verrons revenir, ces objets étrangers, si nous n’y prenons garde.
En orfèvrerie, si on n’en arrive pas au surmoulage intégral des pièces anciennes, il ne s’en faut guère. Remercions la Saint-Barthélemy de vaisselle plate, ordonnée par Louis XIV, et les fontes patriotiques de la Révolution qui ont enlevé à l’avance tant de modèles à nos grands argentiers du xx® siècle ! Gomme les bronziers, aucun d’eux — à quelques heureuses exceptions près — ne songe à demander de dessins aux décorateurs modernes. Certains l’ont essayé aux environs de 1900. Il faut reconnaître qu’ils n’ont pas été fort encouragés par leur clientèle à persévérer dans cette voie.
Reste la bijouterie où le courant de modernisme a été vraiment original et persistant, grâce au génie créateur de Lalique. Le maître est plus que jamais en possession de sa féconde imagination et de son admirable technique. C’est un magnifique et vivant exemple offert aux artistes du métal. Est-il suivi comme il y a quinze ans ? J’ai montré que la tendance moderne s’écartait de plus en plus de la formule mise
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en vogue au début du siècle par sa réussite. Bijoutiers et joailliers puisent leurs éléments décoratifs dans les modèles les plus disparates du passé et en tirent parti pour disposer le dessin de leurs parures avec une maîtrise qu’il serait injuste de nier. Sans doute cet art d’assemblage, d’inspiration, de démarquage, reste bien au-dessous d’une création originale. Mais on ne peut lui refuser un réel agrément. En tout cas ce n’est pas à proprement parler de la copie.
Et nous voici amenés à cette conclusion un peu paradoxale que, même en dehors de la production précieuse de nos artistes-décorateurs, le travail industriel des métaux, depuis vingt ans, est loin d’être dépourvu d’une certaine originalité. Adaptateurs et pasticheurs ont le tempérament de leur époque. Ils croient faire du Louis XVI et font de la Troisième République. On est toujours et malgré tout de son temps.
Un des plus sérieux inconvénients — et qui n’a pas encore été, je crois, signalé, — de cette fièvre d’inspiration, teintée tour à tour et selon la mode de Louis XIV ou de Louis XV, de Louis XVI ou de Directoire, est d’aller à l’encontre de l’adaptation des modèles aux machines-outils, de plus en plus indispensables, dans le travail des métaux comme dans toutes les industries d’art d’à - présent. Les tours mécaniques, les balanciers, les machines à emboutir, à matricer, s’accommodent mal des renflements ou des
irrégularités de la rocaille. II leur faut des modèles plus simples, que nul ne songe à leur donner et qui cependant pourraient être beaux par la seule recherche des lignes et l’équilibre des formes.
On eut un instant l’espoir — et je suis, je l’avoue, de ceux qui ont gardé cette attente — que le formidable élan imprimé par la Défense Nationale aux industries métallurgiques ne serait pas perdu pour le travail d’art des métaux. Malheureusement cette branche si précieuse de nos industries de luxe souffre plus qu’aucune autre des difficultés de maind’œuvre et de matière, au point que l’épithète de « fabrication d’avant-guerre » est devenue pour tout objet de métal une recommandation que nul ne s’avise de discuter. Mais la France n’est pas seule à subir une telle crise. Elle en sort déjà victorieuse et, à certains indices on peut affirmer que la lutte n’aura pas été inutile. Le bon levain de modernisme, qui a métamorphosé les modèles de papiers peints et de tissus, les formes céramiques, les intérieurs mobiliers, s’infiltre de plus en plus dans le métal ouvré. Les groupements industriels comprennent que leur intérêt est de s’unir aux décorateurs. De leur effort concerté sortiront certainement les beaux modèles que nous attendons pour la prochaine exposition internationale d’art décoratif.
TABLE DES PLANCHES