PL. XXIV
BIJOUTERIE ET JOAILLERIE 9S
les porte de temps à autre. Mais notre époque demande plus de somptuosité et plus d'éclat.
La joaillerie est parvenue à l'heure présente à un point de prospérité sans exemple. L'inflation de la circulation monétaire, les fortunes nouvelles édifiées dans les fournitures de guerre, l'enrichissement subit des boursiers et des commerçants amène un afflux d'acheteurs tel qu'on n'en a jamais connu.
Le diamant est roi.
Nos grands bijoutiers-joailliers le prodiguent dans des parures où la monture ne joue pour ainsi dire plus de rôle. L'or a disparu des écrins. L’argent, si propre à faire valoir le brillant des pierres tant qu'il n'est pas attaqué par l'oxyde, cède la place au platine inaltérable. Pourtant la parure d'à présent reste un bijou. Dans ces diadèmes, ces colliers, ces rivières, ces broches, ces pendentifs, dont le premier mérite consiste dans la grosseur des pierres, leurs feux, leur prix, il y a la manière de varier les calibres, de modifier les vides et les pleins, de donner du caractère à la pièce, et ce n'est déjà plus celle que l'on appréciait aux environs de 1900. De plus en plus, nos grands bijoutiers se distinguent par la précision dans le dessin, le souci du caractère, la recherche des lignes bien arrêtées, détachant au premier coup d'œil la forme générale.
Il y a surtout une évolution marquée dans le travail de joaillerie. On n'a plus le respect religieux du diamant, qui confinait la taille à quelques formes
réputées les plus propres à donner le maximum de feux. On ne craint plus de Tassocier à des pierres de couleur pour obtenir des effets de polychromie que les classiques du second Empire auraient trouvé sacrilège d’envisager. On ose même le calibrer quand il s’agit d’apporter de la variété dans le dessin d’un bijou. Quant à l’évolution du décor, on peut y voir, avec Art et Décoration, trois phases successives.
La première tendance est celle de Lalique. Les bijoux, exécutés d’après cette conception étaient le plus souvent charmants de couleur. Il y avait comme une affinité secrète, une correspondance entre leurs pierres et leurs émaux, et certains reflets de lumière dans les paysages de Claude Monet ou de Sisley. 11 y avait là une recherche de la couleur, un goût pour l’éclat des pierres qui était très original à ce moment, et dont on n’a peut-être pas tiré tout le parti qu’il méritait. D’ailleurs, trop souvent les pierres employées étaient de qualité médiocre. Elles n’entraient dans la composition du joyau que pour une valeur infime. Le bijou était conçu en dehors d’elles et sans elles.
La seconde formule, celle qu’on pourrait appeler le genre Cartier, réagit contre cet emploi des pierres médiocres et rétablit à leur place les pierres les plus belles par leur éclat et leur rareté, diamants, perles, rubis, émeraudes, saphirs. Elle ne conserve même rien des formes originales qu’avaient essayé d’acclimater les artistes de 1900 et revient nettement au goût ancien. Elle cherche à adapter au bijou tous les
BIJOUTERIE ET JOAILLERIE
éléments décoratifs des styles français depuis la Renaissance jusqu’à l’Empire, qui peuvent se reproduire en pierres précieuses. L’imitation est libre. Des chutes de fleurs, par exemple, dans un panneau sculpté, deviennent des pendentifs ou des broches ; des balcons aux arabesques Louis XV se transforment en plaques de cou ou en devants de corsage. C’est une transposition qui, sans être originale, est souvent heureuse et rend à la clientèle l’amour des belles pierres, des lignes plus nettes, des montures plus souples, plus fines.
Vers 1910, une élite de gens de goût avait donné l’idée de bijoux très simples, anneaux de pierres calibrées, gros cabochons en pierres taillées posés sur un fil de platine, ou au centre d’une barrette de brillants. On rechercha une évidente simplification. On combina des lignes géométriques et on arriva ainsi à une sécheresse très distinguée, mais aussi à une pauvreté de décor très fâcheuse dans la branche des arts appliqués dont la matière est la plus opulente. Par réaction, — et la vogue de l’exotisme d’Orient et d’Extrême-Orient aidant, — un autre courant entraîna la parure dans la recherche de la couleur. On en arriva, dans ces pastiches des Mille et une Nuits, à composer des colliers ou des pendentifs en pierres dont les oppositions de nuances faisaient tout le mérite.
C’est dans un juste milieu entre ces deux tendances opposées qu’évolue la bijouterie contemporaine, avec
H. Clouzot. — Le Travail du Métal.
le bijou noir et blanc — diamant et onyx — parfois rehaussé de saphirs, de rubis ou d’émeraudes, suprême de distinction et qui permet les recherches les plus délicates. Rien de plus artistique que les lignes dessinées par ces touches discrètes de noir au milieu de la blancheur éclatante des pierres.
On va plus loin. A force de ne plus voir que la pierre dans la parure — la pénurie actuelle de maind’œuvre n’est pas étrangère à la disparition des montures — , on en arrive à appliquer directement le diamant sur le tissu, comme au xvm® siècle. Avant la guerre, on dessinait d’exquis motifs de pierreries sur des rubans de cou. Aujourd’hui on supprime les chaînes-sautoir, les bracelets, pour les remplacer par un mince ruban de moire ou un cordonnet de soie. C’est d’une élégance très française.
Un dernier mot. La bijouterie parisienne vient de s’annexer la montre. Depuis dix ou douze ans, les grandes maisons de la rue de la Paix, de la place Vendôme, de la rue Royale, de l’avenue de l’Opéra ou des boulevards lui font place dans leurs vitrines au milieu des bagues, des parures, des colliers, des bracelets, comme le faisaient et le font encore leurs modestes émules de la province.
C’est une petite révolution.
Jadis, dans le royaume du diamant, des pierres fines et de la perle, on n’aimait guère a trafiquer d’articles d’horlogerie qu’il fallait régler, réparer, mettre à l’heure, garantir, et qui somme toute ne
BIJOUTERIE ET JOAILLERIE
constituaient pas des joyaux de grand prix. Même à Tépoque du modem style, lorsque les Falize, les Richard, les Becker, les Follot, les Lalique décoraient de motifs empruntés à la flore ou à la faune les boîtiers de ces montres-broches que les élégantes épinglaient à leur corsage comme un bouquet de V iolettes, on ne vit guère d’horlogerie dans les écrins des grands joailliers.
Mais vers 1905 la maison Cartier entra en scène et s’assura la production exclusive d’un des premiers établisseurs de montres de Paris, Ed. Jaeger, qui créa les modèles les plus riches et les plus variés avec une tendance louable au modernisme. La mode s’en empara soudaine, irrésistible. Les autres bijoutiers suivirent le courant, déjà tracé depuis longtemps par Verger père, et l’ingéniosité parisienne créa la montre de dame telle que nous la voyons maintenant au bras des élégantes.
En voici le signalement.
Plus d’anneau de suspension. La boîte est munie sur les côtés de deux attaches qui la relient à un bracelet extensible plus ou moins riche. Le remontoir, bouton presque imperceptible, fait à peine saillie, en haut du boîtier. Comme le minuscule chronomètre joue le rôle d’une plaque de bracelet, il en épouse les formes. Il s’aplatit et prend la forme cintrée. Il se fait carré, barlong, ovale, quadrilobé. Il se découpe en amande, en losange. Le cadran, qui depuis quatre siècles est resté circulaire, se plie aux figures les plus
variées, mais son pourtour irrégulier ne gêne en rien la marche des aiguilles grâce à un ingénieux calibrage des chiffres horaires qui compensent, par leur plus ou moins de hauteur, la déformation du dessin.
La révolution ffest pas moindre dans le décor. Dans la montre fixée à demeure au poignet, cadran en dessus, toute l’ornementation se concentre sur la face de la boîte. Le sertisseur dépose les les pierres autour du cadran et sur les attaches, avec toutes les combinaisons d’entrelacs, de cercles, de semis, de nœuds, de roses, inspirées aussi bien des traditions du xviii® siècle que du goût le plus moderne. Mais la pierre de couleur est souvent proscrite. Sur la pâleur mate et inoxydable du platine, c’est une symphonie en blanc de perles et de brillants que vient parfois faire ressortir le noir profond d’un encadrement d’onyx.
Lorsque la montre se porte en pendentif, sous la forme d’une plaquette lilliputienne, les deux faces de la boîte sont décorées. La suspension, distinction suprême, se fait par un simple cordon de soie muni de coulants de joaillerie et de pampilles. Les établisseurs ont rivalisé d’imagination pour créer des modèles nouveaux, des pierres gravées en entailles par Paul Brandt. Des émaux peints par Tourrette, abritent les miniscules chronomètres. Parfois la boîte est en ivoire, avec un motif ciselé et émaillé en couleur, et rien n’est plus nouveau ni plus piquant. "
BIJOUTERIE ET JOAILLERIE
Fait singulier! L’étrangeté des formes n’a pas rebuté les acheteurs. Nos élégantes n’ont pas reculé devant ce parti décoratif absolument neuf. Elles n’ont pas rejeté ces montres sous prétexte qu’elles n’étaient pas rondes et qu’on n’en faisait pas de pareilles sous Louis XV ni sous Louis XVI. Pouvonsnous prédire une longue vie au cadran en forme? C’est autre chose. Le bracelet-montre cependant a créé un nouvel usage : une nouv elle forme s’en est suivie. Quoi de plus logique? La montre rectangulaire et cintrée, en tout cas, n’est pas disgracieuse, et se justifie mieux que la montre bague, la montre scarabée, la montre boule, la montre en forme de cassolette ouvrante. Constatons surtout que, pour une fois, la rénovation des modèles n’est pas du fait des artistes décorateurs, qui n’cnt pu s’attaquer à des objets susceptibles d’un si fastueux' enrichissement. C’est à des maisons comme Jaeger, Verger, Hatot, et quelques autres que l’on doit cet essor du décor moderne de la montre qui assure à l’industrie parisienne une suprématie artistique égale à celle que la Suisse conserve jalousement dans le domaine du mécanisme.
aÎ? \ y;